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I. Que la présidence, c'est la monarchie

Tu l'as dit, Cavaignac, et je l'ai entendu de mes oreilles : La France va prouver, par le choix de son président, si elle est républicaine ou non.

Vous croyiez donc, vous autres, la question de la République résolue par le coup de balai de février! — Pauvres sots!

Vous la croyiez résolue par la manifestation du 17 mars ! — Imbéciles ! /

Vous la croyiez résolue par les élections d'avril, première application du suffrage universel 1 — Insipides !

Vous la croyiez résolue, le 5 mai, par l'adhésion des plénipotentiaires du peuple? — Qui? messieurs de l'Assemblée nationale? vos représentants? Est-ce qu'ils sont engagés à quelque chosel est-ce qu'ils ont prêté serment?.. .

Vous croyiez la question de la République jugée, confirmée par le vote de la Constitution ? — Mais la Constitution, c'est la question.

La Constitution, vous dis-je, n'a fait que poser au pays la question de la République. A présent, c'est au pays et au paysan à la résoudre. Nous saurons dans six semaines si la France est t républicaine ou nonï...

Bravo, constituants! Vous voulez que votre fille demeure vierge, et vous commencez par la marier? Prenez- vous donc la République pour une Victoria, que vous lui mettez pour condition ce qui fera d'elle une monarchie? Et vous prétendez

que nous l'aimions, votre matrone ! que nous, fils de la Liberté, nous ayons foi dans sa vertu 1 que nous prenions son drap de noces pour notre drapeau î Avez-vous oublié ce que chantait la Vivandière, au retour de Moscou :

Quand au nombre il fallut céder

La victoire infidèle, Que n'avais-je pour vous guider

Ce qu'avait la Pc celle !

Ah ! citoyens représentants, que votre constitution se sent des lieux que vous avez fréquentés trop longtemps!... Je veux dire l'école des Chartes, non autre chose. Vous excitez dans le pays la fringale monarchique; le pays vous répondra par une monarchie.

Chaque pays, chaque guise. En France, le peuple, qui se soucie peu des subtilités parlementaires, mais qui a l'ouïe fine et la langue affilée ; le peuple ne sait, ne comprend qu'une chose : c'est que celui qui commande les autres, qui agit, qui exécute, en un mot qui gouverne, celui-là est le maître de la maison. Et quand on lui parle d'une demoiselle de bonne maison qui a besoin d'un protecteur, d'un ami, pour lui tenir compagnie, gérer et administrer ses biens, la conduire dans le monde, veiller sur elle la nuit, le peuple comprend tout de suite qu'il faut la marier! Marion pleure, Marion crie, Marion veut qu'on la martel

Votre président sera roi, vous dis-je, ou ne sera rien du tout. Et si vous voulez causer un moment, je m'engage à vous le faire voir, clair comme eau de roche.

Vous seriez-vous par hasard imaginé, nos Solons et nos Lycurgues, que le peuple ayant à marier sa fille, la République, irait lui donner un manant tel que vous ou moi, — Cavaignac, Lamartine, Ledru-Rollin ou Thomas Diafoirusî — Qui 1 un soldat, un rimeur, un bachelier, président de la République ! Fous que vous êtes ! Est-ce que le peuple connaît ce monde-là î Est-ce qu'il s'inquiète de leurs galons ou de leurs diplômes?... Ce qu'il faut au peuple, pour la République, ce qu'il demande, c'est un bon mâle, de forte encolure et de noble race.

Le peuple s'inquiète peu, croyez-moi, de la distinction du législatif et de Yexècutif. L'exécutif, pour lui, c'est tout. Autre sans doute sera le notaire, autre le fiancé. Pourvu que le président fasse vite et bien, il aura, au jugement du peuple, assez d'esprit. Sa virilité fera son mérite, et habet mea mentula men~

iem! Votre législatif, c'est un eunuque, quelque chose audessous de rien !

Eh ! dites-moi : Jamais despote manqua-t-il de législations, de constitutions et de traditions pour contenir sa fougue et modérer sa jeunesse t Cela pourtant ne fit jamais le moindre tort au despotisme.

Les lois de Moïse, la charte du peuple juif, étaient écrites bien avant qu'ils eussent des rois. Cela n'empêcha point les melks hébreux d'être rois dans toute la force du terme, et rois despotes. Pourtant, les bourgeois d'Israël n'avaient entendu leur donner que la puissance executive ; ils s'étaient réservé le greffe.

