‹ Mélanges oratoiresChapitre 57 sur 67 · L'ANGE · texte numérisé non relu

L'ANGE

ET

LA EELIGIETJSE

Emint sieiU angeli Dei, Elles seront comme les anges de Dieu. {Matth., xxii, 30.)

Ma soeur,

Tels sont les élus dans le sein de Dieu, telles sont les filles de Marie-Réparatrice dans leur solitude consacrée. J'aurais trop à dire si je voulais énumérer tous les bonheurs que le Seigneur vous réserve ici, en échange du don que vous lui allez faire de vous-même. Je ne vous féliciterai donc point d'entrer, aujourd'hui, dans un port où les orages du monde ne soufflent pas, ni du centuple qui vous est promis au sein de cette seconde maison paternelle plus rapprochée du ciel que la première, ni des dangers que vous évitez, ni des chagrins domestiques auxquels vous échappez, ni de la sublime alliance que vous contractez en prenant ce voile sous lequel vous ensevelissez votre vie et votre mort ; j'abandonne tous les points de vue secondaires, pour regarder la vocation des réparatrices par ce seul côté de leur grandeur : « Elles seront comme les anges de Dieu. »

C'est un beau type de splendeur chrétienne que le néophyte, quand il sort, avec sa robe iDlanche et son âme plus éclatante en-

core, des eaux purifiantes du baptême ! Qui de nous n'a point regretté, parfois, que la grâce du premier sacrement ne lui pût être renouvelée, pour recevoir en même temps la rémission du péché et de la peine, et devenir, à l'instant, admissible aux félicités du Paradis? Or, votre consécration, étant en soi un acte d'amour parfait, peut avoir l'effet d'un second baptême.

C'est encore un beau type de grandeur chrétienne que le martyr, écrivant avec son sang, dans l'histoire de l'Église, la vérité de sa foi, et rendant à Jésus-Christ le plus grand témoignage dont l'amour de la créature soit capable ! Par votre immolation de ce jour, vous consommez le martyre de la charité, lequel a, sur le premier, l'avantage de n'être point imposé et de durer plus longtemps : en sorte que vous êtes le prêtre et la victime de votre holocauste, et que cet holocauste, fumant sur les autels du Seigneur jusqu'à votre dernier soupir, vous élève parmi l'élite de la terre et des cieux.

Mais il est un être plus beau devant Dieu que le néophyte et que le martyr : je veux parler de l'ange. Le néophyte a été purifié par le baptême d'eau ; le martyr, par le baptême de sang : l'ange n'a jamais eu besoin de baptême, parce qu'il ne cessa point d'être sans péché. Assurément, ce n'est point sous ce rapport, mes sœurs, que vous pouvez vous vanter de lui ressembler ; mais voici quels sont, entre l'ange et la réparatrice, les traits, j'allais dire les liens de parenté : l'ange est affranchi des souillures d'un corps, comme lui vous êtes supérieures à la matière par la chasteté ; l'ange n'a pas la hberté de mal faire, comme lui vous êtes esclaves de Dieu par le vœu d'obéissance ; l'ange étend ses ailes sur les âmes pour les garder, comme lui vous protégez la société par votre ministère de réparation ; enfin, l'ange ne fait point partie de ce monde quoiqu'il en soit le tuteur, comme lui vous êtes chargées de vous interposer pour les hommes tout en vivant séparées d'eux par la clôture : autant d'attributions angéliques dans votre vocation, bien capables de vous la faire aimer, et que nous allons méditer ce matin.

Le premier caractère de l'ange, c'est qu'il n'a point de corps ; la première noblesse de la vierge chrétienne, c'est qu'elle vit comme si elle n'en avait pas. La virginité volontaire porte dans sa

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beauté quelque chose de surhumain ; elle est une transfiguration de lu matière, et une sorte d'incarnation séraphique dans notre espèce déchue, qui semble former des hiérarchies intermédiaires entre les habitants de la terre et ceux du ciel. Aussi, tout monastère de vierges consacrées, envisagé dans sa population choisie, est une sorte de station avancée au-dessus de ce monde, à moitié chemin du temps et de l'éternité.

