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AU CARMEL DE LIMOGES

LE CAEMEL

Posspssio fjns in Cai'melo.

Ses posse'^sions seront sur le Ciirinel. (I lirrj., XXV, 2.)

Ma sœur,

Le Seigneur a opéré en vous de si grandes choses, qu'il y aurait témérité à les vouloir raconter dans le peu de mots que je vais vous adresser. Je ne parlerai donc pas de ces vœux qui viennent de vous attacher à l'éternel Époux par un lien indissoluble : chaînes sacrées qui ne pèsent point à Tàme fidèle, et que saint François-Xavier baisait par la pensée chaque matin de sa vie ; doux esclavage d'un amour pour qui vous pouvez changer, mais qui ne changera jamais pour vous, et que la mort immortalise au lieu de le terminer. Je ne parlerai point davantage de la vie religieuse en général : c'est là un océan où vous aller plonger pendant de longues années d'oraison, sans en découvrir les rives : car le plus grand charme de la solitude où vous entrez, n'est pas d'être fleurie ; c'est d'avoir des profondeurs si insondables et des aspects si variés, que des jours qui se ressemblent y portent sans cesse des joies qui ne se ressemblent pas. Là, en effet, l'ennui n'est point possible, parce que, si le corps reste à la même place, l'àme, perdue dans l'immensité divine, change à toute heure d'horizon. Mais je ramène vos pensées de ces généralités vagues à la cérémonie qui nous occupe, et je les enferme dans ce cercle plus borné :

Étudions le sens d'une prise de voile en général, et dans les

milices angéliques du Carmel en particulier. Tous ceux qui ont voulu se consacrer à Dieu, ilepuis l'origine du christianisme, par une donation solennelle, ont porté un vêtement à part, comme signe extérieur de cette aliénation d'eux-mêmes. Indépendamment du vêtement qui les distingue des chrétiens du monde, ils ont choisi encore une solitude cloîtrée qui les en sépare : le vêtement est le costume d'enrôlement de ces croisés du divin amour ; la solitude est le rendez-vous où ils vont poursuivre, en tête à tête avec le Seigneur, les rêves extatiques de leur cœur. Ainsi, ils ont une livrée particulière pour les couvrir, une montagne ou un désert pour les abriter. Or, votre livrée à vous, ma sœur, qui passez aujourd'hui des hauteurs où l'on commande au service de Jésus-Christ, votre livrée est ce voile bénit qui va vous envelopper; votre montagne, c'est le Carmel. Qu'est-ce que ce voile ? qu'est-ce que cette montagne? La réponse à cette double question fera la matière de notre entretien.

Ce voile est d'abord un symbole d'humilité. Dieu s'est donné plusieurs voiles dans ses rapports de condescendance avec nous, et celui que vous portez doit vous les rappeler sans cesse. Le premier, en effet, qui ait pris le voile sur la terre, suivant l'enseignement de l'Église, c'est le Fils de Dieu fait homme : il l'a pris au jour de son Incarnation, lorsque, repliant en quelque sorte son immensité comme une tente, cachant son infini sous les langes peu transparents d'une mortelle chair, il se laissa tomber des siècles éternels dans un corps de petit enfant sur la paille d'une crèche ; il Pa pris encore la nuit de la dernière cène, lorsque, couvrant d'un nuage impénétrable son humanité après sa divinité, il enseveHt des splendeurs qui éblouissent l'œil des séraphins sous les apparences d'un morceau de pain. Ah ! qu'en dites-vous, ma sœur? n'est-ce pas qu'elle fut un grand miracle d'humilité cette incompréhensible vêture ? L'histoire parle de certains rois anciens tellement défigurés par la misère, qu'à leur retour dans la patrie, leurs haillons les rendaient méconnaissables même à la famille. Jésus aussi s'est donné un voile si épais, qu'il est venu chez les siens et que les siens ne l'ont point reçu.