La loi des douze tables et toute la constitution romaine existaient depuis longtemps lorsque vinrent les Césars, qui ne firent qu'ajouter le titre, ancien dans la République, d'empereur à celui de consul , que partaient auparavant les chefs du pouvoir exécutif. Les Césars en furent-ils moins des autocrates, très-bons, très-pieux, très-cléments, très -augustes, je le veux, mais enfin des autocrates! Or, Y autocratie, la plénitude de la puissance executive, était la même chose que Vaulonorme, la plénitude du pouvoir législatif : les magnanimes empereurs le firent bien voir !

Est-ce que la Russie n'a pas ses institutions, ses lois, ses castes, etc., contre lesquelles lutte depuis deux siècles le génie des Pierre le Grand, des Catherine et des Nicolas! — Eh bien ! Nicolas, c'est un monarque absolu, un despote.

Croyez-vous qu'en France, avant 89, il n'y eût ni constitution, ni parlement, ni loit... Et cependant le roi, parce qu'il faisait les choses, parce qu'il avait seul le droit de les faire, était réputé la loi vivante. Si veut le rot, si veut la loi! c'était encore un despote. Et quand la constitution semi-républicaine de 1790 eût été faite, Louis XVI, chef du pouvoir exécutif de par cette constitution, était encore si bien le maître, malgré le contrat paraphernal qui le liait, qu'il lui suffisait, pour avoir raison de la République, de lui répondre, lorsqu'elle lui faisait quelque amoureuse instance : Je ne veux pas! et se tenir coi I...

Est-ce que le système constitutionnel n'existait pas tout formé, et les matériaux des codes, les principes de l'administration n'étaient-ils pas là, quand arriva Bonaparte? Est-ce que la constitution de l'an VIII, que jura d'observer le général, œuvre de Sieyès, n'était pas le résumé des idées et de l'expérience antérieure 1 Est-ce qu'à tout prendre, Bonaparte ne gouverna pas uniquement en vertu des lois, des mœurs, des insti-

tutions qu'il n'avait point faites, et qu'il avait trouvées! — Mais il avait le pouvoir exécutif, et bien qu'on ne l'eût donné d'abord à la République que comme tuteur, il fit d'elle tout ce qu'il voulut... Il fut empereur et despote.

La Charte de 1814 et celle 1830 ne furent-elles pas tour à tour le préliminaire obligé de l'avènement des deux dernières dynasties! N'avait-on pas eu soin de stipuler que le roi ne pourrait rien faire qui ne fût prévu dans le contrat! Mais il était dit aussi que le chef de l'État exercerait le droit conjugal ; et que reste-t-il au père de la fille, quand le mari et la femme couchent ensemble!... Je maintiens que la puissance royale fut plus grande encore, sous les deux dernières dynasties, qu'elle n'avait* été sous l'ancien régime. Ne savez- vous pas que toute obligation suppose réciprocité ! Plus vous gênez l'étalon, plus vous enflammez sa vertu.

Vous croyez énerver votre président parce que vous lui mettez des entraves I Je vous dis, moi, que vous ne faites qu'irriter sa fougue et la rendre plus irrésistible. Ne vous ai-je pas entendus tous dire, à propos de la présidence, comme cela se disait autrefois de la monarchie constitutionnelle, que le président, tout puissant pour le bien, serait impuissant pour le mal! comme si, en fait de gouvernement, pas plus qu'en fait de mariage, l'homme pouvait répondre de ses œuvres!... Sauriez- vous, par hasard, le secret de faire à volonté des garçons ou des filles!...

Votre président sera tout-puissant, cela suffit. Le peuple, qui sait très-bien qu'en telle affaire qui peut pense, le peuple se rit de vos distinctions. Le futur sera vigoureux, je vous en avertis. Ce n'est pas tout, il sera noble. N'ayez crainte que le peuple, qui s'y connaît, fasse pour sa pupille une mésalliance.