En quoi consistent les conditions angéliques de votre chair ? Pourquoi les mondains, en vous considérant, sont-ils troublés, ainsi que l'étaient les apôtres en voyant Jésus ressuscité, parce qu'ils croyaient apercevoir un esprit? Conturhati..., eiistimabanl se spiritum videre *. C'est que, par le vœu et par l'habitude de la chasteté, votre chair participe aux privilèges de l'humanité divine après la résurrection. Entendez saint Paul vous raconter les quatre degrés de cette transformation.

Vous avez porté ici un corps sujet aux misères de l'animalité ; de votre consécration, comme d'un creuset vivifiant, va sortir un corps spirituel : Seminatur corpus animale , surget corpus spiritale'^. La pureté, en effet, affranchit le corps de la servitude des sens, elle le rend souple et docile à la loi de l'esprit ; et, soumis ainsi à l'esprit, il devient spirituel, de même que l'esprit esclave du corps est appelé par l'Écriture un esprit charnel. Ces gloires de votre saint état trouvent une confirmation éclatante dans l'Évangile. Que sera la spiritualité des corps bienheureux après la résurrection? Elle sera la réalisation éternelle de la vie de chasteté au sein de Dieu. Les élus, dit le divin Maître, ne connaîtront ni les noces, ni les désirs de la chair, mais ils seront comme les anges de Dieu : In resurrectione neque nubent neque nubentur, sed erunt sicut angeli Dei ^.

Laissez-moi donc vous féliciter, vous toutes qui, dégagées des attaches sensibles, ne contractez pas d'autre union que celle des séraphins eux-mêmes, avec cette différence à votre avantage, que vous êtes chastes dans la matière, tandis qu'ils ne l'habitent pas.

^ Luc, xxiT, 37.

M Cor., XY, 44.

3Matth., XXII, 30.

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Laissez-moi vous féliciter, car vous êtes l'arôme qui corrige les miasmes de notre corruption charnelle, puisque vous êtes l'idéal de la chair qui se respecte, destiné à faire rougir celle qui se dégrade ; et lorsque tant de créatures raisonnables avilissent leur corps jusqu'à la condition des bêtes, c'est une saine contemplation pour le monde de voir en vous la fange humaine glorifiée, ennoblie jusqu'à la pureté des anges.

Vous avez porté ici un corps sujet à la corruption, et il va trouver, au sein des parfums qui émanent de cet autel, une terrestre incorruptibilité : Surget in incorruptione. Il y a des atmosphères si pures ou si aromatisées, qu'elles ont la propriété d'embaumer les corps. Tel est le milieu où vous fixez aujourd'hui votre séjour. Dans le monde, comme dans un air pestilentiel, la chair de l'homme est sujette à la dissolution ; ici, comme dans l'air désinfecté, la décomposition ne s'opère pas. Préservée de la mollesse par les austérités de la vie religieuse, de l'oisiveté par le travail et par les observances régulières, des commerces dangereux par la séparation d'avec le monde, des mauvais exemples par l'édification commune, vous serez plongée dans une atmosphère qui a l'odeur de la vie et qui la communique, vous ne participerez en rien à ces scandales de l'extérieur qui ont une odeur de mort et qui la répandent. Ah! ne craignez rien du tombeau où vous allez être ensevelie avec Jésus : comme Jésus, ses chastes épouses sortent triomphantes de leur mystique sépulture. Sur la chair consacrée la contagion n'a point de prise; et vainement vous êtes venue avec une humanité détériorée en Adam, vainement avez-vous puisé la corruption dans la nature, la grâce de votre vocation vous rendra une sorte d'incorruptibilité : Surget in incorruptione.

