LA CALOMNIE
Lecteurs, rassurez-vous. Ce n'est pas de moi que je parle ; ce n'est pas ma réputation, mon honneur traîné sur la claie que je veux venger. Que je sois le successeur de Cartouche, de Mandrin, de Lacenaire, comme disent mes biographes ; que le Constitutionnel et ses adeptes m'appellent le théoricien du vol ; que le grand Coquerel, de son prénom Athanase, déclare mes propositions dignes de la cour d'assises et du bagne ; que celui-ci me fasse bâtard, et celui-là souteneur d'une prostituée ; que ceux qui jouissent à la fois et de la mère, et de la fille, et de la sœur, et de la nièce, et de la servante, me dénoncent comme un destructeur de la famille ; que des libertins et des renégats mettent le comble à l'horreur publique en me signalant comme matérialiste et athée : il s'agit bien de ces misères ! Quand la Révolution est en péril, quand la faim décime le peuple, je n'ai pas le loisir d'entretenir le public de mes injures personnelles. Le flot de la calomnie passera : les idées que je défends ne passeront pas.
La calomnie à la République : voilà l'objet de mes préoccupations et de mes terreurs.
Calomnie d'en haut et calomnie d'en bas ; calomnie de la gauche, et calomnie de la droite ; calomnie aux feux croisés, en tirailleurs, par pelotons et pair mitraille ! c'est la calomnie qui nous tue, républicains, la calomnie qui nous abîme, dans Tâme et dans le corps.
Les calomniateurs de la République, ce sont tout à la fois ceux qui la gouvernent sans la comprendre ; ceux qui la déchirent, parce qu'ils la comprennent ; ceux qui la trahissent et qui l'exploitent, parce qu'ils se jouent de tout, de la République, comme de la monarchie et de la religion.
A tout seigneur, tout honneur : je commence par le National.
En m'adressant au National, je saurai distinguer les personnes de la chose, séparer les écrivains de l'imprimé, les journalistes de la feuille qui est leur organe collectif, comme dit M. Léon Faucher. La conspiration de calomnie qui s'acharne sur moi ne m'empêchera pas d'être juste, même envers des ennemis.
Le National est depuis vingt ans une pépinière de célébrités.
La France littéraire s'honorera toujours des Thiers et des Mignet : pour ma part, je dois à leurs ouvrages plus d'une sorte de reconnaissance.
La République est fière d'Armand Carrel, de son talent autant que de sa bravoure et de son caractère.
Les Magnin, les Taillefer, les Génin, les Bastide, quoique avec moins d'éclat, font honneur au pays, autant qu'au journal qui les mit en lumière. — M. Armand Marras t, après avoir été dix ans le prince de la presse quotidienne, promet à la République un homme d'autant de caractère que d'esprit. J'avoue cependant que je l'aimerais encore mieux derrière son pupitre de journaliste qu'au fauteuil de la présidence... S'il est un écrivain que j'honore de l'approbation de ma conscience et de ma raison, c'est ce philosophe, aussi profond que modeste, aussi éminent par le style que par la science, M. Littré*. — La mort de Dornès, enfin, a répandu sur le National un reflet impérissable de patriotisme.
Comment donc se fait-il qu'avec tant de ressources, avec des esprits si puissants, le National n'ait jamais été, depuis qu'il existe, au point de vue des idées, que le plus inintelligent et le plus inintelligible des journaux!
Ah ! c'est que le National n'est pas l'organe d'une doctrine : c'est une collection de sentiments, un éclectisme d'opinions. Le National est, comme l'Académie, une compagnie de beaux esprits et de génies supérieurs, mais qui, par elle-même et précisément parce que ce n'est qu'une compagnie, est incapable de produire une idée.
Voilà pourquoi le National et son parti n'a jamais su le premier mot de la République à laquelle il travaillait avant février, et qu'il ne cesse de démolir depuis février; — voilà pourquoi l'avènement du National, de ses opinions et de ses hommes, au gouvernement de la République, a paru au peuple un contre -sens, une usurpation; pourquoi, en deux mots, le National, usurpateur de la République, est devenu le calomniateur de la République.
Je ne connais point les rédacteurs actuels du National : je suppose qu'ils sont en tout dignes de leurs prédécesseurs. Mais j'affirme, sans que je veuille du reste incriminer leurs intentions, que leur feuille, en dissimulant, travestissant, comme elle fait tous les jours, la question révolutionnaire, fait œuvre de calomnie et détruit la République.
La République, préparée, fondée par vingt années de discussions économiques et sociales, auxquelles le National n'a
jamais voulu prendre la moindre part, la République est une chose : le National veut qu'elle soit autre.
Le National ne comprend point la République comme idée positive : il n'y voit, n'y a jamais vu qu'une négation, la Charte constitutionnelle, moins le roi. — Lorsque M. Thiers, se tenant dans la sphère des principes, posait son fameux axiome' : Le roi règne et ne gouverne pas, il définissait la république du National. Plus matérialiste que M. Thiers, le National , après avoir supprimé le principe, voulut aussi supprimer le symbole ; mais comme, à part la destruction du symbolisme monarchique, le système du National ne diffère essentiellement en rien de celui de M. Thiers, à peine la royauté expulsée, le National s'est fait partisan de ce qui ressemble le plus à une royauté, il s'est fait partisan de la présidence, et la République, pour lui, a été constituée. Otez la personne royale, ôtez la prérogative royale, et le National, que Louis-Philippe aimait, parce qu'il l'avait deviné, est tout aussi juste-milieu, aussi doctrinaire, aussi conservateur et rétrogade que M. Guizot.
