‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 10 sur 34 · ADHÉSION A LA BANQUE D'ÉCHANGE · texte numérisé non relu

ADHÉSION A LA BANQUE D'ÉCHANGE

Ont adhéré au projet de constitution de la Banque d'Échange les citoyens :

Emile de Girardin, rédacteur en chef de la Presse; Victor Considérant, rédacteur en chef de la Démocratie pacifique; Frédéric Bastiat, rédacteur du Libre échange; Le National ; La France libre ; L'Organisation du travail] La Commune de Paris ; La Tribune nationale ; Le Représentant du peuple.

Ont exprimé leur refus d'adhésion les citoyens :

Auguste Barbet, rédacteur du Peuple constituant, dont la vieille expérience n'approuve pas nos jeunes idées ;

Chambolle, rédacteur du Siècle, qui a déclaré qu'il ne pouvait y avoir rien de commun entre lui et l'homme qui a écrit : La propriété , c*est le vol;

Michel Chevalier, rédacteur des Débats, qui sans doute fera plus tard connaître ses motifs.

Ne se sont point encore prononcés, parmi les rédacteurs de journaux désignés pour faire partie du comité, les citoyens :

Ribeyrolles, rédacteur en chef de la Réforme)

Marie Augier, économiste, rédacteur de la Réforme;

Thoré, rédacteur de la Vraie République ;

Cabet, rédacteur du Populaire ;

Merruau, rédacteur du Constitutionnel;

De Genoude, rédacteur de la Gazette de France.

Nous ne pensons pas que nos amis de la Réforme, de la Vraie République ettiu Populaire, dont les idées et les intentions nous sont connues, repoussent notre projet, et nous n'attribuons qu'aux vives préoccupations du moment le retard de leurs adhésions. Quant au Constitutionnel et à la Gazette de France, dont nous n'avons pas l'honneur de connaître personnellement les rédacteurs, le premier ne désavouera pas sans doute un système fondé sur les plus pures données de la science économique ; le second n'oserait se faire le champion de l'usure, condamnée par tous les conciles...

Quoi qu'il en soit, nous remercions sincèrement ceux de nos confrères qui ont bien voulu nous faire connaître leur assentiment, et nous les prions d'agréer l'expression de notre vive reconnaissance. Mais nous croyons que le temps est venu d'agir, et qu'à la propagande des idées il faut joindre désormais l'autorité des actes.

C'est pourquoi nous dirons à M. Emile de Girardin :

Vous êtes l'esprit le plus positif, le plus pratique, le plus simplificateur, et par cela même le plus vaste de la presse parisienne ; vous possédez^ à un degré supérieur la faculté essentielle de l'homme d'Etat, le bon sens. L'influence que vous exercez sur le public, à la campagne comme à la ville, dans l'atelier comme dars le salon, est énorme, et s'accroît incessamment du nombre même de vos contradicteurs et de vos ennemis. Si votre vie est un combat, en revanche le succès vient presque toujours couronner vos efforts. Aux qualités les plus éminentes de l'esprit, vous joignez cet autre avantage, tant estimé de je ne sais plus quel diplomate, vous êtes heureux. Tout-puissant sur l'opinion, comblé des faveurs de la fortune, que vous manque-t-iH... C'est ici, monsieur, que vous nous semblez vous-même avoir manqué d'intelligence et méconnu votre caractère. Il vous a manqué d'avoir conscience de votre mission; il vous manque d'être révolutionnaire. A vezvous bientôt porté votre deuil dynastique? Est-ce pour nous dire, un jour, que vous n'êtes pas républicain de la veille ; une autre fois, que vous êtes réactionnaire, et que vous vous en Vantez? — Est-ce pour amuser le public de ces jeux de mots tout personnels, qu'il est aussi facile d'entendre de Louis-

Philippe que du National ? — est-ce enfin pour assommer ces pauvres montagnards, déjà si meurtris, qu'il vous a été donné d'adresser tous les jours la parole à trois cent mille hommes! Qu'est-ce donc que vous devez à Louis-Philippe? Qu'avez-vous à envier au National ? Quoi ! les barricades ne vous ont rien appris? Une révolution s'est accomplie, et vous recommencez, contre Crémieux, Ledru-Rollin et Garnier-Pagès , la même guerre que vous faisiez à Guizotî Vraiment, on croirait que vous voulez être préfet de police ou président de la République!...

Soyez révolutionnaire, vous dirons-nous donc : c'est là votre vocation, que vous vous obstinez à ne pas comprendre. On ne veut de vous ni à l'Assemblée nationale, ni au ministère, ni dans le quintumvirat provisoire ! Les girondins autant que les montagnards vous détestent. Le gouvernement, sous la démocratie représentative comme sous la monarchie constitutionnelle, n'a pas de place pour vous. Eh bienl conspirez avec nous la démolition du gouvernement, faites- vous révolutionnaire pour les ouvriers, qui demandent du travail et à qui personne ne sait donner de l'emploi; faites- vous révolutionnaire pour la transformation de l'Europe et du monde, et restez journaliste. Homme de spéculation autant qu'homme d'action, vous avez saisi d'un coup d'oeil tout ce que renfermait de vérité économique et de puissance réformatrice l'idée d'une Banque d'Échange, et vous vous y êtes spontanément associé. Pourquoi donc ne saisissez -vous pas ce levier, plus puissant mille fois que l'autorité d'un portefeuille soumis tour à tour au contrôle du maître et aux pasquinades des valets ? Quand vous le voudrez, la Banque d'Échange existera, et quand nous aurons la Banque d'Échange, nous irons vite dans la voie de la liberté et de l'égalité. Cela ne vaudra-t-il pas mieux, pour votre mémoire, que d'avoir passé par les étrivières d'une opposition parlementaire et laissé une réputation douteuse d'homme d'État!

Dites donc à cette classe moyenne, docile et timide, auprès de laquelle vous avez tant de crédit, et prouvez-lui par votre initiative, que la Banque d'Échange n'est point une vaine utopie ; qu'elle est l'expression, le résumé de la pratique de tous les siècles. Et la classe moyenne, délaissant la politique et les hommes d'État, suivra ceux qui lui parleront travail, échange, liberté et bon marché; la classe moyenne, se remettant à travailler, achèvera la Révolution et se sauvera toute seule.

Nous dirons à M. Considérant:

Vous êtes le chef, toujours écouté, d'une école d'élite, qui compte aujourd'hui ses membres par mille et centaines de

mille. Vous parlez à des intelligences façonnées et disciplinées de longue main, à des cœurs dévoués à la réforme sociale. Quelles que soient vos idées sur la propriété et le capital, il est évident, et vous avez compris vous-même, que la distinction entre travailleur et capitaliste, et la différence d'intérêts qui en résulte, véritable fiction de la civilisation moderne, n'est nullement essentielle au système de Fourier ; que la question de capital, en ce qui concerne les droits du capitaliste, n'est qu'une question de répartition, tandis que le système de Fourier a principalement en vue la production. Fourier l'a dit en maint endroit de ses ouvrages : La série de groupes contrastés est tout mon système. Or, la série de groupes contrastés n'a d'autre but, ne peut avoir d'autre effet, que de développer, chez les travailleurs, l'aptitude, l'émulation, l'attrait du travail, le talent et l'intelligence, et, par suite, de procurer sans cesse l'augmentation et le perfectionnement des produits. En tout cela, le rôle du capital, comme force productrice, est nul.

Si donc il était possible, par une combinaison purement économique, de procurer gratuitement à la série de groupes contrastés le capital qui doit servir de matière et de champ à ses opérations; d'identifier, dans la personne de chaque travailleur, à un même degré, les deux qualités jusqu'ici divergentes de travailleur et de capitaliste; d'affranchir, en un mot, le producteur de la redevance propriétaire, en quoi l'essor passionnel de la série serait-il comprimé î en quoi le système de Fourier serait-il atteint? en quoi la théorie passionnelle et les savantes ou ingénieuses analogies qui servent de principe à l'organisation phalanstérienne seraient-elles compromises?...

La question de système ainsi mise hors de cause, nous vous demanderons si vous ne jugez pas à propos de procéder de suite à l'émancipation du travailleur, de déblayer le terrain de la première commune modèle, et, puisque la République obérée ne peut rien faire pour nos utopies d'organisation, de créer par nous-mêmes le crédit et le capital qui nous sont nécessaires pour organiser! Le temps presse, la maison brûle, le scepticisme commence à gagner les masses et, à la suite du scepticisme, le désespoir. Nous comptons sur vos lumières et sur votre dévouement : quelques mots de vous, dans la Démocratie pacifique , nous apprendraient si nous pouvons compter aussi sur le concours de vos amis et sur la publicité de votre journal pour entreprendre, d'urgence et à bref délai, sans attendre les secours tardifs et insuffisants du pouvoir, la plus décisive des réformes.

