‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 56 sur 276 · A L'ÉPOQUE DE LA RENAISSANCE · texte numérisé non relu

A L'ÉPOQUE DE LA RENAISSANCE

La meilleure conquête que la France ait jamais faite, celle de l'esprit humain, s'est accomplie sans lutte et sans retour dans les mômes parages septentrionaux que les victoires de Jemmapes et de Fleurus. Comme le duché de Lothier et le comté de Flandre aux temps de Godefroid de Bouillon et de Baudouin de Constantinople, la Belgique unifiée par Philippe le Bon (1430) a élargi l'audience de la langue française et l'empire de la raison. Jusqu'à sa destruction par les guerres religieuses, elle a été ce qu'était, avant elle, l'Angleterre des Plantagenets : la principale colonie de la langue française.

Ce n'est point que cette langue fût une nouvelle venue en Flandre : le premier comte de Flandre a pour beau-père et suzerain le petit-fils le plus francisé de Charlemagne ; et le dernier comU: de Flandre a pouf gendre Napoléon ; le comté de Flandre est un fief de la couronne de France, dans la pensée comme dans la politique. Gand est célèbre dans la littérature courtoise, et c'est Philippe d'Alsace, comte de Flandre, qui a remis à Chrétien de Troyes le Perceval rapporté d'Angleterre. Modes et mots de Paris, depuis qu'ils circulent, habillent les femmes et les idées sur les bords de l'Escaut et de la Meuse. Dès la première moitié du xiv° siècle, un maître d'école composait à Bruges un manuel de conversation par lequel on porra raisonnablement entendre rommans et flamenc ; et un peu plus tard un manuel du même genre parle des gens assotés aux livres romans ou flamands quon appelle Benoites (c'est-àdire commençant par : Benoite soit la Sainte Trinité).

Seulement, la langue de la cour, des romans et du commerce restait éclipsée par le latin des clercs. Quand Maerlant écrit son fameux : wat walsch is, valsch is, il constate simplement que ce qui est en roman, est du roman. Au seul latin appartient la majesté de la pensée.

Or, la Renaissance dont les ducs de Bourgogne et leur descendant Charles-Quint sont les Médicis, augmente la dignité de la langue française en même temps que sa diffusion. Elle organisera en Belgique l'enseignement du français à tous les degrés. L'école wallonne ou française étend à la bourgeoisie cet enseignement qui était luxe de seigneurs en pays thiois au temps d'Adenet le Roi. Et l'école française succédera par-ci par-là à l'école latine, préparant ainsi la

substitution de l'universalité française à l'universalité latine, donc la révolution intellectuelle du xvme siècle. La férule et le livre continuent et augmentent l'œuvre du sceptre et du trafic.

La plupart des sujets belges de la dynastie bourguignonne écrivaient eu latin et parlaient des patois thiois. Eneas Silvius Piccolomini (plus poète d'ailleurs que géographe) écrivait même de Bàle le 18 octobre 1438 : Est enim in Belgia (sic) quicquid inter Mosam et mare Alamannum sermonem observât. Les Avalois ou gens des Pays- Bas ne soupçonnaient pas le patriotisme linguistique ou géographique. Le chroniqueur flamand des troubles de 1380 écrit en roman, dit-il, pane que sa langue flamengue ne vaut le quart d'une abengue. Erasme méprisait le nationalisme au point d'écrire (12 mars 1519) : Gallum esse me nec assevero nec infîcior : sic natus ut Gallusne an Gsrmanus sim anceps haberi possit; quanquam apud studiorum cultores minimum habere momenti par est regionum discrimina. Quisquis communibus musarum sacris initiatus est, hune ego outocarplSot duco.

Les Muses françaises ont été introduites en Belgique par l'école wallonne ou française. Wallon* ou walsch, roman, français, sont trois synonymes : ce sont les noms que les Thiois donnent au langage des courtisans et des marchands méridionaux, à la langue de Froissart, de Commines et de Rabelais.

Dès 1443 on trouve à Gand, près du Marché aux Grains, une maison dite valsche scole, habitée par le scolastre Jean de Saint- Vast et sa femme Jehanne de Wandelincourt ; en 1516 elle porte encore ce nom ; en 1638 on dit : een huus van oudts ghenaemt de Walsche scole, nu de Fortuyne. En 1541 paraissait à Gand Catonis Disticha moralia, cum Graeca, Gallica, Flandrica inter pretatione avec la prosopopée : •

Mi dédit ore loqui graio graecissimus author

Planudes, Latio mi meus ore Cato.

Me Crucius belgo fecit sermone disertum :

Unde profor triplicem lector amice logum, Calcographus Gandae Lambertus gallica junxit.

Quarta igitur lingua est Gallica juncta tribus.

