ARGUMENT A LA MONTAGNE
20 novembre.
Lorsque, le 24 février, fut formé le gouvernement provisoire, les honorables citoyens qui furent appelés à en faire partie, et dont plusieurs avaient appartenu jusque-là à l'opinion monarchique constitutionnelle, ne marchandèrent point avec la volonté du peuple. Ils sentirent tous, ils proclamèrent bien haut que l'événement qui venait de s'accomplir traînait à sa suite quelque chose de plus qu'une République, qu'il avait pour conséquence logique et nécessaire une Révolution sociale. Cette idée respirait dans tous leurs décrets.
Lorsque ensuite le gouvernement s'occupa d'envoyer dans les départements des commissaires pour préparer les esprits à cette grande révolution, qu'il dut remplacer préfets, souspréfets, procureurs-généraux, tout le personnel amovible dont les intentions pouvaient paraître douteuses, ceux qui vinrent offrir leurs services à la République n'hésitèrent point non plus sur le caractère de la Révolution : ils répétèrent tous qu'à leurs yeux elle était sociale.
Lorsque, deux mois après, vinrent les élections, et que tomba sur le Peuple victorieux l'avalanche des professions» de foi, les candidats ne manquèrent pas de dire encore, pour la plupart, qu'ils étaient prêts à reconnaître le droit du travailleur. Ils avouaient par là que la Révolution était non-seulement politique, mais sociale, qu'elle n'était même politique qu'autant qu'elle était sociale.
La bourgeoisie, à cette époque, s'avouait vaincue. Elle sentait que le vieux système était brisé, que les pôles de la société étaient intervertis et le centre de gravitation déplacé. Aussi la bourgeoisie en avait pris son parti ; le Peuple pouvait obtenir d'elle alors tout ce qu'il eût voulu : la révolution de février était déclarée, saluée, reconnue sociale; on acceptait la définition.
Aujourd'hui même, après toutes les défections, les trahisons; après la défaite sanglante du parti démocratique et social, et la restauration de la féodalité mercantile et finan-
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cière, tout le monde est encore d'accord que la Révolution de février doit, à peine de nullité, être une Révolution sociale. Car, si elle n'est point une Révolution sociale, elle n'a pas la moindre raison d'existence, elle n'est rien. Toute la question est de savoir si Ton passera outre, je veux dire, si cette Révolution s'accomplira.
Comment donc, si l'opinion est et n'a jamais cessé d'être unanime sur le sens et la portée de la Révolution de février, comment ceux qui, pendant quatre mois, furent chargés de la conduire, ne s'occupèrent-ils que de la faire avorter!
Comment, s'ils étaient révolutionnaires et socialistes, après avoir exilé, dès le 25 février, la Révolution sociale au Luxembourg, Ja laissèrent - ils bafouer, emprisonner, fusiller, le 16 avril, le 15 mai, le 26 juinî...
Comment les hommes de la Révolution n'ont-ils jamais su que se mettre en travers de la Révolution!
Comment les républicains, sans reproche tant qu'il ne s'agit que de la forme politique, ne sont-ils plus, dès qu'il s'agit de socialisme, que des obscurants et des réacteurs!
Le pays est en ce moment comme le pécheur endurci dont parle l'Ecriture, qui invoque la paix! la paix! et qui ne peut jamais trouver la paix. Nous crions : Révolution ! révolution ! mais, grâce à nos hommes politiques, il n'y a point de révolution !
Qu'il nous soit permis de le dire, sans que nous voulions faire le procès à personne. Si la Révolution est entravée, si même elle n'a pas encore pris commencement, si nous n'en sommes toujours qu'à l'aurore, cela vient de ce que nous ne connaissons pas, ou, pour parler franchement, de ce que nous méconnaissons la matière révolutionnaire, de ce que le but et l'objet de la révolution sociale sont dissimulés, niés. Nous acceptons le nom, nom nouveau, qui amuse la curiosité par son indécision : nous ne voulons pas de la chose, nous détournons les yeux de crainte de l'apercevoir.
