LA CONSTITUTION ET LA PRÉSIDENCE
Depuis que le Représentant du peuple a cessé de paraître, il y a de cela soixante-dix jours, deux faits seulement se sont accomplis, l'un dans le monde social, l'autre dans le monde politique. L'histoire n'en sera pas longue : quelques lignes nous suffiront pour renouer la chaîne interrompue des événements, du 21 août au 31 octobre.
Le premier de ces faits est l'invasion, sur tous les points
du monde civilisé , des idées sociales. L'idée d'une révolution économique gagne et s'étend, à l'intérieur , dans nos départements les moins avancés; au dehors, dans les États les plus despotiques, avec la rapidité de l'incendie qui, sous la zone torride, parcourt et embrase en quelques heures des plages immenses. Toutes les idées de la veille, prétendues politiques, sont forcées de s'incliner devant l'idée sociale et d'emprunter son drapeau pour être encore quelque chose.
La révolution sociale, inaugurée à Paris le 25 février, baptisée du baptême de sang dans les funèbres journées de juin, la révolution du travail et du capital est désormais irrésistible, en France et dans toute l'Europe. Partout les populations, à qui la calomnie avait présenté cette révolution comme la ruine de la liberté et la destruction de la famille, éclairées par la discussion, par la calomnie elle-même, accueillent la révolution sociale comme le gage de la liberté et le palladium de la famille. A voir la marche triomphante de l'idée, nous pouvons prédire qu'elle n'aura pas de lutte armée à soutenir ; elle n'aura bientôt qu'à se présenter, avec la masse de ses partisans, pour commander le respect et s'établir officiellement dans toute son autorité.
Encore quelques semaines de souffrance, travailleurs! et vous aurez changé la face du monde en moins de jours qu'il ne fallut d'années au Christ pour établir sa religion.
Le second fait que nous avons à enregistrer est le vote de la constitution.
L'Assemblée nationale a terminé, le 23 octobre, ses travaux constituants, du moins en ce qui concerne le nouvel acte constitutionnel. Cet acte peut se résumer en quatre articles :
1° Le droit au travail ; 2° Le suffrage universel ; 3° La division des pouvoirs ; 4° La faculté de révision.
Le droit au travail, rejeté après de longs débats, lors de la discussion de l'article 8, s'est reproduit en termes plus ou moins explicites dans l'article 13.
Qu'est-ce, en effet, que le droit à l'assistance, reconnu par la constitution dans tous les cas où le travail fait défaut, sinon l'indemnité du chômage!
Et qu'est-ce que la promesse de développer le travail par l'enseignement primaire et professionnel, par les institutions de crédit, par l'association, par l'organisation des travaux pu-
blics, si ce n'est encore la garantie du travail dans la mesure des forces humaines, des forces de la société!...
Quant au suffrage universel, la constitution n'a guère fait autre chose que le déclarer ; elle ne l'organise point. Le suffrage universel, appliqué comme on a fait jusqu'ici, — et nous l'avons vu, nous le savons par expérience, — est une institution excellente pour faire dire au peuple, non ce qu'il pense, mais ce qu'on veut de lui. Avec le suffrage universel, défini comme il l'est dans la Constitution, le peuple votera tour à tour la monarchie et la république, la religion et l'athéisme, la liberté et la servitude, l'égalité et le privilège. Tout est à faire encore de ce côté-là : avis aux patriotes!
La division des pouvoirs est un reste de ce que nous appelons la politique, et qui n'est que la déception éternelle de la liberté. C'est la scission de ce qu'il y a de plus radicalement indivisible, de ce dont la division implique contradiction, la volonté du souverain. Dans la société, comme dans l'homme, les fonctions sont diverses, mais la volonté est essentiellement une : c'est ce que n'a pas compris l'Assemblée nationale. La peur du despotisme l'a jetée dans l'antagonisme, dans l'anarchie.
Or, après avoir mis la division dans l'État et la confusion dans le suffrage universel, ce que l'Assemblée nationale avait à faire de mieux était de se réserver la faculté permanente de révision. Grâce à cette faculté, nous pouvons réaliser désormais toutes les réformes sociales, politiques, législatives, sans collision ni catastrophe.
La Constitution votée, restait à déterminer l'époque de sa mise à exécution. C'est ce qu'a fait l'Assemblée nationale, en fixant au 10 décembre l'élection du président de la République. Tel est l'objet qui préoccupe en ce moment l'opinion, qui agite Joutes les têtes, qui fait mouvoir toutes les intrigues, qui semble retenir haletante la Révolution, la présidence!
Les candidatures se posent, les unes officiellement, devant la nation et en plein Parlement; les autres, avec plus de modestie, dans le cercle étroit des nuances bourgeoises, dynastiques ou populaires.
