AVRIL
MESSltURS,
Dans son discours de réception à l'Académie française, Massillon disait à l'illustre compagnie : « Je ne saurais me faire honneur à côté de vous que de ma i^connaissance, et vous souffrez que je la mette ici à la place du mérite. Vous avez eu égard, en me choisissant, à quelques suffrages publics que mon ministère m'avait attirés, et vous n'avez pas voulu faire attention que cette espèce de réputation, nous la devons moins à l'éloquence de nos discours qu à la piété de ceux qui nous écoutent. » Ces paroles, qui avaient l'avantage de la modestie dans la bouche du grand évêque de Glermont, ne sont que l'expression de la vérité dans la mienne. Si peu tlatteuse que soit pour moi une telle conviction, mon cœur lui trouve néanmoins des charmes : tout en appréciant l'honneur de ceux qui ne tiennent rien que de votre justice, il m'est doux de beaucoup devoir à l'aveuglement de votre bienveillance.
Et cette bienveillance, Messieurs, s'est trompée non seulement sur l'insuffisance de mes titres, mais encore sur leur caractère peu académique. Si jamais, en effet, les fauteuils que nous occupons ici, semblables à ceux de l'Académie française, tentent la plume d'un historien, ce ne sera point sans étonnement que l'on verra un simple ouvrier de la parole évangélique remplacer, dans vos rangs, un aimable gentilhomme et un charmant poète. Toutefois, cet ordre de succession, qui fait ma confusion. Messieurs, ne sera
point sans gloire pour vous : car il prouvera que vous fûtes moins occupés de vous enrichir, que de rester fidèles à votre passé, en offrant une hospitalité libérale à toutes les aptitudes de l'esprit français.
Ces considérations expliquent comment les académiciens se suivent sans se ressembler ; mais elles ne sauraient consoler cette brillante assemblée de ne point entendre aujourd'hui, au défaut du comte Jules de Rességuier, la voix de ses héritiers naturels. Tandis que le talent meurt souvent sans postérité, mon noble prédécesseur a eu le bonheur de léguer à ses fils la distinction de son inteUigence : aussi, quand je me demande pourquoi ceux-ci ont abdiqué en ma faveur une si glorieuse portion de la succession paternelle, à cette question je ne trouve qu'une réponse : Jules de Rességuier ayant laissé parmi vous un mainteneur de son nom et de son sang assez richement doué, sous le rapport de l'esprit, pour représenter les deux parties de sa famille, la branche cadette de cette dynastie académique, selon l'antique usage, cède ses droits à son aînée, et vient s'éteindre modestement dans l'Église.
Et cependant, si du comte de Rességuier à son successeur la transition n'a point été ménagée par la similitude des mérites littéraires, elle a été préparée par des coïncidences providentielles que mon cœur a besoin de révéler, dût-il faire passer sa gratitude pour de l'orgueil. Quand, il y a dix ans, certains membres de l'Académie me tendirent officieusement la main, ce fut sur une motion du comte de Rességuier; quand naguère des voix amies essayèrent de m'atlirer ici en combattant des scrupules que l'obéissance seule devait vaincre, elles me proposèrent, comme la plus grande séduction académique, l'héritage du comte de Rességuier; enfin, quoique je n'eusse jamais vu cet homme si sympathique et ce causeur si étincelant, l'ayant un jour rencontré sur mes pas, je le reconnus avant même que de le connaître : c'était au sortir d'une église où si foi avait été émue; il me serra les mains avec une effusion si gracieuse, que la renommée ne me permit point de le prendre pour un autre, tant il y avait d'esprit dans sa parole et de cœur dans son esprit. Pardonnez-moi d'oublier la solennité d'une telle assistance pour cet intime souvenir. C'est notre honneur bien plus que notre misère si Dieu ne permet pas, même à la gloire, d'égaler les bonheurs de l'affection.
LA CHAIRE i:t l'académie. 477
N'était-ce point plus de signes qu'il n'en fallait, Messieurs, pour marquer m:i prédestination aux honneurs que vous me décernez aujourd'hui? J'aurais pu le penser, si mon peu d'aptitude académique n'avait point démenti ces présages. Heureusement, pour faire revivre ici notre poète bien-aimé, il est moins besoin de sa célébrité littéraire que d'une profonde bienveillance. En lui, en effet, l'esprit n'était que la parure de la bonté. Tandis qu'un bon mot est souvent une parole méchante, el que le sel de la conversation en exclut la douceur, le caractère inoffensif de Jules de Rességuier était encore plus loué que son originalité piquante. Tolérant pour les partis comme s'il avait eu besoin de leur indulgence, optimiste envers les hommes comme s'il n'en avait trouvé que de bons, il mettait dans ses rapports une nuance de sympathie et de politesse, qui tend à disparaître avec les représentants de l'ancienne société : race d'élite qui emporte dans sa tombe la fleur de l'esprit français, l'élégance des anciennes mœurs, et les derniers restes de notre chevalerie. Regrettons les hommes du passé, cependant, sans offense pour l'avenir : les preux finissent, la France recommence toujours.
Il est une succession encore plus honorable pour un prêtre que celle d'un homme de cœur : c'est celle d'un homme de foi. Certes, si nous jugeons les autres d'après ce que nous sommes, il n'est pas surprenant que mon prédécesseur, prenant la mesure de l'humanité en lui-même, l'ait trouvée aimable ; mais ce qui m'étonne davantage, c'est qu'il ait conservé la jeunesse de son cœur et de ses croyances à une époque où les poètes ont fait de l'orgie et du blasphème la source de l'inspiration, et ont affecté d'intéressants désespoirs dans ces fatigues vengeresses que la conscience inflige à la dégradation. Pour lui, chantre de la fantaisie par excellence, il ne lui fit point cependant de sacrifices dont sa vieillesse ait eu à rougir. Il a gardé inviolables jusqu'à la fin la fidélité à Dieu, et ce culte de l'idéal qui n'est qu'une vision confuse de Dieu dans les inspirations de l'art. Le réalisme est légitime, en effet, quand il est la réaction modérée du naturel contre une esthétique de convention; mais le réalisme, pris dans un sens absolu, est une sorte de négation, parce qu'il exclut de la peinture de la beauté humaine le sentiment de la beauté divine. Nul doute que si la muse de
notre barde plana toujours au-dessus de ces basses régions, c'est qu'elle fut soutenue constamment par ces deux ailes, sans lesquelles l'imagination rampe au lieu de voler : la foi et l'amour.