Pourtant, il faudrait nous entendre, ou bien nous taire. Que la jeune Montagne, soi-disant démocrate et socialiste, aille dans les clubs et les banquets recruter des voix pour son candidat ; qu'elle verse à flots, dans ses toasts, ses manifestes, ses journaux, ses harangues, son éloquence tribunitienne, tout cela peut témoigner d'une excellente intention, mais tout cela, en vérité, est fort innocent! Il faut que les montagnards le sachent : ils ne seront rien, ils ne représenteront rien, ni la politique, ni le socialisme, ni la révolution, tant qu'ils n'auront
pas confessé, devant la France et devant l'Europe, le but, le véritable but de la Révolution de février.
Or, c'est ce but que nous allons faire connaître pour la centième fois.
Nous le dirons de façon à ce que la Montagne ne puisse s'y méprendre, et que personne ne s'y trompe, de façon à rendre impossible toute équivoque, tout faux-fuyant. L'idée sera si nette, si catégorique, si palpable, qu'il n'y aura plus qu'à se prononcer par oui ou par non, à se déclarer pour ou contre la Révolution.
En 89, lorsque Siéyès voulut déterminer le mouvement, mettre en branle la Révolution, il commença par en définir l'objet et en montrer lé but. Pour cela, son œuvre fut simple. Il n'eut qu'à présenter au peuple le tableau des privilèges ou prétendus droits féodaux, des iniquités féodales, des turpitudes cléricales, des corruptions royales, des humiliations sans fin du Tiers-État. Et voilà, s'écria- t-il, ce qu'il s'agit maintenant d'abolir ou de consacrer pour l'éternité.
La réponse fut alors comme la question : elle fut nette et catégorique, et ne se fit pas attendre.
Nous ferons comme Sieyès. Nous présenterons en quelques lignes, claires et précises, le bilan de l'exploitation capitaliste, le bilan de la misère du prolétariat. Et nous dirons comme Sieyès : Voilà, ô sublime Montagne, voilà la Révolution 1 En voulez-vous ou n'en voulez- vous pasî...
Le peuple français produit chaque année, pour les besoins de sa subsistance, de son gouvernement et de son luxe, une somme de valeurs d'environ neuf milliards.
Neuf milliards, voilà, au maximum, d'après les approximations les plus dignes de foi, le montant de la production nationale.
C'est avec ces neuf milliards que le peuple doit subvenir à toutes les nécessités de sa consommation, à toutes les dépenses de son gouvernement, à toutes les fantaisies de ses citoyens.
Ces neufs milliards, s'ils étaient également répartis entre les citoyens, au nombre d'à peu près 36 millions, donneraient pour chacun 250 francs par an, 69 centimes par jour et par tête. — Ainsi chaque famille, composée de quatre personnes, aurait pour vivre, d'après cette moyenne, un revenu de 2 fr. 75 cent., 55 sous par jour.
Mais il s'en faut que la moyenne du revenu ou salaire des travailleurs soit de 55 sous par jour et par famille de quatre personnes.
Sur les neufs milliards de produit annuel, le travail, avant de se payer lui-même, doit rembourser au capital, pour prix de sa prestation bénévole :
1° Intérêts et frais d'hypothèques, à 8 pour cent en minimum, sur un
capital d'au moins 8 milliards 960 millions
2° Intérêts et frais d'obligations fiduciaires, à 6 pour
cent, sur un capital d'au moins 4 milliards. 240
3° Escomptes du commerce (commissions, frais de protêts, etc., etc., compris), à 8 pour cent, sur une circulation de 20 milliards, échéance à trois mois 400
4° Dette publique, flottante et consolidée. 400
5» Monts-de-Piété 42
6» Douane, c'est-à-dire frais de protection du capital national eontre la concurrence des capitaux étrangers,
primes, différentiels, contrebande, etc 200
7° Intérêts d'actions de commandite, évalués à 60
8° Loyers et fermages, déduction faite des intérêts de la dette hypothécaire, évalués à 5 pour cent, sur un capital de 8 milliards 2,600
9* Budget de l'État et des communes, déduction faite de la dette publique 1,400
Total 6,302 millions
Nous disons 6 milliards- 302 millions, que le travail doit prélever sur son produit avant d'acheter le premier morceau de pain, pour acquitter les redevances du^ capital, les frais de prestation du capital et les charges de l'État.
Sur cette somme de 6 milliards 302 millions, il convient de déduire 1 ,302 millions pour le service indispensable de la communauté nationale et l'amortissement des capitaux engagés chaque année dans la production.