On déclame, on plaisante, à tort et à travers, sur Louis Bonaparte. Quelques-uns, comme Antony Thouret, vont jusqu'à l'indignation. Pour moi, après y avoir réfléchi, je suis de l'avis du prince : je trouve que son véritable titre à la présidence est justement de n'être rien de ce que ses envieux lui demandent, ni homme de guerre, ni homme d'affaires, ni homme d'État. Son titre, à lui, c'est d'être Napoléon. La France, monarchique jusqu'à la moelle, ne demande rien de plus. N'oubliez donc pas que le président de la République est, avant tout, le mari de la République : le reste lui viendra avec le mariage. Ceux-là ont grand tort, à mon sens, qui, confondant, comme dit le proverbe, le bon Dieu avec les prunes, s'en vont fouiller la vie du candidat, calomnier ses intentions, préjuger ses principes, ou bien encore lui demander un programme

Voulez-vous maintenant que je vous dise la raison de tout ceci, ce qui fait qu'en ce moment nous éprouvons un si grand besoin de nous donner un roi? Je vais vous satisfaire. Mais, auparavant, laissez-moi vous conter un apologue.

ii. que le peincipe de la monarchie, comme de l'anabchie, c'est la politique.

Sur la fin du moyen âge, il parut un livre, un livre étrange, écrit en latin, ayant, pour titre De auferibilitate papx, c'est-àdire, de la possibilité pour les chrétiens de se passer de pape.

Dans cet écrit, consciencieux, impartial, savant, fort de logique et d'autorités , l'auteur, se plaçant au point de vue de certains sectaires, examinait ce qu'il adviendrait de l'Église romaine, du catholicisme tout entier, et, par suite, de la religion elle-même , si, comme le voulait Jean Hus et les autres, on supprimait le pape.

Et il prouvait, et il arrivait à cette conclusion, qui est le fond de toute la controverse que soutint plus tard le grand Bossuet contre les Églises protestantes :

Que, si l'autorité du pape était ébranlée, l'Église de Rome, dont le pape est l'évêque particulier, perdrait immédiatement sa primauté entre les Églises ;

Qu'alors le catholicisme, manquant de centre visible et d'unité, ne serait plus qu'un assemblage d'Églises indépendantes, égales en autorité et juridiction ;

Qu'aucune de ces Églises ne pouvant être jugée, remontrée ni condamnée par les autres, la foi perdrait son caractère d'universalité , et de chose nécessaire et universelle , deviendrait chose individuelle et locale ;

Que, par le mouvement incessant et la curiosité indiscrète de l'esprit humain , la foi chrétienne , n'ayant plus ni gouvernement ni paradigme traditionnel, serait livrée au changement,

LE PEUPLE — 1848 lGi

à l'instabilité, aux innovations, et conséquemment tendrait à une inévitable dissolution ;

Que le lien ecclésiastique venant à se rompre , et les esprits n'ayant plus de guide, le dogme chrétien, parcourant toute la chaîne des hérésies , aboutirait , par une insensible dégradation, au déisme ;

Que le déisme conduisait fatalement au panthéisme;

Que le panthéisme n'était qu'une étape sur la route de l'athéisme;

Que l'athéisme se résolvait dans le pyrrhonisme, et finalement le pyrrhonisme dans le nihilisme, dans la négation de Dieu, de l'homme et de l'univers I

En sorte que, suivant le raisonnement de ce théologien, de la reconnaissance du pape et de ses sandales, dépendait l'existence, non-seulement du catholicisme, non-seulement encore de la foi chrétienne, mais de la religion naturelle, mais de la raison et de la philosophie.

Si bien enfin, qu'entre la croyance à l'infaillibilité du pape et le pyrrhonisme le plus absolu, le plus absurde, il n'y avait pas de moyen terme où la raison pût s'établir ; qu'il fallait choisir entre l'un ou l'autre, à peine de rester dans le libertinage, c'est-à-dire de n'être qu'un mauvais plaisant et un raisonneur de mauvaise foi.