Depuis 1830 nous n'avons cessé de le lui dire ; La République, c'est le socialisme. Et le peuple, dont la voix consacre toutes les vérités, le peuple a fini par crier, comme nous, en février et depuis février : Vive la République démocratique et sociale!
A cette manifestation décisive, qu'a opposé le National? Il s'est fait écrire une lettre de dix lignes par un homme célèbre, chéri du peuple, défenseur de la propriété dans un intérêt de doctrine, comme nous en sommes l'adversaire dans un intérêt de doctrine; lettre dans laquelle cet homme célèbre, M. de Lamennais, déclarait qu'il n'était pas communiste 1 Pour se soustraire au jugement du peuple, le National tire en cause une grande renommée ; quand on lui parle économie sociale, il vous répond métaphysique; il oppose définition à définition, et il croit en avoirç fini avec la critique I Le peuple n'a point été. dupe du sophisme : il a demandé avee un redoublement d'énergie l'organisation du travail, la République démocratique et sociale.
Combien de fois, chiffres en main, n'avons-nous pas dit au National : Prenez garde, la société est établie sur une erreur de compte. Ce qui engendre le paupérisme, c'est qu'on applique à la nation, à l'être collectif, les principes de l'économie domestique ; c'est qu'on suppose dans la société un bénéfice qui n'existe pas; c'est que le travailleur, sur qui le capital et le privilège prélèvent ce bénéfice, ne peut pas racheter son produit, et que, le travailleur ne rachetant pas son produit, il y a nécessairement stagnation, grève, puis dépréciation, faillite et
banqueroute; c'est, en un mot, que par la rente et l'intérêt des capitaux, sans que personne soit coupable de maléfice et de mauvaise foi, le travailleur est volé!...
Au lieu de vérifier le fait, le National, qui se connaît peu, à ce qu'il paraît, en comptabilité, et dont le spiritualisme rougi* rait de descendre à ces vilenies de produit net et de produit brut, le National s'est d'abord renfermé dans un superbe silence ; et quand enfin il a daigné s'occuper des questions économiques, c'a été pour consacrer purement et simplement la productivité du capital, précisément la cause du paupérisme, une fiction, un mensonge !
Toute la révolution, selon nous, consiste à supprimer un mot, un seul mot de l'article 8 de la déclaration des droits :
« La propriété consiste dans le droit de jouir et de disposer de ses biens, de ses revenus, des fruits de son travail, de son intelligence et de son industrie. »
Le revenu, disons-nous, n'est qu'une hypothèse, dont l'analyse économique démontre la fausseté, dont la républicanisation du crédit entraîne fatalement l'abolition. Ou la Révolution est absurde et la République un non-sens, ou bien par le droit de propriété vous ne pouvez plus à l'avenir entendre autre chose que le droit de disposer des fruits de son travail, de son tntelligence et de son industrie, qui est tout ce qu'entend, tout ce que demande le peuple. C'est par erreur et surprise que le mot revenus s'est glissé dans la déclaration des droits de Robespierre, c'est cette erreur qui a fait, qui fera toujours avorter la République.
Le National, qui est girondin, thermidorien, malthusien, partisan du produit net, qui ne veut pas de la gratuité du crédit, qui sera royaliste, quand on lui aura démontré qu'entre la royauté et le socialisme il n'y a pas de moyen terme, le National se borne à répondre que nous sommes des anarchistes, des ambitieux; que nous légitimons le vol, que nous détruisons la famille et la propriété!...
La calomnie, toujours la calomnie!...
Nous, républicains, nous qui depuis vingt ans avons arboré notre drapeau, proclamé nos principes, publié notre profession de foi, c'est nous que le National, qui n'a ni prévu, ni compris la République, taxe d'exagération, de fausse politique, de menées coupables, de tendances antisociales ! C'est nous qui perdons la cause du peuple, qui compromettons le droit au travail, par nos définitions et nos manifestes! C'est nous qui produisons la détresse publique! C'est nous qui attisons la guerre civile ! Si la République est suspecte à la bourgeoisie,
aux capitaux, à la propriété, c'est nous qui avons fait le mal, en dénonçant à tous le principe, l'objet et la signification de la République! Si les prétendants réussissaient dans leurs complots, c'est nous qui les aurions ramenés!...
Il faut convenir, pourtant, qu'il s'agit de bien autre chose aujourd'hui que d'un remaniement de la charte.
Le principe de la République, ainsi que vient de le reconnaître l'Assemblée nationale par un vote unanime, est le principe de la souveraineté du peuple et du suffrage universel.
Cela veut dire que, sous la République, il n'y a d'autres droits que ceux qui ont été garantis par le peuple, d'autre gouvernement que celui du peuple, d'autre justice que celle du peuple, d'autre force que le peuple, d'autres fonctionnaires que les élus du peuple.
Et comme le peuple n'est vraiment souverain et législateur qu'autant que tous les citoyens participent également à la loi et à l'exercice du pouvoir, il s'ensuit que l'égalité, condition essentielle de la souveraineté, est le deuxième principe républicain. Dans le système qui doit surgir de pareils principes, l'inégalité àeà conditions, le monopole, la vénalité des charges, la distinction des castes sont impossibles; et il est vrai de dire que, ou le privilège, si quelque part on le souffre, tuera la République, ou la République, si elle suit son principe, emportera le privilège.
Ainsi donc, pour employer des termes moins abstraits, le travail, comme droit et comme devoir, pour tout le monde ; la propriété, comme instrument de travail et comme rémunération, pour tout le monde : voilà ce que veut, ce que doit être la République. C'est encore l'Assemblée nationale qui, dans le même vote, l'a ainsi décidé. Quelques théoriciens, pensant que la propriété impliquait nécessairement privilège, niaient la propriété, et demandaient en conséquence que la propriété n'existât pour personne. L'Assemblée nationale a résolu le problème d'une autre manière : elle a pensé qu'il valait mieux que le privilège de propriété fût étendu à tous; que chaque citoyen devînt, de fait comme de droit, propriétaire ; que tout le monde fût intéressé à la propriété. En conséquence, elle a déclaré le principe de la propriété inviolable, se réservant de le définir lors du vote de la constitution.