Nous dirons enfin au National :

Nous ne disputerons pas avec vous. Nons rendons grâce au libéralisme de vos idées, à la bienveillance de vos sympathies ; nous vous remercions de vos encouragements. Vous pouvez compter que, jusqu'à notre dernier souffle, notre propagande ne fera pas défaut aux idées sociales. Maintenant vous êtes édifiés sur la valeur spéculative de notre projet; l'application seule vous donne des inquiétudes et vous tient en défiance. Mais comment l'application pourrait-elle achever de vous convaincre, si l'application n'arrive jamais? et à quoi sert-il de la foi sans les œuvres? Sans doute il n'est pas permis à un gouvernement de s'aventurer à la légère dans de pareilles théories. Nous n'aimons pas plus que vous que le gouvernement se môle de quoi que ce soit, excepté de la police. Mais il est des cas où l'initiative est un droit pour l'État, et l'exception un devoir ; il est des circonstances où le salut public commande au dictateur d'user de la dictature. Où serait donc le danger pour le gouvernement et pour la fortune publique, si la Banque de France, en même temps qu'elle continuerait d'opérer sur l'ancien pied l'escompte en numéraire et à 5 pour 100, escomptait les valeurs commerciales aux citoyens qui adhéreraient aux statuts de la Banque d'Échange à 1 pour 100. N'aurait-elle pas toujours les mêmes garanties? Cesserait-elle de s'entourer des mêmes précautions] Ne conserverait-elle pas sa police secrète? Serait-elle obligée de dépasser, vis-à-vis de ses nouveaux clients, les limites ordinaires du crédit? Ne trouveraitelle pas des garanties toujours plus fortes, et dans les travaux de statistique agricole et commerciale qui devront être l'objet de l'une des plus importantes institutions de la République, et dans le mouvement de centralisation des diverses industries? N'est-il pas évident qu'une réforme ne va pas sans une autre, et qu'autant les relations commerciales sont anarchiques sous le despotisme du numéraire , autant elles auraient de convergence et d'unité sous celui de la Banque d'Échange?

Mais si vous craignez si fort pour le gouvernement une telle initiative, chargez-en une Compagnie spéciale, formée des hommes les plus recommandables, les plus compétents, et placée sous la surveillance immédiate de l'État. Vous connaissez nos statuts, notre projet de constitution. Qu'on le soumette à des arbitres, qu'on le refasse, qu'on le réforme. Qu'on nous demande une exposition détaillée de la marche que nous entendrions suivre pour chaque espèce d'opération ; que le gouvernement préside lui-même à la mise en train de l'entreprise; qu'il nomme le caissier, le directeur et le chef de comptabilité ; et puis, qu'on alloue à la Compagnie, sur le trésor et

sous la caution des citoyens adhérents, un crédit d'uN million. Un million seulement pour installer la nouvelle Banque, préparer la transition, fournir aux appoints, et faire concurrence à cinq cents comptoirs faisant le service d'une circulation de 20 milliards. Un million pour résoudre la question sociale!

Aussi bien vous ne pouvez pas reculer. Car, prenez note de ce que je vais vous dire :

Le crédit est mort, bien mort, et, nous ne déguisons pas nos espérances, le crédit, dans les conditions de l'ancien régime, ne se relèvera plus. Il faut une institution nouvelle.

Or, la Banque d'Échange, nous l'avons démontré, et nous le , démontrerons de plus en plus chaque jour, c'est l'abolition de tous les péages qui affectent la circulation des produits, sous les noms divers d'intérêts, de rentes, de loyers, de fermages, dividendes, bénéfices, etc. Quand donc cette idée sera devenue populaire, quand elle aura saisi les imaginations, quand elle enflammera les consciences, quand les enfants et les vieilles femmes répéteront de tous côtés : « Il ne tient qu'au gouvernement d'augmenter la production nationale de 10 milliards par an, et le revenu de chaque père de famille de mille francs, et le gouvernement ne le veut pas!... » Quand on se dira que l'intérêt de l'escompte est injuste, mais que le gouvernement ne veut pas nous en délivrer, parce que ce serait abolir du même coup tous les droits du privilège, alors il suffit d'un mot, d'une étincelle pour faire courir par les villes et les campagnes cette parole de dissolution : On ne paye plus !

On ne paye plus de fermage, et le paysan trouvera cela juste.

On ne paye plus de loyers, et les locataires diront, comme le paysan : C'est juste.

On ne paye plus d'intérêt, et les débiteurs répéteront à leur tour : C'est juste.

On ne paye plus de dividendes, et les directeurs de Compagnies conviendront que c'est juste.

On n'acquitte plus de droits, on ne paye plus d'impôts, et le percepteur reconnaîtra lui-même que c'est encore juste.

On n'obéit plus à la justice, parce que, dira-t-on, la justice n'est pas juste.

On se moque des huissiers et des gendarmes, parce qu'ils ne représentent pas la justice, mais Je privilège.

On ne fait plus le service militaire, parce que l'ordre est du désordre.

Quand, disons-nous, le peuple, se levant de sa léthargie, secouera ces millions d'insectes qui le dévorent, et que la dé-

bâcle capitaliste aura commencé, alors, hommes du pouvoir, vous reconnaîtrez, mais un peu tard, la nécessité d'organiser l'échange.

(N« 68. — 8 juin 1848.)

M. Emile de Girardin, vice-président du comité de constitution de la Banque d'Échange, a publié, dans la Presse de ce matin, sa réponse à nos interpellations d'hier. Il refuse de s'occuper davantage de notre projet. Nous constatons le refus de M. de Girardin de coopérer activement à notre œuvre, comme nous avons constaté et accueilli son adhésion. Mais puisque M. de Girardin a bien voulu nous donner les motifs de son refus, il trouvera bon que nous lui fassions connaître les motifs de notre blâme ; car ce n'est rien de moins qu'un blâme qu'appellent de notre part les explications de M. de Girardin.

Avec cette vivacité d'esprit qui le caractérise, avec cette bonne foi prîme-sautière des intelligences lucides, M. de Girardin avait d'abord souri à notre idée : il s'y était associé spontanément ; il avait demandé à faire partie du comité de constitution ; il avait témoigné le désir d'être vice-président de ce comité. Certes, un si petit honneur n'était rien pour M. de Girardin ; mais moins la chose avait d'importance, plus l'adhésion d'un homme aussi haut placé dans la presse devenait considérable, plus la démarche était grave.

M. de Girardin, pressé par nous de mettre la main à l'œuvre, au lieu de répondre par un simple refus, comme il le pouvait faire, s'il ne jugeait pas à propos de s'expliquer, prend un chemin de traverse. Il s'enveloppe de calembourgs, d'équivoques, de personnalités, tout cela pour motiver un non qui, étant essentiellement libre, n'avait pas le moins du monde besoin de motifs.

Serait-il donc vrai qu'en M. de Girardin le cœur n'est pas à la hauteur de l'intelligence 1 Nos lecteurs vont en juger.

Expliquons-nous donc; nous le devons à nos lecteurs, nous pourrions dire électeurs, car le rédacteur d'un journal est en réalité l'élu de ses abonnés.

Il les représente!

Je dirai à M. Proudhon :

Commençons d'abord par nous entendre sur ce mot : révolutionnaire.

Il y a deux manières, selon moi, d'être révolutionnaire :

Par en haut : c'est la révolution par l'initiative, par l'intelligence, par le progrès, par les idées !

Par en bas : c'est la révolution par l'insurrection, par la force, par le désespoir, par les pavés !

Je fus toujours, je suis encore révolutionnaire par en haut, je n'ai jamais été et ne serai jamais révolutionnaire par en bas.

Je suis révolutionnaire dans mon cabinet, je ne le suis pas sur la place publique.

J'observe, je ne conspire pas.

J'aime le peuple, je n'aime pas la multitude.

Je crois en la puissance de l'isolement, je me méfie du danger de l'entraînement.

Je ne crois pas à la durée des révolutions faites par les peuples. L'ivresse que leur donne la victoire ne tarde pas à leur en faire perdre le fruit. Le despotisme est toujours au fond de la coupe qu'ils vident, la prenant pour celle de la liberté.

Toute révolution par en bas aboutit à la ruine, à la banqueroute, à la misère, à la guerre extérieure et civile, à l'impuissance, au désaveu d'elle-même et à la condamnation de ses aveugles auteurs.

Attendez, pour déclarer que je me trompe, la nouvelle épreuve dont la date rémonte au 24 février.

Je ne crois qu'à la durée des réformes accomplies par les gouvernements qui sont k la hauteur de leur tâche. — Mais, me direz-vous, il est rare qu'ils y soient jamais. Je réponds : C'est là ce qui fait la légitimité des révolutions.

« Tout pour le peuple, sinon tout par lui, » c'est un mot admirable qui devrait toujours être présent à l'esprit des hommes d'État. Si M. Guizot n'avait pas oublié au pouvoir cette maxime, empruntée à l'un de ses livres, il ne serait pas à Londres ! La France serait heureuse et grande.

Tout pour le peuple, tout par lui, est une erreur funeste que des aveugles, des ignorants, des lâches ou des traîtres peuvent seuls ériger en système.

Le peuple, abandonné à lui-même, c'est la mobilité dans l'immensité : c'est l'Océan dont le reflux emporte ce qu'a apporté le flux.

Le peuple sait renverser, il ne sait pas fonder,

Si je me trompe, que M. Ledru-Kollin et ses collègues me le prouvent, il ne me coûtera rien d'avouer mon erreur.

