‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 71 sur 276 · Cf. Lettres, I, 5, au chevalier de Montereau · texte numérisé non relu

Cf. Lettres, I, 5, au chevalier de Montereau

« RESTITUTION DES BONNES LETTRES i ET « RENAISSANCE » 131

choses depuis les éléments des sphères célestes jusqu'aux institutions des hommes ». Cette conception fataliste excluait l'enthousiasme pour la restauration en France des bonnes lettres, peut-être éphémère. Le temps des hymnes en l'honneur « des disciplines restituées » et « du retour de l'Age d'or » était passé.

La Renaissance devait attendre longtemps encore d'avoir chez nous une dénomination consacrée. Les expressions « renaissance des lettres » et « renaissance des beaux-arts » s'introduisent dans la langue vers la fin du xvne siècle1. Elles ne sont mentionnées ni dans le Dictionnaire de l'Académie de 1694, ni dans celui de Furetière. Le Dictionnaire de Trévoux de 1704 est le premier qui, après avoir cité le sens du mot renaissance dans les matières de spiritualité, mentionne ensuite la « renaissance des beaux-arts ». Fénelon, dans la Lettre sur les Occupations de V Académie française (1714) parle de la résurrection des lettres et des arts, qui « a commencé en Italie et a passé en France fort tard ». Enfin, en 1718, le Dictionnaire de l'Académie atteste que l'expression renaissance des lettres est entrée dans l'usage 2.

Jean Plattard.

Professeur à la Faculté des Lettres de Poitiers.

1. D'après M. Huet, Bulletin de l'art ancien et moderne du 10 septembre 1920, l'expression « renaissance des lettres v> se rencontrerait pour la première fois dans une harangue de l'avocat Lemaistre en l'honneur du chancelier Séguier, citée par liouhours dans les Remarques nouvelles sur la langue française, Paris, 1692, p. 445.

2. Renaissance, subst. fém. Seconde naissance, renouvellement. Il n'a d'usage qu'au figuré. Depuis la renaissance des lettres. »

Ce n'est pas sans quelque appréhension que j'aborde ce sujet. Montaigne a menacé de revenir de l'autre monde pour faire un mauvais parti à celui qui oserait le peindre « autre que je n'estois ' » et ce qu'il était, lui seul peut le dire. Le « connais-toi, toi-même » paraissant une sorte de rêve irréalisable à la sagesse de l'antiquité, Montaigne le déclare d'une application on ne peut plus facile, du moins pour lui. Les hommes, ce servile pecas, regardent devant eux, « moy, je regarde dedans moy ; je n'ay affaire qu'à moy, je me considère sans cesse, je me contrerolle, je me gouste ». Il renverse sa vue « au dedans » ; son âme il la pénètre2. « Jamais homme ne traicta subject qu'il entendist ne cogneust mieux que je fay celuy que j'ay entrepris, et qu'en celuy-là je suis le plus sçavant homme qui vive3 ». Devant tant d'assurance, le critique doit baisser la tête.

Mais Montaigne ne se connaît pas seulement ; il jure de se faire connaître au lecteur dans les moindres plis de sa conscience, bien qu'il sache que son exemple n'est pas fait pour avoir beaucoup d'imitateurs « car Ariston disoit que les vens que les hommes craignent le plus sont ceux qui les descouvrent4 » ; cependant il aura ce courage et il remplira son devoir jusqu'au bout. « Si c'eust esté pour rechercher la faveur du monde, je me fusse paré de beautés empruntées, ou me fusse tendu et fondé en ma meilleure démarche. Je veux qu'on m'y voie en ma façon simple, naturelle et ordinaire, sans estude et artifice, car c'est moy que je peins. Mes défauts s'y liront au vif, mes imperfections et ma forme naïfve, autant que la révérence publique me l'a permis0 ». Et plus loin : « Je m'estalle entier. Ce ne sont mes gestes que j'escris, c'est moy, c'est mon essence6 ». Et encore : « Je

1. Essais, 111, 9. Je regrette de ne pouvoir suivre l'édition Strowski, dont seulement deux volumes ont paru. J'ai donné la préférence au texte des Essais de 1598, sans négliger les variantes et additions de l'édition de 1595.

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