Vous avez porté ici un corps d'ignominie, vous y acquerrez un corps glorieux : Surget in gloria. Tout ce que nous concevons de l'éclat d'une vierge fidèle dans le ciel, semble au-dessous de la gloire de son intérieur sur la terre : Omnis gloria ejus ab intus. La raison en est bien simple : la pureté des corps glorieux est sans combat et sans effort, celle des vierges chrétiennes dans leur chair est victorieuse ; l'une est une récompense, l'autre est un mérite. Aussi, il me semble voir Dieu lui-même, épris des charmes de celte créature, lui tendre la main pour lui proposer

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uno alliance indissoluble, a Viens, ma sœur, » lui dit-il, « viens dans mon jardin pour y être mon épouse » : Vetii, soror mea spotisa. L'engagement des époux du siècle le cède à la parole que je vais te donner, puisque le premier est quelquefois rompu pour la seconde; la profession religieuse, au contraire, est le contrat le plus irrévocable qui puisse être passé entre le ciel et la terre. L'engagement charnel est sujet à se dissoudre par la mort ; l'engagement spirituel dure autant que l'éternité. Oui, tant que ma divinité régnera, tu seras à elle et je serai à toi ! Avec d'autres, tu pourrais craindre les regrets, car ils ont des charmes éphémères ; ma beauté et mes bontés sont immuables comme moi. Ton éclat passera, mes sentiments et mes séductions ne passeront pas; et, quand ta fidélité se lasserait, je jure que la mienne n'aura jamais de repentirs : Juravit Dominus, et non pœnitehit eum *.

0 chair si vite fanée, comment obtenez-vous de pareils triomphes? et vous, ô âme si changeante, comment fùtes-vous admise à contracter des liens qui ne doivent point changer ? Mon Dieu ! quand on entendit leurs soupirs de déception au lendemain de leurs alliances terrestres, quand on sait combien souvent elles furent trompées dans les bonheurs de leurs affections, comment ne pas les estimer heureuses celles dont vous voulez bien être l'époux, la parenté et la dot? Mes sœurs, je vous en conjure, soyez éprises de ces gloires de votre état plus que de toutes celles du monde. Unies au Fils de Dieu, n'enviez pas même celles qui plaisent au cœur des rois. Concevez-vous un rang supérieur à l'honneur de cette réparatrice, de qui les anges se disent mutuellement, en la regardant du haut du ciel : « Venez, que je vous montre celle qui est l'épouse de l'Agneau » : Veniy ostendam libi sponsam Agni 2.

Enfin, vous avez porté ici un corps débile, et vous y revêtez un corps vigoureux, en ce sens qu'il commande aux organes et aux sens par qui tant d'autres sont commandés ? Seminatur in infirmitate, surcjet in virtute. Le monde de nos jours a inventé le dogme de la réhabilitation de la chair, et ce Credo cynique a imprimé les

1 Ps., cix, 4.

2 Apoc , XXI, 9,

stigmates du sensualisme à la vie des chrétiens. Passez à leurs foyers : les genoux ne fléchissent que sur des tapis, les prières n'en sont pas plus ferventes; les murs s'embellissent, les âmes se détériorent; les corps se soignent au lieu de se sacrifier, le confortable met partout la mortification en fuite ; et cependant, ceux qui sont à Jésus-Christ, ce ne sont pas ceux qui habitent des salons embaumés et qui se réduisent en servitude sous le despotisme de leur chair, mais ceux qui la crucifient : Qui sunt Chrisli, carnem suam cvucifiocerunt *.

Voici la religieuse qui va remettre les choses à leur place, en disant à son àme : « Tu domineras, et les appétits sensuels seront sous tes pieds ^) : Bominaberis, et erit siibter le appetitus iuus ^. Pendant que le monde pleure, tout en cherchant à se contenter, elle s'écrie avec jubilation dans sa pénitence : « A cause de vous, ô mon Dieu, je souffre violence toute la journée » : Propter te mortifuamur Iota die ^. 11 est bien vrai que je marche dans la chair, mais je ne subirai point l'empire de la chair : In carne ambulantes, non secundum carnem militamus ''. Ensuite, quand l'heure de la mort sera venue, cette créature inoffensive, qui n'aura de pardon à demander à personne, parce quelle fut bienfaisante pour tous, comme saint Bernard, adressera des excuses à son corps, la seule victime qu'elle fit en ce monde.