Et, chose singulière, l'événement a justifié la prévision de ce théologien. Partout où l'esprit s'est insurgé contre le pape, soit au nom de l'autorité spirituelle locale, comme ont fait, en France, les gallicans; soit au nom du libre examen, comme il est arrivé pour les protestants ; soit par une distinction entre le fait et le droit, comme le voulaient les jansénistes; on a vu la foi catholique et chrétienne se résoudre peu à peu en un pur déisme; et comme le déisme n'est, comme toutes les opinions de juste-milieu, qu'une hypocrisie, l'immense majorité des nations a été plongée tout à coup dans l'indifférence et le libertinage. Il n'y a pas un ministre de la confession d'Augsbourg qui reconnaisse la divinité du Christ : demandez à M. Athanase Coquercl ; — il n'y en a pas un qui ait le courage de se déclarer pyrrhonien. C'est la môme chose pour les catholiques. On parle de religion, on invoque le Christ^ on prie Dieu, on se recommande à l'Éternel, on espère en l'Être suprême. Hypocrisie ! hypocrisie ! nous ne croyons plus à rien ; nous n'adorons que notre fantaisie et notre bon plaisir; il n'y a pas plus de foi que de bonne foi, ni en deçà du Rhin, ni au-delà.

Et ce qui est vrai en Europe du pape, est vrai en Asie du

grand lama, vrai du muphti, vrai de tout sacerdoce et de toute religion. Partout où vous supprimez l'autorité visible, vous anéantissez la foi ; et, la foi anéantie, ou vous arrivez au néant, ou vous créez l'arbitraire, le libertinage.

Cependant, comme il répugne également à la raison de se précipiter dans le doute absolu, ou d'admettre l'infaillibilité du pape, et que d'autre part l'expérience et la logique ont démontré des millions de fois qu'entre ces extrêmes il n'est point de parti honorable, de station possible, que c'est là une vérité passée en force de chose jugée, le premier dogme de toute philosophie, force a été de chercher, hors de cette ligne fatale, un point solide où pût s'accrocher la raison.

Et voici ce que l'on a découvert.

On s'est aperçu que cette fatalité logique, qui conduit invinciblement la raison à l'esclavage par la superstition, ou au suicide par le doute, avait sa cause dans une certaine maladie ou hallucination de la pensée, connue dans l'école sous le nom d'oNTOLOGiE. L'ontologie, voilà ce' qui faisait le désespoir des pauvres chrétiens autant que des libres penseurs : c'était le cauchemar de la raison et des sociétés. Qu'est-ce, me direzvous, que l'ontologie 1

L'ontologie est cette hypothèse que personne ne s'était avisé de contester jusque-là, tant elle semble naturelle ! et qui consiste à affirmer la distinction substantielle de la matière et de l'esprit !... Je n'ai nulle envie, croyez-le bien, de vous embourber dans cette ornière métaphysique ; j'en ai déjà trop dit pour un pamphlet. Je répète seulement, et j'en atteste l'expérience des quatre derniers siècles, et le libertinage du nôtre, que pour quiconque croit à l'ontologie, pour quiconque admet la réalité, soit de la matière, soit de l'esprit, soit de ces deux natures ensemble, mais séparées, pour celui là, point de milieu : ou bien il est le serviteur du pape, ou il est le disciple de Pyrrhon.

Pour ceux, au contraire, qui ne reconnaissent point l'autorité de l'ontologie, qui considèrent la matière et l'esprit, non plus comme des substances réelles, mais comme les deux faces générales de I'Être; pour ceux-là, dis-je, l'affranchissement est complet. Us n'ont plus rien à redouter ni des indulgences du pape, ni des séductions de Méphistophélès. Leur dialectique, établie sur un terrain solide, marche sans broncher à la construction de la science humaine, à l'intelligence de la religion et du progrès.

Bans un autre ordre d'idées, celui dont nous nous occu-

pons aujourd'hui, il arrive quelque chose de tout à fait semblable.

Depuis quatorze siècles, la France s'est posé la question, de auferibilitate régis, — s'il est possible de se passer de roi t sans avoir pu jusqu'à présent la résoudre.

L'inclination secrète du pays, l'indocilité du caractère national pousse sans cesse les esprits vers la démocratie ; l'expérience et la théorie les ramènent continuellement au despotisme, à l'autorité d'un seul. Il est démontré, pour quiconque y a voulu voir, qu'entre le bon plaisir monarchique et l'anarchie universelle, deux extrêmes également inadmissibles, il n'y a pas de position tenable : ceux qui l'ont cru ont été frappés du sobriquet* de doctrinaires; ils ont perdu une fois déjà la République, et trois ou quatre fois la monarchie.

Ainsi, d'une part, nous ne cessons de démolir la royauté; de l'autre, l'anarchie, dernier terme de la démocratie, nous fait horreur. La monarchie, en France, est impossible ; la république impossible ; tous les termes mitoyens impossibles ; nous ne pouvons ni vivre ni mourir, et comme pour attester notre indélébile contradiction, nous prenons pour devise à la fois la liberté et Y ordre ! — Sortez de là ! I !

