‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 37 sur 276 · EMPLOI PITTORESQUE DU PRÉSENT POUR L'IMPARFAIT · texte numérisé non relu

EMPLOI PITTORESQUE DU PRÉSENT POUR L'IMPARFAIT

Son front pâle et pensif, que la douleur incline, Comme écrasé du poids, penché sur la poitrine ; liras tout défaillants passés autour du cou

De sa biche, qui dort les lianes sur son genou.

El pressant d'une étreinte inerte et convulsive,

L'animal qui dressait une oreille attentive.

(Jocelyn, 5e époque. Il s'agit de Laurence.)

Je la voyais pâlir et changer en statue.... Faire un pas, reculer, dans son sein qui se pâme Chercher un cri qui meurt et qui manque à son âme.

(Jocelyn, 8e époque.)

J'ai compté en tout 36 cas dans Jocelyn, et, si quelques-uns sont peut-être contestables, il a dû, en revanche, m'en échapper d'autres, séduit et aveuglé que j'ai dû être, dans mon aride enquête, par la poésie lamartinienne.

Plus timide qu'il ne l'a cru lui-même, et fidèle à sa maxime : Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe ! Victor Hugo paraît avoir peu vu les services que notre construction pouvait lui rendre. Dans tout le recueil : Les Rayons et les Ombres, ne s'offre à nous qu'un exemple, où le présent de l'indicatif est tout naturellement amené par l'idée qu'une mère croit voir encore son enfant disparu :

L'œil fixe, elle voyait toujours devant ses pas S'ouvrir les bras charmants de l'enfant qui l'appelle. (XI, Fiat volontas, de 1837).

Un volume de Toute la Lyre ne m'a rien fourni, et, si V Expiation contient quatre exemples, ce qui ne laisse pas d'être remarquable, aucun des quatre n'est absolument décisif. Cependant c'est à la fin des admirables Promenades clans les rochers (les Quatre vents de V esprit, III, 43) que se trouve un des cas les plus notables que nous puissions citer :

Le vieillard regardait le soleil qui se couche ; Le soleil regardait le vieillard qui se meurt.

Car objectera- t-on que le vieillard continue à se mourir après sa confrontation avec le soleil? Il faudrait alors admettre cette platitude que, d'après le poète, le soleil garde aussi, depuis, l'habitude de se coucher tous les soirs.

C'est dans les sonnets des Trophées que se trouvet peut-être les emplois les plus curieux. *

Ils sont au nombre de dix, dont deux ou trois pourraient être discutés, et, si la proportion paraît faible pour un recueil de 119 sonnets, il importe de remarquer que la plupart de ces petits poèmes sont, ou des récits, ou des tableaux, ou drs apostrophes, comportant -seulement le présent de l'indicatif, et où par suite l'emploi étudié était impossible.

C'est le patient, scrupuleux et ingénieux artiste des Trophées qui paraît avoir fait définitivement la fortune du présent pittoresque. Je le trouve trois fois dans Y Aiglon de M. Rostand, par exemple à l'acte II, scène 9, page 91 : « Vous sembliez », dit Flambeau du petit roi de Rome, amusé par le plumet rouge du bonnet à poil.

Vous sembliez chercher si ce qu'il vous fallait Admirer davantage en sa rougeur qui bouge, C'était qu'elle bougeât ou bien qu'elle fût rouge.

Et voici qu'ouvrant un journal du 22 février 1914, j'y trouve, dans une pièce inédite, ces vers qui dénoncent une tradition déjà établie :

Son visage pensif, que ma présence étonne, S'égayait, par moment, d'un sourire mutin.

(Jean Renoirard, Cendrillon, III, 3, dans les Annales pol. et litt.)

LA PROSE POÉTIQUE AU XVIe SIÈCLE1

• Un jour après longue fatigation d'entendement obnubilé de la continuelle assuéfaction aux Muses, voulant icelluy par intermission solaeior, délibérant de commigrer en quelque beau, et illustre lieu rural, pour ains ennuys et vie contristée et melencolique donner prompt allefement, jestimay que ceste rurale commigration estoit à mes espritz utile et salutaire, prévoyant que la belle Flora de blancheur eminente sur la neige avoit devestus tous arbrisseauts de leur hyemal et automnal habit pour iceulx décorer et revestir de leur robbe lilialle, dont mise soubz les pieds m'a tristesse. L'âme de laquelle se transporta au fleuve de Léthé pour se munir d'obliance, je parviens après longue itinération en une florissante et nayve prairie circonvoysine d'ung odoriférant et souef verbocage, où desja par prévention de son doulx amy Titan la belle Aurora sea elère et irradiante lumière avoit espandue... »

