‹ Mélanges oratoiresChapitre 60 sur 67 · PREMIERE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIERE PARTIE

Les combats de Mgr d'Astros n'ont pas été des luttes personnelles ; ils furent ceux de l'Église contre ses ennemis contemporains. Depuis son origine, l'institution divine a essuyé quatre sortes d'antagonismes ou de persécutions : la persécution du glaive, qui procède par les supplices, comme Néron ; la persécution du despotisme, qui procède par la tyrannie, comme le Bas-Empire ; la persécution de l'erreur, qui procède par le sophisme, comme toutes les hérésies ; enfin, la persécution de la politique, procédant par les ruses législatives et par l'hypocrisie de la bienveillance, comme toutes les oppressions européennes du temps. Ces quatre persécutions, éparses dans l'histoire générale, ont été providentiellement ramassées dans le cours de nos derniers cinquante ans. Mgr d'Astros les a toutes trouvées échelonnées sur ses pas, et les a toutes vaincues.

Né d'une vénérable famille de Provence, il fut tourné vers le sanctuaire par l'attrait spontané de son cœur. Dès l'enfance, une grande inflexibilité de conscience et une sagesse sans mobilité pronostiquèrent en lui cette énergie modeste, mais inexpugnable, qui devait briller un jour dans de saints combats. La destinée providentielle de ses aptitudes ne tarda pas à se révéler, car elles eurent à se déployer contre un orage immense ; et cette carrière, militante aux premiers pas, s'ouvrit comme finit celle des martyrs : par la lutte contre les bourreaux.

Premier-né de deux fils, Paul d'Astros reçut de son père mourant les avantages alors dévolus à une aînesse favorisée. Toutefois,

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la prudence du sang fit la réserve, en lui octroyant cette dotation généreuse, que, comme Jacob àÉsaû, un jeune frère serait substitué au pieux lévite, si celui-ci persévérait dans sa vocation. Il y persévéra, aux dépens de toutes les espérances. Et si vous le trouvez grand ici à raison de ce qu'il abandonne, n'oubliez pas qu'il l'était surtout par ce qu'il acceptait. A dix-huit ans, il jette son défi à la plus formidable persécution qui, depuis le paganisme, eût ensanglanté l'Église de Dieu. Pendant ces jours effrayants, les colonnes du sanctuaire chancellent ; notre héroïque adolescent est heureux de faire ses premières armes sur un champ de bataille terrible ; et, noblement ambitieux d'un sacerdoce baptisé dans le sang, il répond aux massacres, aux noyades, à l'exil, aux fers, aux spoliations qui passent tour à tour sous son ferme regard : « Je sais que tout cela m'attend, mais je n'en ai pas peur » : Vincula et tribulationes me manent, sed nihil horiim vereor *.

Non, il n'en eut pas peur : car, bien avant d'être exposé par devoir à ces périls, il s'y hasarda par affection, en suivant, dans leurs fêtes souterraines et dans leur apostolat proscrit, des prêtres condamnés à mort. Regardez-le, durant la nuit, cet enfant magnanime, quittant le toit paternel où l'on repose si bien, pour s'en aller, apprenti du martyre à l'école des confesseurs, servir les autels de l'Église persécutée ! D'autres molliront à ces devoirs périlleux ; mais, parmi toutes les tyrannies de l'époque, il n'en trouve pas une capable de le déconcerter.

Vainement on le prend par les affections. A vingt ans, il reçoit, à son foyer, la Révolution venant, à main armée, lui imposer par ses sicaires un serment schismatique ou l'éloignement : la Révolution ne l'ébranlé pas ; et bientôt le noble lévite s'en va, menant d'exil en exil trois autres enfants et sa mère, touchante veuve qui mourut de ses frayeurs et de sa pitié pour lui ! Vainement on le tente par les vexations. Au moment où le Directoire va prononcer contre les prêtres cette parole de tigre : Désolez leur patience. Lui, dont la patience ne se fatigue pas, à vingt-trois ans, fait deux cents lieues pour sceller par le sous-diaconat un sacrifice auquel il manquait la perpétuité. Enfin, qu'on essaye

lAct., xs, 23, 24.

