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DEUXIÈME PARTIE

Quatre puissances constituent ce que l'on pourrait appeler l'organisme de l'Église : la première, qui en est comme le souffle, c'est la sainteté; la seconde, qui en représente la tête, c'est l'inspiration ou le conseil ; la troisième, qui en est la voix, c'est l'apostolat ; la quatrième, qui en est la main, c'est l'administration. Imaginez, en effet, une Église sans la sainteté pour l'animer, sans le conseil pour la diriger, sans l'apostolat pour la féconder et sans l'administration pour la gouverner, vous n'aurez qu'une conception impossible. Administration, apostolat, conseil, sainteté : voilà donc les quatre murs nécessaires à la cité de Dieu partout où elle veut se reconstruire ; voilà aussi les divers remparts abattus par la Révolution dans notre France, et que le nouvel épiscopat devait réédifier. Aucun ouvrier contemporain, mes frères, a-t-il plus coopéré que Mgr d'Astros à cette belle restauration ? Les faits vont répondre : comptons ensemble les assises élevées de ses mains sur les quatre façades de notre Jérusalem rebâtie, en commençant par l'administration.

L'administration, dans une Église, c'est l'agent matériel de l'ordre, par conséquent le nerf de la discipline et de la régularité. Dans tous les temps, elle fut une tâche laborieuse ; jamais autant, néanmoins, qu'après la Piévolution. Frappée dans ses anciens moteurs par la persécution, remaniée dans ses anciens rouages par les concordats, c'était une machine neuve qui appelait des bras robustes pour peser sur ses premiers frottements. Après quatorze cents ans de possession, le catholicisme était réduit, en France, à l'état de la primitive Église : où trouver des organisateurs primitifs

pour le fonder, non pas en terre vierge comme autrefois, mais sur ses propres débris? 0 pasteurs d'avant la captivité! têtes pontificales mises à prix ! restes vénérés de l'exil et de l'échafaud, elle fut belle votre part dans cette mémorable reconstruction ! Mais voici un jeune prêtre que l'Église enfanta dans les fers, un serviteur de ses mauvais jours qu'elle vient de sacrer *, nouveau Joas échappé aux massacres pour régner^; et quel génie épiscopal porta des aptitudes mieux assorties que les siennes à ce gouvernement?

Pendant cinquante ans il présida des administrations; et jamais les affaires, ce mouvement perpétuel de l'Église, si monotone dans le calme, si tumultueux dans l'orage, ne le trouvèrent un instant inattentif ou débordé. Il eut tous les talents et toutes les vertus des grands administrateurs. Exact, son seul souvenir exprimait l'idée d'harmonie ; et, à quatre-vingts ans, sa viede règle reflétait encore le bel ordre établi dans ses pensées et dans son cœur. Discret, il portait un sceau à ses lèvres; et, quoique pendant longtemps conseiller des gouvernements et de l'épiscopat, mêlé à tous les secrets importants de l'Église et du monde, on ne lui surprit jamais une parole inconsidérée. Laborieux, il ne se permettait point de halte dans ces journées où un travail le délassait de l'autre, et dont la contention fit croire aux siens qu'il leur consacrait par vœu toutes les minutes de sa vie. Droit, il dépouillait les affaires en y touchant; et, du premier coup d'œil, il arrivait au fond sans heurter aux incidents. Sincère, sa parole est sacramentelle ; et, s'il tranche des difficultés, c'est toujours avec la vérité, non avec des expédients. Ferme, comme quiconque n'avance que par devoir et ne petit reculer que par infidélité, peu lui importe la popularité ou l'improbation placée entre lui et son but ! Bruits éphémères de la terre, laissez passez l'ange du Seigneur ; avec sa conscience pour boussole il va, et ni bénédictions ni malédictions des hommes n'obtiennent une attention de lui : Angélus Bel est, nec benedictione nec malcdictione movetur ^.

Enfin, toujours surnaturel jusque dans le maniement du matériel.

1 Ps. LXXXTIII, 21.

MVReg., XI, 12.