Ne craignez pas, néanmoins, que ma piété envers la mémoire de Jules de Rességuier égare mon admiration pour son talent. 11 est vrai que l'auteur des Prismes et des Tableaux poétiques n'exerça point d'influence sociale, et ne poussa guère de ces notes sonores qui font vibrer l'àme d'un peuple. Il chanta moins pour la gloire que pour le plaisir de ses amis. Sa famille était pour lui un auditoire. Le sourire de sa vertueuse compagne et de ses enfants l'inspiraient mieux que les applaudissements de la foule. Peut-être manqua-t-il à son essor ce stimulant et cette épreuve d'où naquit si souvent le génie, la pauvreté ; mais, s'il n'eut point la puissance d'un Tyrtée national, reconnaissons qu'il maria, dans un genre qui lui fut propre, le sentiment de Lamartine à la libre facture de Chénier ; et sans sacrifier la justice littéraire à un orgueil de famille, Toulouse pourra toujours l'admirer comme le premier poète de salon de notre époque, et le pleurer comme le dernier de ses troubadours.
Cependant il y a quelque chose de mieux, dit un ancien, que de laisser des écrits dignes d'être lus : c'est de laisser des actions dignes d'être écrites. La vie et surtout la belle mort de m^on noble devancier méritaient cet hommage : il vient de lui être rendu par une àme digne de la sienne ; je ne commettrai point la faute de redire ce qui a été si bien dit, n'ayant ni assez de présomption pour essayer de le faire oublier, ni assez de modestie pour me résoudre à le faire regretter.
Au dix-septième siècle, Messieurs, ma tâche eût été terminée ici : alors le premier discours d'un académicien n'était qu'un remerciement, et un remerciement est toujours facile, parce qu'on le tire de son cœur ; il est toujours ])ref, parce que la reconnaissance ellemême n'est pas admise à parler longtemps de soi. Mais un jour, Chamfort se moqua de ces compositions qui n'avaient eu que quelques minutes d'à-propos, et les compara malicieusement, après leur éclat éphémère de la séance de réception, aux carcasses (run feu d'artifice le lendemain de la Saint-Jean. D'autre part, le célèbre
LA CHAIHK ET L'aCADÉMIE. 479
Patru avait déjà donné l'exemple, en pareille solennité, d'une œuvre littéraire substituée à des politesses de circonstance ; et depuis, la tyrannie de la coutume impose à votre récipiendaire l'obligation de faire ses preuves en même temps que son entrée.
D'après ce principe, Messieurs, je dois vous demander grâce pour tout ce que je viens de dire, car je commence au moment où je devrais finir. Je ne suis pas néanmoins disposé à cette amende honorable. Durant ce hors-d'œuvre préliminan^e en l'honneur du comte de Rességuier, vos sympathies m'ont assuré qu'il n'y avait point de règle contre les droits du cœur, tandis qu'en étudiant maintenant les relations de la Chaire avec l'Académie, mon succès est moins facile : je vais justifier ma candidature, je désespère de justifier votre candidat.
On a souvent reproché aux corps littéraires de ne se point recruter parmi les littérateurs, et c'est pourquoi Duclos écrivit, dans son testament, cette fine épigramme : a .le lègue ma bibliothèque à l'Académie, à la condition qu'elle me donnera pour successeur un homme de lettres. » Le prêtre, fut-il un peu homme de lettres, est-il dans les conditions requises pour remplir le vœu testamentaire de Duclos? N'existe- t-il pas un préjugé qui tend à nous refouler chaque jour davantage dans les mystiques profondeurs du sanctuaire, sauf a nous faire quelquefois un grief de l'ostracisme même qu'il nous imposa ? Combien de fois n'ai-je pas entendu le monde se plaindre de nous voir trop, en venant de nous reprocher de ne pas nous voir assez ! Sans condamner absolument ces exigences contradictoires, la raison proteste contre l'excès de notre isolement. Le prêtre est exclu des conseils et des héroïques dévouements de la guerre, parce qu'il a le ministère de la paix ; il est impropre à l'administration de la justice, parce que sa fonction est l'exercice de la miséricorde ; il déserte vos assemblées politiques, parce qu'aux yeux de l'Eglise, dont il représente le cœur, il n'y a que des frères à la place des partis ; entin, il est presque exilé du monde, tout en vivant au milieu de lui. Que restera-t-il à ce déshérité de notre civilisation, si vous lui fermez ces paisibles cénacles de la pensée, oîi il travaille à moraliser les Lettres en les cultivant, et où il goûte ces plaisirs élevés de l'esprit, les seuls que la conscience publique ne lui reproche pas ?
Aussi les candidatures ecclésiastiques, Messieurs, ont toujours joui d'un accueil hospitalier dans vos rangs. Ailleurs les grands prélats du grand siècle ont commencé la période glorieuse de l'Académie française, et quand d'Olivet entreprit l'histoire de cette savante compagnie, elle renfermait dans son sein trois cardinaux, sept évêques et huit abbés. Ne prenez pas pour un désir d'envahissement cette évocation de nos gloires passées. Sans doute, il y aurait insuffisance, de notre part, à nous regarder comme l'arôme destiné à empêcher les Lettres de se corrompre ; mais, ayant si largement contribué à la formation de la langue française, nous ne devons pas être frustrés des droits de tutelle qui nous reviennent sur elle, du fait de notre paternité.
Toutefois, Messieurs, si le prêtre en général est à sa place parmi vous, combien davantage l'orateur sacré ! car il existe entre la Chaire et l'Académie des affinités particulières, qui résultent de nos missions, de nos conquêtes et de nos services réciproques.
En rigueur de langage, aucune mission n'est digne d'être comparée à celle de la Chaire. La Chaire n'est pas seulement la tribune la plus incorruptible, la plus retentissante et la plus inébranlable que le monde ait entendue ; elle porte la vérité substantielle dans ses accents : aussi, tandis que les pouvoirs tremblent quand la tribune fait gronder ses foudres, chez nous le pouvoir ne s'alarme que du silence. C'est que la parole, qui fut accusée de tout détruire dans les empires, a tout fondé dans l'Église ; et si vous suivez à la trace, depuis dix-huit siècles, cet immortel semeur qui s'appelle l'Apostolat, vous verrez lever, au milieu des sillons qu'il féconde, la régénération du monde moderne, c'est-à-dire, une moisson de prodiges et de vertus, qui atteste que Dieu lui-même devait être dans les germes répandus, puisqu'il se montre si bien dans les fruits récoltés. Deus erat verbum.