de le tenter par la proscription. A l'instant où le 18 Fructidor déporte soixante représentants du peuple coupables de modérantisme envers l'Église, Lui, qui n'a pas besoin de la modération des gouvernements, parce qu'il ne craint pas leur cruauté, sous cette Terreur nouvelle, se fait imposer les mains. Confesseur en 92, sous-diacre en 95, prêtre en 97, voilà ses premiers titres à notre respect: a-t-il besoin d'autre panégyrique ? chaque date, dans ses états de service, n'est-elle pas une mention d'honneur?

Il est donc lancé d'office dans des combats où, simple volontaire, il fut déjà si courageux. Qui nous dira sa vie d'alors, dans les diocèses de Toulon, de Marseille et de Fréjus, ouverts à son apostolat? Errer d'hospitalité en hospitalité, passer près de la maison paternelle sans y entrer, étudier dans des cachettes et sur les grands chemins, méditer avec V Exhortation au martyre de saint Cyprien, lever la tête à chaque bruit, changer de gîte chaque soir; enfin, passer ses jours comme une veille de bataille, l'oreille au guet, ayant la mort en présence : Usque ad mortem accessit ^ : ce fut là son début dans le sacrifice.

Campagne sublime où l'Église le trouva héroïque tous les jours, mais où Lvd, avec sa valeur sans effort et sa chrétienne bonhomie, ne se trouva jamais que serviteur inutile : Quod debuimus facere, fecimus^. 11 fut plus que cela néanmoins ! Aussi, quand l'Église de France sortit de ses catacombes, sanglante et mutilée, elle rentra dans son sanctuaire de Paris, appuyée sur un jeune prêtre exténué qui avait laissé la moitié de sa vie à la lutte, sans y rien laisser de son énergie. C'était l'abbé d'Astros, qui, depuis dix ans, avait joué sa tête en souriant, et qui venait de triompher de la persécution sanglante: car, tandis qu'elle expirait de lassitude, il n'en avait pas encore ressenti.

Sous d'autres formes, la lutte recommença bientôt. Entraîné par les derniers mouvements de la Révolution à Paris, sous l'égide d'une parenté célèbre, l'abbé d'Astros y fut nommé tour à tour chanoine, grand vicaire, vicaire capitulaire après la mort du cardinal de Belloy. C'est à ce dernier poste qu'il affronta la deuxième persécution.

1 Philip., II, 30.

2 Luc, XVII, 10.

Rien de plus antipathique que le despotisme et l'Église. Ombrageux et envahissant, le despotisme hait cette puissance qui ne se laisse pas absorber. Aussi, vainement commence-t-il envers la monarchie spirituelle par le patronage, cela finit par l'exploitation, et il ne la sert guère que pour mieux s'en servir. Celte vérité nous mène droit à l'histoire ecclésiastique de l'Empire et à la seconde résistance de notre héros.

Ici, mes frères, ne craignez pas l'irrévérence de notre part envers un grand nom. Sur la tombe du grand proscrit de Sainte-Hélène, les fanatismes extrêmes ont fait leur temps. D'ailleurs, Napoléon fut le bienfaiteur de l'Église comme le Génie militaire de la France : sa gloire nous appartient une fois de plus qu'à vous ; et si nous pouvions l'oublier, les pierres mômes de cette cathédrale, rouverte de ses mains, seraient là pour nous rendre la mémoire. Mais, de votre côté, n'oubliez pas que cette renommée n'a pas besoin de l'adulation pour être grandiose, et qu'elle demeure fastique, même après la justice de l'histoire.

Disons-le donc librement : Napoléon, après avoir débuté envers l'Église comme Constantin, finissait comme Henri IV de Germanie. Or, cette colère de lion, si belle, au delà du Niémen, contre des éléments à combattre et six cent mille Cosaques à chasser devant elle, devenait ingrate contre un Pontife ami, qui avait sacré de ses mains le nouvel Empereur ; injuste contre un Pontife universel, qui ne pouvait épouser une politique particulière ; théâtrale enfin contre un Pontife captif, sans autres armes devant le maître du monde que son droit et ses cheveux blancs. Malheureusement, peu de débats donnèrent au Conquérant plus de fureur que celuici. Eh bien ! cette tempête qui faisait trembler les rois de l'Europe, l'abbé d'Astros eut mission de l'aiîronter ; et il le fit sans emphase comme sans peur.

