Madame Borary, p
excitée de M. Homais la matière de tout un développement lyrique.
Il y a quelques différences de texte entre la citation de Flaubert dans sa correspondance et l'épisode du roman. Elles sont en général insignifiantes, même pour l'étude du style et la constitution du texte. Évidemment, Flaubert cite d'après un manuscrit qui n'est pas encore définitivement arrêté. Nous retiendrons, pourtant, l'un de ces détails ; car il contribue à marquer comment s'est fait, dans l'esprit de l'écrivain, le passage du document réel à la transcription littéraire. La
lettre dit : « Allons donc ! fit le pharmacien en levant les épaules »,
le roman : « Allons donc ! dit le pharmacien en claquant de la langue.... » Le premier geste est évidemment celui du curé de Trouville, dont Flaubert n'est pas encore parvenu tout à fait à se défaire. A travers le pharmacien, il continue à voir le curé, — si l'on peut dire, — et l'attitude méprisante avec laquelle ce joyeux convive condamnait la réserve d'un buveur moins intrépide. Puis, peu à peu, ayant posé devant ses yeux son personnage, il lui prête un mouvement plus en accord avec la situation : le pharmacien ne hausse pas les épaules, ce qui serait désobligeant pour le médecin qu'il estime ou qu'il flatte, ce qui semii cou traire à son habituelle aménité, mais il claque de la langue, pour faire entrevoir les « horizons » que sa robuste faconde va dérouler complaisamment.
Dans le propos du curé de Trouville, il n'y a à vrai dire que trois termes, deux exprimés, un sous- entendu : les soupers fins, sabler le Champagne, les actrices. Mais quelle richesse d'évocation dans ces trois termes et comme ils suffisent à mettre en branle la verve bouffonne du bourgeois ! Il est curieux de constater que Flaubert a renoncé, dans le roman, à l'expression de sabler, pourtant bien caractéristique. Mais il n'a négligé ni les soupers fins, devenus les parties fines chez le traiteur, ni les actrices.
En lisant la lettre de 1853. à Louise Colet, on peut se demander si l'anecdote contée par Flaubert, amenée à propos d'un fait personnel, est elle-même une observation de fraîche date ou un souvenir déjà ancien. « T'ai-je dit le mot d'un curé de Trouville, auprès de qui je dînais un jour? » La phrase n'est pas très claire et permettrait de supposer que l'écrivain fait allusion à un événement récent.
Nous apportons au contraire une forte présomption que la source de notre épisode est bien plus ancienne et remonte à la première jeunesse de Flaubert. Nous avons étudié ailleurs les liens étroits qui rattachent Madame Bovary aux plus lointaines impressions de l'écrivain, au milieu dans lequel s'était formé son esprit, à ses premiers écrits qui ont un caractère nettement autobiographique. Nous avons montré que plusieurs situations du roman sont en germe dans les œuvres de jeunesse, dans Agonies, dans Novembre, dans Smarh1.