Restent donc cinq milliards, net, que coûte, chaque année, au peuple travailleur, le parasitisme du capital.
Il suit de là,
Que sur les neuf milliards de produit annuel, cinq milliards, environ 55 pour 100, plus de la moitié, sont régulièrement enlevés au travail pour rémunération du service, vrai ou supposé, qu'il tire du capital ;
Qu'ainsi la moyenne de 69 centimes par jour et par tête, qu'aurait donnée la répartition égale des neuf milliards, se réduit à 29 centimes, soit 1 fr. 16 cent, ou 23 sous par jour, avec lesquels chaque famille, composée de quatre personnes, doit subsister.
C'est-à-dire qu'un ouvrier qui gagne 19 fr. 25 cent, par se-
mairie, pour vivre, lui, sa femme et deux enfants, ne profite en réalité que de 8 fr. 12 cent.; le surplus, soit 11 fr. 13 cent., étant remboursé par lui au maître de la maison, au boulanger, au boucher, au marchand de vin, au percepteur, etc., etc., pour la rétribution du capital.
Et comme les salaires des travailleurs, ainsi que les revenus des capitalistes, sont inégaux, il résulte, en dernière analyse, que pour une partie notable du peuple français, le montant du salaire ou revenu est fort au-dessous de 29 centimes par jour et par tête ; il descend aujourd'hui à 5 centimes 5 millièmes, — cinq uards par jour, en nombre rond, ainsi qu'il résulte des comptes de l'administration, dont les secours aux citoyens dans le besoin sont fixés à 12 centimes et demi, le, droit à l'assistance, reconnu par la Constitution, combiné avec le droit de propriété^ reconnu également par la Constitution, ne permettant de faire ni moins ni plus.
Cinq Uards par jour, voilà le minimum que la société garantit à l'ouvrier sans travail ; voilà le droit que, s'il faut en croire certains républicains, le peuple aurait conquis en février!...
Suivant que les temps sont calmes, que la situation politique semble plus ou moins chanceuse, qu'il plaît au capital de de. se prêter ou de se refuser, comme dit spirituellement M. Thiers, un nombre plus ou moins considérable de travailleurs se trouve déchu de la moyenne de 29 centimes, et condamné à la portion congrue de cinq Uards !
Or, cette condition du travailleur, dans le régime économique actuel, est irrémédiable. Que la population augmente ou qu'elle diminue ; que le travail abonde ou qu'il devienne plus rare, peu importe. La classe qui travaille n'en aura pas moins à payer à celle qui possède :
Tant pour le loyer de la terre,
Tant pour le loyer des maisons et instruments de travail, amortissement non compris,
Tant pour la prestation fiduciaire et hypothécaire des ca pitaux,
Tant pour l'escompte des marchandises et effets de commerce,
Tant pour les rentiers de l'État ,
Tant pour la protection des capitalistes du pays contre la concurrence des capitalistes étrangers, autrement la douane,
Tant pour la police, pour les juges, les gendarmes, en un mot pour l'État.
Quoi qu'il fasse, et de quelque manière qu'il s'y prenne, le
travailleur, tant qu'il est placé sous la commandite du capital, est comme l'abeille que le paysan héberge/comme la brebis à qui il donne une étable. Il faut qu'il paye au capitaliste, pour le loyer du capital, 55 pour 100 de son iniel, de sa laine et de son lait; et s'il fait la mauvaise tête, s'il s'avise de chagriner son doux seigneur, qu'il se contente pour vivre de cinq liards par jour. Cinq liards ! voilà ce que gagne le travailleur à vivre en domesticité, comme les moutons et les vaches, au lieu de vivre en homme libre !
La Montagne, qui répand partout, à l'intérieur et à l'étranger, que nous sommes un Hébert, un Chaumette, un faux frère, vendu à Cavaignac, — que veut-elle donc qu'il fasse de nous, Cavaignac? — la Montagne, qui nous appelle orgueilleux, impolitique, rêveur, endôrmeur, entraveur, apôtre de l'individualisme, de l'égoïsme ; homme à idées fixes, mauvais citoyen, semeur de zizanie, auteur et fauteur de la scission arrivée entre elle et le socialisme, contre - révolutionnaire, que sais-je? défenseur de la propriété, c'est tout dire!... la Montagne a- 1- elle jamais, dans sa sagesse, réfléchi sur tout cela ? Sait-elle ce que c'est que le travail et ce que c'est que le capital 1...