Les noms qui circulent en ce moment sont ceux des citoyens :
Louis-Napoléon Bonaparte, fils de Louis Bonaparte et neveu de l'empereur ;
Napoléon Bonaparte, fils de Jérôme Bonaparte, neveu de l'empereur. Et pourquoi pas aussi Pierre-Napoléon Bonaparte, fils de Lucien Bonaparte.et neveu de l'empereur?
Général Cavaignac, chef du pouvoir exécutif;
Général Bugeaud, vainqueur d'Isly ;
De Lamartine, membre du gouvernement provisoire;
Ledm-Rollin, membre du gouvernement provisoire;
Dufaure, ministre de l'intérieur ;
Mole, président du conseil sous Louis-Philippe ;
Thiers, président du conseil sous Louis-Philippe.
Nous ne parlons pas de messeigneurs le duo de Chambord et le prince de Joinville, dont les candidatures sont, de par la loi, déclarées inconstitutionnelles.
Le prince Louis-Napoléon Bonaparte présente pour titre de sa candidature son nom. Nous eussions préféré qu'il présentât autre chose; mais puisque ce nom lui suffit, nous déclarons, quant à nous, que logiquement et politiquement il n'y a pas lieu de s'occuper de ce candidat. La raison et la Constitution s'opposent également à ce que l'héritage d'un nom puisse jamais devenir, en France, un titre à l'héritage d'une fonction dans la République.
Le second des Bonaparte offre plus d'une ressemblance éloignée avec l'oncle. Néanmoins, de tous les titres qui peuvent le recommander aux électeurs, le plus grand est encore son nom, le nom de NAPOLÉON.
Quant à Pierre-Napoléon Bonaparte, on peut dire de lui que, comme le fils de Louis est l'ambitieux de la famille, et le fils de Jérôme le diplomate, il en est, lui, l'Hercule. Ainsi s'est réparti l'héritage de l'empereur. Pour faire un président, qui préférer 1
Le général Cavaignac ne peut compter sur les voix de la classe ouvrière. Nous ne l'accusons pas, certes ; mais les jour» nées de juin lui ont porté malheur, comme la répression du champ de Mars porta malheur à Bailly et Lafayette. Que la bougeoisie s'unisse pour élire le général Cavaignac: elle le doit au titre le plus sacré, au titre de la reconnaissance.
Le maréchal Bugeaud est dans la même position vis-à-vis du peuple que Cavaignac. Aux lauriers d'Isly il joint le cyprès de Transnonain. C'est une candidature qui ne peut intéresser encore que la bourgeoisie , à qui , dans son intempérance de langage, le maréchal promettait naguère, s'il était élu représentant, de se ruer sur les socialistes.
M. de Lamartine est comme la fille de Rampsinith qui bâtit une pyramide de pierres, que lui apportèrent chacun de ses
amants. M. de Lamartine, si on rend justice à ses innombrables contradictions, sera élu par tout le monde.
W. Ledru-Rollin doit à la nature progressive de son esprit d'être toujours à la tête des opinions les plus avancées : c'est le candidat désigné de l'extrême gauche et d'une partie du socialisme.
M. Dufaure est l'homme des honnêtes gens, qui, faisant bon marché des partis et des systèmes, exigent avant tout d'un homme d'État qu'il travaille et qu'il soit probe. On a dit de M. Dufaure qu'il était un ministre de transition; ce sera un ministre inamovible le jour où l'on comprendra que l'histoire est une transition perpétuelle. Nous ne sommes point encore assez révolutionnaires pour cela.
M. Mole ne sollicite pas pour lui; il sollicite pour M. de Joinville : c'est assez dire,
M. Thiersl... Nous avons perdu le droit de parler de lui. Nous permettons seulement à nos lecteurs de croire de ce personnage tout le bien qu'ils voudront.
Et maintenant, républicains démocrates et socialistes, qui allons-nous choisir parmi tous ces candidats? — Et d'abord, aurons-nous un candidat! Faut-il voter î Faut-il nous abstenir! D'un côté, le pays est impatient de sortir du provisoire; de l'autre, les partis brûlent de se compter. Tout le monde veut aller en avant, le statu quo énerve la nation et la tue : quelle attitude sera la nôtre!
Voilà la question qui nous est adressée de toutes parts.
Nous n'hésitons point à répondre, et nous essayerons de prouver ceci :
La présidence, c'est la violation des principes ; la présidence, c'est la royauté.
La présidence, c'est la subordination du travail au capital ; La présidence, c'est l'antagonisme des intérêts ; La présidence, c'est la mystification du peuple ; La présidence, c'est la contre-révolution; La présidence, c'est la féodalité financière ; La présidence, c'est le conflit entre les pouvoirs; La présidence, c'est la guerre civile.