Mais, jusque-là, les anges de la terre triomphent de la mort par leur mortification elle-même : car diminuer en soi la vie du corps et accroître celle de l'àme, c'est vivre surabondamment et non pas mourir. Ajoutons que c'est bien vivre à la façon des habitants du ciel, plutôt que des enfants d'Adam, attendu que, pour haïr sa chair, il faut être un esprit. Aussi, en présence d'une humanité idolâtre d'elle-même, on pourrait ne voir qu'une race d'animaux perfectionnés ; mais, en présence d'une communauté de frêles et innocentes créatures occupées à se martyriser, je ne vois que des anges exilés dans la chair, qui aspirent à s'en détacher pour reprendre leur vol.

1 Galat., V, 24.

aCen., iv, 7.

3P8.XUII, 22.

^ Il Cor., X, 3.

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Comme les anges, vous êtes donc libre des entraves de la matière ; au contraire, comme les anges, vous entrez en servage entre les mains de Dieu. Heureux esclavage, dans lequel vous n'aliénez qu'une liberté, celle de mal faire ! providentielle dépendance, qui semble d'autant plus appropriée aux besoins de notre temps, qu'il y répugne davantage ! car jamais le vœu d'obéissance n'eut plus d'à-propos que dans un siècle malade des excès de la liberté. D'où il suit qu'ici, au fond de votre retraite, vous êtes réparatrice pour les maux d'une société qui ne vous connaît pas, et qui vous prendrait en pitié si elle vous connaissait. Seulement votre action, dans cette œuvre de salut public, est bien supérieure à celle des anges : car les milices célestes sont dépendantes par nature, vous l'êtes par choix ; c'est Dieu qui ôta la liberté aux anges, tandis que vous vous la ravissez à vousmême.

Écoutez, écoutez, ma sœur, l'économie admirable du commandement et du service dans l'ordre religieux. Sans doute, elles sont grandes selon la foi, celles qui ont autorité sur vous. Il y a trois mystères analogues que la nature repousse de toute la force de ses orgueils : le premier, c'est le mystère de Notre-Seigneur caché sous les voiles du saint Sacrement ; le second, c'est le mystère de Notre-Seigneur caché sous l'extérieur du pauvre ; le troisième, c'est le mystère de Notre-Seigneur caché sous les traits du supérieur légitime. Par conséquent, il y a, dans l'autorité, quelque chose du sacrement de l'Eucharistie, et, dans les égards qu'on lui accorde, quelque chose du culte de la sainte Face. Inclinez- vous par avance devant toutes les supérieures qui vous commanderont, car j'ai vu la tête adorable du Christ formant le chef de tous ces pouvoirs : Christus est capiit omnis principatus et potestatis *.

Néanmoins, dans cette économie, toute la grandeur n'est pas pour celles qui ordonnent ; quelles compensations, quelle dignité dans celles qui obéissent ! Tandis que les esclaves du monde subissent des servitudes sans honneur, la chaîne que vous allez porter est partagée parles anges; et de même qu'ils passent l'éternité, mesurant de l'œil les espaces, les mondes à visiter, et disant à leur

1 Coloss., II, 10.

^laître : a Le voulez-vous ? nous allons partir » : Vis, imus; de même, vous devez promener votre regard de la mère patrie aux missions étrangères, de la première à la dernière de vos supérieures, répétant à celles-ci cette parole de l'obéissance des anges : « Si vous le voulez, je suis toujours à vos ordres » : Vis, imus.

