UN EMPLOI PITTORESQUE DU PRÉSENT POUR L'IMPARFAIT
i'AR Eugène et LÉON RIGAL1.
On connaît la pittoresque construction latine par laquelle dum, signifiant tandis que, se fait suivre du présent de l'indicatif, alors que le verbe de la proposition principale est à un temps passé : dum ego in sicilia sum, nulla statua deiecta est. Quand Cicéron écrit cette phrase, il ne se préoccupe pas de localiser, d'une façon absolue dans le temps, son séjour en Sicile ; il n'envisage ce séjour que par rapport au fait qu'aucune statue n'a été renversée pendant une certaine période, et pour marquer la simultanéité des deux faits. Au lieu de l'imparfait, qu'on a appelé au « passé simultané », il emploie donc le présent, considéré comme un « simultané » pur.
Or, se doute-t-on que cette- construction a été employée en français, du moins par un poète ami du pittoresque, José-Maria de Hérédia :
Et leurs ombres, tandis que la nuit illumine L'archipel radieux et les golfes déserts, Ecoutaient.
(les Funérailles.)
1. Elève de première année à l'Ecole Normale supérieure, Léon Rigal avait tenu à s'associer, pour sa modeste part, à l'hommage que s'apprêtaient à rendre à M. Lanson le monde savant et le monde universitaire. De là cet article fait en collaboration avec son père, Eugène Rigal.
Survint la guerre. Poussé par un ardent patriotisme, Léon Rigal fut au nombre des Normaliens qui, pour combattre plus lot, quittèrent le dépôt de Melun et partirent pour le front le 25 août 1914 comme simples soldats. Quelques jours après, le 7 septembre, il tombait mortellement frappé à ' Gellenoncourt (Meurthe-et-Moselle), près de son camarade Méthion.
Quelques mois plus tard, un de ses maîtres, M. Slrowski, écrivait au Normalien Thauziès : « Sa jeunesse, sa beauté, son intelligence, m'avaient tellement frappé, que je n'ai pu m'empêcher d'en parler à la première leçon de mon cours public. »
Si cet emploi en français est rare et peut-être unique1, en voici un analogue, qui est un peu plus fréquent :
Par l'air magique où flotte un parfum de poison, Sa parole semait la puissance des charmes.
(Hérédia, Jason et Médée.)
Mon pied, qui s'imprimait sans bruit sur le gazon, Ne retentissait pas, dans l'herbe où je V appuie. Plus que l'oiseau qui vole, ou la goutte de pluie.
(Lamartine, Jocelyn, lre époque.)
Et tous deux [les deux frères] eurent trop ou trop peu tour à tour ; Et descendant du champ où la borne ainsi glisse, Ils disaient dans leur cœur : « où donc est la justice ».
(Jocelyn, 9e époque.)
Que nous étions heureux tous trois, toujours ensemble, Autour de ce métier, où la tâche rassemble !
(Ibidem.)
Mais une construction autrement répandue, la vraie construction pittoresque dont s'est enrichie la poésie française est celle qui comporte une proposition relative avec le verbe au présent à côté d'une proposition principale avec le verbe à un temps passé.
Et tantôt le relatif est sujet :
C'est alors qu'apparut...
Superbe, maîtrisant son cheval qui s'effare,
Sur le ciel enflammé, l'Impérator sanglant.
(Hérédia, Soir de bataille.)
Tantôt le relatif est complément direct :
Et le Romain sentait sous la lourde cuirasse...
Ployer et défaillir sur son cœur triomphant
Le corps voluptueux que son étreinte embrasse.
(Antoine et Cleo pâtre.)
Comment excuser de pareilles tournures, si le temps que les grammairiens appellent le présent de l'indicatif garde toujours, même quand il fait l'office de présent historique, la valeur que cette dénomination lui assigne?
Pour répondre à cette question, il suffit de remarquer l'affinité du présent employé dans une proposition relative avec les participes que les grammairiens appellent présent et passé.
1. Nous lisons pourtant dans les Conquérants de l'Or : Alors que le soleil décline, ou pouvait voir Les fauves par troupeaux descendre à l'abreuvoir.
Mais sans doute Hérédia a-t-il entendu : « A l'heure où tous les jours le soleil décline », et alors l'emploi du présent est tout à fait conforme à l'usage.