311 Reg., siv, 17.

pour lui, Tagitation des affaires, c'est la vie de rinst.ilution divine rendue sensible ; chaque dislocation est un organe de son Église à réparer, chaque vide fait par la mort est une plaie de son Église à fermer : toute son administration, c'est le corps mystique de Jésus- Christ à panser ; et il s'approche de ces perturbations qui en sont les douleurs, avec un peu de l'honneur qu'il rend aux saints mystères. Voilà comment son gouvernement, si sobre de paroles, fut puissant en œuvres, et trois diocèses furent organisés ou restaurés par lui.

Et cependant, quand il eut vieilli, pour cet administrateur prévoyant jusque par delà la tonibe, tout n'était pas fait. Un jour, dans ses méditations pastorales, le nouveau David voit l'Église de Toulouse à ses genoux, qui lui disait, comme Bethsabée : « 0 mon Roi ! nommez celui qui doit s'asseoir sur votre trône après vous » : Domine mi Rex !... ut indices quis sedere deheat in solio tuo post te ^ Aussitôt le vieillard se recueillit pour ce testament solennel. Mais la sainteté est une noblesse qui n'institue que ses pairs pour héritiers. Où. celle-ci trouvera-t-elle un successeur ? Tourné vers le nord de la France, Mgr d'Astros a vu, au siège d'Amiens, un pontife que la rivalité de plusieurs Églises se disputaient. A ce spectacle, son choix est fixé. Les grandeurs qui craignent les honneurs, sont celles qui acceptent les chai'ges : Valère tend vers Augustin ses bras fatigués à soutenir; et, de son côté, Augustin, qui avait fui le premier rang, séduit par le second, échange, contre d'illustres trônes à occuper, cette illustre vieillesse à servir.

0 Pontife qui avez appelé ! ô Pontife qui êtes venu ! recevez, en passant, une action de grâces dans laquelle la reconnaissance se mêle à l'admiration. Et vous, ô mon Dieu ! laissez aller maintenant voire serviteur en paix ^, car pour de longs jours tout est ordonné dans son bercail. Et vous, enfin, ô Église de Toulouse ! ne pleurez pas sur son déclin, car sa mort ne sera pour vous que la moitié d'un deuil, et avec lui votre soleil ne se couchera pas ! Complehuntur dies luclus luis, quia non occidet sol tuus ^.

Mil Reg., I, 20.

2 Luc, II, 29.

3 Is., LX, 20.

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Le second mur de la cité sainte à relever, c'était l'apostolat. La population catholique n'est pas comme ces herbes parasites dont les germes sont jetés par le vent du ciel ; elle est une moisson perpétuelle, dont la semence doit être perpétuellement entretenue. Or, l'Épouse de Jésus-Christ est fécondée par la parole de l'apostolat, comme Marie le fut à la parole de l'Ange ; et toute Église sevrée de prédication, tarie dans ses sources alimentaires, s'éteint par la stérilité. Mais cet apostolat, d'abord proscrit par la Terreur, ensuite licencié par l'Empire, tandis que tout se restaure dans le nouveau temple, seul ne se restaurait pas. 0 Jérusalem ! Jérusalem ! qui as massacré tes prophètes entre le vestibule et l'autel * ; malheureuse France ! qui pleures sur eux depuis vingt ans, tu ne savais pas combien le deuil de leur absence devait te châtier un jour du crime de leur mort !

Personne n'a vu le commencement de notre siècle sans connaître cette détresse de l'Église ; personne n'en eut plus de douleur que l'âme saintement passionnée de Mgr d'Astros. Encore si, avec cette activité d'apôtre qu'il se sent, Dieu lui en eût donné la puissance ! Mais, comme Moïse, il voit une grande délivrance à tenter, et sa langue refuse de le servir : ImpedUioris et tardions lincjuœ sum ^. Ah ! ceux qui l'ont connu attesteront tout ce qu'une si dévorante énergie, concentrée sous de calmes apparences, souffrit de ce silence forcé ! « J'ai donc bien peu l'esprit de Dieu, puisque j'en sais dire si peu de chose ! » se répétait en pleurant sur lui-même cet humble apôtre, embarrassé de son dévouement comme d'un cri qui ne pouvait pas sortir.