Il n'est pas nécessaire de prolonger cette citation de François Habert pour en dégager les caractères. Recherche des termes rares, savants et calqués en général sur le latin; abondance des épithètes, redoublement d'adjectifs et d'adverbes ; ordre de mots inhabituel, tendant à rejeter, à la manière latine, le déterminé après le déterminant, et, en particulier, le verbe, qu'il soit au participe passé, à l'infinitif ou même à un mode personnel, après son ou ses régimes ; tels sont, il me semble, les principaux procédés de ce morceau, qui évoque dès

1. René Slurel, est né à Paris en L885. Agrégé des lettres en 1909. Professeur aux lycées île Saint-Etienne, Beawais, le Havre. Mobilisé, le .'! août 1914, comme sousueutenant île réserve au :i'ie régiment d'infanterie. Tué au Chàtelet, près de Charleroi. le -2 août, en couvrant avec un petit groupe, dont un seul soldai survécut, la retraite du bataillon. Cité à l'ordre avec le motif suivant : Excédent officier, d'une attitude remarquable au jeu. Chargé de soutenir une section de mitrailleurs, a continué à tenir tète à l'ennemi qui le débordait de tous côtés jusqu'à ce qu'il ait été mortellement frappé. »

A publié : Jacques Ajnyot, traducteur des vies parallèles de Plutarque (1908.) Essai sur les traductions du théâtre grec en France avant 1550 (Rev. d'histoire Htt. de la France [1913). Notes sur maître Jacques Mathieu le Bazochien [Mélanges E. Picot, 1913). Poésies inédites de Marguerite de Navarre (Revue du iècle, 1914). Bandello en France au xvi* siècle (Bulletin italien /. XIII à XVIII, publié également à Paris, de Boccard, 1918. avec une notice détaillée sur l'auteur par M. //. Ilainetle.)

les premières lignes, le souvenir d'Hélisenne de Crenne, et aussi de l'Ecolier Limousin. L'on est tenté de se demander en effet si l'auteur a voulu railler, ou si vraiment il a pensé par ce moyen atteindre à l'éloquence. Mais le doute n'est pas possible quand on connaît la gravité de François Habert, et d'ailleurs, ses propres déclarations achèvent de nous éclairer sur son intention. L'ouvrage est intitulé : « La contemplation poétique du Banny de Lyesse, natif d'Yssouldun en Berry, où sont contenues les amours infortunées de deux amans et la conclusion de l'auteur sur la mort d'iceulx au sens moral, le tout en Prose poétique cueillie au jardin de rhétorique et de poésie » ; et dans l'épître dédicatoire à l'évoque de Nevers, Charles de Bourbon, Habert reprend cette dernière indication : « C'est ung petit livre poetiq en prose Francoyse pollie et ornée, soubz la fiction duquel,

oultre l'ornement du réthorique langage un sens moral est compris »

Aussi l'auteur espère-t-il qu'on accueillera favorablement sa tentative, « ayant esgard à la conclusion moralle de ces amours infortunées, et aux véhémences nuancées du champ fertile et copieulx de réthorique,

et aux fleurs prinses et recueillies au divin jardinet de dame Poésie »

C'est cette même confiance qu'il exprime dans deux pièces de vers liminaires en latin et en français :

Tum quod et ipsa satis lepida est intentio, tum quod

Sermonem décorât gallica lingua suum. S(iq)uis adest, cui non arridet fictio, saltern

\ Ciborum fuco sit memor ille mei.

Tout au moyen de son invention Que lornement et illustration De nostre langue, au plus polli langage Qu'il m'est possible appliquer en usage. Mais s'il y a qui n'aime ceste fable, A tout le moins luy soit le stile affable. En le lisant je croy qu'il adviendra Que de l'aucteur souvent propos tiendra.

Enfin l'ouvrage lui-même est précédé d'un nouveau titre : « Cy commence la contemplation* poétique en prose poétique par le Banny de Liesse, François Habert, natif d'Yssouldun en Berry1. »

1. Cette Contemplation poétique se trouve imprimée à la suite d'une œuvre de Habert inspirée du troisième conte en vers de Jean Lemaire de Belges, et dont le privilège est daté du 4 janvier 1541 (= 1542 n. st.). Il est intitulé : Le combat de Cupido et de la Mort nouvellement composé par le Banny de Liesse, Francoys Habert, natif d'Yssouldun en Berry (Musée Condé, IV, c. 12). Le volume tout entier est dédié à Charles de Bourbon auquel Habert, dans un dizain, placé en tête du livre s'adresse en ces termes :

(Tu en) pourras aymer l'invention

Plus pour le sens que pour l'art poétique.