Nous concluons que le peuple doit s'abstenir, afin que PÀssemblée nationale soit obligée de nommer elle-même le président de la République ; parce que , si le président de la République est nommé par l'Assemblée, il n'est plus que l'organe de l'Assemblée, le chef du ministère formé par la majorité de
l'Assemblée, et qu'ainsi nous rentrons dans la vérité du principe, qui est l'indivision du pouvoir.
Et comme il est à présumer que la majorité du peuple, entraînée par les intrigues monarchiques et réactionnaires, ne s'abstiendra- pas, il faut que la minorité, usant du droit que lui donne l'article 109 de la constitution, adresse à l'Assemblée nationale une pétition pour demander que la Constitution soit immédiatement révisée, et la partie relative à la présidence supprimée.
C'est ainsi, selon nous, que le peuple doit répondre à la question que lui pose l'Assemblée nationale en lui demandant un président
Dans un prochain numéro , nous traiterons plus à fond cette imposante question de la présidence.
31 octobre.
(S- 2. — Sans date.) BANQUE DU PEUPLE. — PRÉAMBULE
Nous publions aujourd'hui notre Projet de ttatuli de la Banque du Peuple.
Nous publierons plus tard, avec l'acte définitif et authentique, l'Exposé de principes qui doit en
En attendant, nous livrons notre pens tous, amis et ennemis. Quelle que soit 1 que part qu'elle nous vienne, nous la s< Nous profiterons des observations qui i soit pour modifier nos statuts, soit po l'esprit et l'économie.
Nous n'avons point la prétention d'avoir tout deviné du premier coup ; bien moins encore pensons-nous qu'une réforme banquière embrasse la réforme de la société elle-même et remplisse le programme de la Révolution de février. Nous ne pensons pas non plus qu'il soit impossible à la spéculation philosophique, en partant de points de vue tout différents, d'arriver à l'intelligence complète de cette réforme, désormais irrévoca-
blement inaugurée dans le monde. Par divers chemins, dit le proverbe, on arrive à pareille fin, et nous serions heureux, pour notre compte, de voir de hardis penseurs entreprendre par d'autres voies l'accomplissement de l'œuvre que nous poursuivons par les sentiers ardus de la science économique.
Mais il est deux choses dont la conviction est en nous profonde et inébranlable : la première , c'est que le caractère propre de la Révolution de février est d'être une révolution économique, et, en conséquence, c'est par le problème économique que notre génération doit aborder le problème social ; la seconde, c'est que le problème économique n'est autre que le problème de la centralisation et de la gratuité du crédit, d'après le principe de l'échange direct et mutuel.
La démonstration de ces deux vérités formera la substance de Y Exposé de principes que nous aurons à publier sous peu ; et, nous en avons le ferme espoir, cette déclaration sera telle, que tout esprit de bonne foi se dira après l'avoir lue : La Révolution de février est terminée, car elle est définie dans ' son idée ; et l'idée, c'est le fait.
Nous espérons, dis-je, à l'aide des seules lumières que fournit le principe économique de la mutualité des services et de la gratuité du crédit, montrer tout ce que, dans la sphère des institutions sociales, il est possible de réaliser pour le bienêtre du peuple, et de prévoir pour l'avenir de l'humanité.
Toutes nos idées sur la religion, la métaphysique, la morale, le droit, le gouvernement, l'association, l'art lui-même ; toute notre polémique, en un mot toute notre philosophie, découlera de ce grand principe de Yégalité des fonctions, principe dont le premier corollaire est l'improductivité du capital ; la première application, la gratuité du crédit, correspondante à l'abolition de tout parasitisme et de tout privilège ; le premier et le plus grand résultat, la formation de l'individu à l'image de la société.
Or, si l'antique religion, si les systèmes rebattus de la philosophie, si les anciennes constitutions politiques, si la routine judiciaire, si les vieilles formes de communauté et d'association, aussi bien que de littérature et d'art, n'ont été que des formules particulières de l'état matériel des sociétés, n'est-il pas évident qxie, cet état venant à changer, en d'autres termes, l'économie publique étant révolutionnée de fond en comble par le changement de rapport entre les deux grandes forces de la production, le travail et le capital, tout change dans la société, religion, philosophie, politique, littérature et arts.
C'est donc à la réforme économique que nous devons nous
attacher, comme au grand levier révolutionnaire du dix-neuvième siècle. Et comme, en matière de révolution, le législateur doit agir toujours par la méthode intégrale et éviter les procédés de détail, c'est par la circulation générale, non par l'organisation de tel ou tel atelier, de telle ou telle commune ; c'est par les institutions de crédit, non par l'association de telle ou telle catégorie de producteurs, que nous devons commencer notre besogne de socialistes et de révolutionnaires.