Mes sœurs, c'est le désespoir des mondaines d'être parfois soumises à des supérieures qui ne les valent pas ; mais la réparatrice ne s'abaisse jamais jusque-là dans sa dépendance, car elle n'a que Dieu pour maître, c'est-à-dire quelle ne plie sur la terre que devant la même autorité qui fait plier les anges dans le ciel. Et où sont-elles ici celles qui oseraient se croire de trop bonne maison pour accepter ce joug? où sont-elles? et que je les confonde.

Du reste, après les enseignements des anges, voici ceux des grandeurs terrestres. La fille de Rodolphe II vient frapper, la nuit, à la porte d'un monastère en criant : Ouvrez ! qu'importent les trônes à ceux qui doivent mourir ? La fille de Louis XV, entrée au Carmel, lave les ustensiles de cuisine, sur l'ordre d'une supérieure qui n'eût pas été dans le monde sa dame d'honneur, et se dépite contre elle-même de ne pas savoir les faire reluire à l'extérieur autant qu'à l'intérieur. Enfin, la princesse Louise de Condé abandonne la cour pour le premier couvent ouvert sur ses pas en disant : Délivrez-moi du monde, car je le trouve stupide, fou et méchant. Et nous, cependant, nous remplirions avec des restrictions et de coupables délicatesses nos engagements d'obéissance ?

Mais qu'avez- vous à faire de l'exemple des princesses, puisque je vous ai donné celui des anges? et qu'avez-vous à faire de l'exemple des anges, puisque je pourrais vous donner celui de ISolre-Seigneur ? Ah ! il va des moments où nous rêvons peut-être de grandes choses pour la gloire de Dieu et de l'Église : n'oublions pas que la plus grande chose qu'une religieuse puisse faire, c'est de se soumettre. Ainsi .lésus, religieux du Père, étant descendu parmi nous, n'y vient pas pour faire la conquête du monde, puisqu'il n'y a pas encore tout à fait réussi; il vient pour accomplir la volonté de Celui qui l'envoya : Veni ut faciam voluntatem ejus qui misit me *.

A Joann., iv, 34.

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Je vous parle de l'obéissance de notre Maître dans l'Incarnation ; que serait-ce si je vous rappelais son obéissance dans l'Eucharistie, dont vous allez devenir un ange adorateur ? Je ne m'étonne pas que saint Bernard s'écrie : Qui me donnera d'avoir cent supérieurs au lieu d'un ? C'est que Jésus, au très saint Sacrement, reconnaît pour supérieurs tous les prêtres de la catholicité. Pensons-y bien, mes sœurs, nous qui avons souvent, à l'égard de l'autorité, le respect humain de nos bons sentiments et l'ostentation de nos ressentiments ; nous qui, convaincus que les supérieurs sont toujours suffisamment payés de leur peine par le plaisir de commander, ne négligeons rien pour le leur faire expier ; nous enfin qui, loin de voler à leurs voix avec l'agilité des anges, nous traînons avec la pesanteur et le murmure des mercenaires. J'ai parlé des mercenaires : quelle honte pour le commandement et aussi pour l'obéissance, quand les ouvrières d'une maison montrent plus de cœur et de docilité que ses religieuses !

Comme les anges, vous êtes libre de la matière ; comme les anges vous êtes esclave de Dieu ; comme les anges, vous devenez protectrice et patronne du monde. 11 est de foi que les mérites acquis en ces pieuses retraites sont réversibles sur les nations ; il est de foi que, grâce à la communion des saints, entre vous et les âmes coupables la fortune spirituelle est à partager. Aussi, que si l'on nous demande : A quoi bon les religieuses? nous répondrons : A préserver l'univers d'un grand écroulement. Le véritable paratonnerre d'une patrie, en effet, ce sont les clochers de ses monastères. Quand Innocent III vit pencher, en songe, la basilique de Latran, ce n'étaient point des illustrations de la guerre ni de la politique qui la soutenaient, c'étaient deux fondateurs d'ordres religieux. Eh bien ! ma sœur, voilà une immense entreprise de salut public à laquelle vous allez concourir par vos enseignements et par vos expiations.