En dépit des pièces de vers introduites dans le Combat de Cupido, ces derniers mots désignent évidemment la prose poétique employée dans tout le cours de

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Cette expression, peu commune, mais assez significative, de prose ou de style poétique, est employée également par llélisenne de Crenne à propos d'un morceau qui fait suite à ses Angoisses douloureuses. Celles-ci, comme on sait, sont divisées en trois parties, mais l'auteur y a ajouté une « Ample narration faicte par Quezinstra, en regrettant la mort de son compagnon Guénélic, et de sa dame Hélisenne, après leurs déplorables fins, ce qui se déclarera avec décoration du stille poétique ». On est surpris au premier abord de ne pas lire cette indication en tête du volume, car la recherche du vocabulaire rare et savant, qui s'y manifeste à chaque page ne justifierait que trop une semblable désignation. Et en effet il est probable qu'Hélisenne a cherché dans tous ses écrits à atteindre à la noblesse de ce style poétique. Les Epîtres familières et invectives, ou Le Songe, nous fourniraient, aussi bien que les trois parties des Angoisses douloureuses, bon nombre de passages caractéristiques à cet égard. Toutefois, nous pouvons essayer, en comparant le début d'une de ces œuvres à celui de Y Ample narration, de déterminer pourquoi cette désignation a été appliquée seulement à cette dernière œuvre. Voici par exemple la première phrase des Angoisses : « Au temps que la déesse Cibcle despouilla son glacial et gélide habit, et vestit sa verdoyante robbe tapissée de diverses coulleurs, je fuz procréée de noblesse, et fuz cause a ma naissance de reduyre en grande joye et lyesse mes plus prochains parens, qui sont père et mère, parce qu'ilz estoyent hors d'espérance

de jamais avoir génération »Le début de la deuxième partie témoigne

assurément d'une certaine recherche de vocabulaire, mais la construction, quoique plus soutenue et périodique que celle du morceau précédent demeure néanmoins conforme aux habitudes de l'époque : « Combien qu'il soit croyable et concessible que par enucler et déclarer les Angoisses et douleurs souffertes, elles se peuvent mitiguer et tempérer, toutefois je n'espère que par le relater de mes anxiétés douloureuses me soit imperty aucune diminution de travail : et aussi à ceste intention je n'ay donné principe à l'œuvre présent ; mais seulement pour exhorter tous jeunes jouvenceaux d'éviter linsupportable charge d'Amours (au moins s'ilz se veullent régir et gouverner soulz lempire et seigneurie de Cupido) en observant les coustumes, que le vray amoureux doibt avoir. »

Si l'on rapproche de ces deux passages le commencement de Y Ample

l'ouvrage, el qui ne diffère guère en effet de celle de la Contemplation. On pourra n rendre compte par cette simple phrase : « Pas moins n'en feit au royal berger, Paris Alexandre, qui lors en ces lieulx sestoit transporté pour au dieu Pan faire humble supplication de luy faire comprendre le jeu harmonieulx de la fluste pastoralle, car la belfc Pegasis si amohreulx le rend il que nonobstant la promesse par luy faicte au dieu Pan de mutuelle habitude, en perpétuelle conversation de luy promptement s'absenta, espérant par urgente poursuyta de la belle Pegasis l'amytie posséder et conquérir ou par la cupidinique faveur facillemente il aspira. »

Laksok. — Mélanges. 4

narration on constatera, je crois, une différence assez nette : « Incontinent qu'il eust ces dernières parolles dictes : je vey sa belle face que pour laspre douleur de diverses couleurs se revestoit ; et son mal avec si grande véhémence augmenta, que tout subit la séparation du corps et de l'âme se feit. Ceque voyant, je fuz si angustié et adoloré que ne povoie aucunes parolles proférer. Et si n'estoit en ma puissance de mes débiles membres soutenir. Parquoy étant assis auprès d'eulx avec une incrédible compassion les contemploye. »