Eh bien ! Messieurs, voici le nœud de l'union que nous contractons. Dieu ne se manifeste pas seulement au monde par le vrai, mais encore par le beau, qui en est la splendeur. Et tandis que nous publions la première de ces révélations, c'est vous qui êtes les conservateurs de la seconde. Oui, de même que l'ÉgUse a des assemblées disciplinaires pour veiller à la garde de sa vérité doc-
trinale, vous êtes une sorte de concile littéraire, établi pour préserver la notion du beau de toute altération dans l'intelligence des peuples. Rôle important, quoique peu apprécié par la foule : car, si les hérésies théologiques sont toujours une révolution néfaste, les hérésies en matière de goût correspondent à une dépravation proportionnée dans le sens moral d'un pays.
Et je ne flatte point l'Académie en appelant une manifestation de Dieu la propagation du beau dévolue à son sacerdoce littéraire. Linné, venant d'étudier certaines merveilles de la création, écrivait en tête de son livre, avec une admiration pure de tout panthéisme : oc J'ai vu passer Dieu éternel, immense, devant moi. » Il est à plaindre le penseur qui, en face des grands chefs-d'œuvre de l'esprit humain, n'a pas dit quelquefois au fond de son àme : « J'ai vu passer Dieu éternel, immense, devant moi. » Le beau est un rayonnement de Dieu dans notre intelligence, un éclair de sa présence au foyer de notre pensée. Aussi vous êtes, Messieurs, les bienfaiteurs insignes de la société, en maintenant ce reflet divin dans la littérature : car, si l'homme qui perd la notion du vrai se sépare de l'Église, celui qui éteint en soi le sens du beau, déserte à la barbarie.
Sans doute, le verbe de la Chaire n'a pas besoin d'un manteau de pourpre et d'or pour séduire les multitudes : les plus grands thaumaturges de la parole évangélique ont été des orateurs incultes ; les principaux miracles de l'apostolat furent accomplis en dépit de la grammaire et de l'Académie ; je rougis en pensant que peut-être François-Xavier n'aurait pas obtenu de vous des lettres de mainteneur. Mais, si telle est la puissance du vrai abandonné à son seul prestige, il ne faut pas nier l'accroissement qu'il retire du concours du beau, surtout auprès des auditeurs lettrés. Aussi, quand le prédicateur sait faire marcher de front, dans sa parole, l'une et l'autre de ces manifestations, sous les feux amassés de cette révélation double, la Chaire se change en une sorte de Thabor, aux pieds duquel le monde s'agenouille accablé par les splendeurs de la lumière.
Messieurs, je suis chef d'une tribu apostolique spécialement envoyée aux petits : à Dieu ne plaise que je vienne renier ma vocation ici, en prenant parti pour l'éloquence contre la charité ! Non :
à l'heure où je parle, il est de mes frères qui prêchent aux campagnes dans une langue qui n'est plus admise à vos concours, et je trouve leur chaire de village encore plus haute que les quarante fauteuils de votre Capitole. Ne soyons pas injustes néanmoins par excès d'orthodoxie : l'apostolat est un concert où la diversité des voix fait l'harmonie ; et quand je vois Massillon arracher des cris de repentir à son auditoire de Saint-Eustache, par un discours classé au nombre des chefs-d'œuvre ; quand j'entends Bossuet laisser tomber de sa chaire des accents qui continuent sa prédication dans des siècles où sa voix ne pouvait atteindre, et qui retentiront toujours à l'oreille du monde pour le moraliser, je comprends qu'il soit avantageux à la religion d'avoir des interprètes formés par l'Académie.
Montrer Dieu sous des aspects différents, Messieurs, telle est l'analogie de votre mission avec la nôtre. Nos moyens se ressemblent, comme nos ouvrages. La Chaire conserve la vérité en plaçant les exemples du vrai à côté de ses préceptes, la Vie des saints en regard de la Théologie ; les académies entretiennent la religion du beau, en maintenant avec les règles de l'art le culte des modèles : de telle sorte que vous et nous sommes établis pour faire respecter les traditions, contrôler les nouveautés, et régler le présent par l'autorité du passé. Cette fonction est capitale dans un siècle dont la maladie intellectuelle fut le mépris de l'imitation et l'ambition de l'originalité.
Curieux rapprochement, Messieurs ! tandis que Dieu seul a créé de rien, et que l'homme ne peut inventer que la structure de ses édifices, non leurs matériaux ; tandis que les maîtres ne sont parvenus à égaler l'antiquité qu'en la reproduisant, et que tous les grands ouvrages de l'esprit humain furent le travail de plusieurs générations sortant à l'état de synthèse de la tête d'un seul auteur, aujourd'hui tout le monde veut être neuf, au risque de n'être que novateur ; chacun vise au génie, au mépris du bon sens ; et, dans le domaine de la Peinture, de la Musique et des Lettres, nous sommes envahis par une foule d'esprits prétentieux qui se déclassent pour n'être pas comparés, aimant mieux la première place dans le paradoxe que leur rang de mérite dans la vérité. Aussi, que voyons-nous de toutes parts ? De beaux fragments dans des œuvres
LA CHAIRE ET L'aCADÉMIE. 483
bizarres, et, à la place du goût, de vraies débauches de talent, qui causent àl'àmeplus de tristesse que d'admiration. Sans doute, ce mouvement a eu sa fécondité ; mais c'est la fécondité informe d'Ennius, d'où un Virgile futur tirera de l'or, et les avortements de ce siècle ne fournii'ont que des rudiments aux chefs-d'œuvre classiques de l'avenir. Eh bien ! c'est à vous qu'il appartient. Messieurs, de réagir contre la monomanie de l'individualisme littéraire, en ramenant les esprits à la simplicité de l'imitation. L'orgueil intellectuel qui ne veut rien devoir à ses ascendants, est une folie ingrate ; il n'y a point de génération spontanée pour le génie, et sa noblesse, comme celle de l'homme, consiste à compter beaucoup d'aïeux, sauf à les éclipser quand il peut y réussir.
