AU RÉDACTEUR
Citoyen,
Le Peuple mollit ; il entre ce matin dans la voie des transactions en indiquant la présidence Lamennais. Les politiques triomphent.
D'autre part votre nom — qui est la garantie des travailleurs — a disparu de l'en-tête du journal. Qu'est-ce que cela signifie? Vous retirez- vous! Vous effacez-vousî Une explication est nécessaire, ou du moins vous devez nous rassurer.
Raspail ou l'abstention. Hors de cette alternative, il n'y a qu'intrigue.
Je vous ai écrit il y a un mois. Ma lettre ne vous est pas arrivée, ou vous n'avez pas jugé à propos de me répondre. Peu importe : je suis pour vos idées et non pour votre personne. Je ne tiens ni à vous voir ni à recevoir une lettre de vous; mais je tiens à ce que vous sachiez que, malgré les attaques, les injures, les calomnies qui vous assiègent, il y a des inconnus qui vous défendent avec un désintéressement absolu. J'ose dire que je suis de ceux-là.
Encore un mot. J'étais commissaire au banquet de la Presse, au Château-Rouge; j'avais rédigé un toast sur ce thème : Au droit au travail, seule garantie d'ordre public contre les envahissements anar chiques du droit à l'oisiveté. Ce toast, applaudi par l'unanimité de la commission des toasts, a été éliminé à l'unanimité par la même commission, sous prétexte que ce sujet devait être réservé à Félix Pyat. Or, Félix Pyat n'a pas même assisté au banquet. O aristocratie de la démocratie !
Salut et fraternité.
73, rue Montmartre.
Vendredi matin, 24 novembre. '
Réponse. — Nous n'entrons pas dans la voie des transactions : nous offrons notre dernier sacrifice à la paix. Si la con-
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ciliation proposée est acceptée, nous n'y ferons aucun obstacle, préférant l'union des cœurs à T inflexibilité des principes. Au contraire, si cette conciliation est repoussée, il ne nous restera qu'à pleurer sur le suicide de la démocratie, et à travailler obscurément à l'œuvre de l'émancipation des travailleurs, sans rien attendre désormais des partis et des hommes politiques.
Le citoyen Proudhon ne se retire pas, croyez-le bien. Le citoyen Proudhon ne désertera pas son poste. Il ne reculera pas devant les cris des factions. Les serpents de la calomnie, épuisant sur lui leurs poisons, ont rendu son âme inaccessible à la peur. Que lui importe d'être seul, si la justice et la raison sont avec luit Que peuvent sur lui les balles et les poignards dont il est chaque jour menacé? Le citoyen Proudhon est prêt pour le grand voyage : il partira quand il plaira à Dieu et aux assassins.
Restez calme et fidèle, et le citoyen Proudhon vous remercie.
P.-J. Proudhon.
(N° 11. — 28 novembre.)
Le citoyen P.-J. Proudhon, représentant du peuple, a adressé la lettre suivante au président du Congrès électoral central :
Paris, 27 novembre 1848.
Citoyen,
J'ai reçu votre fraternelle invitation, relativement à la réunion du Congrès électoral central des démocrates socialistes de la Seine, congrès auquel vous m'annoncez que j'ai été nommé délégué par les citoyens du 3 e arrondissement.
En même temps que me parvenait votre lettre, je recevais communication, par les soins du secrétaire de la commission permanente du Conseil électoral central^ du manifeste publié par ce conseil, avec invitation de joindre ma signature à celle des membres de la commission, auteurs du dit manifeste.
Je vous fais juge vous-même, citoyen, de ma perplexité. Me voilà entre deux demandes contradictoires, sans aucun moyen de me prononcer pour Tune ni pour l'autre.
Je présume que le but du Congrès électoral central, auquel vous me priez d'assister, est d'amener une fusion entre les deux fractions de démocrates-socialistes qui se sont produites à l'occasion du vote sur la présidence, et, par suite, d'annuler les opérations du Conseil électoral central qui sollicite en ce moment mon adhésion.
Mes vœux pour la conciliation ont été toujours aussi ardents que sincères ; et c'est malgré moi, malgré mon opinion motivée, que j'ai été amené à prendre parti pour une candidature. Vous avez donc rendu justice à mes sentiments, citoyen, en me choisissant pour cette mission délicate. Toutefois, je dois vous faire observer que, représentant l'opinion contraire à la vôtre, il serait plus régulier que je fasse délégué par ceux-là mêmes dont j'ai soutenu jusqu'ici les actes, et qui, justement, paraissent décidés à passer outre, puisqu'ils publient leur manifeste.
Dans cette situation, il me semble que le Congrès électoral central, créé en opposition du Conseil électoral central, est bien moins l'expression de la conciliation que de la concurrence, et qu'il va directement contre le but qu'il se propose!...
Je ne puis donc, citoyen, que vous conseiller de vous entendre sur ce sujet avec la commission permanente de la rue des Fossés-Saint-Germain-l'Auxerrois ; après quoi vous me trouverez tout disposé à entrer dans la voie amiable que vous me paraissez désirer.
Du reste, je ne puis ni ne dois vous dissimuler que, dans l'état actuel des esprits, avec les formules peu avancées encore de l'idée démocratique et sociale, une division- momentanée entre nous me paraît chose inévitable, et par cela même peu à déplorer.
Cette division sera même utile, si nous savons la comprendre et en tirer parti ; car, je vous l'avoue, je ne crois pas que nous soyons maîtres d'agir autrement.
Depuis deux jours, la nomination du chef actuel du pouvoir exécutif à la présidence me paraît assurée. Quant à la candidature de MM. Raspail et Ledru-Rollin, je suis convaincu, certain, qu'en groupant — chose, selon moi, impossible à réaliser — sur une même tête les voix acquises à chacun de ces deux candidats, nous ne formerions encore, sur la totalité des votants, qu'une assez faible minorité.