J'ai foi dans les gouvernements, mais je n'en ai pas l'idolâtrie. Peu m'importent leurs formes ! Monarchique, oligarchique, républicain, aristocratique ou démocratique, si le peuple est heureux, s'il se croit grand, je dis que le gouvernement est bon.

Je ne hais que l'anarchie et l'arbitraire : je les hais également.

L'arbitraire, c'est l'anarchie dans le pouvoir.

L'anarchie, c'est l'arbitraire dans le peuple.

Vous me demandez si j'ai bientôt fini de porter le deuil dynastique? Je vous réponds :

Je ne porte aucun deuil.

J'eusse donné, sans hésiter, ma vie pour sauver le dernier gouvernement, dès que je l'ai vu arraché à son fatal aveuglement: je n'eusse pas donné un cheveu pour le sauver au prix de la dernière de nos libertés*

Je suis dévoué à la République aux mêmes conditions, ni moins, ni plus. Qu'elle soit glorieuse, et je ne serai ni moins fier ni moins heureux de sa gloire que ceux qui prétendent que la République est exclusivement leur ouvrage.

Je me défends, je ne me vanta pas, quand je déclare que je ne suis pas républicain de la veille, et que j'accepte le surnom de réactionnaire.

Qui a inventé ces titres de noblesse républicaine et de proscription révolutionnaire ? Est-ce moi ? Non assurément. J'ai pour les grands mots un trop profond mépris. Je juge les partis, non sur leurs principes, mais sur leurs œuvres ; c'est & la récolte que j'estime la semence.

Convenez que la semenoe du 24 février donne, au 6 juin . assez peu d'espérances!

Convenez également que si j'en suis réduit à faire à MM. Ledru-Rollin et Garnier-Pagès la même opposition qu'à M. Guizot, ce n'est pas ma faute. Quel accueil M. Garnier-Pagès a-t-il fait à la lettre que je lui ai adressée le 20 mars dernier V Sous quel dédain superbe le National ne s'est-il pas hâté d'éteindre en moi toute étincelle, comme s'il y avait eu danger pour lui qu'elle l'embrasât ? Il n'y avait pas de risques cependant que le feu prit à ses idées.

« On ne veut de moi, dites-vous, ni à l'Assemblée nationale, ni au ministère, ni dans le quintumvirat provisoire; s mais il me semble qu'on ne veut pas davantage de vous.

Pourquoi ?

Je vous laisse à en chercher la cause.

« Les Girondins, ajoutez-vous, autant que les Montagnards me détestent, i

Ni les uns ni les autres n'ont tort, car je suis aussi éloigné des premiers que des seconds. Il y a autant de distance de la violence à la force que de la force à la faiblesse; — du poltron au brave que du brave au fanfaron.

Les Girondins ont peur;

Les Montagnards ont peur ;

Telle est la seule différence que j'aperçois entre eux. Ils le savent et ils me détestent; c'est justice.

Alors vous m'adressez cette exhortation :

c Eh bien ! conspirez avec nous la démolition du gouvernement ; faites* vous révolutionnaire pour la transformation de l'Europe et du monde, et restez journaliste. »

Franchise pour franohise ; je vous réponds :

Ne comptez pas sur moi pour conspirer jamais la démolition d'aucun gouvernement, mon esprit s'y refuserait; il n'est accessible qu'à une seule pensée : améliorer le gouvernement établi ; le légitimer par le nombre de ses bienfaits; le glorifier par la grandeur de ses œuvres.

Un de ces jours, où j'aurai plus de place et plus de temps, je vous dirai, si vous continuez ce débat, comment j'entends la propagande de la France et la transformation de l'Europe. Le pouvoir est au journalisme ce qu'est un camp à une guérite, ce qu'est l'armée qui corn-

LE REPRÉSENTANT I>U PEUPLE — 1848 g3

bat à une sentinelle qui avertit. Je ne dédaigne pas mon poste, assurément, mais je ne m'en exagère pas l'importance. Dix ans de journalisme ne valent pas dix heures de pouvoir, croyez-le bien !

Quand vous aurez fait cent articles approfondis sur le mécanisme de votre Banque d'Échange, vous serez moins avancé le dernier jour que le premier. Savez-vous ce que l'on dira de vous? On dira : Oh! il est insupportable avec son idée ; c'est toujours la même. Mais si votre bagage ne se borne pas à une seule idée, ce sera pis encore, on dira i Que veut-il qu'on fasse de toutes ses idées ?

Le journalisme est une balance : or, le propre de la balance c'est d'abaisser ce qui pèse plus et d'élever ce qui pèse moins. Ainsi s'explique comment M. Duclerc est au ministère des finances, tandis que vous ne recueillerez pour votre projet de Banque d'Échange que des sympathies stériles, à commencer par les miennes. Je suis fâché de vous le déclarer, mais le bon sens exclut toute illusion. Or, vous l'avez dit, je suis un homme de bon sens.

Il ne me manque qu'une veste ; on ne croit pas au bon sens qui a des revers et des basques.

Éhilb dk Gibàrdxn,

M. de Girardin est révolutionnaire par en haut; il ne l'a jamais été, il ne le sera jamais par en bas.

C'est-à-dire que M: de Girardin est de la pire espèce de révolutionnaires.

La Révolution par en haut, c'est l'intervention du pouvoir en toute chose, c'est l'initiative absolutiste de l'État, le pur gouvernementalisme de Méhémet-Ali et de Louis Blanc. La Révolution par en haut, c'est la négation de l'activité collective, de la spontanéité populaire, de laquelle il faut bien reconnaître cependant que tout vient, par laquelle tout subsiste et tout s'émeut, la royauté comme la démocratie, la religion comme le libre examen.

La Révolution par en haut, c'est la tyrannie par intérim, une solution de continuité dans le progrès. La Révolution par en bas , au contraire, est éternelle. Quelle révolution sérieuse et durable n'a été faite par en bas, par le peuple î Comment est arrivée la Révolution de 89 î Comment s'est faite celle de Février 1

La Révolution par en haut n'a jamais été que l'oppression des volontés d'en bas : nous repoussons la Révolution telle que l'entend M. de Girardin.

Conséquent avec cette première idée, M. de Girardin dit ensuite : « Tout pour le peuple (il n'en coûte jamais rien de donner tout au peuple), mais rien par le peuple. Tout par le peuple est une erreur funeste que des aveugles, des ignorants, des lâches ou des traîtres peuvent seuls ériger en système. »

M. de Girardin feint mal à propos de confondre le gouvernement républicain avec l'anarchie démagogique, aussi contraire à la souveraineté du peuple que le bon plaisir dynastique. M. de Girardin n'a pas besoin qu'on insiste avec lui sur la différence ; pourquoi donc cherche-t-il à faire illusion ? Le gouvernement républicain est celui où le législateur et le magistrat agissent de conformité avec les instincts et les tendances populaires; où la volonté populaire, authentiquement reconnue, est prise pour loi et pour règle. Et la plus parfaite des républiques est celle où chaque citoyen, ayant conscience de la volonté vraie du peuple, est de fait législateur et magistrat. Nous sommes donc de ceux qui veulent tout pour le peuple, tout par le.peuple et rien que par le peuple. Mais nous n'appelons pas volonté du peuple la première fantaisie qu'il plaît à un rhéteur de faire circuler dans la multitude : la volonté du peuple, selon nous, a d'autres enseignes. Interroger le peuple, lui faire exprimer et puis exécuter sa volonté intime et authentique, c'est, à nos yeux, toute la science du gouvernement; c'est ce que nous appelons l'abolition du gouvernement.

M. de Girardin croit faire un immense effort de libéralisme, en disant qu'il n'a pas l'idolâtrie des gouvernements : — « Peu m'importent les formes : monarchique, oligarchique, républicain, aristocratique ou démocratique; si le peuple est heureux, si le peuple est grand, je dis que le gouvernement est bon. x

C'est trop facile à dire pour contenter personne. Je dirai même que c'est escobarder. Je voudrais me marier, dit Sganarelle à Marphurius. — C'est possible. — Que me conseillezvous de faire 1 — Ce qu'il vous plaira. — Sans doute, mais je voudrais votre avis. — C'est selon! — Ferai -je bien? — Par aventure. — Ferai-je mal? — Peut-être!

Ainsi fait M. de Girardin. Nous voulons l'égalité, la liberté, la fraternité, le bien-être. Pour atteindre ce but, quel chemin devons-nous suivre? La monarchie? — J'y consens, dit M. de Girardin. — La République? — D'accord. — Mais l'une est le contraire de l'autre. — Cela n'y fait rien, pourvu que vous ayez le bien-être, la liberté, l'égalité et la fraternité !...

M. de Girardin dit que le journaliste est Velu de ses abonnés. Quels sont donc les lecteurs ou électeurs de M. de Girardin, pour qu'il ose ainsi les berner impunément?