La principale particularité de ce morceau par rapport aux deux précédents est évidemment le rejet voulu et systématique du verbe à la fin de la proposition. Or on se souvient que cette construction était fréquente aussi dans la prose poétique d'Habert. Il semble donc bien qu'elle constitue, avec la recherche du vocabulaire savant et rare, bien des éléments. essentiels de ce que les écrivains du xvie siècle désignent sous le nom de style poétique. Chez Ilélisenne d'ailleurs moins rompue peut-être au latin que François Habert, cet effort pénible de construction savante ne se soutient pas longtemps. Dès la dixième ligne de son Ample narration l'ordre de mots habituel reparaît, et ce n'est que par moments qu'elle introduit des rejets dans sa prose. En revanche nous rencontrons même dans ses autres ouvrages de courtes tentatives de ce genre, par exemple dans la XI IP épître : « Toutes fois je te certifie que jamais telle chose en ma pensée ne tint lieu d'occupation. Car au contraire je croy que vertueuse magnanimité en ta personne réside. Mais (selon mon jugement) l'occasion que à telle imagination te provocque est pour ce qu'il te semble que je suis aveugle d'affection.... «C'est pourquoi Claude Collet pouvait appliquer à son tour l'expression de style poétique à l'œuvre tout entière d'Hélisenne lorsqu'en 1550 il en publiait un remaniement plus simple et plus intelligible pour des lectrices françaises. « Vous me priastes, dit-il à deux demoiselles qui lui avaient commandé ce travail, de rendre en nostre propre et familier langage les motz

obscurs et trop approchais du latin A ce moyen je ine suis mis

à revoir toutes ses œuvres et vous ay changé et rendu en motz plus familiers (et maintenant usitez entre les François) grande partie des termes trop scabreux et obscurs que par cy devant y trouviez. Lesquels vous empeschoient l'intelligence d'icelles Vray est que fy ay

encores laissé beaucoup de motz et propos deduitz selon le stille poétique pour autant qu'ilz ne se pourroient bonnement traduire sans circonlocutions et superfluitez de parolles, joinct aussi que ce ne vous peult destourner de l'intelligence de son dire. »

Ces trois passages de François Habert, d'Hélisenne de Crenne, et de Claude Collet sont les seules mentions que j'aie rencontrées de prose poétique au xvie siècle. Mais si le terme est rare, ou n'a pas été relevé, la chose elle-même devait être assez connue, et nous pouvons croire que plus d'un écrivain s'est proposé alors cet idéal. Rien d'ail-

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leurs n'est plus naturel. Jusqu'à la fin du xve siècle et au début du siècle suivant, nos écrivains ne concevaient que deux moyens de composer une œuvre vraiment littéraire et capable d'immortaliser leur nom : la langue latine et le vers français. Seuls les mémorialistes, ou l»s écrivains populaires se servaient de la prose vulgaire ; encore Commines, par exemple, s'excuse-t-il d'avoir employé le français et demande-t-il qu'on traduise son histoire en latin. La poésie au contraire semble avoir toujours gardé chez nous un certain prestige. Les Français s'enhardissaient moins que les Italiens à rivaliser avec Virgile dans sa propre langue, et ceux-là même qui traitaient le plus dédaigneusement les vers de leurs prédécesseurs se flattaient de les surpasser par leurs propres ouvrages. Ils avaient donc tout intérêt à ne pas déprécier l'instrument dont ils se servaient eux-mêmes. C'est peut-être à cette succession ininterrompue d'oeuvres et d'écoles poétiques depuis le moyen âge jusqu'à la Pléiade que notre poésie doit de n'avoir pas été englobée dans le dédain qu'on professait pour la prose vulgaire.

Entre les Cicéroniens et les Rhétoriqueurs en effet, celle-ci était comme sacrifiée, et réduite au rôle modeste de truchement de la vie pratique. Il était naturel que pour l'ennoblir et la rendre capable d'exprimer des idées élevées ou des sentiments touchants on recourût aux ressources de la poésie française autant qu'à celles de l'éloquence latine1. On sait quelle étroite parenté unit nos arts de première et de seconde rhétorique, et encore au milieu du xvie siècle la Rhétorique française d'Antoine Foclin emprunte presque tous ses exemples aux œuvres de nos poètes. Mais bien que ces deux influences se mêlent souvent, on peut, je crois, en examinant attentivement notre prose littéraire à cette époque, discerner ce qu'elle doit à l'éloquence latine et à la poésie française. Tandis que l'exemple de celle-ci la portait à rechercher à l'intérieur des phrases et des propositions d'heureux effets d'euphonie et de rythme, elle empruntait à celle-là les longues périodes, et les constructions organiquement développées. Et ce ne sont pas seulement, comme on pourrait le croire, les orateurs qui se font cicéroniens ou français. Style oratoire est pour beaucoup de nos écrivains synonyme de style soutenu ; la plupart de leurs préfaces et de leurs épîtres dédicatoires nous en fournissent la preuve, et il n'est pas jusqu'aux Comptes amoureux de Jeanne Flore dont le début ne nous offre dans sa période latine une imitation assez nette du Dialogue des orateurs : « Je avois totallement entreprins et délibéré chères compagnes, dès que madame Cebille commença son acerbe accusation a lencontre de la sacrosaincte divinité d'Amour et tout

1. De même en Grèce à une époque où la plupart des œuvres littéraires étaient écrites en vers, Gorgias avait essayé d'ennoblir et d'assouplir la prose en la mettant à l'école de la poésie.