Tenez-vous donc sous les replis du vôtre avec l'humilité perse-

vérante qu'il ^^arde derrière le sien. Voilà dix-liuit siècles que Thumanité impatiente, éperdue du désir de le voir, frappe à la porte de son tabernacle en lui disant : « Seigneur, montrez-nous votre face » : Ostende faciem tuam ! Mais lui, résistant aux cris de sa créature, par amour pour ces profondeurs qu'il voulait nous faire aimer, n'a pas soulevé un coin du voile qu'il amena sur son front au sacrement de l'autel.

Jugez, par comparaison, des obligations que vous impose le rideau tiré aujourd'hui sur votre personne et sur votre existence. De même que Dieu se refuse, ici, la gloire de nous ravir par les rayonnements de sa face, pour nous instruire par sa volontaire obscurité, habitez avec respect les ombres que cette sévère enveloppe va créer autour de vous. C'est là comme une seconde clôture, dont votre regard ne doit point franchir le seuil. Les âmes, ainsi que les visages, ont besoin d'une gaze protectrice pour n'être point hàlées par les souffles de l'air, et pour ne rien perdre de leur virginale blancheur.

Laissez à d'autres, ma sœur, les voiles brillants qui conservent la beauté du corps; à vous, celui qui abrite les charmes intérieurs. Consolez- vous de n'être plus vue par les créatures sous ces draperies jalouses où le céleste Époux veut vous contempler seul. Enfin, ne repliez jamais votre voile qu'au moment où Jésus lève le sien pour vous venir trouver, c'est-à-dire, quand il ouvre la porte de son tabernacle pour se donner à votre àme. 0 mon doux Maître^ que je n'aperçois qu'à travers les énigmes de cette terre ! éternelle beauté, dont les nuages me cachent ici le front ! qui dira les tressaillements de mon àme, quand vous m'apparaîtrez, à face découverte, dans la lumière de vos parvis ! Ce bonheur sera plus vif pour vous, ô heureuse vierge du Carmel ! Ici-bas, déjà, vainement votre voile forme comme le linceul apparent de votre existence : s'il vous cache la terre, il vous fait mieux voir le ciel ; mais, le jour de votre mort, ce sera bien mieux encore : alors, il y aura deux voiles qui tomberont au lieu d'un, celui de l'époux et celui de l'épouse ; et de ces deux faces jadis cachées, maintenant illuminées par la gloire, sortiront des clartés mêlées dont la splendeur ineffable rejaiUira jusqu'au plus profond des cieux.

Ce vêtement est encore un svmbole de recueillement. Avant de

prendre le voile de son humanité et de son Eucharistie, le Seigneur s'en était donné un autre, bien connu de l'ancienne alliance : C'était un vaste rideau tendu entre la nef et le saint des saints, pour dire aux regards comme aux pas des adorateurs : « Arrétezvous-ici en tremblant » : Pavete ad sanctuarium ^ Toute âme qui se consacre, ma sœur, est un sanctuaire que Dieu remplit de sa présence, qu'il veut habiter sans partage, et devant lequel il étend un voile protecteur, pour dire aux bruits de ce monde : « Ceci est ma demeure, n'en approchez pas » : Pavete ad sanctuarium. Ainsi, le cloître n'est que la nef du temple où vous allez vivre ; l'étroit espace contenu entre ce tissu flottant et votre regard, en sera le saint des saints. Heureuses celles qui ne sortent point, par la pensée, de cette retraite scellée, qui ne permettent pas aux distractions du monde de les y venir trouver, et qui n'en ouvrent l'entrée qu'au grand prêtre, c'est-à-dire, aux visites de leur divin Époux.