Mais, pour que le travail soit en même temps garanti et rendu obligatoire à tous; pour que chaque citoyen acquière la propriété, et, après l'avoir acquise, ne la puisse plus perdre, il faut remanier de fond en comble notre régime économique;
il faut refaire, non pas seulement notre constitution poli* tique, mais notre constitution sociale.
Sur quels principes et d'après quelles lois devra s'opérer cette réorganisation?
Voilà ce que le socialisme cherche depuis vingt ans, et ce qui soulève les malédictions du National.
Le travail qui, sous le nom de socialisme, s'est accompli dans les idées dès avant la révolution de 1830, n'a eu d'autre but que de définir le régime républicain, d'en déterminer les conditions, d'en poser les bases. Maintes fois nous avons averti le National, organe prétendu de la République sous le dernier règne. Le National n'a jamais voulu nous entendre; il s'est obstiné dans son éclectisme constitutionnel; il a repoussé toute discussion.
En vain nous lui disions : La question aujourd'hui n'est plus politique; elle est économique. La féodalité mercantile, la pire des aristocraties, envahit la société et fait rétrograder la civilisation jusque par delà Charlemagne. Dans cette France, où l'égalité est indigène, le capital écrase, absorbe la petite industrie, le petit commerce, les petites fortunes : un peuple de citoyens se transforme, à vue d'œil, en un peuple d'esclaves. D'autant plus nous produisons, d'autant plus nous sommes pauvres : et quand après avoir longtemps travaillé, longtemps produit, nous ne possédons plus rien, le capital alors s'arrête, renvoie les ouvriers, et dit : On ne travaille plus. Notre activité, si intelligente, si féconde, nous rend la vie de plus en plus laborieuse, de plus en plus précaire, de plus en plus misérable. Nous perdons tour à tour, par ce mécanisme, la propriété, la sécurité, l'égalité, le travail , la famille, l'amour même. Que ferez-vous donc, hommes du National, après que vous aurez chassé Louis-Philippe et supprimé un article de la charte ?
A ces interpellations positives, réitérées, le National n'a jamais daigné répondre, ou s'il y a répondu, ç/a été pour nous reprocher que nous corrompions l'esprit du peuple en ne lui parlant que $ intérêts matériels 1
Et aujourd'hui, surpris par un événement qu'il a provoqué, mais qu'il n'a pas produit ; mis en demeure d'organiser la République, sommé par tous les partis de déclarer sa pensée, il bégaie, il murmure, il échange des protocoles avec ses confrères dynastiques ; parfois il accuse les réactionnaires ; plus souvent, presque toujours, il calomnie les républicains.
Le National, qui n'a pas donné, en vingt ans, un quart (l'heure à la question sociale, un quart d'heure à la République,
nous déclare, du haut de son incapaeité, ennemis de la Repu* blique! Il voudrait dissimuler, ruser avec l'opinion; faire à la fois du socialisme et du privilège; jouer à la bascule avec le travail et le capital, accorder le Christ et Bélial, persuader aux volés qu'ils sont eux-mêmes les voleurs, éterniser l'équivoque et la misère! Comme si la question révolutionnaire n'était pas , depuis vingt ans , posée ; comme si la Révolution de février n'était pas la fin d'un régime de privilège, de corruption, de gâchis, et le commencement d'un régime fondé sur la science et l'égalité; comme si l'idée-mère de cette révolution était chose nouvelle; comme si, en pareille circonstance, la dissimulation n'était pas trahison !
Dites-nous donc de grâce, gens du National, ce que vous entendez par ce mot de république ? Définissez, s'il vous plaît, le droit au travail, le droit de propriété, la souveraineté du peuple, le suffrage universel, la démocratie, la liberté et l'égalité. Ne perdez point de temps; nous ayons déjà trop attendu : Qu'est-ce que la République! pourquoi avez-vous fait la République!
La République crie au National: Marche 1 marche!
Et le National répond à la République : Arrête! arrête!
La République va trop vite pour le National : il ne s'était pas attendu à cette fougue. Il trouve que nous sommes impatients ; il vient de se mettre à la question, il commence seulement ses études! N'a-t-il pas déjà fait nommer un comité de travailleurs ! ordonné une enquête sur les travailleurs ? envoyé M. Blanqui, avec plusieurs économistes, en tournée dans les départements, pour faire un rapport sur la situation des travailleurs! Tous les jours ne s'essaie-t-il pas aux réformes? N'est-ce pas lui ou ses hoirs qui a donné cours forcé aux billets de banque, converti en rentes les bons du Trésor et les livrets des caisses d'épargne ; inventé l'impôt de quarante-cinq centimes ; fait, défait, refait l'impôt sur les boissons ; tâté de l'impôt progressif et de l'impôt somptuaire; proposé, retiré, annoncé de nouveau l'impôt sur le revenu; ajourné la réduction de l'impôt sur le sel ; engagé ou vendu les forêts de l'État! N'a-t-il pas, en toute occasion, protesté contre les assignats et le papier-monnaie, préparé la loi sur les assurances! N'est-il pas en train de racheter les chemins de fer! N'a-t-il pas contracté l'emprunt à 65! — A 65! Certes les prêteurs ne s'exposent guère 1 Vienne une banqueroute : on trouvera bien moyen d'obtenir, de notre fortuné pays, un concordat à 65 !...