C'est alors que, refoulé du côté de la parole, son zèle, trompé dans son premier élan, faisait irruption par toutes les issues qui s'ouvraient. A lui, pour dédommagement, l'apostolat des religieuses publications : pas une journée, dans cette vie, ne sera passée sans écrire ; pas une ligne ne sera écrite sans penser aux âmes et à Dieu. A lui, l'apostolat des saintes inventions : il a vu, dans son troupeau, des malheureux sans parole et sans ouïe; navré de cette ignorance, le voilà qui s'avise de composer un catéchisme célèbre ^; et, comme

^ Luc, XIII, 34.

2 Exod., IV, 10.

3 Catéchisme des sourds-muets.

le divin Pasteur, il se met à faire entendre les sourds et parler les muets : Surdos fecit audire, et muios loqxd *. A lui, l'apostolat de la direction : elle est connue, son influence de quarante années sur la sainte communauté du Temple, pieux asile qu'une princesse du sang lui confia avec son àme, et où, à la branche des Condéprès de s'éteindre, il donna pour descendance des anges adorateurs, seule postérité digne de ce grand nom. A lui, surtout, l'apostolat de l'action : on se souviendra longtemps, dans nos bourgades, de ces visites pastorales qu'il changeait en courses évangéliques d'autrefois. Serviteurs qu'il flitiguait à le suivre, prêtres dont il ne voulait pas écouter la prudence, rochers des Pyrénées que sa vieillesse franchissait, tempêtes qui ne l'arrêtiez pas quand son peuple l'attendait, dites-nous si, en le voyant, on ne tombait pas à genoux comme devant une apparition de P)orromée.

A lui, enfin, l'apostolat des fondations ! Après tant de sueurs, mécontent d'avoir fait si peu, ce saint pontife se dit un jour : « Je ne puis travailler comme les apôtres ; je veux en susciter. Je ne prêche pas; créons un institut où je mettrai mon àme avec ma bénédiction, et je prêcherai dans le présent et dans l'avenir par toutes ces voix. Ce sera, d'abord, une maison fidèle pour marcher devant l'Oint du Seigneur en ses sorties pontificales : JEdificaho ei domum fidelem, et ambidahit coram Christo meo^. Et puis, à cette famille, je donnerai un baptême qui attirera les âmes, un titre qui séduira l'Église et assurera les années à mon œuvre ; je la nommerai : Sacerdoce du Sacré-Cœur de Jésus. » De là, ses deux communautés apostoliques, érigées sous ce vocable prédestiné, à Betharram et à Toulouse.

Vers la fin, quand le laborieux vieillard traînait avec douleur les impuissances de l'âge, comme saint Jean au déclin, il se faisait porter dans une de ces solitudes aimées. Là, il demandait qu'on lui contât les actes de ses apôtres, et, par eux, il lui semblait travailler encore. 11 écoutait ces annales de la Propagation de la foi parmi ses ouailles, il se consolait d'une inaction à laquelle il ne s'accoutumait pas.Ensuite,« quand il eut aimé les siens qui restaient dans le monde, voilà qu'il les aima jusqu'à la fm^» Tout étant consommé en faveur

^ Marc, vu, 37.

^ I Reg., Il, 35.

^ Joan.. xiu, 1.

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de cet apostolat si cher, il vient habiter sous son toit... Ce devait être pour n'en plus soj'tir!... 11 lui donna son agonie pour l'instruire, sa suprême bénédiction pour le confirmer, son dernier souffle pour l'aimer, son cœur à côté de celui de Jésus pour le garder*: en un mot, il fit passer toute son existence dans cette création pour s'y survivre ; et là, jusque dans la mort, il trouve le secret de travailler et de convertir encore : Defunclus adhuc loquilur-,

0 Pontife ! nous sommes une tribu trop petite dans Juda ^, pour nous considérer comme un de vos grands ouvrages ; mais, si la fondation n'est pas plus belle, ce ne fut pas votre tendresse qui lui manqua. Malheureusement, les amitiés qui élèvent, comme la vôtre, sont celles dont on ne peut convenablement se glorifier. Mais est-ce ma faute, si la force de mon sentiment en violente la pudeur? N'oubliez donc pas que je n'en ai pas été le maître, et pardonnez ce cri de ma reconnaissance parti du fond de mes entrailles malgré moi.