La Papauté, prisonnière à Savone, refusait l'institution canonique aux évoques nommés de France, parce qu'elle manquait de deux choses nécessaires à l'honneur et à la responsabilité de son action : la liberté et des conseils. Napoléon, ne pouvant l'asservir, résolut de se passer d'elle. Il fit déléguer par les Chapitres, à leurs évêques nommés, les pouvoirs que Piome ne donnait pas ; et il se trouva un cardinal complaisant pour accepter, sur le siège de Paris

devenu vacant, cette frauduleuse juridiction. Or, en ceci, la jurisprudence générale de l'Église était violée, et un bref spécial de Pie VII contre cette intrusion dissimulée était méconnu. L'empiétement temporel est donc flagrant. Nouveau Théodose, Napoléon a mis le pied dans le sanctuaire ; il faut qu'un nouvel Ambroise se lève pour lui dire : « Prince, rentrez dans la nef; votre pourpre ne fait pas les pontifes, elle ne fait que les rois *. » Ce dangereux honneur échut à l'abbé d'Astros, vicaire capitulaire et dépositaire des pouvoirs légitimes. Il ne le déclina pas.

Qu'il prenne garde, cependant, avant d'engager la lutte contre une volonté qui brise les potentats de l'Europe comme des roseaux ! Il a, dans les conseils de l'Empire, des parents qui vont porter la solidarité de son courage : ce sera poignant ; mais, pour un tel prêtre, le sang crie moins fort que la conscience^. Il voit devant lui une belle carrière qu'il va échanger contre des fers : c'est redoutable ; mais l'Église le touche de plus près que sa personnalité. Doué d'un de ces caractères antiques qui ont le fanatisme de la fidélité, il porte dans sa simplicité ferme cette ressemblance avec Napoléon, qu'il ne recule jamais. Il n'y a rien à faire avec de tels hommes, quand ils sont orientés. Or, cette fois, notre vaillant champion l'était bien : la persécution ne le déroutera pas.

On élève, de par l'Empereur, la croix métropolitaine devant l'archevêque nommé : ce signe de juridiction trompe la bonne foi des fidèles, l'abbé d'Astros le fera reculer. On tâche de couper ses relations spirituelles avec la Papauté : c'est une tyrannie anticatholique, il la bravera. On veut étouffer les cris de Pie VII contre l'usurpation nouvelle : la religion du peuple est jouée, le vicaire capitulaire les publiera. On sollicite sa démission : ce serait une complicité, il la refusera. Après cela, que Napoléon, essayant contre lui son regard électrique, le déclare, dans une scène maintenant connue, le plus suspect (le ses sujets : il ne s'excuse même pas. Que le monarque en courroux porte la main à son épéc : simple comme l'innocence, mais impassible comme le devoir, l'hum-

^ Godescard, Vie de S. Ambroise.

2 !M. Portails, fils de l'ancien et cousin de Tabbé d'Astros, fut exilé pour avoir eu connaissance, par celui-ci, d'un bref de Pie VII, sans le dénoncer.

ble prêtre ne sourcille pas. A cette vue, le fougueux conquérant, qui entrait au pas de course dans les capitales, impatienté de quatre mois de siège inutile devant cette conscience de lévite, chargea une prison de venger sa défaite. Oui, qu'une prison aux souvenirs bien effrayants s'ouvre pour désespérer le courage du noble confesseur ; et ce que les menaces n'ont pu faire, peut-être Vincennes l'achèvera !