Testât des amoureuses damoiselles, de prendre la defTense en main et de vertueusement confuter la faulse et non véritable opinion, qu'elle a mise en avant : ne fût que je me superceday de celle faire lorsque j'apperceuz madame Lucienne y entrer, tant pour ce qu'elle est de moy peu plus aaigée et en ce temps qui voluntiers par le long usage des choses en cet endroit d'amour lui apporte certaine et plus seure connaissance; que aussi jestimois que l'honneur par dessus toutes celles de nous qui icy somes soutenant le party amoureux, luy est deu ; et qu'elle en ces affaires, c'est au train d'amours, est plus exercitée, car que le vous saichés, chères compaignes, il n'y a encores demy an passé que je suis entrée en ce très sainct service. »

Ce passage nous présente les deux principaux caractères de la prose cicéronienne française : la période et le redoublement des termes. La plupart des morceaux oratoires de notre xvie siècle sont faits sur ce modèle.... Mais à côté de ce style, qui dérive directement de l'éloquence latine, les écrivains de cette époque ont connu encore un autre genre de prose littéraire clont les procédés, d'origine latine eux aussi, mais employés déjà par les poètes, concernaient moins l'ensemble de la période que le choix et le groupement des mots à l'intérieur des membres de phrase. Nous en avons, je crois, des exemples dans les morceaux désignés sous le nom de prose poétique. L'un des précurseurs de cette prose recherchée est l'auteur des Illustrations de Gaule. Encore convient-il d'établir une distinction importante. Des deux préoccupations que nous relevions chez Helisenne et chez Habert, le choix et l'ordre des mots, Jean Lemaire ne s'est attaché qu'à la première. Pour élever sa prose à la hauteur des vers, et, comme on disait alors, l'équiparer aux sujets mythologiques qu'il voulait traiter, il a employé des mots rares et savants, c'est-à-dire pour la plupart dérivés nouvellement du latin ou arbitrairement calqués sur lui. Quant à la construction, son idéal paraît avoir été uniquement d'obtenir, grâce à un heureux agencement des termes et à de nombreux redoublements, des membres de phrase euphoniques et harmonieux; mais il se soucie aussi peu d'introduire ces rejets si chers aux représentants de la prose poétique que de couler son développement dans le moule de la période cicéronienne. On s'en rendra compte par le passage suivant, d'ailleurs souvent cité, des Illustrations : « La délectation du val plaisant et solitaire, et lamentté du lieu coy, secret et taciturne, avec le doux bruit des elères undes argentines partant de roche, incitèrent le beau Paris à sommeiller et s'estendre sur l'herbe espesse et drue, et sur les flourettes bien flairans, faisant chevet du pied du rocher, et ayant son arc et son carquois souz son bras destre. Après ce qu'il eut prins le doux repos de nature, recréant les labeurs des hommes, il s'esveilla et à son réveil en estandant ses forts bras, et touchant ses beaux yeux clers comme deux estoiles, jetta son regard en circonférence....» Plus loin Paris s'adresse en ces termes à Œnone : « Tu te

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tiendras pour ma dame et ma maîtresse, ma nymphe et ma déesse, seule et unique, en usant sur moy de totalle prérogative et autorité. Si le prie en signe de ces convenances ratifiées, me donner un franc baiser de ta bouche rosalque, pour mitiguer un peu la grand ardeur du désir amoureux qui nie brusle les veines. Et en ce disant il luy meit le bras senestre au col et le dextre sur la clere poitrine, et savoura rce du doux fruit d'amours par plusieurs osculations et approchemens amatoires. »