Supposez, par contre, que la fonction, parfaitement inutile, suivant nous, de capitaliste soit abolie, comme furent abolies en 89 celles de moine et de noble; — que tout travailleur devienne à lui-même son propre capitaliste, comme en 89 tout citoyen devint son propre suzerain, que résulterait-il delà!
D'abord, les cinq milliards prélevés aujourd'hui sur les travailleurs par les capitalistes resteraient à ceux qui les produisent.
En second lieu, les citoyens vivant actuellement du capital seraient amenés à prendre part au travail, par conséquent à produire eux-mêmes cinq milliards qu'ils dévorent, ce qui porterait immédiatement la production de neuf milliards à quatorze.
Enfin, par la suppression de toutes les entraves capitalistes, de tous les droits sur la production, la circulation et la consommation, droits perçus tant par les détenteurs de capitaux que par |'Etat, le travail serait augmenté de moitié, et, par conséquent, la richesse annuelle doublée.
En sorte que le revenu moyen du travailleur, qui, par les déductions à faire au profit du capital, n'est aujourd'hui, quand les affaires vont bien et que le travail ne manque pas, que de 1 fr. 10 cent, par jour et par famille de quatre personnes, et
seulement de 22 centimes quand il y a chômage; — ce revenu, désormais assuré, continu, équitablement réparti, serait de 5 fr. 52 cent., soit, par année, 2,014 fr. 80 cent., au lieu de 423 fr. 40 cent.
Par le doublement de la production et l'égale répartition, le bien-être ou revenu moyen du travailleur serait presque quintuplé !
Voilà, quant à nous, ce qu'est la matière révolutionnaire, le but et Y objet de la Révolution de février. Pas n'est besoin, pour comprendre cela, d'être d'aucune école. Le communisme, le fouriérisme, n'ont rien à voir ici : il n'y a là dedans ni utopie ni système. C'est de la plus palpable réalité. Ou cela, ou rien. La Révolution, en 89, a détruit la féodalité cléricale et nobiliaire; la Révolution, en 48, abolira-t-elle la féodalité capitaliste ? Telle est la question.
Oui, oui,, montagnards, mettez-le-vous bien dans la cervelle : la Révolution de février n'a pas autre chose à faire que d'abolir la rente, ou, pour mieux dire, le système des droits seigneuriaux du capital, et, par ce seul fait, de quintupler la fortune du travailleur. Plus tard, quand il sera complètement affranchi, le travail fera sa constitution, comme le Tiers-Etat fit la sienne, après avoir aboli la féodalité. C'est alors que le peuple choisira entre les systèmes d'association qui lui seront proposés et qui servent de matière au progrès. Jusque-là, l'œuvre du peuple n'est pas d'organiser, elle est de révolutionner, de démolir,
Oui, il faut que le peuple le sache, que le gouvernement le sache, que le monde entier le sache : la Révolution de février doit, en centralisant le crédit, abolir peu à peu l'intérêt des capitaux, et donner à tous le crédit et l'escompte pour rien ;
— abolir le loyer des maisons et des instruments de travail, et, sauf l'amortissement du capital engagé, donner à tous le logement et les outils pour rien ; — abolir le fermage et donner au laboureur, par l'association, la terre pour rien; — changer l'impôt en prestation, par conséquent diminuer le budget de tous les frais que coûte aujourd'hui la perception de l'impôt ;
— rembourser la dette de l'État et, par suite, supprimer l'institution inutile et absurde de l'amortissement ; — organiser l'échange de nation à nation, et partant abolir encore la protection coûteuse de la douane.
Encore une fois, ou cela, ou rien. Nous défions qui que ce soit de découvrir autre chose dans la Révolution.
Eh bien ! nous en prenons à témoin le peuple tout entier. Qu'a-t-on fait jusqu'ici pour la Révolution? ou plutôt que n'a-
t-on pa$ fait pour la déguiser et la pervertir! La Révolution a-t-elle été seulement comprise, nous ne dirons pas par le gouvernement, qui nous a donné le droit à l'assistance, cinq liards par jour aux travailleurs qui sont dans le besoin ; — nous ne dirons pas par la presse : nous ne pouvons le dire, nous qui sommes journalistes; la presse, en majorité, ïie cesse de calomnier la Révolution ; chaque fois que le travail parle de s'émanciper du capital, elle crie : — Haro ! vous détruisez la famille, vous attaquez la propriété ! — mais par la Montagne!