Ma sœur, il n'y avait point, jadis, de prise de voile parmi nos Pères du désert ; cependant ils regardaient si peu en dehors de l'intimité du Seigneur, où ils avaient cloîtré toute leur attention, qu'en se revoyant après trente ans de solitude, ils se demandaient les uns aux autres si l'on bâtissait encore des villes. A leur exemple, donnez des leçons au monde, mais n'en soyez pas ; sauvez le monde, mais ne le regardez pas ; et, peu curieuse des armées qui passent, des passions qui s'agitent, des empires qui s'entre-choquent dans le monde, ne levez jamais le voile qui vous en sépare, ne voyant, ne respirant et n'écoutant, dans votre clôture de pensées et de sentiments, que du côté des cieux.

Touchante considération pour vous ! Dieu est si attaché aux parfums de votre âme, qu'il les ferme à plusieurs sceaux, pour en prévenir l'évaporation. Il fait de vos vertus et de votre amour un trésor placé au fond de trois vestibules, pour le rendre inviolable: il bâtit au-devant un premier vestibule par celte crainte vénérable et caractéristique de votre sexe, appelée la pudeur; il en élève un second, au-devant du premier, par les murs de la clôture où il vous dérobe aux importunités du dehors ; enfin, il en met un troi-

^ Lev , XXVI, 2.

sième, au-devant du second, par ce voile qui vous sépare même des distractions du dedans. 0 sanctuaire aimé de mon Dieu, fermez votre saint des saints ! que le voile de votre recueillement ne soit jamais franchi par les rumeurs ni soulevé par les souffles du monde, et que la mort ne pénètre point par les fenêtres de votre intérieur ! La dissipation de l'esprit, pour une épouse du Seigneur, est un commencement d'infidélité de cœur. ïntra vélum non ingrediatur ^

Enfin, ce vêtement est un symbole d'expiatibn. Il y a un dernier voile qui fut jadis porté par la face adorée de Jésus, et dont le vôtre est encore l'expression : je veux parler de celui de Véronique. Cela veut dire, ma sœur, que vous êtes placée en victime de propitiation au milieu des iniquités du peuple, et que, sur la voie douloureuse où nos péchés font sans cesse monter Jésus au Calvaire, vous lui devez apparaître pour essuyer son front conspué. 0 saintes consolatrices de mon Sauveur ! ô pieuses Véroniques du chemin de la croix qu'il parcourt au milieu des âges, soyez toujours sur ses pas à ses stations les plus désolées. C'est en vain qu'il dit aux filles de Jérusalem de pleurer sur elles : l'Époux est sensible aux larmes qu'on verse sur lui, et une pure vierge qui marche à sa suite, élevant ses mains et ses lamentations quand il ploie sous le fardeau de sa croix, est une sympathie et une voix puissantes sur son cœur.

Par là vous entrez aujourd'hui, ma sœur, au nombre des dix justes chargés de sauvegarder la Pentapole, vous comptez parmi les Moïses aux bras levés sur les saintes montagnes pour la défense d'Israël. Sous l'ancienne alliance, il est dit que le Seigneur suspendit ses vengeances au-dessus d'Israël à cause du seul David son serviteur; et, sous la nouvelle, saint Liguori enseigne qu'une seule victime d'amour a plus d'influence pour le salut du inonde, qu'un peuple de ces justices vulgaires ne rendant à Dieu que des hommages intéressés. De cette sorte, ô généreuses corédemptrices ! c'est sans doute la Passion de Jésus qui nous sauve, mais c'est votre compassion qui en fait descendre le mérite sur nos têtes. Aussi, toutes les fois que vous apercevez un Christ, regardez

' Lev., XXI, 23.

si la sueur de son front et le sang de sa couronne sont essuyés, demandez-vous ce que vous faites du voile confié à votre amour pour cet usage. Elles ne sont pas dignes de leur vocation, les Véroniques qui n'ont pas pris, qui ne portent pas l'empreinte du divin visage sur les plis symboliques qui couvrent le leur.