Par vos enseignements, car le silence de votre solitude, plus éloquent que notre chaire, va envoyer à la société des avertissements régénérateurs. C'est un de nos crimes les moins reconnus d'avoir secoué tous les jougs : en acceptant celui de Jésus-Christ, vous nous apprenez à respecter ceux qui sont respectables. C'est

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encore un grand fléau de notre temps que la diminution de la foi, même parmi les croyants : vous combattez, vous confondez cette déchéance, en affnnnant, par tous les sacrifices d'une vie héroïque, la suprématie de l'àme sur les sceptiques convoitises de la chair. Mais il y a pire, parmi nous, que la diminution de la foi : c'est la mutilation de la charité. De nos jours, le sentiment chrétien est partout, la générosité chrétienne n'est nulle part. La partie la plus sublime de l'Évangile, celle des conseils, est regardée comme un vain luxe de dévotion, la perfection comme une sorte de métaphysique monacale, la folie de la croix comme une bizarrerie hagiographique, et la sainteté comme une armure des temps fabuleux, bonne à admirer plutôt qu'à essayer. Aussi notre religion, loin d'être la réforme de nos mœurs, n'est que l'ornement de notre vie, et une précaution de sûreté contre les chances de la mort.

Mais soyez bénies, vous toutes qui acceptez les enseignements complets de Jésus, et qui inscrivez au frontispice de vos angéliques demeures ces paradoxes réparateurs : Béatitude de la pauvreté! gloire de l'humilité ! goût de l'austérité ! félicité des larmes ! Non, non, la notion entière du devoir chrétien ne se perdra pas, tant qu'il y aura ici-bas une de vous pour la conserver dans ses exemples. Non, non, l'Évangile ne passera pas pour impraticable, tant qu'il restera une de vos pieuses solitudes où il sera héroïquement pratiqué. A votre vue, mes sœurs, les lâches et les coupables seront toujours obligés de s'écrier, comme Antoine à la vue de Paul : « Malheur à moi, pécheur, car je ne mérite pas le nom de chrétien ! » Vx mihi peccalori ! Et si l'on demande à la société moderne : Qu'as-tu fait de ton christianisme d'autrefois ? Ubi est sapientia? sans doute, l'abîme et la mer du monde actuel pourront répondre : « Il n'est pas avec moi ! » Non est mecum ; mais vous, enivrées au pied de votre autel des délices d'avoir tout quitté pour Dieu, vous aurez le droit d'ajouter : Le christianisme des catacombes et du désert, de sainte Thérèse et de sainte Chantai, il règne au milieu de nous ! Profiteor coram Domino quod ingressus sum in ierrampro quajtiravit palrihus *.

Comme les anges, vous concourez donc au salut du monde par

* Deut., XXVI, 3,

l'ange tT LA HELIGIEL'SE. 439

votre exemple; vous y contribuez aussi par votre intercession. Lebrun a peint un beau Crucifiement dans lequel les anges, sous des formes et dans des attitudes sublimes, sont représentés, en larmes, autour de la croix. Eh bien ! pour Notre-Seigneur, son existence perpétuelle au sein de l'Église est un calvaire, et les religieuses, surtout les réparatrices, sont des anges de paix destinés à consoler, par leurs pleurs, les délaissements de son agonie. Il y a plus : élevées au-dessus des anges, semblables en ceci à Jésus lui-même, elles sont victimes et rançon pour les iniquités inexpiées de l'univers.