Et la République ne veut pas attendre ! la République, dans les angoisses, de la grève et de la faim, ose lever la tête! —
Gardes nationaux et soldats, feu! sur la République démocratique et sociale !
Il nous demandait, hier, si nous avions quelque chose à ajouter aux aménités dont nous l'avons gratifié, il y a sept ans, dans une brochure intitulée : Avertissement aux propriétaires!
Ceci nous remet en mémoire que le National, à une époque où il ne disposait pas de la force publique, se contentait de nous signaler pour nos idées républicaines au procureur du roi. Nous en retrouverions au besoin les pièces. Le National se faisant éclaireur du parquet pour le salut du privilège, et désignant du doigt, comme la justice divine dans le tableau de Prudhon, les adversaires du revenu net! Quel souvenir nous rappelez-vous là !
Ah ! républicains du National , nous ne pensions pas être prophète, lorsque, déplorant votre aveuglement fatal, et prévoyant dès lors le désespoir d'une multitude égarée, nous écrivions, en 1839 :
« L'opulence et la misère, compagnes inséparables, croîtront dans une progression sans fin; le capital envahira tout; le paysan ruiné vendra son héritage... La misère et l'abrutissement des prolétaires seront au comble : on ne les empêchera pas de s'instruire ; mais ils ne pourront vivre sans travailler, et quand il ne travailleront pas, ils ne mangeront rien... Le mérite des femmes ne sera plus que le tarif de la beauté ; leur droit le plus sacré, de se livrer au plus offrant. Les riches les posséderont toutes, parce qu'eux seuls pourront les payer : les pauvres auront pour épouses les êtres disgraciés et les rebuts de la luxure...
« Cependant il se rencontrera des âmes fières, des hommes qui refuseront de découvrir leurs fronts devant le veau d'or : ceux-là voudront entrer en compte avec les favoris de la fortune. — Comment êtes-vous si riches, et sommes-nous si pauvres! — Nous avons travaillé, répondront les riches ; nous avons épargné, nous avons acquis... — Nous travaillons plus que vous: comment se fait-il que nous n'acquérions jamais rien 1 — Nous avons hérité de nos pères ! — Ah ! vous invoquez la possession, la transmission, la prescription! Eh bien! nous appelons la force. Propriétaires, défendez-vous!
« Et il y aura des combats et des massacres, et quand force sera demeurée à la loi, quand les révoltés seront détruits, on écrira sur leurs tombes : ASSASSINS, tandis que leurs victimes seront glorifiées MARTYRS ! » (De la célébration du dimanche.)
Et dans cet Avertissement aux propriétaires que vous osez
citer, ne disions-nous pas, en 1842, aux prolétaires déjà irrités : « Maintenant que le système de monarchie représentative tire à sa fin, c'est le tour d'une démocratie bourgeoise, incohérente, querelleuse, babillarde... — Détruisez le gouvernement actuel, et au lieu de cette égalité à laquelle vos cœurs généreux aspirent, vous n'obtiendrez qu'une répétition de la démocratie conventionnelle ou directoriale, interrompue violemment elle-même il y a quarante-quatre ans, au 18 brumaire. Et comme tout gouvernement veut se maintenir et se croit légitime, vous rencontrerez de nouvelles résistances, plus impitoyables et plus acharnées, de sorte qu'après avoir échappé aux balles dynastiques, vous tomberez sous les balles républicaines. Il faut que les destins s'accomplissent... »
Puis nous ajoutions, en invitant les ouvriers à la patience et à la paix, et redisant avec eux la chanson faubourienne :
En avant, courage!
Marchons les premiers :
Du cœur à l'ouvrage, Braves ouvriers!
« Marchez, en chantant, à la conquête du nouveau monde, race prédestinée! Travaillez, instruisez -vous les uns les autres, braves ouvriers! Votre refrain est plus beau que celui de Rouget de l'Isle ! » .
Hélas! nous ne pouvons plus aujourd'hui dire aux travailleurs : Marchez en chantant à la conquête du nouveau monde, race prédestinée I Plus de travail, plus de chansons!
Nous leur dirons plutôt :
Allez en deuil, le crêpe au bras, le drapeau noir flottant, les femmes en pleurs, les enfants répétant en chœur la romance de misère : Cinq sous! allez au National, race désespérée! allez lui demander ce qu'il a fait de la République.
La fenaison a été belle, la moisson est riche, la vigne luxuriante, les campagnes joyeuses. La jolie paysanne ne demande qu'à échanger ses fruits, ses fromages, ses volailles, contre les modes et les passementeries de vos ouvrières. Le laboureur, le vigneron, regorgeant de bien, est prêt à vous payer des dons de la nature les produits de votre industrie et de vos arts. Mais le privilège, retirant ses écus, a jeté l'interdit sur le travail et sur l'échange; les communications sont coupées entre la ville et la campagne. C'est pourquoi l'abondance ruine le paysan, pendant que la grève tue l'ouvrier. Allez au Na-
tional, allez lui demander quand il lui plaira de vous donner la République !
O Cavaignac ! nous t'aimons tous du fond du cœur, pour ton frère, pour toi ! Nous ne t'accusons pas : tu as été l'instrument de la fatalité : tu n'es pas plus coupable du meurtre de nos frères que les balles de tes soldats. Sois donc le Washington de la France socialiste et républicaine, et garde-toi de te faire le Monck de ces égoïstes. Méfie-toi : quelque chose nous dit que la trahison t'environne, qu'autour de toi se trament des complots contre le Peuple et contre les travailleurs. Souvienstoi bien que les prétendants sont désormais impossibles. Eh! lequel d'entre eux serait de force à nous garantir le travail et la propriété?.,.
Le travail ! ce n'est point un cadeau de roi : c'est un présent de la République.