(Suit le projet des statuts de la Banque du Peuple, tel qu'on peut le lire au tome VI des OEuvres complètes.)
(N« 2. — San» date.)
Nous sommes dépassés, débordés ; nous sommes vaincus t
Voici venir, d'un côté, M. Mathieu (de la Drôme) avec un projet de 400 millions d'assignats ayant pour gage les immeubles de l'État et cours forcé.
Nous avions cru jusqu'ici, pauvres ignorants que nous sommes, qu'un papier de crédit devait avoir provision, non pas sur des instruments de travail, mais sur des produits (monnaie ou autres), et puiser sa garantie de payement, non dans la force des baïonnettes, mais dans l'acceptation préalable des citoyens. C'est d'après ces principes qu'a été conçu le projet de Banque du Peuple, dont nous publions aujourd'hui les statuts. Les démocrates de la veille , socialistes du lendemain, sont plus avancés que nous, et leurs idées, ma foi ! donnent cent coups de pied aux nôtres. 400 millions d'assignats, 400 millions de billets sans gage ni acceptation ! bon Dieu ! nous sommes en plein jacobinisme !.
Voici venir, d'autre part, M. Portalis, un républicain conservateur de la famille et de la propriété, avec un système d'impôt qui ruine la propriété, qui abolit l'hérédité, et par conséquent la famille, qui retranche le milliard d'indemnité, qui casse la pipe et coupe la chique à tous les consommateurs de tabac !
Nous pensions, nous autres misérables socialistes, que ce n'était pas en dépouillant sournoisement le propriétaire de «on revenu, mais en changeant peu à peu le principe même
du revenu, qu'on devait travailler à rétablissement de l'égalité des fortunes ; — nous nous imaginions que, l'hérédité n'étant point la cause effective de l'inégalité des biens, mais un simple mode de transmission, né de la constitution de la famille, il ne fallait point s'en prendre à l'hérédité, mais à l'origine même de la propriété ; — nous supposions que l'inégalité de l'impôt n'étant que le corollaire de l'inégalité des fortunes, c'était cette inégalité qu'il fallait attaquer, et que, sans cela, tous les changements de système dans l'impôt n'y feraient rien; — noua étions d'avis, enfin, que tous les gouvernements qui se succèdent dans un pays sont solidaires les uns des autres, et qu'il n'est pas plus permis à l'un d'eux de renier les engage* ments de ses devanciers qu'à un débiteur de payer ses dettes en faisant banqueroute.
Nous nous trompions sur tout cela. M. Portalis, comme M. Mathieu (de la Drôme), nous a prouvé que nous n'étions que des enfants en fait de révolution. Que le bon Dieu récompense M. Mathieu (de la Drôme) et M. Portalis 1 Nous passions pour des partageux, des pillards, des anarchistes, des destructeurs de la famille, parce que nous voulions une liquidation amiable qui, changeant tout, sauvât tout; qui fît droit à toutes les prétentions légitimes, garantît les positions acquises, conciliât tous les intérêts ! Grâce à M. Portalis, grâce à M, Mathieu (de la Drôme), nous ne sommes plus que des conservateurs, des modérés; nous serons bientôt des honnêtes gensl
Nous sommes vengés!
(N # 3. — Sans date.) LA PRÉSIDENCE
Muse du pamphlet, du pamphlet révolutionnaire, coiffe ton bonnet phrygien, brandis ta pique, et chantons la Marseillaise! A moi Desmoulins, à moi Rouget de l'Isle, à moi Chénier, Paul-Louis, Béranger, Cormenin ! prêtez-moi vos traits et vos flammes. Vieux Lamennais, n'as-tu point encore quelques Paroles pour les Croyants? Viens aussi, jeune poôte qui mis en rimes sanglantes la misère du travailleur. La contre-révo-*
lution s'approche, assise sur un sac d'écus, pleine du vin de la colère des rois. Faubouriens, aux armes ! Montagnards, ceignez vos écharpesl... Et toi, Lagrange, mon ami, qui juras de mourir pour la souveraineté du peuple, prends tes capsules et ton fusil! Que le tocsin sonne! que les lampions, les lampions s'allument comme dans les nuits de février! que le Chœur des Girondins, que le Chant du Départ retentissent, que la voix du cornet à piston remplisse mon cœur d'un saint enthousiasme! J'entends les cris des monarchiens, des valets du capital, des exploiteurs du prolétariat : Fêtons, célébrons, esclaves, la venue de notre maître! Noël, noël, nous allons nommer le Président! Noël, noël, VIVE LE ROI!...
Mais non, amis, pas d'émotion ! C'est le carnaval dynastique. Restons chez nous, rouges et bleus! et puisque Dieu l'a voulu, et que les hommes le permettent, regardons par la fenêtre, les bras croisés, cette descente de la Courtille I