C'est une pauvre philosophie que d'accuser tour à tour des oscillations révolutionnaires de notre malheureux pays, tantôt la sottise, tantôt le machiavélisme des princes, ou la corruption des ministres, comme de s'en prendre à la violence des passions démocratiques et à la division des démagogues C'est toujours alléguer le fait en explication du fait, prouver la révolution par la révolution. Ce qui amène la tyrannie et la mauvaise foi du monarque, c'est l'impossibilité organique du système; ce qui produit l'anarchie des démocrates, ce qui fait qu'en ce moment même le peuple français , républicain de cœur et d'esprit, va nommer, en jurant et maugréant, un président de la République, et recommencer la restauration de la royauté, c'est encore la même impossibilité. Pourrions-nous donc, une fois, sortir de cette alternative fatale, bien autrement intéressante pour le peuple que la querelle des papistes et des protestants 1

Je connais votre impatience, ami lecteur, et je ne veux pas vous faire attendre.

Ce qui produit la situation fâcheuse où nous sommes en ce moment, après y être déjà tombés tant de fois, c'est une certaine maladie de l'opinion, connue dès la haute antiquité, et qu'Aristote, grand philosophe, grand historien, grand naturaliste, a nommée Politique.

Là politique est dans les affaires humaines ce qu'est l'ontologie dans la question du salut : c'est une hypothèse qui, faisant du gouvernement une chose, non de raison, mais d'habileté ; non de science, mais de sentiment (appelez ce sentiment comme vous voudrez, ambition, orgueil, dévouement ou patriotisme), tend continuellement à distinguer dans PÉtat deux personnes , deux volontés , l'une qui pense , l'autre qui exécute.

Or, s'il est une chose prouvée dans la philosophie et dans l'histoire, c'est que, de quelque manière que se fasse le partage, quelque équilibre que l'on mette entre les attributions ; qu'on fasse la nation tout entière législatrice et souveraine, et le roi simple mandataire de ses volontés; ou»bien que le despote veuille et ordonne seul ce qu'auront à exécuter ensuite tous les citoyens; ou bien, enfin, que la puissance législative soit confiée à une ou plusieurs assemblées de représentants, et la puissance executive à un conseil de directeurs ou de ministres : toujours, par cela même qu'il y aura distinction, il y aura opposition, antagonisme, impossibilité, toujours il y aura révolution et catastrophe.

La pensée et l'action doivent être dans le gouvernement, comme dans l'homme, indivisiblement unies : voilà le point de départ de la nouvelle critique. En conséquence de ce principe, l'Assemblée nationale, représentant la nation, exerce tous les pouvoirs, le pouvoir exécutif comme le pouvoir législatif, non point par délégation à des ministres, comme le supposaient et l'amendement Grévy et l'amendement Flocon, comme le supposent encore la plupart des démocrates, mais par elle-même, en divisant le travail entre ses comités, lesquels nomment chacun leur ministre et leurs agents, sauf ratification et contrôle de l'Assemblée.

De plus, tous les citoyens étant égaux, tous étant censés, par conséquent, participer au gouvernement et à la loi, il résulte que le gouvernement et la loi doivent découler d'une science exacte et mathématique, qui n'ait plus rien de personnel, d'occasionnel, de circonstanciel, mais qui, absolue dans ses principes et ses conclusions, implique le consentement et l'adhésion de tous les citoyens, ce mode de participation au gouvernement et à la loi étant le seul possible dans une démocratie de 36 millions d'hommes!...

Voilà, encore une fois, ce qu'ont dit, sur la politique, les nouveaux réformateurs, plus connus généralement sous le nom de socialistes.

Les socialistes sont opposés aux politiques, comme les idéa-

listes, ceux qui nient l'ontologie, le sont aux matérialistes et aux psychologues. Pour les premiers, la politique est tour à tour et indifféremment anarchie ou arbitraire ; comme l'ontologie est pour les idéalistes, tour à tour et indifféremment, le culte des indulgences ou le doute absolu. Quant aux politiques, l'arbitraire est tout ce qu'ils veulent : sans l'arbitraire, en effet, il est évident qu'ils ne seraient rien.