Êtes-vous ou n'êtes-vous pas républicain? lui demanderonsnous. 11 ne vous est pas permis de tergiverser. Répondez sans pyrrhonisme, sans équivoque. Vous n'êtes pas républi-

cain de la veille, soit. De votre aveu, vous notiez donc pas, le 22 février, indifférent à la République! Etes-vous républicain du lendemain? voilà ce qu'il faut dire. Et puisque vous vous qualifiez de réactionnaire, faites-vous de la réaction par amour de la République, ou par dégoût de la République? x

M. de Girardin a trop de sens pour ne pas sentir qu'à des questions aussi nettes il puisse éviter de répondre. Aussi répond-il, et fort intelligiblement, pour quiconque sait ce que parler veut dire.

f< Je juge les partis, nous dit-il, non sur leurs principes, mais sur leurs œuvres; c'est à la récolte que j'estime la semence. »

Eh bien ! nous répliquerons à M. de Girardin que c'est là une détestable façon de juger. Et puisqu'il emploie la métaphore, nous lui dirons, en continuant la métaphore, que la meilleure semence peut donner une pauvre récolte, et de méchante qualité, si le terrain est mauvais, s'il est mal fumé, mal labouré, mal apprêté,. si le cultivateur ne sait pas son métier, ou ne fait pas son devoir. N'est-ce pas ce que pensent MM. Thiers, Barrot, Dupin, et M. de Girardin lui-même, quand, malgré l'expérience de 92, malgré celle de 1830 et 1848, ils persistent à dire que la graine constitutionnelle était bonne, mais que ce sont les semeurs qui n'çnt rien valu, Louis XVI, Charles X, et Louis-Philippe?

Et voilà aussi pourquoi nous, républicains, nous soutenons, malgré la Terreur, malgré le Directoire , malgré les fautes de MM. Lamartine, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin et Compagnie, que le principe républicain est excellent.

Les principes sont immortels, comme les germes; mais les rejetons peuvent être, suivant les circonstances, rachitiques et méchants. Nier les principes, c'est tomber dans le fatalisme, dans quelque chose de plus stupide encore que le fatalisme, dans l'empirisme ; car le fatalisme a au moins une idée, tandis que l'empirisme n'en a pas.

C'est à la récolte, dites-vous, que vous estimez la semence? — Mais il est au moins certain, si sceptique fussiez- vous, que, suivant la parabole de l'Évangile, on ne peut faire venir des figues sur des ronces; et, comme nous voulons la liberté, l'égalité et la richesse, nous vous poserons de nouveau la question : Pensez-vous que l'égalité puisse venir de la monarchie aussi bien que de la République? Etes-vous, encore une fois, ou n'êtes- vous pas républicain ?

« Convenez, observe là-dessus M. de Girardin, que la semence de Février donne peu d'espérance ! »

Donc, vous ne voulez pas de la République ! Pourquoi tant

tourner autour du pot, et ne pas dire tout de suite : Je ne veux pas de la République t

M. de Girardin a ceci de commun avec les princes, que personne n'ose lui dire la vérité sur lui-môme. Or, la plus grande vérité sur M. de Girardin, c'est que la dissimulation lui est impossible ; c'est , pour tout dire, qu'avec tout son esprit , son bon sens, ses rares facultés, en dépit de sa réputation, M. de Girardin n'est pas un homme adroit, et nous lui en faisons compliment. Il n'est personne , parmi les contemporains, d'une sincérité aussi grande que M. de Girardin. On voit clair dans son cœur comme à travers une glace. En lui les idées portent toujours des noms propres, et comme il fait la guerre aux personnes, il finit par la faire aux idées. M, de Girardin prend MM. Ledru-Rollin et Garnier-Pagès pour la semence républicaine jetée en Février ! Eux qui, la veille de la Révolution, n'étaient, comme M. de Girardin, que des bourgeois; eux dont on ne connaît pas encore les principes ; eux qui, par leurs actes réactionnaires et anti-socialistes, ont autant compromis la République que M. de Girardin lui a fait de blessures par sa polémique, voilà, pour M. de Girardin, la personnification des idées républicaines, voilà la semence de Février ; voilà la République ! Quel accueil M. Gamier-Pagejs a-t-il fait à sa lettre du 20 mars? Sous quel dédain superbe le National ne s'est-il pas hâté d'éteindre en lui toute étincelle 1

Ainsi, parce que la République est mal représentée ; parce que le gouvernement repousse M. de Girardin, M. de Girardin, nouveau Coriolan, tuera la République! Quel raisonnement!

Mais M. de Girardin voudrait-il nous dire comment il accorde sa conduite réactionnaire avec les sentiments qu'il exprime un peu plus bas 1

« Ne comptez pas sur moi pour conspirer jamais la démolition d'aucun gouvernement : mon esprit s'y refuserait. Il n'est accessible qu'à une seule pensée ; améliorer le gouvernement établi, le légitimer par le nombre de ses bienfaits ; le glorifier par la grandeur de ses œuvres. »

Style de profession de foi qui n'en impose qu'aux niais.

Quoi ! vous ne conspirez pas, en ce moment même, la démolition de la République ! Vous ne cherchez pas, de tous vos efforts, à extirper cette semence, qui donne de si tristes espérances ! Eh ! que faites-vous donc alors ? Mais vous ne seriez pas d'accord avec vous-même, et le scepticisme que vous professez sur les principes nous est un sûr garant que vos sentiments secrets sont, à cet égard, tout à fait d'accord avec la personnalité de vos critiques.

Au surplus, vous n'ignorez pas que, dans notre pensée, le mot de conspiration a un tout autre sens que celui qui vous a inspiré ce beau mouvement. Quand nous parlons de démolir le gouvernement, nous avons en vue la constitution progressive de l'égalité, qui se développe et se réalise, suivant nous, en sens diamétralement inverse de l'extension et de la force des attributions données à l'État. Vous ne voulez tremper en rien dans cette conspiration : pour la quatrième fois nous vous surprenons en flagrant aveu de royalisme, est-ce vraiî

M. de Girardin termine par une boutade, qui n'eût jamais échappé à ce qu'on appelle un homme habile.

« Dix ans de journalisme ne valent pas dix heures de pouvoir, croyez-le bien ! »

Voilà donc M. de Girardin dévoilé par lui-même.

yne plume 1 qu'est-ce que cela pour M. de Girardin? Ce qu'il lui faut, c'est le pouvoir. Le pouvoir pour un jour, pour une heure, et puis mourir! Comme les amants de Cléopâtre, qui voulaient être tués, s'ils possédaient une nuit la Circé des empereurs.

M. de Girardin croit à la puissance de l'homme, il ne croit pas à celle du peuple. C'est pour cela qu'il veut la Révolution par en haut, non la Révolution par en bas; — pour cela qu'il veut tout faire par l'autorité, et rien par la masse; — pour cela qu'il ne veut pas de la République de février, où l'on n'a point encore agréé ses services; — pour cela que, tout en conspirant la ruine de cette République, il veut le maintien du pouvoir. Il y a du Napoléon dans M. de Girardin. Et malheur à nous, s'il n'y avait qu'une douzaine d'hommes comme lui dans la République! nous serions bien sûrs d'être bonapartisés, monarchisés et tyrannisés. Heureusement nous avons des Napoléon par milliers.

a Le journalisme est une balance. Or, le propre de la balance est d'abaisser ce qui pèse plus et d'élever ce qui pèse moins. C'est pour cela que M. Duclerc est ministre... » et M. de Girardin rien du tout!... O bon sens de M. de Girardin, qu'êtesvous donc devenu?

« On ne croit pas au bon sens qui a des revers et des basques. »

Ceci étant à l'adresse du bon sens en blouse, nous laissons aux aimables faubouriens le soin de relancer l'épigramme. Mais nous prévenons M. de Girardin que s'il s'attaque au peuple il n'aura pas le dernier mot.

Au résumé, M. de Girardin nous dit clairement et nous explique par sa réponse ;

Qu'il est trop homme de gouvernement pour vouloir agir en dehors du gouvernement ;

Trop dédaigneux de l'initiative populaire pour faire appel à cette initiative ;

Trop amoureux de l'autorité pour chercher le triomphe de l'égalité ;

Trop ennemi de la République pour s'occuper d'une institution qui, dans l'ordre du crédit, est le type de la République.

Pourquoi donc, dans quel but, à quelle fin M. deGirardin a-t-il d'abord adhéré à notre projet? Pourquoi l'a-t-il patronné! Pourquoi a-t-il voulu en être le représentant! N'en avait-il pas mesuré d'abord toute la portée, toutes les conséquences!...

Abandonner une idée au moment où elle appelle sa réalisation, c'est une apostasie. Que M. de Girardin y songe : celui qui se joue des principes périra par les principes. Nous avions cru cet athlète du journalisme avec nous ; nous sommes forcés de déclarer aujourd'hui que nous nous sommes trompés : M. de Girardin est contre nous !

Nous respecterons toujours la personne de M. de Girardin ; nous rendrons justice à ses rares talents, à la variété de ses connaissances, à l'infatigable activité de son esprit, à la fécondité de ses ressources. Mais, jugeant de ses intentions par ses explications, nous nous séparons entièrement de l'opposition de M. de Girardin.

M. de Girardin est l'ennemi de la République.

(N« 88. — 30 juin 1848.) Au rédacteur du Représentant du peuple.

Monsieur le rédacteur,

Vous avez eu l'obligeance de me faire parvenir un extrait de Y Ère nouvelle, journal du révérend père Lacordaire, et vous me demandez ce que je compte y répondre.