Nous ne faisons point ici de personnalités. Nous connaissons individuellement tous les montagnards, peut-être mieux qu'ils ne se connaissent eux-mêmes. Nous serons plus juste à leur égard qu'ils ne le sont envers nous. Nous savons ce qu'il y a, dans chacun d'eux, de patriotisme, de dévouement, d'intelligence ou d'instinct révolutionnaire. Mais, qu'ils nous permettent de le leur dire : ils nous ont prouvé une fois de plus, par leur coalition, ce que les académies, ce que toutes les assemblées savantes, politiques ou littéraires nous avaient depuis longtemps appris, c'est qu'une réunion de cinquante hommes de tête et de cœur peut n'avoir pas le sens commun.
La veille de la Révolution, la Montagne repoussait le socialisme. Ce n'était pas, croyez-le bien, par esprit d'opposition : c'était par politique. Le lendemain de la Révolution, la Montagne se sépara du socialisme : c'était encore par politique. Depuis, la Montagne a fini par se déclarer socialiste; mais en professant le socialisme, elle n'en a pris que la formule; elle n'a pas eu le courage d'avouer le fond, elle s'est rejetée dans la philanthropie et les palliatifs : c'est toujours par politique.
Il s'agit 1° de rendre au travail les cinq milliards sur neuf que lui enlève chaque année le capital ; — 2° de doubler la production du pays; — 3° de porter de 423 fr. à 2,014 la moyenne de revenu net pour chaque famille ouvrière.
Au lieu de cela, la Montagne offre au peuple quelques mesquines rognures du budget, six à huit millions, d'après le comité des finances ! elle parle d'impôt sur le revenu mobilier, le revenu net, les successions collatérales, les domestiques, les chiens et autres misères. C'est une centaine de millions, dont, à grand renfort de répartiteurs, de percepteurs, de contrôleurs, d'agents fiscaux et de yexations fiscales, on trouverait peut-être le moyen de dégrever la contribution de l'ouvrier, en augmentant d'autant celle du capitaliste-propriétaire.
Cent millions sur cinq milliards !
Quelque chose comme un centime par jour et par tête, voilà quelle satisfaction révolutionnaire, voilà quel supplément de solde, la Montagne, soi-disant socialiste, parle de donner au peuple.
Au lieu des cinq liards du gouvernement, la Montagne en donnera six !
Pour nous, nous le déclarons résolument. Si la Révolution de 1848 n'a pas pour but de supprimer le privilège capitaliste, comme la Révolution de 89 a supprimé le privilège féodal, la Révolution de 1848 est un crime inexpiable, une vengeance du ciel, qu'il faut, non-seulement réparer, en rentrant au plus vite dans- la vieille ornière, mais pleurer avec des larmes de sang.
Si, au contraire, le peuple, tout en obéissant à d'aveugles instigateurs, ne s'est pas trompé en février, si depuis neuf mois sa pensée s'est hautement et clairement exprimée sur le sens et le but de la Révolution, il faut croire aussi que le peuple, qui a conçu le but, a conçu en même temps le moyen.
Ce moyen existe-t-il! Ce moyen est-il praticable! Le travail peut-il s'affranchir de l'usure du capital, comme le Tiers-État s'est affranchi de l'oppression de la noblesse et du clergé ? Le prolétariat, en un mot, peut-il se dispenser de payer cinq milliards au capital et de vivre avec cinq liards par jourt
Nous l'affirmons pour notre compte; et cette affirmation forme la seconde partie de l'argument que nous adressons à la Montagne.
Oui, la classe travailleuse possède en soi-même le moyen d'opérer son émancipation et de fonder pour toujours son bien* être; mais c'est ici que la Révolution de 1848 se distingue de la Révolution de 89.
En 89, le Tiers-État n'eut besoin, pour conquérir la liberté et se débarrasser de l'oppression, que de ces deux choses : refuser et prendre : refuser l'obéissance aux ordres supérieurs, prendre leurs propriétés, ou, comme l'on disait alors, les biens nationaux.
