‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 251 sur 276 · Moniteur, 1840, 21 mai · texte numérisé non relu

Moniteur, 1840, 21 mai

]«> pouvoir e1 l<- rôle prépondérant de Guizot, ainsi que celui de son malheureux émule Salvandy. C'est pitié de voir une machine s'encrasser ainsi, à quelques années de sa mise en mouvement, et sur des rouages où nulle pression politique vraiment intense ne doit s'exercer. Le mal général qui résulte d'une pareille pratique administrative pour un régime dépasse infiniment le bien particulier que peuvent lui valoir quelques complaisances.

Mais la littérature ! Si encore le pouvoir lui montrait de la défaveur ! Mais, véritablement, il l'ignore. Il ne traite pas mieux le classicisme que le romantisme ; il les enveloppe tous deux dans la même abstention, le môme mépris.

Ses préférences vont à l'histoire, aux sciences, à l'archéologie, au moyen âge, aux voyages. Le roman, le théâtre, la poésie, le moderne, sont à peine représentés.

A vrai dire, les crédits ne leur sont pas destinés. Quand un ministre souscrit à quelque volume de vers, il se trouve un député pour le lui reprocher et le rappeler aux principes.

Les questions de personne et de situation, jouent un rôle visible dans les souscriptions ; si elles ne les amènent pas, elles n'y nuisent pas. Lamartine, Saint-Marc Girardin, Vatout, Emile de Girardin, Villemain, Guizot sont députés, les deux derniers sont ministres. Saint- Marc-Girardin, Mérimée, Vatout, Patin sont fonctionnaires et bien vus du régime. Mérimée (et Méry) reçoivent une souscription, mais pour des voyages ou de l'histoire. Les publications sur Versailles llattent l'une des grandes pensées du Roi.

Et après?

Quelques volumes de Hugo, souscrits à la requête de son éditeur, dont le nom est mis en vedette. — La Popularité, de Casimir Delavigne, dont Salvandy prend 200 exemplaires : pour quelles raisons? personnelles ou littéraires?

Schultz, de Nancy : La Nancéide ; Mme Tastu, Mme Valmore, Louise Colet : secours déguisés, de l'aveu du ministre. La situation des femmes, toujours plus précaire, leur rend les souscriptions plus nécessaires. Et quelles souscriptions !

Les Contes de miss LIarriet : 100 exemplaires, 700 francs.

Michelet : comparez ses souscriptions à celles de Guizot.

Un peu de Chateaubriand, de Sainte-Beuve ; du Tissot.

Un ouvrage édifiant : de Beauterne, la Mort d'un enfant impie.

Il va sans dire que je n'entends pas critiquer le pouvoir dans l'emploi qu'il fait de ses crédits. Je me borne à constater que du moins dans le chapitre des souscriptions, il n'a aucune politique littéraire.

Or, des ouvrages auxquels il souscrit, il envoie un bon nombre aux établissements publics, bibliothèques, facultés, lycées et collèges. Que leur envoie-t-il? Pas ou peu de littérature. C'est le temps où l'éducation se donne par le latin ; où le français ne s'enseigne pas ; où les

collégiens se cachent, en cour, à l'étude et au dortoir, pour lire les ouvrages modernes. Qui a connu, vers 1885, les dispositions de certains administrateurs formés sous Louis-Philippe à l'égard du romantisme, leur ignorance ou leur mépris de Hugo, Musset et les autres, a constaté les effets extrêmes du système d'études et de souscriptions sous Louis- Philippe. C'est par là, par l'éducation publique, plutôt que directement par les souscriptions, que le gouvernement a pu agir sur l'évolution du goût. Il a préparé des générations largement réfractaires à l'art moderne.

Les lycées et collèges qui ont des archives en ordre devraient publier le catalogue de leurs bibliothèques, avec indication des dates et des provenances. Cette publication réserverait peut-être des constatations piquantes.

G. R.UDLER.

Professeur de Littérature française à l'Université d'Oxford.

SUR UN TYPE DE VERS ALEXANDRIN CHEZ VICTOR HUGO

En dépit de l'étude si complète de l'alexandrin chez Victor Hugo par Rochette, 1911, il reste encore à faire à ce sujet un grand nombre de travaux intéressants et la question n'est nullement épuisée. L'étude que voici fait partie d'un ouvrage plus étendu sur la structure technique des vers de Victor Hugo, un article antérieur ayant déjà paru dans les Études en l'honneur du Dr Elliot, 1911, Baltimore.

Elle a pour objet un vers qui est intéressant à plusieurs points de vue : la technique pure, le sens logique et son rapport avec les événements de la vie du grand poète.

En lisant ses œuvres poétiques dans l'ordre chronologique, j'ai été frappé par le vers suivant qui est très particulier : un adjectif à la fin du premier hémistiche, suivi d'un nom ou, vice versa, un nom suivi d'un adjectif. Il apparaît pour la première fois dans Cromwell, p. 329 :

C'est un abominable érastianisme ! — Hélas !