Des quatre défenses de l'Église ruinées parla Révolution, aucune ne fut plus profondément endommagée que ses conseils. Les autres peuvent se réparer avec des hommes ; pour celle-ci, il faudra des hommes et le temps d'une seconde expérience. Encore si le présent n'était pas plus difficile que le passé ! Mais une ère de contentions vient de s'ouvrir. L'alliance de l'Église avec l'État fut scellée par le Concordat : or, dans cette union déraison plutôt que d'inclination, oii les collisions sont fréquentes, les défiances perpétuelles, les droits souvent mal définis, où toute la faiblesse se trouvera d'un côté, toute la tyrannie de l'autre, que va devenir l'équilibre, si la force du parti oppresseur n'a pas son contrepoids dans la sagesse du parti opprimé ? Et cependant, les assemblées de notre Église, si renommées jadis, presque veuves de leurs anciens oracles aujourd'hui, sont peuplées de prêtres enfants ! Mais, que l'Église se console des sages qu'elle n'a plus : contre les dangers nouveaux, voici un nouveau défenseur qui va surgir.

' Son cœur repose dans l'église du Calvaire, dédiée au Sacré-Cœur.

2 Hebr., xi, 4.

3 I Reg., IX, 21.

Conseiller spécial sur les rapports des deux puissances, l'abbé d'Astros entendit leurs conventions dans la maison de l'illustre Portalis, son parent, où le pacte fut rédigé. Il assistait à cette immortelle séance de Pâques 1S02, où, sous les regards de Dieu et du monde, dans Notre-Dame de Paris, le pacte fut solennellement promulgué. Sur cet embrassement des deux sociétés, il tient des secrets que, pendant un demi-siècle, l'Église consultera. Dans sa mémoire de spectateur, il y a donc un arbitrage constitué. Et maintenant, rois et ministres, prenez garde en empiétant sur le spirituel! car voici un prêtre d'autrefois laissé ici longtemps pour certifier la vérité dans cette grande cause du dix-neuvième siècle. Politiques de la terre, cachez bien votre jeu: car voici un grand évêque toujours prêt à se lever contre vos usurpations, non seulement comme juge, mais encore comme témoin: Ego sum judex et testis^.

Ses souvenirs en firent donc un arbitre sur les relations des deux puissances ; la force de son esprit et de ses études n'en fit-elle pas une autorité sur tous les débats contemporains ? Qui porta aux conseils de l'Église une organisation mieux préparée ? Un jour, — c'était à l'âge de dix-huit ans, — il éclata en sanglots à la table de famille. Sa mère éplorée lui en demanda la cause : « Je viens d'entendre des prêtres, » répondit-il, « discuter sur le nouveau serment : ils ont conclu qu'ils pouvaient le prêter, et je suis malheureux, parce que je n'ai pas su prouver l'erreur ; mais je la sentais. » Voilà déjà les nobles passions et l'instinct de l'évêque dans cette àme d'adolescent ; voilà surtout la nature de son talent ! Éminemment pontife de conseil, il avait le sentiment du vrai, avant d'en avoir la raison ; et il jugeait avec un cœur si pur, que la droiture de son âme semblait ajouter un sens à celle de son esprit. On aurait dit que, vénérable par l'intelligence comme par la vertu, il portait une sorte de sainteté même dans sa supériorité : supériorité sans atours, parce qu'elle venait de la rectitude, non de l'imagination ; supériorité sans écart, parce que la grandeur de son caractère était pour la moitié dans les avantages de son esprit.

Et ce coup d'œil élevédut frapper de bonne heure : car, en 1802,

^ Jerern., xxis, 23.

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le ministre des cultes, effrayé de sa difficile tâche, lui remit l'avenir de notre restauration religieuse, en lui confiant le nouveau collège épiscopal à choisir. Oui, sauf quelques nominations révolutionnaires qui furent imposées parla politique, la France d'alors déféra le haut personnel de l'Église future au tribunal de cette jeune sagesse, pour lui demander ce qu'elle en pensait: Scis illos dignos esse * /Le neveu de M. Portails, comme le chérubin du paradis terrestre, se tint fidèlement aux portes du sanctuaire pour le garder : là il pesa les candidats, il vérifia leur orthodoxie, il passa au crible des existences que la persécution avait déjà passées au feu ; et nul ne franchit le seuil du nouveau temple, avant que cet oracle de trente ans n'eût répondu : « Qu'i! entre dans la maison du Seigneur » : Inlroite'm atria Doviini'^ !