Il est nécessaire que ciiacune de vous s'interroge à cet égard : car, de même que le Juge du dernier jour dira aux simples chrétiens : <c J'ai eu faim, et vous ne m'avez pas donné à manger: soyez maudit », il vous adressera cette sentence : Je me suis bien fatigué sur la route de mon Calvaire, et je ne vous y ai pas rencontrée ; j'étais bien abandonné, et vous ne me consoliez pas ; je pleurais, et votre voile n'essuya point mes yeux : donc vous n'étiez pas mon épouse de cœur, puisque vous n'avez point souffert avec moi : Consolantem me quxsivi, et non inveni KO filles de Jérusalem ! pour éviter ces reproches, vivez toujours dans la ferveur de votre sacrifice, et ne cessez pas de pleurer sur tant d'insensés qui ne pleurent pas ! Ce sera une grande douleur pour vous, qui reçûtes le voile des mains de Jésus, de n'avoir pas su en user à tant de stations de sa Passion où il tombe, et de n'avoir pas recueilli ses larmes !

Les voiles dont Jésus a bien voulu se couvrir, vous indiquent donc la signification du vôtre. Que faut-il penser de la montagne où vous venez vous réfugier ? 11 est parlé, dans les saintes Écritures, d'un certain nombre de cimes illustres, que les pas ou les rayons du Seigneur ont touchées : quelle est la place du Carmel dans cette famille de sommets prédestinés? Apprenez-le et ne l'oubliez pas, vous qui, si souvent appesantis par les soins temporels, vaincus par vos passions, courbés par vos mécomptes, auriez besoin de dire à votre àme défaillante en lui montrant ces murs : « Montez et allez vous restaurer sur les hauteurs du Carmel » : Ascendile in (jirmelum^ \ apprenez qu'au sommet du Carmel on trouve les clartés du Sinaï, les délices du Thabor, la vertu du Calvaire, les perspectives du mont Iloreb et de la colline des Oliviers.

^ Ps. LXVIII, 21.

2 I Reg., XXV, 5.

LeSinaï, vous le savez, fut jadis le théâtre d'une éblouissante révélation, le lieu où fut promulguée une loi aux lueurs de laquelle les deux alliances n'ont pas cessé de marcher. Le Carmel a, dans ses attributs, quelque chose de cette cime frappée par les éclairs de la suprême Majesté : sur le Carmel, en effet, les cieux s'entr'ouvrent plus fréquemment, et Dieu se penche d'une manière sensible vers de pauvres enfants de la terre pour leur murmurer à l'oreille les secrets du ciel. L'histoire de cette montagne nous la présente comme le Sinaï du désert religieux, parce qu'elle est la patrie des visions divines, du décalogue et des pères de la haute spiritualité. Là, depuis les jours d'Élie, Dieu n'a pas cessé de réunir et d'élever des prophètes : Congregavil prophelas in monte Carmeli *. Là, Thérèse d'Ahusma contempla des spectacles et promulgua des enseignements que la mémoire des siècles a pour jamais retenus ; là, les murs de noires cellules s'illuminèrent souvent de reflets célestes, et des vierges ignorées de la terre reçurent des visites du Seigneur à rendre les séraphins jaloux; là, enfin, les voyants se multiplièrent parmi les patriarches de ce sommet sacré, portant à la descente, comme Moïse, les rayons du face-à-face divin, et jusque dans le commerce des hommes, poursuivant avec le Ciel des colloques toujours inachevés.

Ainsi, tandis que d'autres familles religieuses ont ce que l'on pourrait appeler la spécialité de l'apostolat ; d'autres, celle de la science ; d'autres, celle du travail manuel, le Carmel a celle de l'extase. Sainte Thérèse est à la fois l'exemple et la législatrice de ces communications presque séraphiques avec Dieu ; et quand je compte les miracles accomplis, les régions spirituelles découvertes, les livres d'ascétisme composés sur cette cime privilégiée, je me demande si elle n'est pas la montagne de Sion que Dieu chérit par-dessus tous les tabernacles de Jacob.