(N« 103. — 16 août.)
Mon âme est triste à mourir , disait le Christ au Jardin des Oliviers : ôtez-moi ce calice amer!
C'est le sentiment que nous éprouvions ce matin, à la lecture du National. — Ceci, bien entendu, sans aucune comparaison de nous avec l'Homme-Dieu, pas plus que du National avec Judas.
Le brave journal fait le plaisant. L'idée d'une liquidation générale de la société le fait rire : la République est si prospère! son crédit si bien établi!... Il ricane le socialisme, le proudhonisme, sans s'apercevoir que le isme ne s'accole pas mieux à notre nom qu'à nos idées, et que cet essai malheureux de barbarisme est déjà pour nous une justification. — U ergote, le pauvre National, comme un clerc de procureur :
« Si, dit-il, nous travaillons à détruire la République, elle existe donc! Mais si elle existe, pourquoi nous demander quand il nous plaira de la donner? Elle n'existe donc pas encore? mais si elle n'existe pas encore, nous n'avons donc pas travaillé à l'établir ! Et si nous n'avons pas travaillé à l'établir, nous ne la détruisons donc point!,.. »
Vous connaissez sans doute, ami lecteur, ce fameux syllogisme, type du genre : 11 pleut : or il ne pleut pas; donc il pleut! Vous avez tout le secret de la dialectique du National.
Ce qui indispose notre trop spirituel confrère, c'est que, dans je ne sais quel entrefilet, nous aurions parlé, peut-être étourdiment, de certains faits de nature à compromettre la dignité du National, et offensants pour sa personne. Il nous somme de faire connaître ces certains faits. Le National mitonnerait-il contre nous un petit procès en diffamation et calomnie? Ceci serait un peu plus sérieux que l'incroyable épisyllogisme de tout à l'heure. Car, remarquez bien : Si nous n'articulons pas certains faits dont nous l'avons menacé, le National nous poursuit en calomnie. Et si nous articulons lesdits faits y le National nous poursuit, à plus forte raison, en calomnie. Comment sortir de là? C'est un si terrible raisonneur que le National !
Les faits I les faits 1 — Certes nous sommes à plaindre s'il nous faut donner le bilan des faits et gestes du National ! La citation serait longue, et longue la kyrielle. Pourtant nous essaierons d'en dire quelque chose, au risque du procureur du roi, pardon, du procureur de la République. On commettrait de plus fortes méprises avec le National.
Depuis 1830, le National poursuit de sa réprobation, de sa haine, le socialisme. Cela est-il vrai, oui ou nonî Voilà un premier fait. Et pourtant le socialisme, c'est la République. Qu'en dit le National?
En 1842, nous reprochions au National de repousser la colonisation de l'Algérie, et, par une conséquence nécessaire, de rêver l'abandon de notre conquête. Nous lui citions, à cette occasion, ses numéros des 1 er , 4, 16 et 22 juin 1841. Voilà un deuxième fait. — Le National persiste-t-il aujourd'hui dans son opinion de 1841, ou bien la désavoue-t-ilî II nous fera plaisir de nous le dire : nous serions heureux de retirer cet article du chapitre de nos griefs.
Le National, en 1841, était contraire à la liberté de la presse. Il nous dénonçait, à plusieurs reprises, notamment à l'occasion du procès Quénisset, pour nos critiques sociales ; il applaudissait à la condamnation de Thoré. Et c'est sous l'influence, sous le gouvernement du National, que l'Assemblée constituante vient de voter, en 1848, un code de la presse qui ne cède en rien à celui de septembre. Voilà des faits. Le National nous dira-t-il s'il approuve cette législation d'inquisiteurs, conséquemment, s'il rétracte son intolérance de 1841
vis-à-vis des idées socialistes? — Encore une fois, nous ne demandons pas mieux que d'enregistrer les explications du National ; nous ne voulons pas le juger sans l'entendre, comme en usent avec les insurgés de juin ses commissions militaires.
Nous reprochions au National, en 1842, de faire servir la souveraineté du peuple et le suffrage universel de marchepied à un despotisme militaire. Nous lui citions ses propres paroles sur la mort d'Armand Carrel, qu'il avait, disait-il, salué premier consul. — Nous lui rappelions qu'en juin 1841, interrogé par la Gazette de France, si, au cas où le peuple, réuni en assemblées primaires, élirait un roi, lui, National, accepterait cette élection, il avait répondu, Oui ! — Ce sont des faits. Actuellement le National est le grand promoteur de la présidence, et, Dieu merci, les généraux ne manquent pas au gouvernement. Le National nous dira-t-il où il entend s'arrêter sur cette pente monarchico-milltaire? Ce que nous lui eh disons est pour éviter toute calomnie : le National, en un mot, est-il encore ou n'estil plus royaliste?