L'imprimeur Josse Lambrecht collaborait avec l'instituteur Liévin van der Cruyce.

Lu 1544, le tournaisien Jean Desmarets (Paludanus), de son école de Gand, adresse à ses élèves un dictionnaire trilingue qu'il dit le premier du genre (latin-français-flamand) : ce Dictionariolum rerum maxime vulgarium, in communem puerorum usum, ex optimis quibus([iœ autoribus congestum, cum Flandrica et Gallica inter pretatione, fut réimprimé en 1549 et 1561. Un peu plus tard, Henri van den Keere signe « de nostre escole françoise, juillet 1556 » (Dictionnaire flamen-

1. L'étrange définition de wallon dans Littré (« entre l'Escaut et la Lys ») remonte à Guichardin, qui nomme Flandre wallonne la Flandre comprise entre l'Escaut et la Lys.

françois, Gand, Salenson 1563). Et en 1582, à Gand, chez J. de Salenson sur le Hault port, à l'enseigne de la Bible d'or, paraît un Dictionaire françois-flamen, autrement dict les mots françois tournez en flamen, avec plusieurs phrases ou manières de parler fort propres pour apprendre l'usage d'iceulx. Recueilli et mis en lumière par Jean Taye, maistre d'escole françoise, flanqué d'une ode où le peintre poète Lucas de Heere commence ainsi :

Studieux amateurs,

Icy avez les fleurs '

Des deux fort beaux langages :

Un si riche thresor

Qu'il passe tout fin or

De noz Indes sauvages.

On comprend donc qu'un pasteur calviniste recommande Gand à un parent de Guillaume d'Orange comme une ville où la jeunesse peut faire de bonnes études et parler français. Sous le gouvernement calviniste (1578-1584), Gand avait des Français parmi ses professeurs de théologie.

C'est un Gantois, Gérard de Vivre, qui en 1563 installe une école française à Cologne. Il y donne des manuels, des lettres missives, il fait dire à un de ses personnages : « Son père le retira de l'Escole Latine, et le colloqua en nostre Escole Françoise, disant que veu qu'il entendoit desja le Latin, le François luy seroit tant plus facile à apprendre, pour ce que le François (comme il disoit) n'est pas autre chose que l'escorce du Latin ».

Un autre Gantois, De Zuttere, publie à Rotterdam en 1576 un formulaire des conjugaisons flamen- françoy ses... pour apprendre à parler le françois par art, comme Von apprend le latin.

Comme le grec et le latin, le français a sa grammaire classique ; il a aussi sa poétique. L'écolâtre montois Jean Bosquet, qui écrivait vers 1582, est comparé par un Liégeois à Ronsard, et proclamé par un moine Hennuyer :

Chef de la Muse françoise, Son premier prestre en la terre belgeoise.

Quand Remacle Mohy publie sa Prosodie françoise (Liège, 1599), l'historiographe officiel de Liège, Jean Polit, présente l'œuvre en ces termes:

Areste icy Lecteur, puisqu'en peu de paroles L'on t'offre de tel Art le perfaict abrégé, Telement aiencé, embilli, corrigé, Que seul il peut suffire aux françoises escoles.

A Anvers, entrepôt des deux mondes, où Thomas Morus rencontre le marin portugais rentré de l'île d'Utopie, l'enseignement des écoles wallonnes grandit avec la prospérité commerciale. Noël de Berlaimont, maître d'école à Anvers, y donne en J 530 un Vocabulaire (manuel

de conversation) qui sera réédité plus de trente fois jusqu'en 1703, d'Amsterdam à Genève et de Leipzig à Saint-Omer. C'est dans ce manuel que Christophe Fugger, en 1537, apprend le français à Anvers. Gabriel Meurier, maître d'école wallonne à Anvers, se vante à son tour d'avoir « le premier en tous ces Pays-Bas mis en lumière le dictionnaire François-Flameng et vice versement le Flameng-François » (1576). Dans son Perroquet mignon, Meurier professe qu'il faut surtout aller à l'école pour devenir meilleur et bienheureux plus tard. Il cite avec éloge Cicéron, « ce bon seigneur bien qu'ethnique ». Il donne un recueil de sentences notables, traduites du latin, de l'italien, de l'espagnol.

