UN CARNET D'ERNEST RENAN
1' r décembre 1846 et du 1er août 1847 une série d'études sur Valentine de Milan et Christine de Suède1.
Ce registre qui permet de retrouver dans les périodiques du temps, ce qu'on pourrait appeler les œuvres fugitives, que Renan composait pour se distraire de ses travaux de spécialiste, égarerait toutefois celui qui le suivrait avec une trop grande confiance. Il y a toute une partie de l'activité intellectuelle de Renan qu'on n'y voit pas, ou presque pas représentée, et celle qui est peut-être, selon nous, la plus importante, en tout cas, celle que trop de gens veulent ignorer et sur laquelle il faut mettre l'accent, l'activité de l'exégète, de l'orientaliste, de l'érudit et du savant.
Renan qui notait avec soin dans ce carnet la date de publication de ses livres et ses articles de critique générale, en particulier ceux qui paraissaient dans la Revue des Deux-Mondes et dans les Débats, et qui permettent de reconstituer sa physionomie d'homme du monde contemporain, d'homme de lettres du xixe siècle, presque de journaliste et en tout cas de patriote, laisse trop dans l'ombre sa collaboration constante, de près de vingt années, à la Société asiatique ou à Y Académie des Inscriptions. Cette collaboration est indiquée dans le carnet par quelques mentions, mais elle n'est qu'indiquée et de façon fort sommaire. Il la croyait peut-être trop connue pour insister. Etait-ce coquetterie de la part de ce grand humaniste, qui a pourtant relevé maintes fois le mérite éminent des spécialités dans l'œuvre de la science? Était-ce véritable passion de la part de ce prétendu dilettante pour les problèmes du temps présent? Il a l'air de tenir à ce qu'on n'ignore pas qu'il a vécu, aimé, senti, vibré comme tous les Français du xixe siècle, comme tous les Européens de cette grande et pathétique époque; et on l'a cru sur parole : on ne veut admirer en lui, comme en un Michelet ou un Taine, que l'artiste ou le penseur, l'espèce de chroniqueur d'un genre supérieur qu'ils ont été, c'est incontestable, et l'on méconnaît, quand il s'agit de Renan, génie moins purement lyrique que Michelet, mais plus naturellement réaliste que Taine, non seulement le fond d'érudition solide et variée, diversement spéciale, sur lequel reposaient cet art et cette pensée, mais encore la doctrine renanienne par excellence, d'après laquelle la science et l'art, quand ils atteignent à un certain degré d'élévation et de synthèse, se rejoignent et ne constituent plus que les deux formes complémentaires de l'activité d'un esprit vraiment philosophique. Prenons un exemple :
1. Le Journal des jeunes personnes n'était pas seulement un des journaux de modes les plus goûtés pendant le règne de Louis-Philippe, il fut encore dès les beaux jours du romantisme et jusqu'à son déclin (de 1830 à 1847) un des spicilèges les plus remarquables do la littérature do ce temps, qui vit fleurir tant de Keepsakes.
La directrice était une bretonne, Mlle Ulliac-Trémadeure.
De 1870 à 1873, si l'on consulte le carnet, Renan ne semble occupé qu'à écrire pour la Revue des Deux-Mondes sa Lettre à Strauss, ses Réflexions sur la guerre entre V Allemagne et la France, son livre sur la Réforme intellectuelle et morale, ou son Etude sur la crise religieuse, de l'Europe.
C'est à peine s'il mentionne sommairement, quand il ne les néglige pas tout à fait, des notes nombreuses, parfois d'assez longues études qu'on peut trouver dans les Comptes rendus de V Académie des Inscriptions, le Journal des Savants, le Journal Asiatique, la Revue archéologique, la Revue critique ou la Revue des Etudes juives.
Je relève durant les années précitées quelques exemples de l'activité érudite et savante de Renan. Ce ne sont que quelques coups de sonde. Ils sont significatifs :
1° Note sur deux inscriptions nabatéennes.
2° Lettre à M. Georges Perrot sur l'inscription de Mescha.
3° Une nouvelle inscription nabatéenne.
4° Un compte rendu important de la thèse de Maspéro sur la situation géographique et l'histoire de Voppidum de Carchemish.
5° Une communication sur un don d'estampages et de moulages d'inscriptions sémitiques.
6° Des observations sur un mémoire de Derembourg relatif à l'immortalité de l'âme chez les Hébreux.
7° La présentation d'un livre de Gubernatis sur la mythologie zoologique et les légendes d'animaux.
8° La présentation d'un livre d'Halévy sur la mission archéologique dans le Yémen.
9° Une note sur les noms hébreux de convention pris pour synonymes de noms de villes françaises.
10° Une étude importante à propos de l'ouvrage de Théodore Zahn sur Ignace d'Antioche.
11° Une lettre à M. Georges Perrot sur l'inscription d'Eschmounazar.
Je ne dis rien de la part active, prépondérante, qu'il prit dès cette date à la création et à l'organisation du Corpus semiticarum inscriptionum, qui paraît bien avoir été un des plus grands soucis, la plus constante pensée de l'archéologue et de l'épigraphiste que fut Renan.
Ces études, qu'une bibliographie raisonnée de l'œuvre de Renan permet de retrouver, fourniraient facilement la matière d'un volume On le grossirait aisément, à l'aide de certains inédits de premier ordre, récemment publiés. Il pourrait être intitulé : Etudes d'exégèse et d'orientalisme et pourrait contenir l'Essai psychologique sur Jésus-Christ, publié pour la première fois en 1920 dans La Revue de Paris, par M. Jean Pommier ; Le Mémoire sur le Grec au Moyen âge, étude encore inédite que conserve l'Académie des Inscriptions ; la préface de l'édition illustrée de La Vie de Jésus, parue en 1870 ; la préface de la traduction du livre