En 1848, le prolétariat, s'il veut s'affranchir de l'exploitation capitaliste, doit s'y prendre d'une toute autre manière : sa loi révolutionnaire est de s'absïenir. Il faut, disons-nous, que le prolétariat s'abstienne scrupuleusement de toute atteinte, directe ou indirecte, politique, fiscale ou autre, au capital et à la propriété, parce qu'une telle atteinte, sous quelque nom qu'on la' déguise, ne serait qu'une manière de reconnaître la
LE PEUPLE — 1848 x 203
prépondérance du capital, une contradiction. C'est en opérant en lui-môme et sur lui-même, par l'association , la garantie mutuelle, l'organisation spontanée, que le travail peut triompher du capital.
En 89, le but de la Révolution était le déplacement du pouvoir et de la propriété : c'est pour cela que cette Révolution fut une bataille. En 1848, le but de la Révolution est la démocratisation du pouvoir et la réorganisation de la propriété ; c'est pourquoi cette Révolution est une fusion. Or, on n'organise, on ne fusionne qu'avec des principes; la force et la fraude sont impuissantes à concilier et organiser.
Tel est donc l'argument que nous adressons à la Montagne.
Le but de la Révolution de 1848 est connu : c'est l'abolition complète du privilège propriétaire.
Le moyen d'arriver à cette abolition est également connu : c'est l'association ouvrière, c'est la substitution de la solidarité industrielle à la commandite capitaliste ; c'est la centralisation, par le crédit mutuel, de toutes les forces travailleuses; c'est, en un mot, l'excommunication de la propriété.
Or„ vous n'osez pas, vous, Montagnards, avouer le but de la Révolution : la preuve, c'est que vous vous déclarez partisans quand même de la propriété ; c'est que vous parlez du crédit comme de vrais propriétaires.
Vous ne reconnaissez pas l'instrument, le moyen de celte Révolution ; vos projets de réforme économique, tous empruntés à l'école anglaise, sont là qui l'attestent.
Que pensez-vous donc de la Révolution î Expliquez- vous, car le temps brûle.
Ou plutôt, que ne devons-nous pas penser de vous, quand, après avoir lu vos déclarations, nous vous voyons faire les plus grands efforts contre le socialisme, refouler ses manifestations, calomnier ceux qui le défendent?...
Vous soufflez, par toutes vos paroles et à tout propos , à propos de la politique du dehors comme de la politique du dedans, l'insurrection au peuple. Soit ; que le peuple s'insurge ! Nous n'avons pas la prétention de pouvoir l'empêcher. Mais, de grâce, nous direz*vous pourquoi il faut que le peuple s'insurge t Est-ce pour ajouter un centime aux cinq dont l'a doté la Constitution 1
Plus de réticence : vous êtes pour ou vous êtes contre la Révolution, c'est-à-dire vous êtes pour ou vous êtes contre la restitution à la classe travailleuse de cinq milliards de rentes; pour ou contre le doublement du produit national, pour ou
contre la moyenne de 2,000 fr. de salaire, à la place des ô centimes 5 millièmes de l'assistance.
Si vous êtes contre, nous n'avons rien à objecter : toutes les opinions sont à nos yeux également respectables. Nous vous prions seulement de rayer de votre programme la formule démocratique et sociale.
Si vous êtes pour, il faut le dire, mais nettement, carrément, comme le négociant qui répond aux offres d'un autre négociant, en répétant les mêmes choses et dans les mêmes termes. Il faut, en le disant, donner votre parole, vos signatures; il faut donner des gages, car le peuple est devenu méfiant, et nous, nous sommes peuple.
Quand vous aurez fait cela, tout dissentiment entre nous aura disparu; toute polémique cessera. Et puisque vous aimez le pouvoir, vous nous trouverez à votre dévotion. Comptez sur nous alors : l'affaire ira bien!...
(N* fl. — 23 novembre.)
Enfin nous sommes un parti sérieux, un parti respectable ; nous sommes presque des honnêtes gens. Nous avons le certificat de vingt-quatre mille francs. Nous pouvons marcher de pair avec le National, avec la Réforme, avec la Révolution dé' mocratique et sociale, traiter avec le Constitutionnel et le Siècle de puissance à puissance. Ce que c'est que de nousl Nous voilà presque convertis au capital !
le peuple — 4848 205
(N« 8. — 25 novembre.)