On voit que Lemaire de Belges n'apporte aucune innovation savante à la construction et à l'ordre des mots habituels de son temps. Sans doute quelques lecteurs peu avertis pourraient voir un artifice de style dans certaines inversions de sa prose ; mais ce serait faute de distinguer les inversions d'ordre syntaxique qui sont des restes de l'ancienne langue, et les faits purement stylistiques que l'imitation du latin ou la recherche de l'originalité ont suggérés aux écrivains du xvie siècle. D'une façon générale et forcément approximative, on peut dire que les inversions grammaticales et traditionnelles — les seules ou à peu près que l'on rencontre dans les Illustrations — se ramènent au rejet du sujet après le verbe, lorsque celui-ci est précédé d'une proposition subordonnée, d'un régime, d'un adverbe ou même de la conjonction et1. Au contraire les inversions de style, savantes et voulues, consistent le plus souvent à renvoyer, selon l'usage littéraire du latin, le verbe à la fin de la proposition, ou l'auxiliaire après le participe. De ces rejets littéraires et artificiels, l'œuvre de Jean Lemaire n'offre presque pas d'exemples. Nous en trouvons beaucoup en revanche dans certains écrits du ,xve siècle. L'un d'eux est un recueil de nouvelles qu'a publié M. Ernest Langlois. Dans ces contes, qu'on pouvait croire pourtant d'inspiration populaire, les inversions de l'ancienne langue sont relativement rares, tandis qu'on rencontre pour ainsi dire à chaque ligne ce que j'ai appelé des rejets de style : je me bornerai à en relever quelques-uns : « Mais de dix huit ans passer povoit, vaillant chevalier seroit.... Une foiz entre aultres en oyseuse estoit, et ce souvent luy avenoit, car à vanité pensoit, de son âme compte ne tenoit ; seul parmy ung bois aloit, pensant que faire pourroit.... — Messire Gaultier le voyant vers luy se tyra, que ainsy seul faisoit luy demanda.... — Messire Gaultier une

fille avoit moult Dieu amant et bien le servant — Le diable son

âme gouvernoit.... — Car il creoit fermement qu'elle en luy son cuer et amour avoit.... » Il est assez difficile d'expliquer ces constructions étranges : peut-être le rédacteur de ces nouvelles travaillait-il sur un original latin ou italien.

L'influence latine, en effet, n'est sans doute pas la seule à avoir

1. On remarquera en passant que ce fait très ancien de la langue française a son correspondant en allemand dès l'origine.

agi sur l'ordre des mots en français au xve et au xvie siècle. Depuis Boccace les Italiens s'étaient constitué eux aussi, à côté de leur prose familière, une prose littéraire qui s'en distinguait non seulement par le choix du vocabulaire mais surtout par l'ordre des mots. Pour celuici ils s'étaient, naturellement, inspirés du latin, mais en s'efîorçanl de l'adapter le plus possible aux exigences de leur propre idiome, dont la construction était, comme on sait, assez voisine de la construction française. Ainsi, grâce à cette première adaptation, nos écrivains désireux de tournures nouvelles pouvaient les trouver plus directement utilisables dans la prose de Boccace que dans celle de Cicéron1. Cette analogie générale, jointe à la vogue qu'eurent chez nous à cette époque les œuvres de la Péninsule, peut faire supposer que l'influence de la langue littéraire italienne n'a pas été étrangère à la conception et à la formation de notre style poétique. Les faits paraissent d'ailleurs confirmer cette hypothèse. Voici par exemple quelques lignes tirées du premier chapitre du Pérégrin de Caviceo traduit par François Dassy. Le traducteur n'a presque nulle part modifié l'ordre de l'italien et l'on verra qu'il se rapproche singulièrement de la construction « poétique » française : « Combien, ma dame, que certain soye ton ayde et conseil ne pouvoir en quelque sorte du travail que je soustiens remédier ; toutesfois pour satisfaire à ton humain désir par moy ne te sera chose celée.... Puisqu'aux immuables cieulx ainsi plaist, d'eulx éternellement me contente. Contrainct et vaincu de tes affectueuses prières de mon infortune te rendroy certaine ; à ce que te soit manifeste exemple pour de telz embrasemens te conserver, ou vrayement pour apprendre d'avoir compassion de celluy qui par trop grant amour et vif et mort peine endure et soustient.... Me confiant en la force du mien courage ne doubtay Venus, Cupido ne Apollo, estimant au ciel n'avoir puissance aucune qui en amour lyer me peust. Et voulant par petite solicitude expérimenter ce que encontre un cueur disposé a deflense povoit faire amour, me persuaday sa puissance non seullement superer, mais aussi confondre et dissiper ». Ainsi en calquant leur construction sur celle de l'original, les traducteurs français des œuvres littéraires italiennes se rapprochaient, parfois sans le vouloir, de la prose poétique. On sait du reste que ce procédé de reproduction servile était le plus fréquent. Pour un écrivain de talent qui comme Le Maçon savait se libérer de la construction de son modèle

1. J'indiquerai à titre d'exemple une seule particularité : on sait qu'avec les temps composés les Latins avaient l'habitude de placer l'auxiliaire à la fin de la proposition, après le participe : cette construction est à peu près impossible en français ou ne se rencontre que dans des tours tout à fait artificiels. Dès la fin du xve siècle le participe fait corps chez nous avec l'auxiliaire et dans la langue courante il le suit régulièrement. L'italien littéraire présentait une construction intermédiaire quj nos écrivains pouvaient imiter plus facilement que la construction latine : c'est le participe en effet qui est rejeté à la fin de la proposition et l'auxiliaire garde le plus souvent sa place normale.

