R LA CLARTÉ
pour reconnaître que les « gênera gMMnJiuûna réchappent à l'analyse. Mais il n'en esl pas moins vrai que le sens des mots employas n'est pas compris de la même façon par l'auteur et par les lecteurs, que chacun y loge des conceptions différentes, que l'écrivain même, au COUTA de son exposé, passe sans s'en apercevoir d'une interprétation à une SUtre, et la plupart des débats ont pour aliments l'ambiguité et l'équivoejne. En se servant des mêmes termes, chacun a dans l'esprit des idées dissemblables ; les parties adverses peuvent chacune légitimement croire qu'elles ont raison : malgré l'identité des mots, elles ne parlent pas des mêmes choses.
Il est des auteurs qui se plaisent dans ces incertitudes. D'autres • n émeuvent pas, et, comme le vieux Corneille consulté sur un passage obscur d'une de ses tragédies, laissent au public le soin de démêler le sens et la portée de phrases dont ils n'ont plus eux-mêmes une nette compréhension. Il en est aussi qui sèment leurs appréciations critiques d'allusions à des faits historiques où le certain est mis sur le même pied que le contestable. Les jugements portés sur les écrivains sont rehaussés ainsi de formules et d'épithètes qui présupposent un accord le plus souvent encore problématique sur des faits biographiques médiocrement établis. En attendant, le lecteur qui réfléchit reste en suspens et réserve son adhésion.
II est, fort heureusement, des critiques conscients de l'étendue de leur tâche qui ne songent pas à en esquiver les difficultés. Ils n'avancent qu'à pas comptés. Ils n'escomptent pas les bénéfices d'u ne équivoque qui permet, dans les cas embarrassants, de se retourner à temps et d'avoir ainsi toujours raison. Qu'il s'agisse d'un genre, d'une époque, d'un écrivain, ils s'attachent à déterminer avec précision les conditions du problème. Au moment d'employer un mot, ils se demandent quel en est le véritable contenu. Ils procèdent sur eux-mêmes à un travail d'investigation intellectuelle qui ressemble à un véritable examen de conscience ; ils y apportent les mêmes scrupules, les mêmes exigences, les mêmes rigueurs. — Qu'on lise, à titre d'exemple, les pages écrites par M. Gustave Lanson sur La Mrlhode en histoire littéraire (1909-1910) et l'on sera édifié sur la valeur d'un tel travail. On comprendra aussi la satisfaction intérieure qui en résulte, l'espèce d'apaisement qu'en retirent les esprits curieux de vérité, inquiets de ne pas la trouver, lorsqu'ils sentent qu'ils s'acheminent enfin d'un pas assuré sur une voie de clarté. — La tache n'est pas toujours aisée. Les questions les plus simples peuvent présenter ainsi des complications inattendues. Il est plus commode de s'en tenir aux phrases toutes faites que chacun reprend sans les bien entendre. Les partisans du moindre effort ne sauraient être tentés par cette méthode. — Il peut arriver qu'a force d'analyser. on aboutisse à des notions dont la contradiction intérieure fait voir l'inanité, et un examen attentif transforme parfois les affirmations
les plus courantes en un problème presque insoluble. C'est par un âpre désir de vérité qu'on multiplie sur son chemin les obstacles dont on a la ferme volonté de triompher. Il faut pour cet effort une persévérance minutieuse ; c'est un appel constant à l'énergie qu'implique cette recherche inlassable de la clarté.
L'écueil auquel on s'expose, en suivant cette méthode, est la sécheresse. Mais les esprits délicats savent l'éviter, de même qu'après avoir vaincu tant de difficultés, accumulées par les exigences d'une raison éprise de netteté, les gens de goût ont la sagesse de rester modestes et de ne pas prendre devant le lecteur des airs triomphants.
Ce ne sont pas des qualités intellectuelles ou littéraires qui suffisent, comme on pourrait le croire, pour donner aux ouvrages cette clarté qui semble être la marque caractéristique des productions françaises. Ce sont des mérites d'ordre moral, Y honnêteté d'abord et, en second lieu, le courage.
Fernand Lévy-Wogue.
Professeur de Première au Lycée Janson de Sailly.