Dès aujourd'hui, offrez- vous donc et souffrez généreusement, ma sœur, car vous sauvez par la vertu de votre martyre volontaire. Oui, souffrez : cela comptera pour cette pauvre France qui penche au bord des abîmes, et dont les péchés méritent plus de pitié que ses douleurs. Souffrez : ce sera une expiation pour les endurcissements de ces patries barbares où Jésus-Christ ne peut encore faire son entrée, et aussi pour les crimes de tant de nations civilisées d'où il est menacé d'être exilé. Souffrez, enfin : vous deviendrez hostie pour toutes les apostasies, pour tous les scandales qui déshonorent notre siècle ; et, puisque vous êtes réparatrice, tant qu'il y aura beaucoup de mal à réparer, ne dites jamais à l'épreuve : C'est assez ! Non, jamais assez, ô mon Dieu ! car il y a tant de pays qui ne vous adorent pas ; jamais assez ! car il y a tant d'hommes qui ne vous connaissent pas ; jamais assez ! car, le monde actuel étant débordé par l'iniquité, il faut un Miserere sans interruption pour couvrir des misères sans mesure. Seigneur Jésus ! il n'est point vrai que nous vous aimions à la façon de vos anges ; mais nous avons cet avantage sur eux, de pouvoir mourir par amour : accordez-nous de fournir cette belle preuve, et, par elle, de ramener sur votre cœur tous ceux qui n'y sont pas encore rendus.

Enfin, si là réparatrice étend ses bras sur le monde pour le protéger comme un ange déploie ses ailes, à l'exemple de l'ange elle doit vivre cependant en dehors du monde pour le mieux édifier.

Par conséquent, n'en soyez pas, d'abord par les affections : car quelle chose du monde serait capable de vous tenter ? Dieu luimême vient de se constituer en dot entre vos mains ; et, après lui.

VOUS pourriez encore avoir besoin de quelque chose ! Non, non, les biens du monde sont à charge quand on les possède, possesm onerant ; ils souillent quand on les aime, amata inquinanl; ils torturent quand on les perd, amissa cruciant. Vainement les insensés de la terrre ont appelé heureux le peuple qui possède ces choses : n'est-il pas plus heureux le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu ? En comparaison de cette propriété, mes sœurs, que sont toutes les autres? Cependant, moins généreuses que sainte Thaïs, qui, le jour de sa conversion, ne demanda que trois heures pour mettre le feu à ses atours avant de s'enfermer dans sa cellule, il y en a, parmi vous, qui laissent les vanités du monde avec des regrets prolongés. Ce n'est pas toujours la fortune que l'on pleure, c'est un bien-être dont on aimait les élégances plus encore que les sensualités ; c'est une aisance où le plaisir de posséder n'était rien à côté de celui de donner ; c'étaient des gazes et des fleurs choisies avec goût ; c'étaient des colifichets amassés avec patience ; et, comme le petit touche parfois au grand, il y en a qui souffrent moins en se séparant de leur patrimoine que de leurs cheveux. Mon Dieu ! votre possession ne vaut-elle pas les pertes frivoles dont nous l'avons payée ? Dommus possessio ejiis. Aussi bien, la mort est là qui nous prévient, si nous ne la prévenons pas ; et tandis que d'autres seront un jour mises à nu par elle, nous, dépouillées avant qu'elle nous dépouille, nous pourrons lui porter ce défi, du sein de notre pauvreté glorieuse : « 0 mort ! où est ta victoire contre moi ? 0 mors, uhi est Victoria tua * /

Ne soyez donc pas de la terre par vos affections ; n'en soyez pas davantage pas vos relations. Les rapports des anges avec le monde ne sont que des apparitions : il entend parler d'eux sans les connaître, car ils vivent plus haut que lui ; ils ne s'y montrent que pour porter les messages de Dieu et pour se rendre utiles aux hommes, et ils rentrent dans le silence de l'éternelle béatitude aussitôt que leur mission est finie. Voilà ce que vous devez être, désormais, pour le monde : le fréquenter par des apparitions plutôt que par un commerce suivi ; vous révélera lui par les effets bienfaisants de votre prière, non par des avances peu recueillies ; le

' I Cor., XV, 55.

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