Messieurs, je ne suis pas un de ces demeurants du siècle de Périclès qui croient l'esprit himiain enrayé parce qu'il s'émancipa des trois unités, et notre littérature fourvoyée parce qu'elle se permet d'avoir la couleur de son temps. Ne faisons jamais un dogme de l'immobilité, ni de l'imitation la négation du progrès. Ici encore je découvre le vrai dans un nouveau rapprochement entre nos attributions respectives. De même que, la Chaire ayant posé son symbole, l'intelligence est libre d'accomplir autour de ce point central, ou bien des cercles timides comme le Catéchisme, ou bien d'immenses circonférences comme la Cité de Dieu : de même, les Académies ayant fixé le type du beau, l'art peut graviter à volonté autour de ce soleil, soit avec la prudente réserve de Boileau, soit avec la hardiesse de Shakspeare. Sans doute, l'orbite décrite par Shakspeare est plus éloignée du centre commun, mais elle en dépend quand ce grand initiateur est sublime ; elle s'en détache quand il n'est que bizarre : de telle sorte que les esprits les plus originaux vous appartiennent par leurs beautés et ne sont à euxmêmes que par leurs défauts. Cette large théorie ordonne les évolutions de la pensée sans les enchaîner, et condamne l'individualisme intellectuel sans contrarier le développement des individualités. Qu'ils se lèvent donc sur notre horizon, sans crainte de manquer d'espace, les météores de l'avenir : dans l'immensité soumise à nos lois, il y a place pour le cours des astres les plus imprévus et les plus divergents. C'est à tort que l'Église comme l'Académie furent accusées d'attenter à la liberté du génie, parce
qu'elles le dirigent ; rien ne ressemble moins à une chaîne que la règle : la chaîne paralyse le mouvement, la règle l'oriente et le féconde.
Soyez fiers, Messieurs, d'initier le monde à ce culte du beau, moins contesté heureusement que celui du vrai, parce que les passions sont moins intéressées contre lui. Par là, vous représentez, comme nous, des choses éternelles ici-bas : car personne aujourd'hui ne voudrait porter les modes du siècle de Louis XIV, et tout le monde se glorifie d'en avoir le goût. Sous ce rapport, vos travaux ont imprimé à l'esprit de la nation une fixité qui n'est point dans sa nature. Aussi le vulgaire sourit à tort de l'immortalité académique : nos Académiciens ont créé un ouvrage plus immortel que la France elle-même, la langue française. Il vient une heure, disait Napoléon I", où les belles actions sont changées en un thème de collège, et oii César et Alexandre tombent sous la férule d'un pédant. Après quelques siècles, les monuments de l'art passent de nos palais de cristal dans le domaine de l'archéologie ; mais les langues, incorruptibles jusque dans leur mort, sont les reliques les plus impérissables des grandes civilisations. L'Orient, mystérieux comme ses hiéroglyphes dans les ruines de Memphis, émerge avec d'ineffables splendeurs des pages inspirées de la Bible ; la Grèce, si effacée sur le sol de l'Attique et sur les marbres de son Parthénon, est toujours jeune dans la poésie d'Homère ; l'éternité de Rome, qui nous paraît si dérisoire au milieu des ruines de son Forum, fut mille fois saluée par notre admiration dans les beautés d'Horace et de Virgile ; et si, par impossible, la France devait jamais s'ensevelir sous des ruines, même quand l'avenir ne saurait oii chercher les restes de l'Institut et du Capitole, les écrits de Bossuet et de Racine dans les mains, il nous proclamerait le peuple le plus immortel de l'univers.
Ainsi, Messieurs, l'œuvre la plus durable ici-bas après la nôtre, c'est la vôtre ; et s'il est un aréopage littéraire où le sacerdoce se trouve en famille, c'est bien celui des maîtres du Gai-Sçavoir. Vous êtes à la fois l'Académie la plus ancienne des temps modernes et une des plus religieuses. Clémence Isaure fait bénir ses prix par la Religion avant de les décerner ; la première de ses couronnes est dévolue aux louanges de la Mère de Dieu; enfin, je dé-
LA CHAIRE ET l'académie. 485
couvre, entre la vie errante de ses anciens troubadours et celle du missionnaire, des relations qui émeuvent mon cœur. Pierre Vidal et les autres disciples de dame Clémence renonçaient pour l'art aux délices du pays natal. Voyageurs, de Barcelone à la Provence, ils allaient de castel en castel, recueillant sur la route moins de palmes que de fatigues, et revenant toujours jouir en famille des applaudissements de l'étranger. L'apôtre, lui aussi, déraciné dès le jeune âge, s'en va porter sa parole et son àme de clocher en clocher; il passe la moitié de sa vie à des foyers pour lui sans souvenirs ; et quand arrive la fin de son labeur, toujours fidèle à son berceau, c'est là qu'il vient se reposer, en goûtant, avec la douce amitié des peuples évangélisés, le seul bonheur qui dure même quand il est fini : celui d'avoir fait le bien.
Il est donc vrai, Messieurs, que nos deux missions ont des points de contact; j'en dirais autant de nos deux conquêtes, si le divin pouvait être comparé à ce qui ne l'est pas. Quelle conquête admirable que celle de notre apostolat ! elle embrasse tous les royaumes de ce monde, et elle n'en est pas ; elle marche depuis dix-huit siècles, et elle ne déposera son bâton de voyage qu'au dernier jour ; enfin, elle n'a que des faibles pour la représenter, et elle fonde par saint Benoît et par un mendiant d'Assise des œuvres plus durables que celles du peuple romain. Cependant, que ce tableau de nos grandeurs parallèles n'éveille point votre envie. Si nous sommes les maîtres de la parole divine, vous êtes les pères de la langue française ; et si par l'une nous étendons la domination de l'Église, par l'autre vous portez l'influence de la patrie dans des régions oij l'autorité de ses consuls et le feu de ses canons n'atteignent pas. Rien de mieux, pour apprécier votre gloire sous ce rapport, que de la mesurer.