Un des sujets les plus graves de reproche que la démocratie ait le droit de faire au National est l'embastillement de Paris. M. Bastide, par une générosité de sentiments qui l'honore, a revendiqué pour liy. seul la responsabilité de cet acte ; M. Armand Marrast, par une générosité non moins louable, n'a jamais, quoique innocent, songé à décliner cette responsabilité. M. Marrast comprenait que ce qui sort du journal appartient au journal ; que la critique doit s'arrêter à la porte des bureaux, et jamais, sous la feuille, ne rechercher de noms propres. Nous ferons comme M. Marrast. Les forts détachés servent, depuis février, de prison aux socialistes et de caserne aux armées de la bourgeoisie : toujours des faits ! — Le National nous dirat-il quel usage il prévoit devoir faire, pour l'avenir, des fortifications de Paris t
On demandait au National quel était son système de polilique et de régénération sociale? Et nous répondions, en 1842, que le National, « pensant, avec Hobbes, que la guerre est Vétat naturel du genre humain, n'avait pas d'autre système que le sabre, d'autre gouvernement que les conseils de guerre. Rien de plus simple, disions-nous. Tous les ouvriers, agriculteurs, commissionnaires, instituteurs, etc., forment soit des armes spéciales, soit des compagnies hors-rang. Les travaux répugnants et pénibles sont exécutés par des pionniers, qu'on multiplie à volonté en renforçant la discipline. Les filles et femmes sont enrégimentées comme vivandières. Chaque matin
un ordre du jour assigne les droits et devoirs de l'homme et du citoyen ; la discipline militaire est la règle morale, et un code pénal énergique, avec une procédure expéditive, couronne l'œuvre!... »
En écrivant cela, nous prophétisions, quoi? grand Dieu! ces ateliers nationaux, à la suite desquels sont arrivées les commissions militaires. Or, les ateliers nationaux ne sont pas, cela est aujourd'hui démontré, le fait de Louis Blanc; l'idée des ateliers nationaux n'est pas sortie du Luxembourg. Louis Blanc, les délégués, les ouvriers en masse, n'ont cessé de protester contre ces prétendus ateliers, organisés sous le ministère et avec la permission de M. Marie, alors ministre des travaux publics. — Qui donc a inventé les ateliers nationaux, puisque ce n'est pas Louis Blanc? qui? ceux-là apparemment qui, plus tard, ont créé les commissions militaires. Le National voudrait-il nous éclairer sur ce double fait?...
Les économistes français, excités par l'exemple de Cobden, se mettent à prêcher le libre échange. Quel parti a pris le National dans cette grande controverse, qui intéressait à la fois le commerce, l'industrie, le capital du pays? Nous l'avons vu, et notre édification a été grande ! le National, sans y rien entendre, penchait secrètement pour la suppression des barrières ; mais Louis-Philippe et plusieurs ministres partageaient la même opinion : dès lors le National a fait volte-face ; il est devenu infidèle à sa conviction, et cette conviction était une erreur! Le public tout entier a vu le fait. — Le National seraitil présentement à même de nous dire s'il est ou non partisan du libre échange, et pourquoi?
C'est le défaut absolu d'idées sociales et économiques qui a conduit le National, et la République avec lui, dans cet abîme de contradictions, de sang et de honte, où nous sommes plongés 1
Avant février, le National était voltairien : c'était un fait. Depuis, nous l'avons vu quotidiennement devenir ignorantin : c'est un autre fait. Lequel des deux est le National ? voltairien ou ignorantin? Nous, qui ne sommes ni l'un ni l'autre, et qui ne calomnions personne, nous serions heureux d'entendre la réponse du National.
Le commerce arrêté, le travail suspendu, la République ruinée, le trésor public ne se remplissant que d'emprunts, l'État livré aux usuriers, le National, qui résumait autrefois sa politique révolutionnaire dans cette phrase énergique : Concentrer la révolution dans Paris, et jeter la France sur le Rhin, — le National a été forcé de renier ses théories et ses promesses ; il
s'est trouvé, en présence de l'Europe attentive, aussi impuissant, aussi couard que Louis-Philippe.
En 1848, comme en 1830, la Pologne a été abandonnée : le National, qui avait déchiré les traités de 1815, s'est mis à les recoudre. Nous dira-t-il, du moins, comme l'a fait pendant dix-huit ans Louis-Philippe, si la nationalité polonaise périra ou ne périra pas 1
L'Italie est abandonnée : le National offre aux Milanais, conjointement avec l'Angleterre, sa médiation. Quelle honte! M. Guizot est à Londres ; Metternich est à Londres ; le sang des Italiens crie vengeance contre le roi de Piémont et contre l'empereur ; le National est au pouvoir!... et les traités de 1815 subsistent toujours !
L'Espagne démocratique n'attend qu'un mot, un signe de nous, pour expulser à jamais de son territoire Isabelle, Christine, Montpensier et l'Anglais. Entre la République ibérienne et la République française, si nous voulons, plus de Pyrénées ! Cela ne tient qu'au National. Le National serait-il devenu par* tisan des mariages espagnols!
Non, non, jamais, jamais en France, Jamais l'Anglais ne régnera!
C'était le chant du National avant février. Depuis février, le National est partisan de l'alliance anglaise : le lion parle comme le mouton!... M. Thiers serait-il donc président du conseil?... Hélas! oui : M. Thiers et le National ont fait ensemble un mariage morganatique. C'est pour cela que la question sociale est fusillée, la liberté étranglée, le gouvernement livré aux dynastiques, et la République vendue aux Hébreux ! C'est pour cela que nous faisons des emprunts à 65!...
Damei ce dit- on au comité des finances, quand on n'a point d'argent ot qu'on ne peut pas se passer d'argent, on fait de bonnes conditions aux capitalistes, et l'on se procure de l'argent!...
Qu'en pense le National ?
Ecoutez bien ceci, gens du National. Nous ne savons qui fera la liquidation de la société, si ce sera le citpyen Proudhon ou le citoyen Cabet. Mais ce qui est sûr, c'est que vous poussez de toutes vos forces à la déclaration de faillite. Or, vous nous permettrez de vous le dire : de deux choses l'une, ou le iVational trahit la République, ou il n'est que la doublure du Représentant du Peuple.
(N« 108. - 21 août.)
Tu tonnes, Jupiter, donc tu as tort.
Ce qui a perdu, Tune après l'autre, toutes les religions, c'est l'imbécillité des dieux, nous voulons dire l'absurdité du dogme et le fanatisme du prêtre.
Ce qui perd tous les États, c'est l'aveuglement du pou* voir.