Le socialisme aspire à gouverner la société par une science positive : la politique n'est que fantaisie.

Le socialisme dit, par exemple : Tant que le salaire du travailleur ne sera pas égal à son produit, le travailleur sera spolié, et la production, au lieu de donner la richesse, créera la misère. Cela est démontré, cela est aussi sûr que deux et deux font quatre. Il faut donc trouver une formule d'opération industrielle qui, en respectant toutes les libertés, faisant la part de toutes les aptitudes, donne le moyen d'équilibrer le travail et le salaire. — C'est possible, dit la politique; mais ces choses-là ne sont pas bonnes à dire; il faut s'en référer à la tradition révolutionnaire. Occupons-nous de dégommer les ministres et de changer les préfets !

Le socialisme dit : La vraie et réelle fraternité des nations consiste dans la libre communication de leur idées, dans la circulation de leurs produits et dans le juste équilibre de leurs échanges. Tant que vous n'aurez pas, d'un seul coup et par une même opération d'économie générale, aboli les douanes et garanti le travail national, les peuples, quoi que vous fassiez, seront divisés d'intérêts, séparés par des barrières : ils seront ennemis. — C'est encore possible, répond la politique; mais je ne connais rien à votre balance du commerce, et je m'en soucie comme de cela. Commençons par déchirer les traités de 1815; marchons au secours de l'Italie et de la Pologne; envoyons une garnison à Ancône 1...

Le socialisme dit encore : Il faut centraliser le crédit , réduire le taux de l'intérêt, organiser l'échange direct et mutuel.

Car le droit au travail n'est autre chose que le droit au capital ;

Le droit au capital, aujourd'hui que tout est approprié, ne peut s'exercer, pour ceux qui ne possèdent rien, que par le crédit ;

Et le crédit, là où manque l'hypothèque, c'est l'échange.

Tant que vous n'aure2 pas trouvé moyen de créer la richesse pour tous par la facilité de la circulation, l'extension du débouché, la gratuité de l'échange, le peuple sera misérable, mal

nourri, mal logé, mal vêtu, vicieux, crapuleux, ignorant, sujet à toutes les infirmités du corps et de l'âme. Cela est prouvé par A plus B; c'est certain comme une proposition d'algèbre.

— Et qu'y a-t-il de commun entre l'algèbre et moi? s'écrie sur ce coup la politique. Je ne connais rien à vos x. Je m'en vais décréter 400 millions d'assignats, tant pis pour les derniers porteurs ! prendre un milliard aux ricbes, tant pis pour les citoyens qui ne seront pas pauvres! abolir l'hérédité, tant pis pour les pauvres qui ont des parents riches I imposer les objets de luxe, tant pis pour les ouvriers de luxe ! faire des ateliers nationaux, tant pis pour l'industrie libre ! la liberté n'est pas nationale. Je m'y connais, allez, en économie politique ! Ne porte-t-elle pas mon nom? ne suis-je pas sa marraine!...

Le socialisme reprend : Les affaires d'une nation doivent être administrées comme celles d'une société anonyme, suivant les règles de la science économique et de la comptabilité, par des agents dont les attributions soient rigoureusement définies, relevant directement de l'assemblée des actionnaires, et contrôlés à toute heure par un conseil de surveillance. L'autorité doit rester une, impersonnelle ; les fonctions être séparées, le travail divisé, les emplois coordonnés...

— Je vous dis que l'économie politique est la servante de la politique, répond celle-ci, et vous, vous êtes un endormeur du peuple, vous n'êtes point révolutionnaire. Je vous parle constitution, constitution, entendez-vous? c'est-à-dire séparation des pouvoirs f et vous me répondez par la séparation des emplois!... Il s'agit de gouvernement, et vous vous occupez d'équilibre ! Nous sommes dans la hiérarchie, et vous faites de l'économie ! . . . Laissez donc, socialisme rêveur, le monde aller comme il va, et mêlez-vous de vos affaires!

— Ah! s'écrie alors le socialisme, politique menteuse, politique hypocrite, je te connais, je sais ce que tu demandes! Tu es aujourd'hui ce que tu étais il y a soixante ans ; tu veux toujours recommencer l'histoire; sous le nom de démocratie, c'est la royauté que tu appelles. Tiens, te reconnais-tu dans ce tableau prophétique? Regarde :

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