EMPLOI PITTORESQUE DU PRÉSEiNT POUR L'IMPARFAIT. 43
Le participe dit présent marque d'ordinaire la simultanéité, quel que soit le moment de la durée où se place l'action principale. Il va —
il ira — il allait chantant. Le participe dit passé est très souvent un participe passif qui marque la simultanéité au même titre : Il sourit — il sourira — il a souri, charmé. Or, quand Lamartine écrit, à la 5e époque de Jocelyn :
J'aidais sa main tremblante et son pied qui chancelle A monter les degrés de la fatale, échelle,
il regarde la proposition qui chancelle comme un équivalent pur et simple du participe actif simultané chancelant.
Quand Hérédia écrit, dans le sonnet sur Stymphale :
Et dès lors, du nuage effarouché qu'il crible, Avec des cris stridents plut une pluie horrible,
il fait de la proposition relative quil crible l'équivalent du participe passif simultané criblé par lui. Lorsque le relatif est sujet, la construction que nous étudions est donc justifiée pour le poète par l'analogie avec le participe dit présent; lorsque le relatif est complément, elle est justifiée par l'analogie avec le participe dit passé ; et ce qui ne la justifie pas seulement à ses yeux, ce qui la lui rend précieuse et chère, c'est la rapidité et c'est l'éclat nouveau qu'elle donne à la pensée.
Faisons vite ici quelques réserves.
Et d'abord, il faut bien remarquer que certaines phrases, tout à fait semblables en apparence aux phrases analysées plus haut, peuvent contenir un présent tout à fait régulier, pour exprimer un fait qui est encore vrai au moment où parle le poète, ou un fait qui est vrai d'une vérité générale. S'agit-il du Nil tel que le voyaient Antoine et Cléopâtre, ou s'agit-il du Nil tel qu'il se comporte aujourd'hui encore, dans ces vers des Trophées :
Tous deux ils regardaient, de la haute terrasse, L'Egypte s'endormir sous un ciel étouffant Et le Fleuve, à travers le Delta noir quil fend, Vers Bubaste ou Sais roulait son onde grasse?
S'agit-il du centre de la bataille de Waterloo, ou Victor Hugo définit-il d'une façon générale le centre d'un combat quelconque, dans ces vers de VExpiation :
Sa lunette à la main, il observait parfois
Le centre du combat, point obscur oit tressaille
La mêlée, effroyable et vivante broussaille?
Si le présent n'est pas un présent normal, il peut être une simple négligence, échappée à des poètes qui ne craignent pas de mettre ailleurs des présents pour des imparfaits du subjonctif :
Et moi, seul et rêveur, glissant sans quon me voie, Du regard et du cœur, je poursuivais leur joie,
(Jocelyn, lre époque.)
Nous qui marchions toujours et jamais n avancions ; Trop simples et trop gueux pour que l'espoir nous berne De ce fameux bâton qu'on a dans sa giberne.
(Rostand, V Aiglon, II, 9.)
Enfin le poète est encore induit en tentation par les commodités que fournit au vers l'emploi du présent pour le subjonctif. Si le verbe est à la rime (ce qui arrive le plus souvent) des sens variés, courts, expressifs remplacent l'insupportable terminaison en ait. Et même si le verbe n'est pas à la rime, le vers ne peut que gagner à la suppression du plus grand nombre d'imparfaits possible.
Cela dit, il n'en existe pas moins un emploi pittoresque du présent, que les poètes ont recherché pour son pittoresque même.
Resterait à faire l'histoire de cet emploi ; mais il eût fallu pour cela des recherches étendues, qu'il ne m'a pas été loisible de faire. Je me suis contenté de pratiquer quelques « sondages », et en voici le résultat.
Très respectueux de la grammaire et médiocrement curieux de pittoresque verbal, les poètes classiques n'étaient guère qualifiés pour user de cette construction. Aussi ne l'ai-je trouvée ni dans la Syntaxe de Haase, ni dans le lexique de Molière par Liart, ni dans les lexiques de la collection des Grands écrivains. Et, relisant Britannicus je n'y ai remarqué que ces vers, dont l'intention est très discutable :
Non, non, le temps n'est plus que Néron, jeune encore, Me renvoyait les vœux d'une cour qui V adore, Lorsqu'il se reposait sur moi de tout l'Etat.
Il est vrai qu'on attendait plutôt adorait qu adore ; mais Aggripine peut très bien remarquer avec dépit que son fils ingrat est encore adoré par la cour.
Lamartine n'avait ni les scrupules, ni la modération du goût classique. Aussi a-t-il écrit des passages, où le présent pittoresque se montre à deux ou trois reprises :
Elle était à genoux sur ses talons plies,
Ses membres fléchissants à la roche appuyés,