Il faut en convenir, le peuple français est le plus héroïque conquérant de tous les âges ; il est quelque chose de mieux que le premier des conquérants, il est le dernier des chevaliers : car, tandis que les autres peuples ne combattent que pour des intérêts, lui fait encore la guerre pour des principes et pour des idées. Lorsqu'à l'exemple de Brennus, son aïeul, il jette son épée dans les balances de l'équilibre européen, il y a un frémissement de terreur de Cadix à Saint-Pétersbourg. Seulement, tandis que Brennus
demandait de l'or pour faire le contrepoids de son épée, la France prête son épée, elle prête son or aux nations malheureuses; et quand vient pour elle l'heure des indemnités, elle oublie toujours au chapitre de ses avances le sang qu'elle a versé. Et voilà déjà longtemps que nous nous prêchons l'égoïsme sans pouvoir nous y façonner. Une des tendances les plus incorrigibles des grandes natures, c'est la bonté. A chaque déception, l'homme sensible jure de n'avoir plus de cœur ; mais il se reprend sans cesse au piège de sa propre sympathie, avec une inexpérience obstinée qui ne veut pas apprendre la sagesse sans amour. Telle est la France après quatorze siècles de leçons. Je l'aime, parce qu'elle est forte ; je l'aime, parce qu'elle sait être dupe, n'oubliant pas d'ailleurs qu'elle ne consent à être dupe que par un profond sentiment de sa force : car les offenses à sa dignité sont une dette qu'elle ne remit jamais ; son honneur est le seul capital qu'elle revendique avec intérêts.
Pardonnez-moi, Messieurs, ce long prélude de ma pensée : la patrie est un lieu commun dont le cœur de l'homme ne se fatigue pas. Cependant j'ai hâte de dire qu'il est un conquérant plus rapide que le peuple français couvert de ses armes : c'est le peuple français lui-même portant d'une main ses chefs-d'œuvre littéraires et de l'autre l'obvier de la paix. Je connais deux éclaireurs qui ont précédé nos drapeaux dans les capitales du monde : je veux parler de la Grammaire et du Dictionnaire de V Académie. Si un de nos bataillons franchissait le Rhin, on battrait le rappel en signe d'alarme dans toute l'Europe; à chaque instant il se fait une invasion française par la diffusion de notre langue, qui est appelée dans les deux hémisphères. Au dix-huitième siècle, un de nos maîtres s'écriait : a Les étrangers, ne pouvant vaincre comme nous, sont fiers de parler comme nous. » Aujourd'hui cette noble émulation est devenue universelle ; le français est la langue que l'on apprend quand on veut en savoir une qui tienne lieu des autres, et nous voyons, dans les relations des peuples civilisés, quelque chose de ce prodige antédiluvien : la terre alors n'avait qu'un seul langage: Eral terra labii unius. C'est en notre langue que l'on commande aux soldats de plusieurs patries, comme si les accents tout seuls de la France communiquaient le secret de la victoire ; cette langue a pris possession des protocoles de la diplomatie ; elle est devenue à
LA CHAIRE ET l'ACADÉMIE. 487
l'étranger l'expression usuelle de la conversation des cours ; les peuples du Nord aiment à la scander de manière à se faire passer pour des Français de Paris; enfin, plus heureuse que nos armées, elle n'a pas été repoussée des bords de la Bérésina, car c'est en français que le czar écrit les notes si peu françaises de son cabinet. Et puisse-t-il acquérir, avec notre style, un peu de notre pitié pour cette nation en deuil qui lui redemande une patrie! victime touchante, malgré bien des erreurs mêlées à son infortune, et dont la cause ne peut être désespérée, si le martyre, comme on l'a dit, est une invention du ciel pour dompter les puissances de la terre!
Voilà votre conquête, Messieurs! Vous connaissez celle de l'apostolat : puissent-elles marcher à leurs destinées, toujours appuyées Tune sur l'autre ! Le bonheur de l'univers est à ce prix : car le règne de la force aura fait son temps, et ce sera l'heure d'un désarmement sublime, quand l'Église et la France seront ici-bas ce qu'elles ont le droit d'y être : l'Église, la plus obéie de toutes les mères; la France, le porte-drapeau incontesté de la civilisation.
Mais pourquoi ces espérances optimistes ne sont-elles qu'un trompeur mirage ? Il faut le constater en effet, car, moins qu'un autre, le prêtre a le droit de séparer les questions d'art des questions de moralité : ces deux conquêtes dont Dieu avait fait des sœurs, les passions de l'homme en ont fait des rivales ; et, loin de servir de messagère à la propagation de la sainte Parole, la Langue nationale lui fait une concurrence impie. Oui, les mêmes vaisseaux qui portent nos missionnaires aux pays étrangers, jettent en passant des cargaisons de blasphèmes sur tous les rivages : de telle sorte que la catholicité de nos négations égale celles de nos actes de foi, et que la France se donne à elle-même, chez tous les peuples, de tristes démentis. Ah! il sera flétri devant l'avenir. Messieurs, ce mercantilisme de l'Angleterre qui impose par la force un homicide opium aux enfants de l'extrême Orient. Sera-t-elle réputée moins criminelle, cette propagande de notre pays vomissant la corruption à l'univers par les nombreux débouchés d'une librairie souvent empoisonnée ? Je ne le crois pas. Certes, ce n'est point à l'heure où l'Angleterre, qui délivre les peuples à si bon marché, ajoute la comédie de ses apothéoses aux crimes de sa diplomatie, que je commettrai envers les fils des Francs l'injustice de les
comparer aux perfides héritiers de Carthage ; mais, l'honneur national étant mis de côté, proclamons-le sans faiblesse, les poisons de l'Angleterre, comme ceux de la France, sont la honte de nos deux civilisations.
Je sais, Messieurs, la facile popularité qui s'attache à la louange du temps présent ; mais c'est parce que je suis de cœur à mon pays et à mon siècle, que je regarde comme le premier droit de mon amour celui de n'être point leur courtisan. Or, convenons-en, si la France, comme Milhridate, s'est un peu accoutumée à certains poisons à force d'en absorber, il est toujours humiliant pour nous qu'aucune époque n'ait composé autant de romans que la nôtre, et que ces fictions d'un ordre inférieur, que la dignité antique avait dédaigné de classer parmi les genres littéraires, soient devenues le produit le plus fécond de notre littérature. Platon ayant paru inopinément aux Jeux Olympiques, la Grèce se leva et abandonna les mensonges de la scène pour venir écouter le philosophe. Moins sérieuse que la Grèce elle-même, une partie de notre population délaisse ses maîtres pour faire cercle autour des conteurs les plus frivoles. Aussi, tandis que le caractère de la Parole de Dieu, c'est d'être chaste : eloquia Domini, eloquia easta, notre Langue cache en vain sous des raffinements de pruderie les pudeurs qu'elle a perdues. Les Lettres ont sevré la France des grands plaisirs de l'esprit, pour lui verser des ivresses grossières ; elles sont descendues jusqu'à la vile fonction de machine à émotions, pour un peuple dont la vie s'est réfugiée dans les sens ; et, la prostitution du talent ayant altéré sa sève, avec des facultés assez puissantes pour enfanter un grand siècle, nous sommes tombés dans un Bas-Empire littéraire plus digne de la décadence représentée par Lucain et Apulée, que des beaux jours d'Auguste. Messieurs, j'honore comme je le dois les mérites de notre littérature contemporaine ; mais il n'est pas surprenant que je vous dénonce ses écarts, puisque vous êtes appelés à y remédier: ce sont les auteurs qui font les bons livres, c'est vous qui faites les bons auteurs.