Il n'y en a qu'un exemple par œuvre dans Hernani, les Feuilles d'Automne, les Chants du Crépuscule et Voix Intérieures-, il y en a cinq dans Ruy Blas, deux dans Les Rayons et les Ombres, huit dans le premier tome des Contemplations, 56 dans le second, 138 dans le premier volume de la Légende des Siècles, 232 dans L'Année Terrible, 175 dans le deuxième volume de la Légende, 157 dans le troisième, etc., ce qui montre que c'est dans la partie la plus éprouvée et la plus agitée de sa vie, alors qu'il était le plus persécuté par Napoléon III et le plus irrité contre lui, qu'il s'en est servi davantage. La raison en est très apparente, quand on étudie la nature de ce vers, tant au point de vue technique qu'au point de vue logique. Par sa construction bizarre et son rythme inégal, Victor Hugo exprime presque toujours sa haine, son dégoût, sa colère ou bien l'immensité, l'étrangeté, le terrible, l'insondable, l'épouvantable. Il renferme l'idée de quelque chose d'horrible, de déplaisant, de sombre, de morne, d'ineffable, de sauvage,

1. Les références renvoient aux pages de l'édition ne varietur de Hetzel.

de sinistre, d'obscur. Il ne pouvait qu'être dans un état d'angoisse morale et d'instabilité, quand il écrivit ces vers et si l'on pouvait lire à la suite les 2 200 vers et plus où il emploie ce moyen, l'on se représenterait facilement les sentiments et l'état d'esprit du poète. Dans les limites de ce que j'ai pu observer, il n'existe aucun phénomène semblable dans la poésie française. C'est tout naturel dans l'alexandrin classique parce que sa structure technique ne le permettait pas. Mais dans la poésie moderne, comme celle de Verlaine par exemple, on ne la rencontre pas non plus. On trouve seulement un adjectif ou un nom à la rime, suivi d'un nom ou d'un adjectif au commencement du vers suivant. Quoi qu'il en soit, cette manière de placer les noms ou les adjectifs n'exprime jamais le même sentiment qu'à l'hémistiche. Victor Hugo doit s'être rendu compte que le sentiment de la colère, du mystère, etc., ne pouvait mieux être mis en évidence que par ce procédé. Ces adjectifs ou ces noms ainsi placés au repos principal, laissent le rythme très inégal, flottant, incertain, ce qui donne un surcroît de force et d'énergie au sens lyrique qui exprime également l'instabilité et l'incertitude de l'esprit. Quoique les règles classiques de l'alexandrin soient observées en ce qu'il y a un repos marque au sixième pied, c'est-à-dire un mot important pour finir l'hémistiche, on ne peut lire ces vers comme des alexandrins classiques, car le sens logique, l'accent oratoire est si prononcé, si nettement indiqué, qu'en atteignant le milieu du vers où l'on attende naturellement une pause, Ton reste partagé entre l'accent rythmique et l'accent logique ; l'accent logique, toutefois, est si extraordinaire, si rare et porte souvent l'émotion du lecteur à un tel point, que l'on oublie tout à fait le côté rythmique pour se précipiter sur le mot suivant, adjectif ou nom qui complète le sens, procure une sensation de soulagement et Mttûfait aussi au rythme, qui au lieu d'être 2, 4, 2, 4, devient 2, 6, 4 :

Au bord de ce néant immense où rien ne pleure.

Dans une œuvre comme L'Année Terrible, où l'on rencontre 235 vers de cette espèce, l'on est absolument étonné de ce déploiement d'expressions, de ce pouvoir d'agencement des mots exprimant les aspects les plus sombres et les plus sinistres de la vie presque à chaque page. Nous sentons la solitude auguste, la joie infâme, la haine immense, le sort tragique et nous voyons devant nos yeux la fête affreuse des tyrans, les rieurs sinistres, le navigateur serein et l'être inconnu qui défend. Dans n'importe quel ouvrage qu'on peut lire à partir du premier volume des Contemplations, nous trouverons que plus la vie a été agitée, violente, tragique et incertaine, plus fréquents ont été ces vers. Ils correspondent exactement à son humeur et aux événements de sa vie. Ce serait dépasser les limites du présent article que de citer des vers au complet, dans leur ordre chronologique : ils paraitront plus tard dans un ouvrage plus étendu sur la structure des vers

TYPE DE VERS ALEXANDRIN CHEZ V. HUGO

de Victor Hugo. Je puis seulement donner ici une table statistique

pour chaque volume et un choix d'exemples

Actes et Paroles. . . .

Id

Année terrible . . . .

Légende des Siècles . .

Id, . .

Religion

Art d'être grand-père .

Quatre vents de l'esprit.

Id.

Id.

Cromwell

Ilernani

Feuilles d'automne .

Chants du crépuscule Voix intérieures . .

Ruy Blas

Rayons et Ombres .

Contemplations . . .

Id. . . .

Légende des Siècles .

Paris

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