Ah ! mes vénérées sœurs, ah ! mes frères, il ne m'appartient pas de vous enseigner la théorie de l'extase ; mais laissez-moi vous recommander l'oraison, qui en est le commencement, et puis la mortification, qui est la condition indispensable de toute oraison. Oui, la mortification, voilà l'école des grands contemplatifs ! la

1 m Reg., XVIII, 20.

souffrance volontaire, voilà la source naturelle des visions surnaturelles ! 0 vous qui ambitionnez de planer sur les points de vue enchanteurs qui se déroulent au sommet du Carmel, gravissez les échelons par oià l'on y monte. Sans doute, en bas, c'est l'effort et la peine ; en haut, c'est le ravissement. Ascendite in Carmelum.

Le Thabor est une seconde cime oii la félicité de Dieu se manifesta plus sensiblement encore que sa gloire. En effet, tandis que les éclairs de son visage ont eu toujours, comme ceux de la foudre, quelque chose de terrifiant pour l'humanité, ceux de sa transfiguration eurent un charme béatifique comme la lumière des cieux ; et tandis qu'un juge fameux d'Israël s'écriait : « Malheur à moi, parce que j'ai vu le Seigneur ! » les apôtres enivrés disaient sur le Thabor : « Seigneur ! il fait bon ici; bàtissons-y des tentes *. » Eh bien! le Carmel a aussi des parfums et des attraits qui rivalisent avec la montagne de la Transfiguration. Quand l'époux du Cantique veut célébrer la beauté de sa bien-aimée, il compare sa tête à celle du Carmel : Caput tuum ut Carmelus ^. Quand le prophète veut donner une idée des futures désolations dTsraël, il annonce qu'alors la joie aura disparu du Carmel : Auferetur Ixtitia et exultatio de Carmelo ^. Or, telles furent les délices du Carmel figuratif, telles sont celles du Carmel de l'Église. Mondains qui passez accablés sous le poids de la vie, combien de fois n'avez- vous pas regardé avec envie cette austère retraite, non seulement parce que l'air y est pur et l'atmosphère sereine, mais encore parce que l'on y goûte bien des bonheurs que l'on n'y a pas cherchés !

Les ascétiques ont fait mention de quelques pics aériens où les caractères gravés sur la poussière ne sont jamais effacés, parce que les orages et les troubles de l'air ne montent pas si haut : c'est l'image d'une âme de carmélite établie au-dessus des tempêtes de la terre. Oui, comme Dieu se donne dans la mesure où l'on se quitte, mes sœurs, il n'est pas rare que le séjour de vos crucifiements en devienne le paradis, et que vous goûtiez des ivresses

^ Matth., XVII, 4. Marc, ix, 4. Luc, ix, 33. * Cant., VII, 5.

« Is., XVI, 10.

incomprises du moiule, à la fraîcheur de ces tristes ombres, au sein de cette sévère oasis. Aussi, quoique le ciel ne donne plus, comme autrefois, la graisse de la terre aux renoncements de la religion, quoique les richesses vous soient ravies, et qu'elle se vérifie à la lettre cette prophétie d'Amos : « La cime du Carmel s'est desséchée » : Exsiccatus est vertex Carmeli *, cette aride thébaïde a une poésie, ces grilles de fer ont un aimant qui tentent les âmes fortes, et les austérités de votre vie offrent des séductions qui le disputent aux embrassements des mères.