Vincennes n'y fera rien. Sans doute, en franchissant ce pontlevis le 4 janvier 1811, quand Napoléon régnait de la Vistule à Gibraltar, difficilement on pouvait se dire : Ce ne sera que pour trois ans. L'abbé d'Astros se croit bien captif pour toujours ; mais il s'applaudit, car le verbe de Dieu ne le sera pas avec lui : Verbum Bel non est alligatum *. Sans doute, devant ces murailles sépulcrales où vont se briser les cris de la famille, les consolations de l'Église, les encouragements de l'amitié, il était difficile de ne pas frissonner. L'abbé d'Astros est serein, car il a un Dieu pour descendre avec lui au secret : Descendit Deus cum illo in foveam ^. Eh ! que faire donc à un prisonnier dont la foi soulève les chaînes, et dont elle enchante les années passées sous les verrous, au point de les lui faire appeler les plus heureuses de sa vie ? Il n'y a plus rien à faire contre un tel captif : car, confesseur, il est grand ; martyr, il serait sublime. Qu'il vive, et qu'il attende donc en triomphateur dans cette étroite cellule ! Du haut de son donjon, il peut fièrement regarder vers les Tuileries ; pour la première fois de sa vie, le grand Napoléon est vaincu : sous une tunique de prêtre, il s'est trouvé un homme plus fort que lui.

0 Père, pardonnez-nous ! nous publions des secrets dont vous étiez jaloux. Mais c'est assez à votre Église de s'être courbée vingt ans sous la bénédiction d'une main marquée par des chaînes, sans oser vous demander leur histoire ! Ce mystère appartient aujourd'hui à votre peuple, si fier de son nouveau Paul captif de Jésus-Christ : Paiilus vinctus Christi ^ ; il est à vos prêtres, dont il va élever encore le renom et le dévouement ! Si jamais, en effet,

UlTim., II, 9.

3 Sap., X, 13.

3 Philem., 1.

Oppression nouvelle se levait contre l'Église de France, nous demanderions d'être convoqués sur votre tombe pour y entendre lire cette grande page de votre vie ; et, avec un si beau souvenir pour leçon et la grâce de Dieu pour appui, le monde, aux saints combats, reconnaîtrait votre postérité.

Après trois ans et trois mois de prison, l'abbé d'Astros reprit sa place à la tête du clergé parisien, suivi des félicitations de la catholicité. Cependant, cette gloire de confesseur demandait un chandelier pour briller de plus haut dans l'Église ^ Saint Bernard, interrogé sur les caractères propres à l'épiscopat, répondait : « Ce sont ceux qui ne craignent pas les menaces des princes, mais qui les savent m.épriser » : Qui minas principuni non paveant, sed contemnant -. A ce titre, le nouvel Ambroise se recommandait malgré lui. L'opinion de la France, qui l'avait compris, jeta bientôt au conseil des rois cette inspiration antique : Ambroise évêque ! Ambroise évêque ^ ! Et, après quatre mois de refus, vaincu par la prière d'une princesse royale *, le confesseur fmit la viduité de l'Église de Rayonne, en commençant sa lutte contre la troisième persécution : celle de l'erreur.

Le voilà placé en vedette sur les tours de Sion, comme dit le prophète ^, pour donner des avertissements le jour et la nuit. Ce sera le plus pénible de ses combats. La persécution du despotisme n'est possible qu'à de rares individualités; celle de l'erreur est au pouvoir de tout aventurier qui ose arborer un drapeau. Aussi la lutte contre le despotisme laisse quelquefois du sommeil ; mais la lutte contre l'erreur est une vie de sentinelle, toujours debout, l'oreille aux vents du ciel ; et, comme ces nuits de Néhémie passées à reconnaître les brèches sur les murs de Jérusalem, les loisirs mêmes des saints pasteurs doivent être une ronde autour de la cité sainte, pour en examiner les points attaqués. Dans cette garde perpétuelle montée auprès du dépôt sacré par l'épiscopat, nul pontife ne prit moins de repos que Mgr d'Astros.

^ Apoc, II, 5.

2 S. Bern., de 0/jîc. Episcop.

3 Godescard, loc. cit.

* Madame la Dauphine, duchesse d'Angoulérae.

• Ezech., III, 17.