Le Représentant du peuple a été saisi, ce matin, pour la troisième fois depuis trois jours! Saisi, pourquoi? Écoutez ceci, lecteur !
La première saisie, celle de notre numéro du 16, aurait eu pour prétexte ou motif, d'après ce que nous a dit le commissaire de police, une attaque à la propriété, résultant de la publication d'une lettre signée J. Étex, statuaire et peintre, membre de V Institut, dans laquelle il est dit :
« Oui, je le répète avec vous, toute propriété qui n'est pas le fruit du travail de celui qui la possède, et dont on jouit sans l'avoir gagnée de sa sueur, de ses peines, est un vol fait àla société. »
Le citoyen Etex ne nie, n'attaque, ne discute point la propriété. Il se borne à la définir. Dans son opinion, il n'y a d'autre propriété que celle qui est le fruit du travail. La propriété ainsi conditionnée, il la déclare inviolable, il la défend : toute autre propriété, dont l'origine ne se ramène point au travail, lui semble un vol !
Le citoyen procureur de la République a vu là-dedans une prédication anarcbique, attentatoire à la propriété. Il y a donc pour lui deux propriétés : une propriété qui est le fruit du travail, et que sans doute il permet qu'on préconise, et une autre propriété qui n'est pas le fruit du travail, et dont la discussion, suivant la jurisprudence du parquet, est interdite. Et c'est parce que le citoyen Etex s'est avisé de qualifier cette dernière espèce de propriété, que nous sommes saisis !
Mais vous, qui défendez la propriété acquise sans travail, qui ne voulez pas qu'on la qualifie, qu'on la discute, pourriez-vous nous en montrer les titres? Oseriez- vous nous dire quelle est cette propriété qui ne vient pas du travail, qui vient d'ailleurs que du travail? Êtes- vous bien sûr qu'en la défendant vous ne trahissez pas la justice, vous ne compromettez pas la paix publique 1 Nous vous appointons à la barre de l'Assemblée natio*
nale, le jour où sera discutée la déclaration des droits et la définition de la propriété.
Nous saurons si vous n'avez pas fait abus de pouvoir; si vous n'avez pas violé la loi et outragé la morale publique, en saisissant un journal qui, discutant la loi avant qu'elle fût faite, a cru pouvoir dire ce qu'il entendait par vol, ce qu'il entendait par propriété ! Certes, nous savions que la révolution de février avait été faite par les travailleurs ; mais vous nous prouvez aujourd'hui que, dans l'opinion de certaines gens, elle n'existe pas pour les travailleurs. Il y a des propriétés qui ne viennent pas du travail : Sic vos non vobis.
La seconde saisie exécutée contre nous a eu pour cause l'insertion d'une lettre écrite de la Conciergerie. On nous reproche d'avoir, par cette insertion, excité à la haine d'une des classes de la société. Nous avons relu cette lettre, et nous avons trouvé que si elle excitait à quelque chose, c'était à la pitié pour les malheureux incarcérés à la suite de l'insurrection de juin. Nous avons pleuré sur leurs souffrances, sur leur dénuement et leur désespoir; nous avons peint leur sublime résignation, leur courage héroïque : voilà notre délit.
Mais admirez la profonde sagacité du parquet.
Il y a, dit-il, deux classes de citoyens, comme il y a deux espèces de propriétés : la classe de ceux qui possèdent sans travailler et la classe de ceux qui, en travaillant, ne possèdent pas.
La Révolution de février a été faite pour étendre le bénéfice de la propriété, par le travail, à tout le monde.
L'insurrection de juin a été le produit de la même idée.
Mais les socialistes, partisans de l'universalisation de la propriété, ont été vaincus ; et ceux de leurs partisans qu'on n'a pas fusillés ont été condamnés à la transportation.
Lors donc que le Rep7*ésentant du Peuple, organe connu de la République démocratique et sociale, excite la pitié en faveur des transportés, il excite indirectement la haine contre les vainqueurs, contre tous ceux qui ont le privilège de posséder quelque chose. Lorsque le Représentant du Peuple révèle les atrocités et les infamies de quelques misérables mêlés parmi les rangs de la garde nationale, c'est comme s'il accusait tous les gardes nationaux, tous les bourgeois, de ces atrocités. Donc il y a excitation.
Procureur sans entrailles ! et quels sont ceux que le Représentant du Peuple excite à la pitié, à la compassion, si ce n'est vous et vos pareils? Donc, pour conclure votre raisonnement,
c'est votre propre haine que nous cherchons à exciter contre vous I Sentez-vous l'absurdité, maintenant !
Oui, il y a en ce moment des prolétaires qui souffrent et qui pleurent, et des aristocrates qui jouissent et qui triomphent ; oui, nous plaignons les premiers, et nous implorons pour eux la pitié des autres : vous, vous ne savez que les pousser tous, ceux-là au désespoir, et ceux-ci à l'endurcissement.
Quelle république, que celle où il est défendu de pleurer !
Le troisième délit dont on nous accuse, et qui a motivé la saisie de ce matin, est aussi fondé.
Dans un article intitulé : Enquête sur les événements de juin,
— et pourquoi ne ferions-nous pas, nous aussi, une enquête 1
— nous aurions de nouveau excité à la haine entre plusieurs classes de citoyens ; plus, à la haine et au mépris du gouvernement. Comme c'est commode, entre les mains d'un procureur expert, que l'excitation 1 Mais voici qui est instructif.