Citons d'abord le passage :

« M. le président lit à l'Assemblée un projet de proclamation adressée à la nation, et cette proclamation, rédigée dans

les termes les meilleurs, reconnaît les droits, rappelle les citoyens au devoir, condamne les théories qui ont pu préparer les malheurs dont nous gémissons, et adresse avec chaleur des remerciements bien mérités à l'armée, aux gardes nationaux, à la garde mobile, à tous ceux qui ont combattu pour Tordre et pour la liberté.

« Le sentiment des grands principes gardiens de la civilisation y est à chaque mot exprimé; ils sont énergiqucment flétris, ces hommes qui s'étaient levés pour détruire la société elle-même, qui la sapaient dans ses fondements, et pour qui la famille n'était qu'un nom, et la propriété un vol.

« A ces derniers mots, la salle entière a tourné ses regards vers le banc où siège M. Proudhon »

Ce que je compte répondre à cela, monsieur le rédacteur, c'est comme aux provocations qui me sont adressées depuis quinze jours de la tribune : rien.

Quand un journaliste, obligé par son métier de connaître les théories dont il parle, calomnie sciemment, froidement, bêtement ces théories, il ne mérite d'autre réponse que celle que Pascal faisait aux jésuites : Mentiris impudentissime, vous êtes un calomniateur.

Quand le président d'une assemblée représentative, parlant au nom de cette assemblée, tourne en personnalité contre l'un de ses collègues la pensée collective qu'il est chargé d'exprimer, il n'a plus droit à autre chose qu'à la pitié et au dédain.

Je n'ai point protesté contre la rédaction de M. Sénart, parce que c'eût été offenser l'Assemblée nationale que de paraître moi-même offensé.

Mais, seul, je ne me suis pas levé pour voter la proclamation, parce que je ne pouvais ni accepter par mon vote une condamnation qui semblait à mon adresse, ni applaudir à ce chef-d'œuvre de chauvinisme!...

J'entends donc ne pas répondre davantage à la dénonciation de YÈre nouvelle.

Du moment qu'au lieu de discuter les principes on fait appel aux passions, je n'ai plus qu'à me taire, et je me laisserai fusiller avant qu'il m'échappe un mot de justification.

Et sur ce, monsieur le rédacteur, je vous prie d'annoncer, en insérant la présente, que je ne me cache point, que je sors sans armes, que je rentre souvent fort tard, et que, si les séides de YÈre nouvelle ont résolu de me faire un mauvais parti, ils le peuvent sans courir le moindre danger pour leurs personnes.

Homme de discussion, de paix et d'ordre, et connu pour tel,

si je dois payer de mon sang de trop généreux paradoxes, je tiens avant tout à ne pas mourir en séditieux : je veux tomber victime d'un lâche assassinat.

Salut et fraternité.

P.-J. Proudhon.

(N°94. — 6 juillet.) Au rédacteur en chef du Représentant du peuple.

Monsieur le rédacteur,

Je trouve dans votre numéro d'hier, parmi beaucoup d'excellentes choses, des paroles malheureuses auxquelles il m'est impossible de m'associer.

Vous dites, répondant au Journal des Débats :

« Et n'allez pas faire semblant de croire que nous essayons d'excuser l'insurrection; nous déclarons, au contraire, cette insurrection coupable, parce qu'elle n'avait pas de motifs légitimes, parce que, etc. Donc le gouvernement a fait son devoir en étouffant V insurrection dès V origine et sans ménagement aucun. — Mais, tout en condamnant les insurgés, nous ne voulons pas être injustes, etc. »

De telles paroles, monsieur le rédacteur, dépassent la mesure du blâme que je crois possible de déverser sur les événements des 23, 24, 25 et 26 juin.

Il en est d'une insurrection comme d'un homicide. Elle peut, suivant les circonstances, être légitime ou criminelle ; mais elle peut aussi n'être ni l'un ni l'autre, c'est-à-dire qu'elle peut être, pour parler comme la loi, excusable.

L'homicide commis à la guerre, pour la défense de la patrie, est un acte légitime qui honore même son auteur.

L'homicide commis dans un but de vengeance personnelle ou de cupidité est un crime que la loi punit de mort.

L'homicide qui arrive à la suite d'une provocation, dans le cas de légitime défense, etc., est excusable. La loi ni la morale ne l'approuvent : elles ne le poursuivent pas, elles le pardonnent.

C'est ainsi que je juge les derniers événements.

L'insurrection, dont tant de citoyens ont été de part et d'autre victimes, a-t-elle eu pour motif une violation flagrante, de la part du gouvernement ou de l'Assemblée nationale, du principe républicain! Non. Donc cette insurrection, qu'aucun motif suffisant ne justifie , n'était pas légitime. Voilà un premier point.

A-t-elle été le fait des instigations de l'étranger, conduite dans un but dynastique et dirigée contre la République? En ce cas, l'insurrection aurait été un crime, un attentat contre lequel il faudrait appeler la vindicte de la loi. Or, on ne sait pas encore que tel ait été le véritable caractère de cette déplorable collision.

Mais, si la révolte des 23, 24, 25 et 26 juin a surgi tout à coup comme un accident de la misère; si la lutte, soutenue pendant ces quatre malheureuses journées, n'a a été qu'un éclat du désespoir ; si l'instruction prouve que, malgré l'or répandu, malgré les embauchements dynastiques, l'immense majorité des insurgés se composait d'ouvriers démoralisés par le chômage, égarés par la faim, déçus dans leurs espérances, irrités, à tort ou à raison, contre le pouvoir; s'il était vrai enfin que le gouvernement, que l'Assemblée nationale ellemême, trompés d'abord sur le véritable sens de l'émeute, eussent porté au comble, par une politique fatale, l'exaspération de ces hommes, dont le cri de ralliement était : Du pain ou du plomb! oh ! alors, il faudrait reconnaître que la guerre civile qui vient d'ensanglanter le berceau de la République a été un affreux malheur, mais que, grâce au ciel ! il n'y a point de coupables, qu'il n'y a que des victimes.

Un chômage de quatre mois s'est converti subitement en un casus belli, en une insurrection contre le gouvernement de la République : voilà, en quelques mots, toute la vérité sur ces funèbres journées. Mais, quoi qu'on ait dit , quoi que répande tous les jours encore l'égoïste et impitoyable calomnie, la générosité, la haute moralité des classes travailleuses n'ont point péri dans le fratricide. Le dénûment des insurgés, la misère des prisonniers, le respect des propriétés, qui, s'il faut en croire de nombreux rapports, n'aurait [pas été toujours aussi grand du côté de la répression que du côté de l'émeute, sont là qui l'attestent.

Le prolétaire anglais vit noblement de la taxe du pauvre ; le compagnon allemand, chargé d'argent et de nippes, ne rougit pas de mendier, d'atelier «en atelier, le vialicum, la passade; le la^arille espagnol fait plus, il demande la caritad au bout de

son escopette. L'ouvrier français demande du travail, et si, au lieu de travail, vous lui offrez une aumône, il s'insurge, il vous tire des coups de fusil J'aime mieux l'ouvrier français, et je me glorifie d'appartenir à cette race fière, inaccessible au déshonneur.

De grâce, monsieur le rédacteur, ne répandons pas le sel et le vinaigre sur des plaies saignantes ; ne portons pas le désespoir dans ces consciences assombries, dont l'égarement a été déplorable, mais qui, après tout, ne sont point criminelles. Ayons pitié de ces pauvres blessés, qui se cachent- et meurent sur la paille, en proie à la gangrène, soignés par des enfants sans pain et des épouses folles de misère. Demain, jeudi, sera un jour de deuil public, consacré aux funérailles des victimes de l'insurrection. N'hésitons pas à confondre dans nos regrets, sous ce nom commun de victimes, ceux qui sont morts pou* là défense de l'ordre, et ceux qui sont tombés en combattant contre la misère. Si le droit était de ce côté-ci des barricades, il était aussi de ce côté-là. L'épouvantable carnage auquel nous avons assisté ressemblait à ces tragédies antiques, où le devoir et le droit se trouvaient en opposition , et qui partageaient les dieux. Pleurons sur nos frères de la garde nationale, pleurons sur nos frères de l'insurrection, et ne condamnons personne. Espérons que la justice, une fois éclairée sur les faits qui ont précédé, accompagné et suivi l'insurrection, se relâchera de la sévérité de la loi, et que le décret de déportation, désormais sans objet comme sans moralité, sera révoqué. Agréez, monsieur le rédacteur, ma salutation fraternelle.

P.-J. Proudhon.

(N° 96. — 8 juillet.) LE 15 JUILLET

Le terme ! Voici le terme ! Comment allons-nous payer le terme?...

Depuis cinq mois nous ne faisons rien : nous n'avons rien reçu, rien livré, rien vendu! L'industrie est à bas! le commerce à bas! le crédit à bas! le travail à bas!...

Plus d'ouvrage, plus d'argent, plus de ressources! Le terme est échu; les tailles sont pleines; les couverts d'argent, les bijoux des femmes, la montre du mari, le plus beau du linge, tout est au Mont-de-Piété ! Comment pourrions-nous encore payer le terme? Comment ferons-nous pour vivre !...

