ÉPISODE DE « MADAME BOVARY
« sablez le cliampagnel quand vous venez ensuite en province, vous « faites les petites bouches » Et comme il y avait de sous-entendus entre les mots soupers fins et celui de sablez, ceux-ci : avec des actrices ! Quels horizons ! Et dire que je l'excitais, ce brave homme1! »
Le mot du curé de Trouville, si soigneusement conservé par Flaubert, développé et enrichi à travers l'imagination de l'écrivain, qui vit son personnage, et qui le parle, est devenu dans la bouche du pharmacien Homais l'amusante tirade sur les plaisirs de l'étudiant parisien2. Excluons toute intention malicieuse de la part de Flaubert ; mais notons pourtant l'amusante revanche du destin qui prête au pharmacien anticlérical l'authentique propos d'un curé de campagne.
Voici le texte du roman : Léon, le clerc de notaire, « las d'aimer sans résultat », ennuyé d'Yonville et des Yonvillais, s'est décidé à partir pour Paris, où il doit terminer son droit. Toute la famille Homais et le ménage Bovary lui font de pathétiques adieux. Après son départ, le médecin exprime quelque inquiétude sur le sort de l'étudiant :
« — Ce pauvre Léon ! disait Charles, comment va-t-il vivre à Paris?... S'y accoutumera-t-il ? »
Mme Bovary soupira.
« Allons donc ! dit le pharmacien en claquant de la langue, les parties fines chez le traiteur ! les bals masqués ! le Champagne ! tout cela va rouler, je vous assure.
— Je ne crois pas qu'il se dérange, objecta Bovary.
— Ni moi ! reprit vivement M. Homais, quoiqu'il lui faudra pourtant suivre les autres, au risque de passer pour un jésuite. Et vous ne savez pas la vie que mènent ces farceurs-là, dans le quartier Latin, avec les actrices ! Du reste, les étudiants sont fort bien vus à Paris. Pour peu qu'ils aient quelque talent d'agrément, on les reçoit dans les meilleures sociétés, et il y a même des dames du faubourg Saint-Germain qui en deviennent amoureuses, ce qui leur fournit, par la suite, les occasions de faire de très beaux mariages 3. »
Dans sa lettre à Louise Colet, Flaubert a rapproché lui-même de sa source l'épisode qu'il était en train d'écrire. Il se permet, dit-il, une petite citation, et cette citation est instructive pour nous, à plus d'un titre.
D'abord, on voit que l'écrivain a conservé à la fiction le mouvement même de la réalité. L'expression : « Allons donc ! » pleine d'un scepticisme familier et méprisant, passe du personnage réel au personnage imaginaire. L'exclamation du curé donne le ton à celle du pharmacien, et le « sous-entendu », les « horizons » découverts par Flaubert sous la pudique réticence de l'ecclésiastique, offrent à l'imagination