Et ne croyez pas que je demande l'extinction des lumières pour éviter l'incendie. Quand l'esprit humain fait des ravages, il n'est pas toujours besoin de le contenir par un vêtement de force, il suffit de lui infliger le châtiment du déshonneur. Cette répression ne
lui manquera pas, Messieurs, si votre influence s'accroît en France et si celle des coteries littéraires diminue. Tant que des écrivains ne se sont pas élevés au-dessus de ce demi-monde intellectuel, appelé d'un nom aussi peu français que la chose, la bohème, ils ont, en général, moins de respect pour la foi et pour les mœurs, parce qu'ils s'en portent moins à eux-mêmes. Mais, le jour où ils montent dans les académies, votre adoption leur vaut des lettres de noblesse, et il n'est pas rare qu'ils soient transformés en de vrais gentilshommes de l'art, qui traitent leur plume avec autant de considération que leur épée. Travaillons donc, Messieurs, à propager l'honnêteté littéraire en la récompensant, et n'oublions pas que Dieu partage avec nous une de ses plus belles prérogatives : il nous adjuge la haute mission de couronner les bonnes actions de l'esprit, tandis qu'il se réserve pour la glorification de la vertu.
Et comme ce qui manque, aujourd'hui, aux écrivains pour ne pas déroger, ce n'est pas seulement une société élevée, mais le désintéressement, plus que toute autre institution, les académies peuvent opérer la régénération en octroyant au talent la gloire, pour le dégoûter de la fortune. Aussi bien, depuis Homère jusqu'à Racine, le talent a vécu dans une noble pauvreté, et il y a un certain ordre jusque dans ce désordre même. Les grands services sociaux ne peuvent se tarifer à prix d'argent, dit Ozanam : on paye la denrée du marchand, mais non le sacrifice du prêtre ni le sang du soldat ; et si le pays leur donne du pain, il le mesure avec parcimonie, pour qu'il soit manifeste qu'il les fait vivre, sans avoir la prétention de s'acquitter envers eux. Le jouroij nos écrivains accepteront ce poste d'honneur à côté de nous, ils seront grands dans la nation, comme les instituteurs dans la maison des princes ; ils se moraliseront en s'appauvrissant, et notre Parole et votre Langue se partageront fraternellement la conquête de l'univers, au lieu de s'entraver mutuellement en chemin. Convenons, du reste, Messieurs, que sous ce rapport vous donnez depuis longtemps des leçons à votre siècle : car, tandis que presque toutes les académies distribuent de l'argent à leurs lauréats, seule la nôtre leur offre des fleurs. Moralité sublime pour une époque où le grand crime de la littérature fut d'être mercenaire, et où les auteurs sont souvent à vendre comme leurs écrits !
Serait-ce là le tableau complet de nos relations? Non, Messieurs : nous sommes encore unis par de mutuels services, car la Chaire doit à l'Académie de grands prédicateurs.
L'histoire atteste que le discours sacré a subi chez nous une vraie transformation depuis que l'influence académique s'est fait sentir à ce genre d'éloquence. Entendez, à cet égard, le témoignage d'un grand modèle: « Jusque-là, «ditMassillon, « la Chaire semblait disputer ou de bouffonnerie avec le théâtre, ou de sécheresse avec l'école; et le prédicateur croyait avoir rempH le ministère le plus sérieux de la religion, quand il avait déshonoré la majesté de la parole sainte en y mêlant, ou des termes barbares qu'on n'entendait pas, ou des plaisanteries qu'on n'aurait pas dû y entendre ^ » Et comment l'éloquence religieuse se releva-t-elle de cette profonde déchéance jusqu'aux immortels accents de la chaire de Versailles ? Écoutez, Messieurs, ce glorieux chapitre de votre histoire.
Un jour, Richelieu, désireux de faire l'ordre dans les idées de la France, comme il l'avait déjà établi dans nos institutions, fonda l'Académie. Sous l'impulsion de ce puissant organisateur, l'imagination effrénée de nos auteurs rentra derrière ses digues naturelles, tout comme l'ambition de la maison d'Autriche ; la langue fut disciphnée, ainsi que l'orgueil des grands seigneurs. Reconnaissons cependant, sur les lieux marqués du sang de Montmorency, que la première de ces victoires coûta moins cher que la seconde ^. Enfin, le génie littéraire de la France se soumit de toutes parts à la règle, et bientôt la Chaire franchit la distance qui sépare le P. Lejeune de ce maître achevé qui s'appelle Bourdaloue, salué déjà par Fénelon comme le premier de nos sermonnaires, même à côté de Bossuet, qui est le premier de nos orateurs ^.
Messieurs, un grand politique de ce temps a écrit : « Les hommes qui font les révolutions, sont toujours méprisés par ceux qui en profitent ^ » Vous avez opéré dans la littérature sacrée une révolution mémorable, dont nous avons bénéficié: nous n'aurons pas l'ingratitude d'user de vos dons sans les proclamer. Ah ! s'il est
^ Discours de réception à l' Académie.
^ Henri II, duc de Montmorency, fut exécuté dans la itour du Capitole, par ordre de Louis XIII et de Richelieu.