D'après les termes précis de l'article incriminé, les classes de citoyens que nous aurions excitées à la haine les unes des autres, sont les légitimistes, les bonapartistes, les orléanistes, les chefs de la féodalité financière, dont notre enquête signale Faction partout présente, sous le drapeau socialiste, dans les événements de juin. Les carlistes, les bonapartistes, les orléanistes, classes de citoyens! classes ayant une existence reconnue, une existence légale! classes honnêtes, qu'il est défendu de troubler dans l'accomplissement de leurs complots ; classes parlementaires, qui s'entendent au mieux avec les procureurs de la Républjoue, et qui ont la main haute dans le gouvernement!...
Les légitimistes, les bonapartistes, les orléanistes, les capitalistes, les égoïstes : tout ce qui conspire la ruine de la République, voilà ceux que le procureur de la République protège de ses réquisitoires; voilà ceux qu'on défend d'attaquer, à peine d'excitation à la haine du gouvernement!...
C'est juste ; vous avez raison, citoyen procureur. Nous ne sommes pas en République; tout ceci n'est qu'un intérim. La France veut un roi : ce sera Henri V, Bonaparte ou Joinville, peu importe, pourvu que le nouvel élu jure, sur les saints Évangiles, d'exterminer les socialistes, les derniers des chrétiens. Et voilà pourquoi, jusqu'à conclusion du marché, les bonapartistes, les légitimistes, les orléanistes, ayant un droit égal, sont trois classes de citoyens également respectables, au mépris et à la hsune desquelles toute excitation doit être, de par la loi de la République, réprimée sévèrement.
Pardon, encore une fois, monsieur le futur procureur du
roi : vous pouvez désormais discontinuer vos poursuites. À bon entendeur, demi-mot. Nous ne combattrons plus vos orléanistes, vos bonapartistes, vos henriquinquistes, nous les discuterons!
Mais dépêchez-vous. — Au train dont vont les choses, nous craignons fort que votre nouvelle monarchie ne passe plus vite encore que la dictature de Cavaignac. Le 24 février nous avait reportés, d'un saut, au 10 août 1792. Nous avons eu, depuis, coup sur coup, notre 31 mai, notre 9 thermidor, notre 2 prairial, notre 18 brumaire.
Une affiche sur les crieurs publics, signée Ducoux, et que nous venons de lire, nous ramène à 1834. Il nous reste à parcourir, pour être rendus au 24 février, quatorze ans : en aurons-nous pour quatorze jours!
Proposition relative à un Emprunt national et à la réunion de la Banque de France au domaine public, présentée par P. J. Proudhon, le 22 août 1848, à V Assemblée nationale.
Citoyens représentants, *
L'ordre règne à Paris et dans toute la France. Il y régnera, malgré les complots réactionnaires, tant qu'il plaira à nous et au gouvernement.
Et cependant la confiance ne revient pas.
Les affaires restent stagnantes; le travail diminue tous lea jours; la débâcle se généralise; le capital, soit qu'il s'effraie, soit qu'il conspire, s'obstine à se cacher.
La misère est au comble : le Peuple meurt littéralement de faim. Les secours que fait distribuer l'administration épuisée sont de 12 centimes et demi par jour et par personne.
Et l'hiver arrive à grands pas !
L'audace des factions croît avec la détresse publique. De toutes parts on n'entend parler que de complots; les partisans de la monarchie ont fondé sur le désespoir du Peuple l'espoir des prétendants !
Les nations amies de la France expirent sous le sabre, ou
se débattent dans l'oppression, sans que nous puissions leur prêter secours. Le même charme qui arrête les bras de nos ouvriers enchaîne à la frontière les pieds de nos soldats. Nous qui devrions servir aux Peuples de vengeurs et de guides, nous sommes cloués au pilori de notre impuissance.
La Révolution de Février devait être une ère de régénération morale, politique, économique : grâce à une poignée de sectaires dont l'influence rétrograde retient dans la routine le gouvernement et l'opinion, la Révolution de Février, depuis six mois, manque à ses promesses.
Une nation ne peut, ne doit emprunter qu'à elle-même : le préjugé du monopole nous livre aux usuriers.
Une nation qui s'emprunte, qui se fait à elle-même une avance, peut se prêter tout ce qu'elle veut et sans intérêt. Nous payons 7 pour 100 le loyer de l'argent qu'on nous prête, et nous n'en trouvons pas au dixième de nos besoins.
Qui dit, par rapport à une nation, prêt ou emprunt, dit augmentation de travail, augmentation de crédit par conséquent. Avec le régime de l'usure, plus nous empruntons plus nous nous discréditons; plus, par une conséquence inévitable, diminue chez nous le travail.
Le crédit, la circulation et l'escompte sont des fonctions essentiellement sociales, restées jusqu'à ce jour anarchiques, et que la Révolution de Février avait promis d'organiser et centraliser démocratiquement. Comment se fait-il que ces fonctions soient encore à la merci de quelques détenteurs du numéraire, d'une imperceptible caste d'hommes d'argent ! — La société, chose monstrueuse 1 est comme un corps qui n'aurait pas de centre de gravité et serait livré à des attractions antagonistes ; et comme la Révolution a été faite précisément contre cet antagonisme, les tendances anarchiques comprimées, et l'action centrale n'existant pas, la société se trouve à la fois sans direction et sans mouvement.
Nous avons épuisé, — cela devait être, c'était écrit ! — tous les moyens connus de l'usure et de l'impôt : la pratique des financiers est à bout; il ne nous reste qu'à nous résigner et à joindre les mains !...
Citoyens, la patrie est en danger I Or, à une situation désespérée, il faut un reiriède héroïque.
Je vous propose une mesure capable, dans mon opinion, de sauver la patrie, de mettre fin à la crise, à cette inertie mortelle et déshonorante de notre commerce, de notre industrie, de notre politique, capable enfin de remettre et de lancer la Révolution dans son ornière I...
Que l'Assemblée nationale sanctionne les deux décrets suivants :