‹ Mélanges offerts par ses amis et ses élèves à M. Gustave LansonChapitre 72 sur 276 · Essais · texte numérisé non relu

Essais

me suis ordonné d'oser dire tout ce que j'ose faire, et me desplais des pensées mesmes impubliables1 ». Enfin : « Je suis affamé de me faire connoistre » ; je me « recherche jusques aux entrailles2 », « ce que je ne puis exprimer, je le montre au doigt.... Je ne laisse rien à désirer et deviner de moy3 ». Malgré ces déclarations nous avons conçu des doutes que la modestie affichée par Montaigne n'est pas faite pour diminuer. A l'en croire, son but est celui d'étaler sa misère ; il s'offre en holocauste aux générations présentes et futures. Des hommes rares et fameux ont fouillé dans leur âme pour se faire admirer, tels que « Caesar et Xenophon ». Les autres « ont pris cœur de parler d'eux pour y avoir trouvé le subject digne et riche ; moy, au rebours, pour l'avoir trouvé si vain et si maigre 4 ». Lui n'est qu'un homme « de la commune façon5 ». Que son exemple puisse corriger ceux qui lisent ces Essais : « Ce que les honnestes hommes profitent au public en se faisant imiter, je le profiteray à l'aventure à me faire éviter. Publiant et accusant mes imperfections, quelqu'un apprendra à les craindre. Les parties que j'estime le plus en moy tirent plus d'avantage de m'accuser que de me recommander6 ».

Et ce ne sont pas seulement ses mauvais penchants, les pages honteuses de sa vie qu'il va livrer au public ; il se reconnaît aussi écrivain sans mérites, penseur sans pensées : « ...il y devroit avoir quelque coërction des lois contre les escrivains ineptes et inutiles, comme il y a contre les vagabons et fainéants ; on banniroit des mains de nostre peuple et moy et cent autres7 ». Il proclame partout, « le peu d'estime que je fay de moy » ; ses Essais ne sont que des « sottises8 », la bassesse du sujet qui est «moy» le mortifie sans cesse . Le procédé rhétotique paraît évident. Son livre est destiné, à son dire, aux « intimes 10»,mais il l'imprime, corrige, réimprime, offre aux princes et ses « intimes » croissent à l'infini ; tous ceux qui achètent les Essais ont droit à ce titre. Il se moque bien de l'opinion du vulgaire ; « je ne cherche aucunement qu'on m'aime et estime mieux mort que vivant11 », prenez garde, cependant, non seulement fait-il sa toilette avant de se présenter à ses lecteurs, mais il se préoccupe outre mesure de ce que l'on pourra dire de ses écrits, de ses emprunts et surtout de sa personnalité. S'accuse-t-il de peur qu'on ne l'accuse

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