3 Lettres à l'Académie.
* M. Guizot.
vrai surtout, comme l'affirme le grand archevêque de Cambrai, que vous soyez, par ordre de génération intellectuelle, les ancêtres de Bourdaloue, laissez-moi vous exprimer la reconnaissance de l'Église. Quand le vulgaire aperçoit ces monuments de la première Renaissance, dont les bases cyclopéennes et les murs frustes et nus ne flattent point le regard, il passe sans se douter qu'il est en présence d'une merveille de l'art; mais quand l'observateur exercé a constaté la solidité de la structure, l'harmonie des Hgnes et la classique exactitude de l'ensemble, il nomme Bramante ou Michel- Ange; et plus il étudie le chef-d'œuvre, plus il s'enivre de cette contemplation. C'est que le chef-d'œuvre, Messieurs, n'est pas ce qui est éclatant, mais ce qui est vrai, fini, bien proportionné et éternel. D'après ce principe, l'Académie nous a donné, en nous donnant Bourdaloue, plus de chefs-d'œuvre d'éloquence chrétienne que les deux derniers siècles n'en ont produit.
Et, sans demander des témoignages à l'histoire, qui de nous n'expérimenta l'utilité d'une éducation académique pour le succès de la prédication en France? L'apôtre qui ne possède pas, avec les termes, le génie de sa langue, cesse d'être compris en passant du Midi au Nord. Mais si le style est frappé de la vraie estampille nationale, la parole jouit d'une seconde catholicité depuis le Rhin jusqu'aux Pyrénées; elle devient une langue de Pentecôte pour toutes les classes et pour toutes les provinces de la nation. Vainement nous restons de notre terroir par le type extérieur, par nos accents nous sommes avant tout Français; et, grâce à la fraternité intellectuelle qui résulte de ce commerce, le Verbe de Dieu fait son chemin à la course, selon l'expression de saint Paul, parce qu'il est partout chez lui : Verbiim Deicuvrat. Aussi, quand les cités étrangères se montrent pour lui hospitalières, le prédicateur serait bien ingrat, Messieurs, s'il ne se retournait point quelquefois vers sa ville natale, en lui renvoyant toutes les félicités de sa course, comme à la mère qui lui apprit à parler.
Et quels services l'action académique ne rend-elle pas à la cause de Dieu et à ses messagers, en les obligeant de respecter leurs auditeurs et leur propre parole, de manière à mériter d'être lus par ceux qui ne les peuvent entendre ! Un peintre fameux répondait à un critique qui, considérant sa toile de trop près, lui reprochait
d'être chargée : « Mes tableaux sont faits pour être vus, non pour être sentis. » Eh bien ! la parole est semblable à ces figures qui ont besoin d'expression plutôt que de fini, parce qu'elles sont destinées à être contemplées de loin. Aussi, combien d'orateurs qui ont captivé les foules pendant trente ans, ne résistent pas à cinq minutes de lecture ! Mais s'il en est qui, formés à votre école, soient assez cultivés pour affronter cette épreuve et assez forts pour en triompher, à leur mort ils commencent un apostolat posthume qui durera autant que le monde ; les accents jadis tombés du haut de la Chaire vont se buriner en traits indélébiles dans un livre, et la parole de l'homme devient presque éternelle comme celle de Dieu.
Je vous ai généreusement avoué notre dette, Messieurs; permettez-moi de vous exhiber nos titres de créance : car nous avons payé les bienfaits de l'Académie par des présents sublimes ; et, sans nommer tous les grands académiciens que la Chaire vous donna, inclinons-nous aujourd'hui devant le premier et le dernier portrait de cette galerie imposante : j'ai voulu désigner Bossuet et le P. Lacordaire.
Ce n'est point rabaisser l'aigle de Meaux que de lui donner le titre d'académicien incomparable. Après la création du langage, qui fut l'œuvre de Dieu, la plus belle création de l'homme, c'est celle des langues. Aussi Bossuet eut pour la formation de la nôtre des sollicitudes tendres, et il surveilla son enfance plus encore que celle du Dauphin. « Il ne convient pas )), disait-il, « de confier des actions immortelles à des langues changeantes *. » En conséquence, tandis que l'Académie fixe les règles du beau, lui en compose les modèles. Moment solennel dans notre histoire littéraire. Messieurs! car le style, qui n'est souvent, aujourd'hui, qu'un travail d'imitation, sous la plume du grand écrivain était une création de tous les instants. Bossuet ouvrait les lèvres, et la belle langue de France naissait ; et de même qu'Adam sortit homme parfait du sein de Dieu, la langue s'échappa de la bouche de son premier père dans un état de maturité et de splendeur qui n'a pas été dépassé.
Reposons-nous ici. Messieurs, dans une pensée consolante. Bossuet, Pascal, Corneille, tous les ancêtres de la langue française,
1 Discours de réception à l'Académie.
turent de grands croyants. Notre langue rcsseml)le à ces enfants de pieuse famille qui ont bien commencé et qui finiront de môme, en vertu d'une pente originelle plus forte que tous les vertiges mauvais. Aussi c'est en vain que Voltaire lui apprend à blasphémer : un jour elle se rappelle les louanges qu'elle rendait à Dieu dans son berceau, et Chateaubriand la ramène en pénitente aux autels du vrai Dieu. C'est en vain que, de notre temps, une philosophie athée par la conviction et mystique par le sentiment la plie aux subtilités de sa sophistique, la langue rétractera un jour cette apostasie; et de même que Démocrite accusé mérita par un beau livre l'absolution de la Grèce, notre pays expiera tôt ou tard par des chefs-d'œuvre les négations déicides qui épouvantent cette génération.
Et, pour en revenir à Bossuet, permettez-moi une hypothèse qui renferme à la fois un tableau et une leçon. Au moment oii les scribes de la société moderne, s'apercevant que la tunique du Christ pouvait être vendue cher, nous crient de toutes parts : « Que medonnerez-vous, et je vous le livrerai? » imaginez l'évoque de Meaux descendant de ce Sinaï de la pensée française qu'il occupe, ets'avançant, l'auréole au front et la tradition de dix-huit siècles dans la tête, au milieu de certains laboratoires du Criticisme contemporain. Comme, à l'aspect de tant de superbe et de frivolité dansant autour du veau d'or, le nouveau Moïse aurait raison de briser les tables de sa loi ! car ce n'était point la peine de mettre au monde une si noble langue pour des auteurs qui devaient la déshonorer, ni pour des lecteurs qui font aux scandales de la littérature des vogues plus bruyantes qu'à ses chefs-d'œuvre. Heureusement, les chefs-d'œuvre, comme les bonnes actions, ont l'avenir en espérance, tandis que les scandales n'ont qu'un jour. Dieu interdit ici-bas au blasphème l'immortalité à l'état de monument, pour le condamner à l'opprobre d'un hbelle sans cesse répété.
