‹ Mélanges oratoiresChapitre 59 sur 67 · ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE · texte numérisé non relu

ARCHEVÊQUE DE TOULOUSE

Una manu sua faciebac op%is, et altéra tenebat gladium.

D'une main il travaillait aux murailles, et de l'autre il tenait l'épée. (Il Esdr,, cv, 17.)

Messeigneurs *,

Quand le roi d'Assyrie permit à Néhémie de relever la ville sainte, l'homme de Dieu, dit l'Écriture, trouva les ruines de Jérusalem si désolées, qu'il n'y eut pas un sentier où il pût faire passer son cheval. Brisé à l'aspect de cette dévastation, il se hâta de jeter des fondements nouveaux : Una manu sua faciehat opus ^. Cependant les Samaritains et les ennemis de par delà le fleuve, s'en étant aperçus, s'écrièrent : « Faisons-leur cesser le travail » : Cessare faciamus opus ^. Alors, tandis que ce peuple d'une main élevait ses

^ NN. SS. Mioland, archevêque de Toulouse; Donnet, archevêque de Bordeaux; de Bonnechose, évêque de Carcassonne.

3 II Esdr., II, 14.

3 II Esdr., IV, 11.

remparts, de l'autre il fut obligé de prendre le glaive, et chaque enfant de Juda dut être à la fois ouvrier et combattant : Altéra lenebat gladium.

Ainsi se passèrent les choses dans notre Église de France, au sortir de la Révolution. Comme après la captivité de Babylone, nos voies de Sion étaient en deuil * : car, pendant une folle tourmente, l'antique sanctuaire avait disparu. En vain le nouveau Cyrus a dit : Je veux rendre sa maison de Jérusalem au Seigneur, en échange des royaumes de la terre ^. Cyrus ordonnera, mais où seront les Esdras pour rebâtir ? Les ruines sont immenses, et les difficultés aussi. Ramasser les pierres du vieux temple dispersées à tous les exils ; dans une Église longtemps polluée, laver les traces du sacrilège ; au sein d'une patrie profondément divisée, faire passer le baiser fraternel ; avec un sacerdoce décimé, dix ans de schisme à effacer ; une France couverte du sang des prophètes, comme AthaUe et Jézabel, à purifier ; les pénibles ressorts d'un ordre nouveau à faire mouvoir ; les cadres apostoliques à compléter ; les Thébaïdes chrétiennes à faire refleurir ; l'abjuration d'un siècle apostat à recevoir, et tout un nouveau temple à élever : qui nous dira cette tâche de géant ? Aussi les hommes qui se trouvèrent alors sur les murs de l'Église, en France, durent-ils être de grands édificateurs : Una manu sua faciebat opus.

Édifier, toutefois, ne fut que la moitié de la charge : en ca temps-là, comme aux jours de Néhémie, des oppositions s'élevèrent pour dire : « Que vont faire ces insensés ? » Quid Judxi faciunt imbecilles ^ ? C'était la descendance de Voltaire qui persiflait la restauration religieuse, c'était la nouvelle propriété qui en avait peur, les anticoncordataires qui se révoltaient, un gouvernement absorbant qui empiétait sur le terrain de l'Église ; le dix-huitième siècle qui, semblable au Parthe, lançait ses derniers traits en disparaissant ; de folles nouveautés qui allaient surgir ; enfin, la Révolution qui, de temps à autre, rouvrait son cratère et secouait le sol comme un volcan mal éteint. A chaque assise du nouveau temple il faudra donc une sortie, à chaque

^ Jerem. Lament., i, 4.

2 I Esdr., I, 2.

3 n Esdr., IV, 2.

ORAISON FUNÈBRE DU CARDINAL d'ASTROS. 447

coup de truelle un coup d'épée ;et pour travailler, durant ces jours agités, aux brèches de Jérusalem, Dieu ne demandait pas seulement de grands édificateurs, il fallait encore de vaillants athlètes : Altéra tenehat gladium.

Édifier et lutter, mes frères, ce fut le ministère évangélique de tous les âges : car l'Église se conserve, comme Jérusalem se releva, par un labeur entrecoupé de fréquents recours aux armes. Mais, vous le voyez, ce fut surtout la mission de l'épiscopat français après la Révolution. Disons-le vite avec bonheur, ce fut aussi toute la vie du grand pontife que nous pleurons. Oui, édificateur et soldat, ouvrier et combattant, le voilà tout entier ; et, à ces deux signes qui distinguent les évêques primitifs, peuple de cette cité, dites-moi si vous ne reconnaissez pas le vôtre? En le confrontant avec les saints, ne lui trouvez-vous pas des traits de famille frappants ? Son oraison funèbre ne se déduit-elle pas sans effort de ces deux traits caractéristiques : « D'une main il travaillait aux murailles, de l'autre il tenait l'épée » ? Je lui laisserai donc ces paroles de l'Esprit-Saint pour éloge. Elles vont nous montrer, dans sa carrière, l'idéal de l'attitude sacerdotale pendant la première moitié de notre siècle, en nous rappelant ce qu'il accomplit sur les murs et avec l'épée ; en d'autres termes, ce qu'il fit en combattant, ce qu'il fit en édifiant.

Plus d'une fois, tandis que je traçais cette ressemblance aimée, la jalousie de ma tendresse a senti du désespoir ; la solennité de votre attente vient y ajouter. Hélas ! le jour oii Alexandrie perdit saint Athanase, elle eut Grégoire de Nazianze pour le louer : Toulouse vient de perdre son Athanase, et Grégoire de Nazianze n'est pas là. Heureusement, il me reste une ressource, ô vénérable Père ! c'est que déjà l'acclamation populaire a retenti sur votre tombe, et que, pour bien dire, il n'y a guère qu'à bien redire. Heureusement, il me reste aussi un encouragement : c'est qu'à défaut du talent et de la sainteté, je porte ici ce qu'il y a de plus éloquent sur la terre, les entrailles d'un fils. Voilà le seul titre, mes frères, qui, parmi tant de prêtres éminents, m'a mérité une si haute mission ; c'est le seul dont je vous prie de me demander compte, dans cet hommage décerné aux combats et aux travaux d'Éminentissime et Révérendissime Paul-Thérèse-David d'Astros, cardinal-prêtre de l'Église romaine et archevêque de cette cité.

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