Depuis, il est investi d'une confiance universelle, et l'on trouve dans sa correspondance les consultations d'un roi et les cas de conscience de plusieurs gouvernements. Qu'une complication survieime, le mouvement instantané des autres sièges autour du sien, pour interroger, proclame notre pontife intelligence d'avant-garde et casuisle de l'épiscopat. A chaque nouve.ui coup de vent dans sa traversée, notre Église se tourne vers cette pensée sereine, comme vers un observatoire infaillible, pour demander : « Sentinelle, que voyez-vous dans l'avenir ? » Custos, qiiid de nocte ^ ? 11 y eut des questions où, comme on l'a dit d'Athanase, nul ne fut orthodoxe qu'à la condition de penser comme lui. Enfin, pour confirmer ce que nous savons bien parce que nous avons expérimenté mieux encore, prêtres qui eûtes des difficultés à résoudre ou à conjurer, dites-nous si, alors, vos questions ne lui suggéraient pas de ces éclairs de bon sens et de ces intuitions paisibles, qui laissaient votre admiration suspendue entre la sagesse du conseil et la sainteté du conseiller : Recordaminijudiciorum oris ejus '\

Dernière muraille de notre Église à rebâtir : la sainteté. La per-

» Pont. Rûiu.

* Ps. xcv, 8.

3 Is., XXI, 11.

* Parai., xvi, 12.

sédition l'avait attaquée par le schisme et par la violence, par d'ignobles séductions et par la mort. Disons-le vite, pour la gloire de Dieu et de nos pères, la mort avait mieux réussi à les décimer que le schisme ; et Ton ne vit qu'un grand martyrologe, au lieu d'une grande défection. Cependant ce n'était pas en vain que l'abomination avait trôné dans le sanctuaire ; ce n'était pas en vain, surtout, que le boui'reau et les proscriptions avaient frappé sur l'Église depuis dix ans ! Mais, si l'arbre était ébranché, la sève n'était pas tarie ; si le nombre des saints est réduit dans notre France, et si, comme Rachel, l'Église ne se console pas de ses justes qui ne sont plus, voici un épiscopat de confesseur pour combler en son sein le vide laissé par les martyrs.

Ce n'était pas un de ces saints qui étonnent par l'insolite, et qui livrent un dévouement étrange aux surprises de l'admiration. Devant un siècle d'héroïsme, il eût produit la folie de la croix avec magnificence ; devant un siècle égoïste et froid, il n'en produit que la raison. Pour chaque saint, il y a une préparation et une mission spéciales dans les desseins de Dieu:àBorromée, qui devait réformer des abus, le Ciel donne une houlette armée de fer ; à François de Sales, qui devait convertir des hérétiques, un irrésistible sourire; à Mgr d'Astros, qui devait instruire une époque rationaliste et énervée, une sainteté que l'on ne puisse pas redouter, car elle n'est que la perfection du devoir.

Que vous en dirai-je, mes frères? Je touche au plus intime de notre héros. Nous voici au saint des saints d'une grande existence. Devant cette âme que je vais ouvrir, je sens ma main trembler comme à la porte d'un tabernacle. Certes, mes souvenirs sont une belle oraison funèbre ; mais je crains de parler, et ne sais pas me taire !... Comme un Père du quatrième siècle, louant les vertus de saint Basile, laissez-moi convoquer ici toutes les grandeurs de notre Église, et que leur témoignage remplace le mien. Fidèles qui l'avez vu aux autels de cette basilique, dites-nous le recueillement extatique qu'il y portait. Pauvres qui comptiez sur sa providence, déclarez si votre patrimoine ne fut pas bien administré. Prêtres qui le consoliez par vos vertus, déposez s'il ne vous étonnait pas davantage par les siennes. Vierges qui étiez sa couronne, parleznous de sa chasteté. Apôtres qui lui prêtiez votre voix, racontez