Entre Bossuet et Lacordaire, la Chaire a fait tant de largesses à l'Académie, Messieurs, que je n'ose pas les énumérer, de peur d'avoir l'air de me complaire dans ma généalogie. Rien de plus pardonnable néanmoins à l'homme qui ne trouve pas la gloire en soi-même, que de se rabattre sur ses aïeux. A proprement parler, nul contemporain n'est comparable à l'auteur de VHisloire univer-
selle. Cependant, par un besoin impérieux de rapprochements à défaut de ressemblance, nous pensons au P. Lacordaire après avoir nommé Bossuet. Celui-ci est le génie le plus complet et le plus universel des temps modernes ; Lacordaire, plus développé dans le sens de l'élévation que de l'équilibre, ressemble à ces édifices de haut jet, dont le fronton aérien et finement travaillé fut soigné plus complaisamment par la main de l'artiste que la base. Bossuet a la simplicité de l'antique dans sa splendeur littéraire ; Lacordaire, antique par le caractère, mais moderne par la forme, n'a pas dédaigné ces excès de coloris que laissa tomber sur notre littérature la palette exubérante de Chateaubriand. Ajoutons cependant que le second a tiré de la langue des notes magiques qu'elle n'avait pas encore rendues, et qu'il a égalé le premier par la puissance oratoire, par la fierté du génie et par la dignité de la vie. C'est pourquoi, quand l'esprit parcourt les annales de féloquence évangélique aux deux derniers siècles, en descendant de Bossuet, la plus haute cime qu'il rencontre, c'est la tête inspirée de l'illustre dominicain.
Comme il était beau, à son apogée, l'immortel conférencier de Notre-Dame, avec ses airs de révélateur, et sa triple auréole de grand homme, de religieux et de saint ! Le premier tressaillement que nous éprouvâmes à cette voix, est une date impérissable dans l'histoire de nos émotions. Aussi Lacordaire ressemble à ces héros légendaires que l'imagination publique croit revoir partout, même après leur mort. Dès que la Chaire catholique pousse un cri éloquent, les foules obsédées de son souvenir disent : C'est lui ! Mais bientôt désabusées, les foules comprennent avec mélancolie que la Chaire portera longtemps ce deuil, parce que Dieu n'est pas plus accoutumé à donner deux de ces hommes à un môme siècle que deux soleils à une même journée.
Quand il fut au midi de sa course, et que l'astre, n'ayant plus de rayons à recevoir, en pouvait répandre, le P. Lacordaire tourna vers l'Académie un regard saintement ambitieux. Jusque-là il avait fait descendre l'Institut, respectueux et étonné, au pied de sa chaire. Pour compléter sa tâche, il lui restait une victoire â remporter sur son siècle : c'était de faire monter la bure dominicaine à l'Institut. 11 portait cette grande pensée dans son âme en
franchissant le seuil du palais Mazarin. Son discours a été contesté, la noblesse de son dessein n'a pu l'être. Arrivé sur ces sommets, il prit d'une main la foi du treizième siècle, de l'autre les progrès du dix-neuvième ; il les personnifia quelques instants dans la plus belle assemblée littéraire du monde, et quand il eut béni cette alliance, ainsi que le laboureur s'asseoit au bout de son sillon, il rentra dans le repos de sa vieille abbaye, non sans avoir jeté vers les tours de Notre-Dame un dernier regard, où se montraient déjà les signes précurseurs du dernier soupir.
Sans doute, entre le grand dominicain et moi la ressemblance ne peut être que dans les intentions. Mais quand vos suffrages m'ont fait l'honneur de m'admettre dans cette Académie, j'ai cru qu'il y aurait grand orgueil à prétendre à plus d'iiumilité que le plus éloquent prédicateur de ce siècle ; et, couvert par l'autorité de ce nom et des autres confrères dans le sacerdoce qui m'ont précédé ici, je viens prendre place au milieu de vous. Il est vrai que nous ne sommes pas à l'Académie française, et les joies de famille que vous savez me faire goûter en cette fête, m'empêchent de le regretter ; mais ici nos actes ont la même signification qu'à l'Institut. Seulement, au palais Mazarin il y a plus de gloire, ici il y a plus d'amis.
Aussi, sans amoindrir la reconnaissance que je vous dois. Messieurs, souffrez que je fasse une large part à cette chère population de Toulouse dont les suffrages m'ont valu les vôtres, ^lon auditoire est le seul ouvrage digne de vous que j'aie à vous présenter : permettez que je lui renvoie votre couronne, puisque je lui en suis redevable. Dans un siècle où les sentiments furent accusés de versatilité, ma ville natale m'a suivi avec cette fidélité persévérante qui caractérise le cœur des mères. Aussi, vainement je voudrais être ingrat, je sens que je n'en ai pas le pouvoir : car, si les félicités de l'amour-propre diminuent pour nous avec l'âge, celles de l'affection grandissent à proportion. Une seule araertune se mêle à la gratitude que m'inspire cette belle assistance : c'est de penser que ses sympathies sont moins assurées que ma réciprocité : car nous aimons aisément, a-t-on dit, ceux qui ont l'indulgence de nous admirer, tandis que nous n'aimons pas toujours ceux que nous admirons.
Mais je me demande, en finissant, si je ne me suis pas trompé sur le sens de cette manifestation. Oui, une partie de ma reconnaissance a fait fausse route : je dois la ramener à sa vraie destination. Il est au milieu de vous un pontife qui, par l'amabilité de son commerce, vous prouve mieux que mon discours l'union intime du sacerdoce avec vos nobles travaux. L'Académie, reconnaissante et désireuse de lui prouver qu'il est chez lui quand il est chez elle, a voulu lui offrir ici une image de la famille épiscopale, et ma candidature a été l'expression de cette délicate attention. Joubert a écrit que ce la dernière pensée que l'on trouve en faisant un discours, est celle qui devait être la première » . Si mon esprit découvre si tard cette explication de vos suffrages. Messieurs, croyez qu'il n'en doit pas être accusé : car mon cœur ne lui a point confié le soin de la chercher, désireux de la réserver pour en faire aujourd'hui l'expression suprême de ses sentiments.