Quand Mellema, de son étude de Leyde (1591), dédie aux magistrats de Harlem son Dictionaire flameng-françoys, il leur dit : « la très noble et très parfaite langue Françoise, après les trois susdites (hébreu, grec, latin), règne et s'use pour la plus commune, la plus facile, voire la plus accomplie de toutes autres en la Chrétienté... tous les Flamengs avec leurs seize provinces nomméez le Pays-Bas, s'en servent quasi comme les Valons et François mesmes.... Combien des auteurs et gens doctes sont en France, qui illustrent leur langue en composant choses de diverses sciences et de grande importance? Combien y en a il {sic), qui transfèrent plusieurs autheurs grecs et latins de jour à autre? de sorte que Thucidide, Demosthene, Platon, Aristote, Ciceron, Plutarque, Live, Pline, Xenophon et mille autres parlent Françoys par l'ayde des interprètes Françoys. Combien des histoires y a-il dont on ne voit rien qu'en François? Si les Alemans et autres nations ont quelque chose des langues, ils en ont grande partie des Italiens, ains plus grande des François ». Et le même Mellema, en tête de son Dictionaire françoys- flameng (éd. de 1596) vante le riche langage français qui

Va battant les hauts sueils d'une court souveraine Et guidant les secrets de la raison humaine.

Intermédiaire entre le Midi et le Nord, entre l'antiquité et les modernes, la langue des « écoles wallonnes » a dès le xvie siècle une mission civilisatrice, et Guichardin, dans sa célèbre description des Pays-Bas (1567 ; 33 fois rééditée) le remarque : « Il y a ici (à Anvers) comme en beaucoup d'autres bonnes villes du pays, diverses écoles où l'on enseigne la langue française aux petites filles comme aux garçons : ainsi apprise en classe, propagée par l'usage et par tant de relations avec les étrangers, elle se répand à tel point que bientôt on la parlera généralement ici aussi bien que si elle était la langue maternelle. Il y a encore des maîtres qui apprennent l'italien et l'espagnol ; d'où il ressort de toutes manières que cette ville est et doit ître la commune patrie de toutes les nations chrétiennes ».

Sous Charles-Quint, les villes wallonnes réclament une université,

alléguant que les étudiants belges n'auront plus besoin d'aller à l'Université de Paris pour apprendre le français. L'Université de Louvain, consultée, réplique que les Universités ne sont pas instituées pour apprendre la langue vulgaire du lieu : les sciences s'y traitent en latin ; et d'autant que les suppôts hantent plus le vulgaire, on trouve qu'ils délaissent le principal de leur étude ! Mais quand l'Université de Douai fut fondée (1561), celle de Louvain, pour résister à la concurrence, établit une chaire de français. Le 6 juillet 1562, le conseil communal de Louvain, pour conserver la prospérité de la ville, décide d'ériger une walsche schole avec deux maîtres, un au traitement annuel de cent florins carolus et l'autre de cinquante fl. car1. Le 14 décembre 1562, au collège de Savoie, Claude du Puy, Parisien, licencié en droit, parent du président de Thou, élève de Turnèbc et de Cujas, inaugurait son enseignement, qui consistait en « une lesson en franchois, tous les jours ferielz, durant une heure, tant en grammaire que histoires ou aultres livres commodieux, tellement que la

ville en pourra avoir honneur et les auditeurs proufïict » Il s'était

engagé à « advertir la ville et estudians la fin ou absolution du livre duquel il prelit et déclarer d'aultres, que luy sambleront les plus ydoenes et proufïictables, pour, par après, interpréter, afîin d'en pouvoir faire provision, soit par achat ou par nouvelle impression ».

Dès 1563, G. Silvius, typographe du roi à Anvers, imprimait une nouvelle édition de Gallicae linguse Institutio per J. Pilotum Barrensem ; et annonçait un dictionnaire latin-français et un français-latin. Silvius dédiait la grammaire de Pilot Claudio Puteano, Gallicse linguse in Academia Lovaniensi professori publico : «...non possum non vehementer laudare optimum Senatus consilium, qui prudenter intelligit nos in hisce Belgii regionibus propter vicinae Galliaî quotidiana commercia, non facile nec sine pudore ac molestia carere hac lingua posse : sive publicam sive privatam quis agit vitam, quamcumque vel artem factitet, vel negotiationem exerceat »

Au xvne siècle, Pierre Parisot, J.-N. de Parival, de Pratel, Belges tous les trois, occupent la chaire de littérature française : de Pratel nomme le français lingua Burgundica, mêle l'histoire nationale aux exemples littéraires, et explique l'universalité de la langue française (qu'il enseigne surtout aux étudiants allemands) par l'éclat de la littérature française dans tous les genres.

La Belgique, par l'enseignement du français à tous les degrés, se faisait déjà la terre olympique des nations occidentales.

Albert Counson, Professeur à l'Université de Gand.

1. Ed. van Even, Une chaire de littérature française à Louvain en 1562 (Mess. se. hist. 1884). Sur l'enseignement du français dans les Pays-Bas, v. K.-J. Riemens, Esquisse historique de l'enseignement du français en Hollande du xvi° au xixe siècle, Leyde, Sythofî, 1919.

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