Que les auteurs des ordres impitoyables; que les grands politiques qui ont repris la tradition exécrée de Saint-Merri et de Transnonain ; que ceux qui ont dit qu'il valait mieux, pour la dignité de l'Assemblée nationale, au lieu d'une conciliation pacifique, le massacre de dix mille citoyens; que ces républicains honnêtes, comme ils se nomment, qui sont venus à la République en parjures, qui la servent en parjures, ^qui en sortiront en parjures; que ceux-là répondent aujourd'hui à la plainte de la bourgeoisie désespérée, s'ils peuvent !

Allez donc, maintenant, gardes nationaux égarés, allez demander à vos prétendus conservateurs du travail, du crédit, du pain! Ce qu'ils ont à vous offrir, pour vous, pour vos femmes et vos enfants, c'est du sang et des cadavres!...

Et que leur importe? Ne seront-ils pas ministres dans quinze jours?...

Il ne s'agit plus de sauver le prolétaire : le prolétaire n'existe plus, on l'a jeté à la voirie. Il faut sauver la bourgeoisie : la petite bourgeoisie de la faim, la moyenne bourgeoisie de la ruine, la haute bourgeoisie de son infernal égoïsme. La question est aujourd'hui, pour la bourgeoisie, ce qu'elle était le 23 juin pour le prolétariat.

Nous ne faillirons pas à nos principes. La force des choses, la plus grande des divinités antiques, l'inflexible Némésis, a fait de ces principes un ordre absolu pour le salut du peuple.

Lorsque l'État, surpris par une révolution dont il eut le tort de ne pas reconnaître tout de suite le véritable caractère, se trouva dans l'impossibilité de payer la dette flottante, de rembourser les bons du Trésor et les livrets de la caisse d'épargne, que fit-il ? Il eut recours à la consolidation ; il convertit en rentes les bons qu'il ne pouvait plus payer, les dépôts qu'il ne pouvait rendre. L'Assemblée nationale discute aujourd'hui même les deux décrets relatifs à cette opération. C'est-à-dire que l'État, débiteur insolvable, demande remise d'une partie de la dette, et crédit pour le surplus. Personne ne le trouva mauvais; la nécessité en faisait une loi.

Lorsque la Banque de France se trouva dans l'incapacité de satisfaire à toutes les demandes de remboursement de ses billets et se vit un moment sur le gouffre béant de la banqueroute, que fit-elle encore? Elle obtint un décret qui donnait à

son papier cours forcé, c'est-à-dire qu'au lieu de donner crédit aux citoyens, elle le leur demanda. Personne ne s'est plaint du décret qui sauva la Banque : le salut public , la nécessité en faisait une loi.

Ce n'est plus l'État seulement, ce n'est plus la Banque de France qui est dans l'impossibilité de remplir ses engagements : c'est la masse entière des locataires, dans toute la France. *

Serait-il donc injuste que les locataires obtinssent des propriétaires : 1° un ajournement du terme ; 2° une remise sur le montant des loyers?

J'ose le dire : non-seulement cela ne serait point injuste, cela est de nécessité publique.

La cessation du commerce et de l'industrie, provenant d'un événement de force majeure, nous a placés tous, locataires et propriétaires, dans des conditions exceptionnelles, prévues d'ailleurs et expliquées dans tous les traités de jurisprudence.

Nous n'avons rien produit, nous ne devons rien.

Pour 400,000 locataires domicilies dans le département de la Seine, on ne compte pas 20,000 propriétaires, 1 sur 20.

Quand l'État réduit sa dette et suspend ses payements; quand la Banque arrête ses remboursements ; quand le marchand, le fabricant, l'entrepreneur n'écoulent plus leurs produits, ne trouvent plus l'emploi de leurs services, les propriétaires de maisons seraient-ils bien venus à exiger, comme en temps ordinaire, l'acquittement de leurs loyers? Est-ce que la Révolution et les conséquences de la Révolution ne doivent pas peser également sur tous! Et, si à la stagnation générale des affaires s'ajoute la dépréciation universelle des valeurs, n'est- il pas évident que les locataires ont droit, non-seulement à une prorogation de terme, mais à une réduction sur le prix du loyer?...

Est-ce là du communisme ou de la simple équité?

Et si le propriétaire osait se plaindre qu'on lui fait banqueroute, ne serions-nous pas en droit de lui répondre que ce n'est pas nous, locataires, qui faisons banqueroute, que c'est la force des choses?... Or, ce qui est vrai du locataire, l'est, et au même titre, du fermier. Le fermier ne vend plus ses denrées, ou les vend à vil prix. Le blé est à 10 fr. l'hectolitre, le vin à 3 centimes le litre. Les frais de production du blé et du vin ne sont pas couverts par les prix de vente. Comment le fermier pourrait-il donc payer le propriétaire et acquitter l'im-

pot? Est-ce sa faute, si la Révolution est venue interrompre toutes les transactionsî...

Que si, enfin, les propriétaires d'immeubles ne peuvent, en bonne justice, se refuser d'abord à une prorogation de payement, puis à une réduction des baux en faveur des locataires et fermiers; si l'État, en consolidant la dette flottante, en donnant cours forcé aux billets de la Banque de France, en frappant une contribution sur les créances hypothécaires, et élevant le tarif des droits de mutations pour les gros héritages, a donné le premier le signal de cette réduction universelle, ou, pour mieux dire, de cette réciprocité de crédit, pourquoi les rentiers de l'État, si exactement payés jusqu'ici, resteraient-ils seuls privilégiés ? Serait ce donc leur faire tort, que de leur demander à leur. tour, au nom des contribuables, locataires" fermiers et propriétaires, le crédit d'une fraction de leurs rentes 1

Mais si tous les citoyens se font mutuellement crédit de quelque chose; le propriétaire de maison, d'une partie de ses loyers; le propriétaire fermier, d'une partie de fermage; le créancier hypothécaire, d'une partie de ses intérêts; le rentier de l'Etat, d'une fraction de sa rente; n'est-il pas évident que cette mutualité équivaut à une espèce d'organisation du crédit, et que si l'on entrait franchement dans cette route, on aboutirait à la reprise immédiate du travail et des affaires?...

Que la garde nationale qui s'est dévouée pour l'ordre dans ces jours néfastes y réfléchisse : c'est son salut que nous lui proposons, dans ces quelques lignes.

Nous engageons donc tous les locataires et fermiers à s'entendre et à présenter à l'Assemblée nationale une pétition fortement motivée, une pétition qui soit, non pas une supplique, mais un ordre.

Cette pétition, rédigée en forme de décret, de manière à ce que l'Assemblée nationale n'eût rien à faire qu'à y joindre sa sanction, dirait en substance :

Va l'urgence et le péril imminent;

Considérant que le salut du peuple est la loi suprême ;

Considérant que la rente de la terre est un privilège gratuit , qu'il appartient à la société de révoquer ;

Considérant qu'il est du droit de l'État de régler le taux des usures et le revenu des capitaux;

Considérant que les intérêts de l'État, des fermiers, locataires, emprunteurs sur gage ou hypothèque, sont identiques et solidaires ;

Considérant que le seul moyen d'échapper au péril de la situation, de

ranimer le travail, de sauver la famille et la propriété, est dans une vaste opération de crédit réciproque ,

L'Assemblée nationale décrète :

Art. 1 er . — A dater du 15 juillet 1848 jusqu'au 15 juillet 1851, il sera fait remise, par tous propriétaires de maisons, sur le prix de leurs loyers, du tiers des sommes dues, savoir : un sixième pour le locataire, et un sixième pour l'État.

Art. 2. — A dater de la même époque, et pendant le même laps de temps, il sera fait remise par tous les propriétaires fonciers du tiers de leurs fermages, savoir : un sixième pour le fermier, et un sixième pour l'État.

Art. 3. — A dater du 15 juillet 1848 jusqu'au 15 juillet 1851, il sera fait remise par tous créanciers hypothécaires du tiers des intérêts qui leur sont dus, savoir : un sixième pour le débiteur, et un sixième pour l'État.

Art. 4. —Les fermiers, locataires et débiteurs qui désireront jouir de la réduction que leur accorde le décret sur le prix des loyers et fermages, devront faire connaître leurs baux aux percepteurs de leurs cantons et receveurs, qui seront chargés d'établir l'état des remises.

La déduction du tiers sera opérée par les fermiers, locataires et débiteurs , sur chaque terme échu de leurs obligations et contrats , et le sixième revenant à l'État sera versé par eux aux bureaux des contributions.

Art. 5. — Indépendamment de la retenue sus-mentionnée, le payement des termes échus ou à échoir du 15 juillet au 15 octobre 1848 est ajourné de trois mois, et sera réparti par quart sur les termes suivants, à partir du 15 janvier 1849.

Art. 6. — Les baux à ferme et à loyer, ainsi que les obligations hypothécaires sujettes à la retenue ci-devant stipulée, sont prorogés jusqu'au 15 juillet 1851.

Art. 7. — Il sera retenu aux rentiers de l'État, sur chaque trimestre à échoir du 15 juillet 1848 au 15 juillet 1851 , un tiers de leur rente.

Art. 8. — L'impôt foncier de 45 centimes et celui sur les créances hypothécaires sont abolis.

Les droits sur les boissons seront réduits des trois quarts, et ramenés à une forme unique.