Le premier ennemi qu'il rencontra, fut le protestantisme, vieille révolution qui désole encore l'Église sous des titres retouchés: car, de même que les fleuves changent de nom en changeant de pays, le rationalisme, c'est le protestantisme qui finit, comme le protestantisme fut le rationalisme qui commençait. Pendant une mission d'Orthez, le consistoire local, effrayé de h conquête apostolique, voulut l'entraver par de publiques agressions. Pour la première fois, le pontife soldat était provoqué dans la citadelle sainte : il en sortit avec sa vigueur toujours modeste, mais hardie ; et, aux attaques contre la vérité catholique annoncée, il opposa la Y évilé catholique démontrée. Tâche laborieuse, qui lui coûta deux volumes et toute la question de la Réforme à réduire en catéchisme, pour quelques centaines d'àmes; épîtres selon les premiers temps, simples comme un enseignement paternel, touchantes comme une voix qui appelle, et pour lesquelles il fallait encore moins de solidité que de dévouement : car, si elles prouvent combien notre pontife savait instruire les siens, elles prouvent surtout combien il les savait aimer.

Après cette victoire, le saint athlète n'a pas le temps de poser ser ses armes, car voici bientôt un autre ennemi qui le rappelle.

C'était un honmie selon la prédiction apostolique, prêchant le faux, entraînant des disciples *, grand enthousiaste de nouveautéSy prenant pour du savoir l'orgueil de ses oppositions, et qui mit assez de génie dans ses écarts pour mériter le surnom de TertuUien nouveau. Séduisant composé de philosophe et de théologien, il unissait la fougue de Luther et la rhétorique d'Érasme à la versatilité de Voltaire et à la vigueur paradoxale de Rousseau. Son esprit, agitateur avant tout, passionnait les questions pour les faire palpiter; et son cours, encore plus turbulent que majestueux, comme celui des torrents, semait autant de ravages que de bienfaits. Sans doute son imagination était sublime, mais sa raison était du second ordre ; et fait pour la lutte, non pour la stratégie, son grand malheur fut d'avoir un immense besoin de l'obéissance, sans en avoir ni le goût ni la vertu. Qui nous dira le retentissement et l'imprévu de ses évolutions ? Tantôt minant la certitude et détruisant la raison pour la mieux humilier, tantôt prenant l'autorité des pontifes pour la jeter contre celle des rois, tantôt prenant l'au-

^ Exurgent viri loquentes perversa, tU dbducant discipulos post se. Act., xx, 30.

torité des peuples pour battre celle des rois et des pontifes, il mêlait en lui le tribun au docteur, et il assemblait le vrai et le faux avec tant d'artifice, qu'on le voyait planer sur l'Église de France, semblable à une comète qui effraye encore plus qu'elle n'éblouit.

Devant cette apparition remuante, l'épiscopat se regarde hésitant. Il y a un grand coup à frapper ; les conséquences sont redoutables : qui prendra la responsabilité du signal ? Aussitôt, sur le siège de Saturnin, voilà un juge qui s'est levé. Lutteur à la parole simple, mais au coup d'œil sûr et au bras vigoureux ; sans éloquence, mais droit d'esprit et de cœur, notre modeste prélat débusque le sophiste dans sa phraséologie enchanteresse. Entouré de quelques assesseurs, il découvre aux foudres du Pontife suprême cette tête de révolté à frapper. Quelque temps après, un grand silence se fit... C'était la justice de l'Église qui venait de passer.

0 Lucifer ! je ne vous demanderai pas comment vous êtez tombé des cieux : Quomodo cecidisti de cœlo, Lucifer * / Nous l'avons connue, cette voix qui servit alors d'organe aux observateurs de Sion ^ : Vox speculatorum Sion ! Il était parmi nous, l'Archange qui présida cette lutte glorieuse ! La même main qui nous bénissait, mes frères, ouvrit à ce nouveau roi de Babylone l'abîme sur lequel le monde se penche aujourd'hui avec effroi, pour mesurer la profondeur des chutes sans espérance ^ ! Inexplicable abaissement, dont l'obstination donnerait de la colère, s'il était rien de plus naturel que la désolation à l'aspect des ruines, les larmes et un retour sur soi-même devant les anges tombés !