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et donner a son œuvre une physionomie vraiment française, combien se contentaient de mettre des vocables français à la place des italiens sans rien changer à l'ordre des mots '.

Ce que-j'ai dit de l'italien peut s'appliquer aussi à l'espagnol. L'un omans du xvie siècle qui contiennent le plus de rejets de style est la traduction, attribuée à Maurica Sceve, de la Déplorable /in de Flamete. L'original est une adaptation espagnole par Jean de Florès de la nouvelle de Boccace. Or la plupart des construit ions qui dans la traduction française nous semblent des artifices littéraires ont leur équivalent dans l'œuvre espagnole. Quelques phrases, que j'emprunte au premier chapitre, suffiront pour en donner une idée :

« L'une de celles qui en aage et valleurs les autres excedoit = que < n beldad y voler a las ofras eçedya — tant que de ce je me puis vanter que moy de plus constant et elle de plus cruelle nully ne se pourroit a nous equiparer = tanto que yo desto puedo alabar me. que yo de mas constante y ella de mas cruel ningono ygualer se nos pudo — pour ce que selon ses désirs nulz repos ne pouvoit avoir == porque con sus desseos ningun reposo ténia. »

Il n'est pas étonnant que la pratique de ces textes italiens et espagnols ait familiarisé nos traducteurs et nos écrivains du xvi" siècle avec ces constructions et ces tours inhabituels en français au point de les leur faire employer alors même qu'ils rédigaient directement dans leur propre langue. Ainsi François Dassy dédiera en ces termes sa traduction « à l'excellence qui sa liberté en plus heureuse servitude a convertie » entendez la duchesse de Valentinois : « Ceulx (très magnanime dame) qui des choses présentes ont parlé, sur toutes ilz ont l'obeyssance préférée et recommandée. Quoy considérant et voyant ma munition des choses fortunées estre trop débile et fraisle pour à vostre excellente haultesse faire quelque présent memoratif de vostre très humble et très obeyssant subject Francoys Dassy, sa voulenté, principale partie de son âme, s'est à l'obeyssance retirée, laquelle pourtant en heure il désiroit par expérience vous faire congnoistre, et en ceste félicité se retrouver de veoir le povoir avec son vouloir (pour ce faire) ensemblement unyz et esgalez. . . » Il est difficile d'accumuler en quelques

1. Voici par exemple les premières lignes du Courtisan de Castiglione traduites • 1 11 il-- part servilement par un anonyme, d'autre part avec liberté par Jacques Colin : (A propos de ces deux rédactions frarçaises consulter l'excellente étude de V. L. Bourrilly sur Jacques Colin).

A part moy longuement jay doubté (Mes- J'ai doubté longuement en moy raesme

tire Alphonee très aymé) laquelle de deux Meetire Alphooce très cher amy, quelle

plus dit Bcile me fust, ou VOUS nyer ce chose de deux me fust plus difficile ou

que avecque si grande instance m'avez requis, vous refuser ce que plusieurs fois m'.ivr/

ou le faire. rr.juis en si grande instance, ou le faire....

L'opposition il est vrai ne se poursuit pas, et d'ailleurs, dans la prose mémo de Castiglione les constructions de ce genre sont assez rares.

lignes plus d'inversions et de rejets contraires à notre construction naturelle. Ne croyons pas d'ailleurs que nos humanistes aient jamais parlé ainsi spontanément. L'un des plus instruits et, en dépit de son apparence populaire, l'un des plus familiers avec l'antiquité, Rabelais employait couramment un ordre de mots tout à fait simple, et où les principales inversions ne sont que des survivances de l'ancien usage. Les véritables rejets de style, il est aisé de s'en rendre compte, se trouvant dans les morceaux les plus soutenus, dans des lettres ou des discours cicéroniens f, et M. Plattard a montré d'une façon très probante 2 que dans le Quart Livre bon nombre de renvois du verbe à la fin aussi bien que de redoublements de termes avaient été introduits après coup par Rabelais. Dans sa première rédaction il avait employé la construction courante, celle qu'il a laissé subsister dans la moins littéraire de ses œuvres, la Sciomachie. Je me contenterai de rappeler quelques-unes des corrections de ce genre relevées par M. Plattard pour le chapitre xvn :

Première rédaction. Deuxième rédaction.