Il est rapporté par les Saints livres que la fille de Jephté allait pleurer sa jeunesse sur les montagnes avant son immolation. Pour moi, j'en ai vu d'autres qui ne se débattaient passons le couteau du sacrifice, mais qui, radieuses et parées, montaient aux autels comme à une fête nuptiale; et leurs jours de consécration exprimaient un tel idéal d'allégresse, qu'il fallait emprunter aux ivresses des amours terrestres des termes de comparaison pour rendre leurs chastes voluptés. Pacte sacré, union éternelle de mon àme avec le Seigneur, qui pourra vous redire ? Même quand on a passé par les grandes émotions du sacerdoce, il y a, dans la profession religieuse,une suavité à part, que peuvent seules comprendre les âmes qui ont rêvé de célestes épousailles, de vie à deux avec Dieu dans un coin reculé du désert. Voilà pourquoi, ô solitaires choisies du Carmel ! tandis que le monde affecte de vous regarder avec pitié, il vient ici, souvent, faire bercer ses noires tristesses par le charme pieux de vos entretiens; voilà pourquoi, tandis que les siens maudissent les serments mutuels qu'ils se prêtèrent, vous faites du renouvellement du vôtre une fête journalière, qu'un demi-siècle de vie rehgieuse ne finit pas ; voilà pourquoi, tandis que les amours de la terre, prématurément déçues, poussent des soupirs mélancoliques, le vôtre, toujours ravi de ce qu'il reçoit, sinon de ce qu'il donne, embrasse la vie et la mort sur ce Thabor en disant : « Seigneur, il fait bon ici ! »

Le Calvaire est la plus célèbre des montagnes. A ce nom, en effet, à ce souvenir sacré, inclinez- vous. Quelle cime plus vénérable que celle oîi la croix qui racheta le monde a été plantée, et où furent

^ Amos, I, 2.

creusés les deux tombeaux d'Adam et de Jésus ! Eh bien ! le Carmel a d'austères analogies avec le Golgotha. Le Golgotha rappelle les plus cruelles heures de la Passion du Sauveur; le Carmel est la station la plus douloureuse, la vocation la plus sévère du sacrifice religieux. Le Golgotha est une cime expiatoire d'où la Rédemption est descendue sur le monde ; le Carmel est une montagne de propitiation, une sorte de Parce en action élevé entre le ciel et les péchés de l'humanité. Sur le Golgotha, un Dieu crucifié « souffre tout, afin de sauver ses créatures» : Omnia siistineo...ut et ipsi salutem consequantur ^ Sur le Carmel, Thérèse s écrie : u Ou souffrir ou mourir ! » et ses filles répètent avec saint Paul : « J'accomplis dans ma chair ce qui manque à la Passion du Sauveur pour le salut d'un certain nombre » : Adhnpleo ea quœ desunt passionum Christi, in carne mea ^. Sur le Golgotha, Jésus se dépouille de tout, même en quelque sorte de sa mère, pour être victime mieux préparée à l'immolation; sur le Carmel, c'est à peine si, au moment de suivre le Seigneur, la religieuse redit les paroles d'Elisée à son maître : a Avant, je vous en prie, laissez-moi embrasser mon père et ma mère » : Osculer, oro, patrem meum et matrem meam ^. Enfin, la croix du Calvaire est la source du salut universel ; la croix de la carmélite en est l'application pour les âmes qu'elle couvre de sa vertu.

Courage donc, ô généreuses amantes de Jésus ! courage! quand votre service sera pénible : si les roses du Carmel ont plus d'épines, elles ont plus de parfum. Courage! quand, après avoir tout quitté pour Dieu, vous ne le trouverez point lui-même : moins on possède les consolations de Dieu, plus on est assuré du Dieu des consolations. Aussi bien, pour faire jaiUir de votre croix l'onction qu'elle renferme, il faut la presser, non la traîner : le Calvaire est semblable à toutes les montagnes, fatigant quand on le gravit, enivrant quand on est au sommet. De ces hauteurs peu habitées, en effet, comme elles sont belles les perspectives sur nos égoïsmes vaincus, sur nos ennemis déjoués et sur le monde foulé aux pieds en passant ! Mon Dieu ! vous êtes admirable sur ces hauteurs :

'IITim., II, 10.

2 Coloss., I, 24.

3 III Reg., XIX, 20.

Mirabilis in allis Dominus *. Mon Dieu, soyez béni d'avoir communiqué auCarmel i:i passion de votre Calvaire, et fait de la carmélite une hostie de réparation pour notre société coupable! Plus nous fûmes avec vous à la peine, plus nous serons à la gloire : Si lamen compatimur, ut et conglorificemur ^.