Depuis ce jour, les combats de Mgr d'Astros ne cessent point, sous toutes les formes et sur tous les terrains. Ouvre-t-on des chaires puljliques au mensonge et les ferme-t-on à la vérité? Pour cette liberté d'enseigner qui n'est à une Église enseignante que la liberté de vivre, il sera sur pied, le premier à prendre les armes, le dernier à les quitter. Notre Couronne fait-elle alliance avec l'hérésie? Comme sainte Basile admonestant un visiteur impérial derrière le voile du sanctuaire, aux portes mêmes de ce temple, il rappellera à la Royauté, en courageuses allusions, le respect dû au

1 Is., XIV, 12.

2 Is., LU, 8.

Ms., XIV, U, 15, 16.

trône de saint Louis. En un mot, pendant trente ans, pas de tendance qu'il n'ait contrôlée, pas de doctrine qu'il n'ait surveillée, pas de négation qu'il n'ait combattue. Après cela, ne lui parlez pas de ménagements ni de transactions : apologiste, il a, comme les grands apologistes, l'oreille délicate, un symbole intolérant, la passion de l'Église, la haine des concessions, et tous les ombrages des primitives orthodoxies. Ne lui parlez pas surtout de repos : la trêve fatigue ce soldat, et il ne peut dormir tant qu'il entend autour de la vérité quelque bourdonnement à étouffer. « J'ai besoin de pousser un dernier cri, » disait-il quelques jours avant sa mort, a mais la force me trahit. » La force le trahissait, l'énergie ne l'abandonnait pas encore !

Ainsi, après tant de travaux, il expirait avec des solUcitudes inarticulées; et si Dieu l'eût voulu, comme saint Martin, notre pontife aurait préféré une brèche sur la terre à une couronne dans le ciel. Mais non, dormez enfin, auguste vieillard, dans cette tombe où vous goûtez le repos pour la première fois ! dormez î Les cris de l'Église ne vous éveilleront pas : car, lorsque vous vous êtes couché, ses ennemis étaient en fuite ; et vous lui léguez, avec votre grand souvenir, les meilleurs jours que depuis bien longtemps elle ait traversés !

Voici, enfin, la quatrième lutte de Mgr d'Astros. Quoiqu'elle se rapporte surtout à l'histoire du dernier règne, je ne donnerai point à ma parole la couleur d'un drapeau politique : je respecte l'infortune des rois exilés et tous les souvenirs respectables de mes auditeurs. Néanmoins, il y a quelque chose de plus sacré que la mémoire des princes détrônés : ce sont les principes ; or, cette religion de la vérité éternelle, bien supérieure à celle des affections dynastiques, m'oblige de le dire : la politique n'aime point l'Église. En temps de révolution, elle lui prend les mains pour se faire bénir, et elle l'embrasse pour s'appuyer contre elle ; mais, dans la paix, elle jalouse ce pouvoir fraternel. Tantôt elle l'énervé par des séductions, tantôt elle l'amoindrit par des chicanes, tantôt elle l'enlace par des faveurs : en un mot, par ses sourires comme par ses vexations, elle le persécute, et elle lui proteste d'amour, avec une assurance qui déconcerte les faibles, en lui marchandant l'air

nécessaire pour respirer. Malheur aux chrétiens pris par les caresses de Julien plutôt que par les menaces de Néron ! Tandis que les Églises éprouvées par la tyrannie violente s'y sont toujours rajeunies, les Églises tentées par l'abaissement des caractères sont toujours descendues. Le caractère était, en Mgr d'Astros, le trait saillant après la vertu : aussi toutes les diplomaties contemporaines essayeront leurs séductions sur ses trente ans d'épiscopat, sans lui arracher une faiblesse.

