‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 272 sur 276 · SUR LA CLARTÉ · texte numérisé non relu

SUR LA CLARTÉ

en "gle, ils demeurent néanmoins en défiance devant une argumentation qui se contente d'être spécieuse sans chercher à atteindra la \ érité.

Cette vérité a été parfois remplacée par des formules brillantes dont la concision frappe au premier aspect par un air de profondeur. Elles séduisent par les antithèses qu'elles contiennent, par le raccourci oVexpression qu'elles présentent, par l'imposante grandeur qu'offrent des maximes d'une portée générale. Mais, à la réflexion, on les voit telles qu'elles sont : c'est-à-dire, de vaines sonorités, des affirmations caduques, dénuées de preuves et dont le contraire pourrait être aussi justement énoncé. L'éblouissement initial ne dure guère. On ne tarde pas à se ressaisir; on se retourne contre l'auteur et, pour reprendre le mot de Molière, « on cherche ce qu'il dit après qu'il a parle, le lecteur en veut à celui qui l'a un moment égaré : il l'accuse de mauvaise foi ou de sottise.

C'est pour parer à ce retour offensif de l'opinion que des critiques ont eu recours à des méthodes plus rigoureuses et se sont inspirés des principes de la logique formelle ou bien des procédés d'investigation en usage dans les sciences expérimentales.

En abordant une question littéraire, historique, un problème moral, l'auteur établit au commencement de son exposé des principes d'où il déduira le reste de son développement. C'est sur la raison ou sur l'expérience que semblent s'appuyer les principes de son raisonnement. A ne voir que superficiellement la marche des idées, on croit que l'auteur part, comme un savant, en toute bonne foi, à la recherche de la vérité. Ce sont des motifs d'ordre logique, ou les souvenirs d'observations antérieurement faites qui le guident dans son étude. Il laisse entendre qu'il va, sans prévention, à la découverte de solutions intéressantes. Mais ce n'est qu'une vaine apparence. Supposons qu'il veuille établir une classification par ordre de valeur entre des écrivains de même espèce appartenant à diverses époques ; il commencera par déterminer les conditions (pour plus de précision et de clarté, il donnera à chacune d'elles un numéro d'ordre) d'âge, de temps, de talent, de milieu, de pays, de style qui sont nécessaires pour assurer le succès aux écrivains en un genre donné. Il fera ensuite défiler devant lui les personnages à qui il doit assigner un rang. L'un remplira la première et la troisième condition, mais ne pourra satisfaire ni à la seconde ni à la quatrième ; l'autre, au contraire, répondra bien à certaines exigences incompatibles soit avec l'époque, soit avec le caractère du premier, mais laissera à désirer à d'autres égards. Et c'est ainsi que, procédant par élimination, le critique arrive à mettre à part un seul écrivain qui, pour avoir eu le bonheur de réunir toutes les qualités imposées par le programme de cette sorte de concours, sera déclaré le meilleur de son genre.

Rien de plus clair, rien de plus scientifique en apparence qu'une

Lansos. — Mélanges. 34

telle méthode. Malheureusement, si le raisonnement est, par sa forme extérieure, inattaquable, il enferme en lui une pétition de principes. L'auteur, en posant la question, l'avait déjà mentalement résolue. Des raisons personnelles l'avaient amené à faire un choix avant toute enquête, mais pour donner un aspect logique à ses préférences, pour entraîner le public par l'allure scientifique de sa démonstration, il avait posé, d'une manière soi-disant théorique, des conditions qu'il avait toutes extraites de l'ouvrage ou de l'écrivain auxquels il voulait aboutir.

Pour mieux expliquer son cas, au temps où les contes étaient à la mode, on eût pu faire le récit suivant. Il y avait une fois un prince bizarre et capricieux qui ne voulait pas convenir publiquement de cette singulière disposition de son esprit. Il avait remarqué dans son peuple un jeune nain, très maltraité de la nature, contrefait de la manière la plus étrange du monde, mais doué d'une imagination vive, dont il résolut de faire son favori. Il chargea le tailleur de la cour de prendre secrètement ses mesures et d'ajuster exactement un habit à son corps. Afin de donner une apparence d'équité à ses préférences et avoir l'air de s'en remettre à cette forme particulière de la justice qu'est le hasard, il fit annoncer que celui auquel siéraient les diverses pièces du costume obtiendrait de lui une charge importante. On vit, de tous les points du royaume, accourir les êtres les plus difformes; tous essayèrent l'habit, et le roi assistait en souriant à ces expériences, attendant toujours l'arrivée de celui qu'il préférait. Quand celui-ci parut, il revêtit sans difficulté les différentes parties du vêtement et l'on remarqua qu'il s'adaptait à sa personne comme sil avait été fait pour lui. Le roi prit le nain pour favori. Cette histoire est celle de toute une école de critiques. Il faut plaindre ceux qui se laissent duper par ce vain étalage de fausse clarté.

La terminologie empruntée aux sciences expérimentales n'a pas plus de solidité. Elle peut produire un certain effet sur les personnes incompétentes. Elle fait sourire le lecteur averti. Il hausse les épaules, taille ces applications maladroites et approximatives des méthodes scientifiques, souligne rapidement le caractère aventureux de ces lointaines analogies, et le prestige de la critique littéraire, qui espérait tirer de ces rapprochements un surcroît de rigueur et de clarté, est loin de s'en trouver augmenté.

En réalité, la clarté ne s'obtient que par une exacte définition des termes employés. Personne ne le conteste depuis Socrate et tout le monde cherche à se conformer à cette règle depuis Descartes. Mais il ne s'agit pas seulement de préciser les différentes articulations d'une argumentation ou les éléments composants d'un syllogisme. L'incertitude qui plane sur beaucoup de questions littéraires provient souvent du vague dans lequel on laisse les idées essentielles qui sont la trame même de la discussion. Assurément, les logiciens sont d'accord

Page 1