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son dévouement. Anges qui entendiez sa prière, n'étiez-vous pas jaloux ? Divine Eucharistie qui souteniez sa détaillante vieillesse, qui vous atlora mieux ? Ne les oubliez pas, mes frères, ces jours si remplis, chefs-d'œuvre aux infiniment petits, que les cieux durent contempler avec tant de ravissement ; ni cette vie si transparente, où la famille et Tintimité ont cherché un péché grave sans le trouver ; ni toute cette sainteté, en un mot, qui, comme les belles choses de la terre, imposait de près encore plus que de loin, et frappait après vingt ans plus qu'au premier regard. Non, je ne vous dirai pas en quelques traits ce monument intérieur que son àme mit tant d'années à élever ! Après cela, comment s'étonner, si, jusque dans son dernier soupir, il y avait le murmure de la prière, et dans son dernier mouvement le commencement d'un signe de croix ? La sainteté s'était tellement naturalisée dans cette vie, que, même quand Tintelligence n'agissait plus, la piété agissait encore. Comment s'étonner que l'auguste moribond ait dit avec tant de sérénité : « J'attends ma dissolution » ? Expeclo donec veniat immutatio mea * . Après avoir combattu et travaillé comme lui, il doit être si doux de se reposer !...

Quand il se fut éteint dans ce calme de bienheureux qui ressemble tant au sommeil, comment l'accueillit la justice du Seigneur ? Je ne me permettrai point de sonder ce mystère ; mais ce que je puis affirmer, c'est que la justice des hommes se leva pour saluer cette grande àme à son départ, et que tout un peuple garde aujourd'hui cette tombe en disant : « A jamais il sera saint dans notre mémoire ; que les jugements de la terre ne troublent pas son repos. » In memoria œterna eril justus, ab auditione mala non timebit ^.

Aurions-nous cru qu'ils se suivraient de si près, ces deux vénérables amis, dont l'un nous consolait de l'autre ici-bas en le reproduisant ^ ? Hélas ! malgré la mort, ne dirait-on pas qu'ils étaient

^ Job, XIV, 14.

2 Ps. CXI, 6.

^ M. l'abbé Berger, vicaire général et ami intime du Cardinal, le précéda de quelques mois dans la tombe.

toujours réunis en celui qui restait ? et, si vous portez la main à votre cœur, au lieu d'une blessure, n'en sentez-vous pas deux ? Sans doute, pareilles à ces astres jumeaux attachés à un même orbite, les âmes des justes qui s'aimèrent, s'attirent d'un monde à l'autre, pour reprendre dans l'éternité cette course en commun, si douloureusement interrompue ici-bas. Aussi, comme il dut être doux à ces deux amis le revoir dans la patrie ! comme il dut être heureux, ce prêtre si dévoué, en allant au-devant de son pontife ! Mon Dieu ! soyez béni de lui avoir épargné un deuil qu'il demandait tant de ne pas porter ! Infatigables ouvriers ! saints combattants ! unis dans la peine, soyez-le dans notre éloge de ce jour. Mais non, qu'avez-vous besoin de nos éloges? Vous vous êtes aimés, c'est assez. Votre affecLion réciproque vous vaut un réciproque panégyrique. A nous qui vous avons pleures, de vous étudier mieux encore, et de vous restituer à l'Église en vous faisant revivre dans notre imitation !

Oui, que ce devoir solennel ne soit pas seulement un hommage pour Mgr d'Astros, mais aussi une leçon pour nous. Enfants d'une patrie qui ne peut se sauver qu'en édifiant et qui ne sait que combattre, apprenons de cette mémoire renommée par ses travaux comme par ses luttes la conscience dans toutes nos luttes et la force dans tous nos travaux. Du reste, qu'est-ce que la vie chrétienne en général, sinon la résistance au mal et l'édification incessante du bien dans le sanctuaire de nos âmes ? Un pontife édificateur et combattant n'est donc pas seulement un grand spectacle : il est un grand modèle. Armée si héroïque, magistrature si imposante, sacerdoce si renommé, penseurs, hommes du monde, simples fidèles de cette belle assistance, vous tous qui étiez son peuple, soyez sa ressemblance; et, puisque cette existence vous appartient, dépouillez-en les mérites pour vous en partager les vertus !