Art. 9. — L'État, au moyen des sommes qui lui seront versées pendant les trois années à courir du 15 juillet 1848 au 15 juillet 1851, par suite des retenues à opérer sur les fermages, loyers, créances hypothécaires et fonds publics, sommes qui s'élèveront à plusieurs milliards, sera chargé de réorganiser sur des bases nouvelles le crédit public, l'assurance, la circulation, les transports et les mines.

Gardes nationaux, rien n'est plus facile pour vous que de sauver votre fortune, de relever vos affaires, d'assurer le bien-être de vos familles, l'émancipation du travailleur : il ne s'agit que d'établir momentanément un impôt sur le revenu,

en y intéressant le fermier, le locataire, le débiteur. Gardes nationaux, portez, pour voir, ces vœux à l'Assemblée nationale, et vous verrez bientôt quels sont vos amis et vos ennemis.

(N« 100. — 12 juillet.)

Au Rédacteur du Représentant du Peuple.

Monsieur le Rédacteur,

Dans son numéro du 6 courant, le journal V Union reproduit la lettre que j'avais eu l'honneur de vous écrire le jour précédent, lettre qui avait pour but l'excusabilité de l'insurrection des 23, 24, 25 et 26 juin.

Mais, tout en s'associant à ma douleur, l'Union répudie ma doctrine. Voici ses paroles :

« Non, la situation de l'ouvrier la plus mauvaise et la plus désespérée ne saurait jamais être une excuse de révolte, de coups de fusil. La doctrine de M. Proudhon n'est autre chose qu'une déclaration permanente de guerre sociale. En des questions de cette nature, le plus ou le moins de misère ou de bienêtre ne saurait être une règle de conduite morale. En définitive, c'est le libre arbitre qui prononce; et si la misère est par elle-même un droit de tuer, celui qui souffre est juge du moment où il peut en sûreté de conscience exercer ce droit. Faites une société quelconque, république ou monarchie, avec ce principe!... » *

Certes, si j'avais exprimé des idées pareilles à celles que m'impute le journal auquel je réponds, je serais un abominable homme. Heureusement il ne m'en coûte rien pour désavouer de si horribles pensées. Le critique est tout à fait hors de la question.

Je disais, dans la lettre reproduite par l'Union: Si le droit était de ce côté-ci des barricades, il était aussi de ce côté- là. Et tout entier à la douleur que m'inspirent les maux de la patrie, je me suis arrêté là. J'ai négligé de dire quel était ce droit qui, à mes yeux, rendait l'insurrection sinon justifiable,

du moins excusable. C'est cette omission de ma part qui fait toute la valeur des arguments de mon antagoniste.

Sans doute, et il ne m'en coûte rien de l'avouer, la doctrine que je professe sur les tristes événements de juin est une déclaration permanente de guerre sociale, comme le dit mon critique; mais cette doctrine, quelle est-elle? où l'ai-je trouvée? qui Ta le premier proclamée? quel en est l'auteur? qui s'en est fait l'éditeur responsable?

J'appelle sur tout ceci l'attention du lecteur : je ne redoute pas son jugement.

N'est-il pas vrai que, depuis le 24 février, le droit au travail est devenu un droit constitutionnel, au même titre que la liberté de la presse, le vote de l'impôt, le droit de se réunir sans armes, le suffrage universel; au même titre que la liberté et la propriété.

Le gouvernement provisoire l'a formellement reconnu : il n'a pu se constituer, se soutenir, faire un peu d'ordre, préparer les élections, protéger l'Assemblée nationale, demeurer conservateur, en dépit de son origine révolutionnaire, qu'à ce prix.

Ce qu'a fait le gouvernement provisoire, le pays l'a ratifié; l'Assemblée nationale le proclame.

L'article 2 du projet de Constitution, soumis en ce moment aux délibérations de l'Assemblée, porte expressément : « La Constitution garantit à tous les citoyens la liberté, l'égalité, la sûreté, l'instruction, le travail, la propriété, l'assistance. »

Remarquez l'ordre dans lequel sont énumérées ces garanties : la propriété arrive après le travail, où elle a sa source et sa légitimité.

L'article 7 confirme l'article 2 :

« Le droit au travail est celui qu'a tout homme de vivre en travaillant. — La société doit, par les moyens productifs et généraux dontf^elle dispose, et qui seront organisés ultérieurement, fournir du travail aux hommes valides qui ne peuvent s'en procurer autrement. »

Quels sont, après le gouvernement provisoire, après le pays, après la Révolution de février, les auteurs de ces deux articles? Sont-ce des socialistes? Sont-ce les citoyens Pierre Leroux, Louis Blanc, Proudhon ou Caussidière?

En aucune façon. Les auteurs de ces articles sont MM. Cormenin, A. Marrast, Lamennais, Vivien, de Tocqueville, Dufaure, Martin (de Strasbourg), Coquerel, Corbon, Tourret, Voirhaye, Dupin aîné, Gustave de Beaumont, Vaulabelle, O. Barrot, Pages (de l'Ariége), Dornès, Considérant.

Certes, depuis M. de Cormenin, l'anti-socialiste, l'anti-démocrate, l'anti-universi taire, l'anti-gallican, jusqu'à M. Considérant, le défenseur éternel, le défenseur quand même du capital et de la propriété, il était impossible de former une réunion d'hommes animés de sentiments plus pacifiques, plus conservateurs, plus en garde contre le progrès, plus timorés en matière de révolution.

Et pourtant c'est cette commission, organe de l'Assemblée nationale, organe de la pensée de février, qui a fait passer, dans la nouvelle déclaration des -droits et des devoirs, le droit au travail; c'est même uniquement en vue de ce droit qu'a été faite la déclaration ; et je défie l'Assemblée nationale, avec ses 40,000 baïonnettes, de la supprimer.

Il ne s'agit donc plus aujourd'hui, comme paraît le croire V Union, de savoir si le pauvre qui demande l'aumône a le droit de tuer le riche qui la refuse ; une pareille proposition est si monstrueuse, que toute protestation à cet égard est superflue. Il s'agit de savoir si cent mille citoyens, dont vous avez reconnu constitutionneixement le droit au travail, sont excusables d'avoir pris les armes pour le maintien de ce droit, violé ou travesti. A cet égard, je n'ai que rembarras des exemples.

Lorsque, sous le dernier gouvernement, M. de Genoude refusait l'impôt, se laissait saisir, excitait les citoyens à faire comme lui, sur ce motif que l'impôt n'étant pas voté librement par tous les citoyens, l'impôt était illégal, M. de Genoude organisait l'insurrection, et cela en toute sécurité de conscience. Il se peut que M. de Genoude fût dans l'erreur ; mais on conviendra que si ses raisons eussent été vraies; si, comme il le prétendait, la constitution était violée, on conviendra, dis -je, que le refus de l'impôt eût été de droit, et, si le gouvernement avait envoyé cent mille hommes pour contraindre les citoyens, que l'insurrection eût été excusable.

Pourtant, il ne s'agissait là que de l'impôt.

Lorsque le 22 février, M. Barrot convoqua la garde nationale de Paris, cette 12 e légion qu'aujourd'hui l'on désarme, à une réunion que le ministre déparait illicite, et que lui, Barrot, soutenait être légale, il organisait l'insurrection. La garde nationale s'est insurgée à la voix de M. Barrot; de cette insurrection est sortie la République : quelqu'un oserait-il soutenir que l'insurrection était condamnable?

Et pourtant, le droit de réunion, revendiqué par M. Barrot, n'était pas même un droit constitutionel ; c'était un simple

droit de nature, limité par la police, et sur lequel planaient les doutes les plus sérieux.

Lorsqu'en 1830, MM. Thiers, Guizot, Laffitte, Dupont (de l'Eure) et leurs amis protestèrent contre les ordonnances qui suspendaient les libertés publiques, garanties par la charte, ils préparaient, l'événement Ta démontré, une insurrection. De cette insurrection est sortie la Révolution de juillet : dira-t-on que cette Révolution était illégitime?

Et pourtant, l'article 14 de la charte, sur lequel se fondait Charles X, était douteux, à tel point que cet article a été depuis réformé.

Toutes ces insurrections ont été tour à tour justifiées, glorifiées, applaudies : la victoire a fait leur légitimité.

Je suis moins absolu, moins enthousiaste dans mes jugements.

Je crois qu'en février, comme en 1830, la patience d'un excès de pouvoir eût été pour notre pays tout aussi méritoire, et surtout d'une meilleure politique. Je crois qu'en supportant quelques années de plus M. de Polignac d'abord, et plus tard M. Guizot, la France n'aurait rien perdu dans le développement de sa richesse et de ses libertés; je crois, dis-je, que les avantages de la Révolution de juillet ne valent pas ce que le gouvernement de juillet nous a fait perdre ; et je ne suis pas éloigné de penser aussi qu'un peu plus de longanimité de la part de M. Barrot n'eût mieux valu pour nous que le brusque éclat du 24 février. Je ne justifie donc pas les deux révolutions, je les excuse. Mais une fois accomplies, je me range à leurs principes; c'est pour cela que je suis républicain, et républicain socialiste, entendez-vous, inflexible et intraitable.