Il fut des temps oii, comme saint Arsène importuné au désert par les invitations de l'empereur d'Orient, il vit la politique venir à lui, avec des caresses, pour le chercher au nom de la plus belle cour de l'univers ; mais, armé contre la tentation des honneurs, vainement la Royauté lui ouvre ses bras chargés d'une pourpre romaine pour l'attirer : « Puisque l'on m'a cru digne, » répond le prélat, « pourquoi me demander une complaisance après laquelle je ne le serais plus ? » Armé contre les séductions même du bien, vainement lui propose-t-on un contrôle suprême sur toutes les nominations à l'épiscopat : pour un pontife, suivant lui, pas de bien qui vaille la liberté de sa parole, rien qui compense un renom de courtisan ! aussi, qu'on le laisse mourir dans la dignité de sa disgrâce : ce qu'il craint le plus, ce n'est pas la disgrâce des rois, c'est leur faveur. Et c'est à cet évêque indomptable qu'on ose demander silence le jour où une grande Société, le Christ des ordres religieux, comme son titre le dit, va recevoir de nouveaux coups ! Non, non! toutes les innocences de l'Église sont à la garde de son bâton pastoral : il n'en est pas une que l'on puisse atteindre, sans passer sur les cris, sur la prière, sur la vieillesse et sur toutes les noblesses de cet épiscopat. Et c'est à ce vétéran que l'on voudrait cacher des empiétements avec des palliatifs ! Folle illusion ! Dès que la politique pose le pied dans le sanctuaire, aussitôt il va, faisant le tour des chaires épiscopales afin d'avertir, et mettant pour titre à tous ses discours, comme un grand Docteur : a II ne faut pas abandonner nos basiliques ! il ne faut pas abandonner nos basiliques * ! »

Ensuite, son devoir une fois accompli, que lui importent les représailles ? La politique se venge par les entraves qu'elle lui ira-

1 Godescard, Vie de S. Ambroise.

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pose, il répond par l'impassibilité ; elle veut le fatiguer par des refus, il la fatigue par sa constance ; il a vaincu les séductions, il vaincra les hostilités ; jusqu'à ce qu'enfin, ayant conquis le respect universel par ce respect pour lui-même, un jour il vit la France entière se retourner vers sa pure physionomie de vieillard qui planait sur toutes les passions ralliées : type de l'incorruptibilité chrétienne dominant un siècle d'apostasie, relique des anciens jours devant laquelle amis et ennemis s'agenouillaient avec la même vénération !

Cependant la France, qui se connaît en courage, et le Pontife romain, protecteur des grands persécutés, voulurent couronner cette vie de combats. L'Église et l'État cherchèrent ce qu'il y avait de plus grand en leurs mains pour l'offrir en récompense. Qui l'aurait dit, mes frères ? la récompense fut cette même pourpre jadis si noblement rejetée par notre héros : la pourpre romaine, néanmoins, lui revenant, non plus comme séduction, mais comme réparation ; non plus comme prix de la complaisance, mais comme prix de la résistance et décoration de soldat, ainsi qu'il convenait à un confesseur. On dit qu'en recevant la nouvelle de cette distinction, le courageux vieillard répondit avec une chrétienne ironie : « Ce sera un ornement pour ma sépulture » : Ad sepeliendum me fecit *. La parole fut tristement prophétique. Mais quand sa pourpre a paru, pour la première fois, sur son cercueil dans la cité, peuple, dites-moi si vous n'en avez pas mendié les lambeaux pour les baiser, et si vous ne la regardiez point passer à genoux ! quand cette pourpre est entrée, pour la première fois, avec son deuil, dans sa cathédrale, les murs, les anges, le Dieu de ce sanctuaire, ne vous semblèrent-ils pas tressaillir en la saluant? 0 Pontife ! comme par votre renoncement vous rendez autrement de gloire à cette principauté qu'elle ne vous en donna ! Aussi, lorsque j'ai prononcé votre nom, laissez-moi passer avec un peu d'inattention sur le titre de Cardinal qui l'accompagne, car il y a sous cette dignité quelque chose de plus grand que la dignité elle-même : c'est tout ce que vous aviez fait pour vous en préserver. C'était là l'œuvre de Mgr d'Astros en combattant. Reste à vous exposer son œuvre en édifiant.

1 Matth., xsvi, 12.

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