Et à vous. Monseigneur, qui étiez de notre grande fête il y a un an ', qui voulez être de notre deuil aujourd'hui, quel souvenir de cet héritage devons-nous réserver ? quel témoignage enverronsnous à l'Église de Bordeaux pour lui attester la gratitude de la

* Mgr Donnet, archevêque de Bordeaux, avait remis la barrette au cardinal d'Astros.

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nôtre ? Notre illustre défunt fit jadis un testament à part en sa faveur. La récompense qu'il vous souhaita alors publiquement, par sa mort il vous la lègue. Puisse la France respecter ses vœux et nos intentions de famille, sur une relique filiale que Toulouse ne se consolera de perdre qu'en vous la voyant porter !

Toutes nos dettes sont-elles acquittées? Non, mes frères : il reste parmi nous une sainte veuve qui attend nos condoléances. Quand autrefois Grégoire de Nazianze eut fait l'oraison funèbre de son père, il se retourna, tout en pleurs, vers sa mère en s'écriant : « Et à la veuve que dirai-je ? » Notre père vient d'être loué, mais l'Église de Toulouse éplorée nous écoute ; à cette veuve inconsolable, que dirons-nous ? Oh î qu'elle goûte, d'abord, le bonheur de beaucoup admirer celui qu'elle a beaucoup aimé, car son « David est mort dans une bonne vieillesse, comblé de gloire, d'années et de biens » : Mortuus est David in senectute bona, pleniis dierum, et divitiis, et gloria *. Mais il y a mieux à lui dire encore : c'est que David n'est pas tout à fait mort pour elle, car c'est Salomon son fils qui règne à sa place : Et regnavit Salomon filius ejus pro eo ^. Ceux qui pleurent sur le premier, en effet, peuvent le contempler dans le second ; et une douce imagination trompe la tristesse de notre deuil, en rassemblant encore sous notre regard ce que la mort a séparé.

0 Pontifes ! ils étaient beaux, les jours où vous croisiez vos mains sur nos têtes pour nous bénir ! Afin de nous donner encore une illusion de ce bonheur trop tôt passé, je veux vous réunir dans une même prière, comme vous étiez réunis dans un même épiscopat. Pontife du ciel ! laissez-moi vous implorer, car nous sommes toujours « votre peuple et les brebis de vos pâturages » : Nos populus tiiiis et oves pascuœ tuœ^. Pontife de la terre! laissezmoi vous remercier, « car votre empire nous est doux et votre houlette consolante. » Virga tua et baculus tuus ipsa me consolata sunt ^. Pontife du ciel ! d'une de ces bénédictions qui dominent

^ 1 Parai., xxix, 28.

2 1 Parai., xxix, 28.

2 Ps. Lxxvni, 13.

* Ps. XXII, 4.

aujourd'hui le monde, versez au cœur de notre France un peu de cette sérénité dans laquelle le vôtre a vécu. Pontife de la terre ! avec cette belle simplicité qui rappelle le divin Maître, versez sur nos contrées tout le bonheur que votre sourire leur a promis. Pontife du ciel ! si des catastrophes surviennent, apparaissez-nous pendant l'orage, avec vos mains chargées de fers, pour nous enseigner le courage nécessaire dans les combats et dans le travail. Pontife de la terre ! avec cette modération que tout le monde admire, enseignez-nous la sagesse nécessaire, même dans le travail et dans les combats. Pontife du ciel !... Mais c'est en vain que je veux la prolonger, cette illusion si aimée : je sens que c'est le dernier cri. Je vous appelle; mais, comme Élie, vous disparaissez... 0 mon Père ! ô mon Père ! vous, le char et le conducteur d'Israël ! Pater mi, Pater mi, currus Israël et auriga ejus ^ ! 11 est vrai, mes frères, qu'Élie est monté aux cieux, mais son manteau est resté entre les mains d'Elisée. C'est un bienfait d'outre-tombe qui nous impose une reconnaissance de plus. N'oubhons pas que, pour la lui témoigner, il y a mieux à faire que de pleurer sur son souvenir : c'est de combattre et de travailler comme lui. Ainsi soit-il.

' IV Reg., II, 12.

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