Enfin, il est d'autres montagnes dont la cime est encore auguste, et avec lesquelles le Carmel a de pieuses ressemblances. Je veux parler d'abord du mont des Oliviers, d'où le Rédempteur des hommes s'éleva porté par sa propre gloire. Ainsi Élie monta du Carmel sur un char de feu, pour vous apprendre que d'ici au ciel la distance n'est pas grande, quand on sait s'alléger par les renoncements qui accélèrent la marche. Non, la distance n*est pas grande: car vos adieux sont faits, votre testament est scellé, vos attaches sont rompues, vous êtes morte avant d'avoir cessé de vivre, et l'escabeau est sous vos pieds. Je veux parler encore de ce mont Horeb du haut duquel on plongeait sur la terre promise : ainsi des cimes du Carmel, on voit mieux les plaines arrosées de lait et de miel de l'éternelle patrie. Héritage d'autant plus assuré pour vous, que la consécration religieuse, disent les théologiens, vous établit en la même innocence que le baptême, dans ce sens que cette donation de pur amour, étant bien renouvelée chaque jour de votre vie, suffirait pour vous constituer émule des anges, rivale des justices du ciel. Faites entrer bien avant cette espérance dans votre âme, ô chère néophyte, sortie, éclatante de blancheur, des épreuves régénératrices de votre noviciat; et tandis que le prophète disait : a J'ai regardé, et voilà que le Carmel est désert » : Aspexi, et ecce Carmelus desertus ^ écriez-vous : J'ai regardé, et au sommet du Carmel j'ai retrouvé plus que je n'avais laissé en bas: car qu'est-il, alors, l'héritage que l'on met sous ses pieds, en comparaison de celui que Ton aperçoit au-dessus de sa tête ?

Je ne m'étonne pas si La Vallière et la fille de Louis XV ont estimé les magnificences de Versailles au-dessous des ombrages et des perspectives de votre sainte colline. Et ne croyez pas qu e je

' Ps. xcii, 4.

2 Rom., VIII, 17.

• Jerem., iv, 2.

cherche, en évoquant ces souvenirs, ma sœur, à amoindrir votre propre sacrifice. Je sais tout ce que votre famille a perdu en vous perdant et tout ce que vous perdez vous-même en la quittant. Si le monde parlait à ma place, il rappellerait la noblesse de vos aïeux; j'aime mieux mentionner en passant leurs vertus, parce que l'homme fait par là à ses titres plus d'honneur qu'il n'en reçoit. Mais, quelle que soit la dot que vous portez au Carmel, laissezmoi vous rappeler que le Carmel vous rendra davantage. Votre vocation vous vaut mieux que l'empire du monde, puisqu'elle vous rapporte le royaume du ciel. En effet, le Carmel n'est pas éloigné de Jérusalem : Jérusalem, plus visible à l'horizon que vous embrassez ici ; Jérusalem, oii l'on entre aisément avec la croix sur l'épaule, le cilice aux reins, la discipline à la main ; Jérusalem, où Dieu laissera tomber son voile, où les vierges consacrées lèveront le leur, et où elles suivront l'Agneau partout où il ira.

Et nous qui assistons à cette cérémonie, mes frères, nous n'en retirerions ni force ni lumière ? Non ! Concluons, avec ceux qui abandonnent le monde, qu'il ne vaut la peine ni d'une attache ni d'un regret ; faisons de notre vie une véritable image du Carmel, c'est-à-dire, une montagne de l'encens par la prière et une colline de la myrrhe par notre mortification, enfin, redisons d'un cœur généreux aux élus de la vie cloîtrée, qui choisissent pour eux la meilleure part, les paroles du plus jeune frère de saint Bernard à ses aînés partant pour le désert : « Je ne souffrirai point que vous me laissiez la terre et preniez pour vous seuls le ciel. » Amen.

JL'ANGE

ET

LA KELIGIEUSE

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