Le grand géant avoit avallé toutes Le grant géant avoit toutes les

es paêles. paêles, paêlons... avallé.

— Il estoit tombé en griefve — Il estoit en griefve maladie maladie. tombé.

— Ht estoit trèspassé.... Brin- — Il estoit le noble Bringuena guenarille à cestuy matin. rille à cestuy matin trespassi'-.

— Qu'il avoit faict en ce matin. — Qu'il avoit à ce matin en deux

foys rendue.

— S'estoit esloigné de la ville. — S'estoit de la ville... esloigné.

— Apte naturellement a digérer — Aptes naturellement à moulins moulins à vent tous brandifs. à vent tous brandifs digérer.

— Interrogés... quelle chose plus — Interrogés... quelle chose plus craignoient en ce monde. en ce monde craignoient.

Rien ne montre mieux que ces retouches l'intention littéraire et l'origine artificielle des rejets de ce genre. Il reste à savoir si en recourant à ce procédé nos écrivains n'avaient d'autre but que de latiniser, ou si cette imitation du latin était seulement pour eux un moyen de créer une prose raffinée et savante qui fût digne d'exprimer des idées et des sentiments réservés jusque-là au latin ou à la poésie. En dépit de l'opinion traditionnelle, cette seconde interprétation me paraît la plus exacte. Si la plupart de nos « stylistes » se sont inspirés de l'ordre des mots latin ou italien, c'est très probablement parce qu'ils

l.Une étude des prosateurs de la fin du xve et de la première moitié du xvie siècle montrerait je crois, avec évidence, que la construction qu'ils emploient couramment est la construction moderne avec un nombre plus ou moins considérable d'inversions traditionnelles, et que les rejets de style ne se trouvent que dans les passages plus soutenus de leurs œuvres.

2. Dans l'introduction de son édition du premier texte du Quart Livre publié pour la Société des Etudes Rabelaisiennes^ 1910, p. 13-23.

LA PROSE POÉTIQUE Al XVI' SIÈCLE. 57

n'en connaissaient pas d'autres. Nous avons d'ailleurs la preuve que certains firent à cet égard quelques tentatives divergentes. Ainsi, comme l'a montré M. Brunot1, Philibert Bugnyon, et Maurice Scève t rent par originalité de bouleverser dans leurs vers la construction française, sans se conformer d'ailleurs à l'ordre du latin. De même dans le passage de François Habert que j'ai cité, la relative dont mise soiis les piedz m'a tristesse ressemble fort à un de ces tours de force et fait songer aux gens dont parlent Meigret et Ronsard, qui pour ne pas parler comme le vulgaire, aimaient à dire : « A Orléans de Paris le roi coucher alla. » Cent ans plus tard M. Jourdain ne procédera pas autrement pour adresser une déclaration à celle qu'il aime. Et personne ne saurait le soupçonner de vouloir latiniser. Il en était de même, croyons-le bien, d' Habert et de ses émules. Ce qui achève de le prouver, c'est qu'eux-mêmes sont les premiers à appeler les autres écorche latin. N'est-ce pas l'auteur de la Contemplation et du Combat de Cupido qui dans une Exhortation sur Vart poétique donne ce conseil à ses disciples :

Bref aux autheurs qui plaisent a merveille Accommoder il convient les aureilles Sans le latin tondre comme ces veaux Cherchant le bruit de poètes nouveaux Qui pour monstrer qu'ils scavent le latin L'escorcheront comme un pauvre mastin '-.

(publié à la suite du Temple de Chasteté 1549.)

Qu'avait-il donc fait lui-même quelques années plus tôt en accumulant dans sa prose les constructions et le vocabulaire latins? Il nous l'a dit : il avait fait de la prose poétique. Pas plus dans le choix des termes que l'ordre des mots l'imitation du latin n'avait été pour lui le but, mais seulement un moyen d'ennoblir et d'illustrer la langue vulgaire. Peut-être d'ailleurs les poètes qu'il critique auraient-ils pu se disculper de la même façon du grief de latinisme. Mais ce grief était facile et on le rejetait à toute occasion. On se rappelle le passage connu de la Préface des Tragiques dans lequel d'Aubigné reproduit les conseils de Ronsard : « Je vous recommande par testament que vous ne laissiez point perdre ces vieux termes, que vous les employiez et déffendiez hardiment contre des maraux qui ne tiennent pas élégant ce qui n'est point escorché du latin, et de l'italien, et qui aiment mieux dire collauder, contemner, blasonner, que louer, mespriser, blasmer. Tout cela est pour l'escolier de Limosin. » Cette phrase suggère plu-

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