Eh bien! je raisonne absolument de même sur l'insurrection de juin. Je ne l'eusse point approuvée, même victorieuse : je ne suis pas sûr, que dans le tumulte qui en eût été la suite, le bien qu'espéraient les insurgés n'eût pas été balancé par des maux plus grands encore. — Mais aussi je ne condamne pas plus cette insurrection, que je ne condamne l'insurrection de février et de juillet : je l'excuse.

Je l'excuse, dis-je, et pourquoi? Parce que le droit au travail, droit constitutionnel, garanti par le gouvernement provisoire, posé par l'Assemblée nationale, est depuis, quatre mois indignement violé.

Était-ce respecter le droit au travail que de faire remuer de la boue par cent mille hommes, d'en enrégimenter vingt-cinq mille autres sous ce prétexte que l'État, n'étant, ne pouvant et ne voulant être ni agriculteur, ni voiturier, ni industriel, ni

commerçant, n'avait pas de travail à donner aux ouvriers?

Était-ce respecter le droit au travail que d'appeler une aumône déguisée le salaire de cent mille ouvriers employés aux ateliers nationaux, alors que ce salaire, d'après le texte formel de la Constitution, qui garantit le travail, n'était en réalité qu'une juste indemnité.

Oui, je Paffirme hardiment, et malheur à qui pourrait le méconnaître, le droit au travail, conquis par la Révolution de Février, reconnu par tout le peuple, promis par le gouvernement et la Constitution, est violé depuis quatre mois.

Ou rayez-le du pacte social, ou plaignez ceux que vous avez réduits à le revendiquer les armes à la main, et, après les avoir fusillés, ne les calomniez pas.

Oh! je le sais aussi bien que vous : il est difficile de conduire une société, république ou monarchie, à qui l'on reconnaît des droits comme ceux-ci :

Liberté de conscience, Liberté d'examen, Liberté de la presse, Suffrage universel, Vote de l'impôt, Égalité devant la loi, Participation à tous les emplois, Droit de réunion, Droit à l'instruction, Droit au travail, Droit à la propriété, Droit à l'assistance,

La garantie de tous ces droits est, comme leur conciliation, un immense problème, qui fera mourir à la peine plus d'un législateur. Et quand on songe que chacun de ces droits implique, comme sanction pénale, le droit d'insurrection, on est tenté de désespérer du salut de notre pauvre humanité.

Mais, je vous le déclare : contre la philosophie, contre lu liberté et l'égalité, contre les constitutions et les insurrections, vous n'avez de refuge que dans l'absolutisme de l'Église et de l'État : si vous, rédacteur de V Union, vous aviez tiré cette conséquence et posé cette alternative, votre argument aurait valu contre la société, mais non pas contre moi.

Moi ! je ne suis qu'un raisonneur qui pèse chaque jour, au trébuchet de la dialectique, les idées et les événements. Je vous le dis en vérité : Vous venez ici, et vous allez là ; vous

ne pouvez ni vous arrêter, ni rétrograder, et votre droit, votre morale, changent et se modifient à chaque pas que vous faites dans votre inévitable route. Il est étrange que vous me rendiez responsable des décrets de cette Providence que vous confessez et que j'adore.

P.-J, Proudhon.

(N* 97 («c). — 10 août.)

Est-ce là faire droit ? Est-ce là comme on juge ? s'écriait Chicaneau en fureur.

Nous pouvons bien dire maintenant : Est-ce là comme on légifère ?

Il y a quelques jours, l'Assemblée nationale avait à faire une loi sur les clubs.

La réaction exigeait que les clubs fussent supprimés : le gouvernement, d'ailleurs aux ordres de la réaction, le souhaitait aussi. Mais la Révolution était là, qui demandait, elle, le maintien des clubs.

Comment faire donc pour annihiler les clubs, tout en ayant l'air de les maintenir 1

La commission Dupin, Coquerel et Compagnie s'est chargée de résoudre le. problème.

La commission a proposé, l'Assemblée nationale a adopté le décret dont la teneur se résume ainsi :

L'article 2 enlève aux clubs la liberté, la qualité, le lieu. L'article 3 leur ôte la vie privée.

L'article 4 les place sous la surveillance de la haute police. L'article 5 leur ôte la sécurité, en leur imposant pour garantie d'ordre la sui- dénonciation, le suicide. L'article 6 leur interdit la parole.

L'article 7 leur défend l'action.

Une société est un être moral, ou elle n'est pas. Comme être moral, elle ne subsiste, elle ne vit que par les conditions qui font la vie de l'homme même : la liberté, la qualité, l'individualité, le lieu, le temps, la sécurité, la pensée, la parole et Faction.

Qu'est-ce donc qu'une société qui ne peut se constituer que sous le bon plaisir de l'autorité; à qui il est défendu de prendre un nom et de se qualifier ; qui n'a pas le droit de paraître dans les lieux publics, et qui néanmoins est obligée d'admettre à ses séances le public ; une société qui n'a pas de vie privée, qui ne délibère que sous l'œil de la police ; qui ne peut discuter rien de ce qui fait ombrage au pouvoir ; qui, après avoir délibéré, ne peut prendre de conclusions ; une société qui ne pense, ne parle, n'agit pas t

Une pareille société est moins qu'un rassemblement sur les places publiques ; c'est une pantomime sans idée, jouée par des aveugles-muets. Voilà les clubs, tels que l'Assemblée nationale les a faits, entraînée par l'éloquence des Sénard, des Coquerel.

Le mensonge, la mauvaise foi, la bouffonnerie dans la loi ! c'est ce qu'il était réservé à la démocratie de nous apprendre.

Aujourd'hui, il s'agissait de la liberté de la presse, la liberté de la presse, toujours la première remise en question, à la suite des jongleries révolutionnaires.

Croyez-vous que le gouvernement de février soit si ingrat que d'en vouloir à la liberté de la presse t Oh ! non : ce qu'il demande, ce sont des garanties contre la licence de la presse.

Des garanties, dites-vous î quoi ! est-ce que le Code pénal est aboli î les lois de 1819 et 1830 ne sont-elles pas là? Qu'est-il besoin d'autre chose que d'en changer le style, et d'en accommoder les articles aux exigences républicaines î...

Les garanties que demande le gouvernement contre la presse, c'est d'abord un cautionnement.

— Voyez, dit M. Sénard, nous ne demandons que la caution de l'amende que le journaliste peut encourir, 24,000 francs ! — Mais le cautionnement, c'est comme la douane, une prohibition, ce n'est pas une garantie ; — mais 24,000 francs sont plus difficiles à trouver aujourd'hui que 100,000 francs le 22 février; — mais la plus forte des amendes ne doit pas, selon vous-même, dépasser 6,000 francs ; — mais vous avez pour garantie de l'amende la contrainte par corps ; — mais vous ne pouvez poser en principe, dans une loi, que la loi sera violée !

Il y aautre chose, monsieur le ministre, dans ces 24,000 francs, qu'une garantie ! dites la vérité.

— Nous demandons, dit alors le ministre, une garantie contre la presse anarchique, contre la presse socialiste, contre cette

mauvaise presse qui réclame le droit au travail; contre la presse à 5 centimes, qui s'adresse spécialement à des hommes qui n'ont pas assez d'argent pour s'abonner 1 Quant à la presse sérieuse, à la presse grave, qui se constitue au capital de 4 ou 500,000 francs ; à cette presse qui s'honore autant par sa moralité que par son patriotisme, nous ne songeons pas à l'inquiéter.

Voyez le Constitutionnel, le Siècle, les Débats, la Gazette de France, tous les journaux dynastiques, légitimistes, anti-socialistes, les entendez-vous se plaindre du gouvernement! Est-ce que les procureurs-généraux les tracassent ! Est-ce que nous nous méfions de leurs tendances! Est-ce qu'ils conspirent? Est-ce qu'ils trompent, par de fausses espérances, le prolétariat ?

Un journal qui ne pourrait trouver crédit de 24,000 francs, nous le regardons comme un journal anar chique, impie, ennemi de la famille et de la propriété.

24,000 francs ! — Voilà, pour nous, le critérium du génie, de la vertu et du patriotisme I

24,000 francs ! — Nous déclarons ennemi de la société et de la République tout journal qui, avant d'exister, ne déposera pas à notre Caisse des Consignations 24,000 francs !

24,000 francs ! — C'est, sous la République, le cens électoral de la presse. De 100,000 francs qu'il était sous la monarchie, nous l'avons abaissé à 24,000 francs : et vous vous plaignez 1...

A nous donc les ouvriers, les travailleurs, les prolétaires ! A nous les pauvres ! A nous le denier de la veuve 1 A nous les fondateurs en haillons de la République ! A nous les héros, maintenant désarmés, des barricades ! A nous les calomniés de février, de mars, d'avril, de mai, de juin!..,

Il s'agit de prouver que vous êtes d'honnêtes gens, en vous cotisant pour former au journal du Peuple une caution de 24,000 francs.

Vous vous croyiez de braves citoyens, des cœurs généreux, de vrais patriotes I — Mais, sachez-le bien, vous tous qui ne demandez à la République que la liberté, à la propriété que du travail : vous ne serez un parti sérieux, honnête, digne de considération, estimé du gouvernement, que lorsque vous aurez formé entre vous tous 24,000 francs.

C'est un ministre du 24 février, c'est le ministre Sénard, qui vous le déclare au nom de la République.

(N° 98 (sic). — 11 août.)

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