Ainsi, sans intérêt dans le succès de l'un ou de l'autre de vois
candidats, n'agissant tous qu'en vue d'exprimer une protestation, ne poursuivant d'autre but que celui de connaître les forces de la démocratie socialiste, sûrs, enfin, que si nous voulions essayer de ramener, soit à M. Raspail les voix données à M. Ledru-Rollin, soit à M. Ledru-Rollin ou tout autre les suffrages donnés à M. Raspail, nous n'obtiendrions que la défection d'une partie de citoyens qui marchent avec nous, — notre parti le plus avantageux, le plus patriotique même, est de porter à la fais ces deux candidats, et de laisser les électeurs libres.
La démocratie-socialiste est une; la France le sait. Elle ne se divise que sur des hommes, sur des noms propres, représentant des tendances séparées, mais peu divergentes.
Votons donc séparément, puisqu'il est impossible en ce moment de faire mieux; connaissons nos forces collectives et respectives : n'en doutons pas, la question présidentielle, je veux dire personnelle, vidée, la conciliation ne se fera pas attendre.
En résumé, je crois aujourd'hui la distinction des deux fractions de la démocratie socialiste bonne et profitable à toutes deux, puisqu'elle doit avoir pour résultat d'augmenter leur masse d'ensemble; je la crois utile au triomphe de nos idées; utile, enfin, à l'avenir de la République.
Salut et fraternité.
P.-J. Proudhon.
(N» 12. — 29 novembre.)
Le président de la République n'est pas nommé ; les candidats n'ont pas encore lancé leurs manifestes; ils ne sont môme pas encore tous connus que déjà le principe de la présidence porte ses détestables fruits. Et ce n'est pas seulement la bourgeoisie, représentée et personnifiée comme elle l'était naguère par la royauté constitutionnelle, qui se divise en face du scrutin ; c'est le peuple lui-même qui hésite, ce sont les ouvriers qui, par une fausse idée de conciliation, se laissent entraîner à cette abdication de leur souveraineté. Puis, comme pour cher-*
cher une expiation à ce crime de lèse-démocratie, c'est nous qu'on accuse de diviser les esprits et de trahir la République.
A cette occasion de la présidence, contre laquelle nous ne cessons de protester tous les jours, on nous adresse les reproches les plus injustes et en même temps les plus contradictoires... On nous dit que nous sommes vendus à Cavaignac, que nous prêchons systématiquement la désunion entre les démocrates-socialistes, que nous votons avec les modérés^ que nous sommes des montagnards trop avancés , que nous ne marchons pas progressivement , qu'autant vaudrait voter pour Cavaignac ou Napoléon que de voter sur le terrain stérile du sodalisme, etc., etc.
Ces reproches nous sont adressés tous les jours de Paris et des départements, dans des écrits anonymes dont nous respectons profondément les auteurs, mais qu'en vérité nous ne concevons pas, après les explications que nous avons tant de fois données et sur nos principes et sur notre conduite.
Nous sommes vendus à Cavaignac ! — Comment celaî Parce que nous avons votéj le 4 novembre, en compagnie de quatorze montagnards, contre la constitution présidentielle, et que nous avons repoussé, le 25, Tordre du jour motivé qui, à propos des événements de juin, déclarait que le général avait bien mérité de la patrie. Que fallait-il donc faire dans ces deux occasions décisives pour prouver que nous n'étions pas vendus!
Ce n'est pas cela, nous dit-on : -vous faites les affaires de Cavaignac en votant pour un homme qui n'a pas de chances, pour M. Raspail.
Ici nous avons à relever tout à la fois chez nos critiques et une illusion et une violation de principes.
Illusion! — Quand nous voterions tous d'ensemble pour M. Ledru-Rollin, nous n'en ferions pas moins les affaires du général Cavaignac, puisque nous ne ferions que hausser le chiffre de la majorité absolue, et par conséquent rendre plus difficile la nomination de' Louis -Bonaparte, sans donner la moindre chance à M. Ledru-Rollin. Qu'on veuille bien réfléchir à ce petit calcul. Le département de la Côte-d'Or est, après celui de la Haute-Garonne, l'un des mieux disposés en faveur de M. Ledru-Rollin. Or, d'après les renseignements positifs que nous avons obtenus sur l'état de l'opinion en Bourgogne, le nombre de voix acquises à M. Ledru-Rollin dans ce département peut s'élever à 5 ou 6,00^. Prenons pour moyenne, par département, 4,000, cela fera un total, pour les quatre-vingtsix départements, de 344,000; mettons, si l'on veut, 400,000. Le socialisme, de son côté, qui ne compte guère de partisans
un peu nombreux qu'à Paris, Lyon, Limoges; qui recueillera en outre quelques voix clair-semées dans les autres provinces, le socialisme n'arrivera pas à 300,000; en tout, 700,000 voix, pour lesquelles on nous demande une conciliation inutile, et d'ailleurs impossible.
Violation de principes! — Comment ne comprend-on pas que nous ne votons pas pour la présidence, mais contée la présidence ; que si, par conséquent, nous pensions obtenir la majorité, au lieu de voter, de soutenir une candidature négative, nous proposerions l'abstention! Nous dirions au peuple de renvoyer à l'Assemblée nationale la nomination du président, de rendre impossible, enfin, par son abstention, la présidence.
Nous prêchons la désunion par système ! — Mais, la question de la présidence écartée, où donc est la désunion! En quoi faisons-nous de la désunion, parce que nous voulons maintenir dans son intégrité le dogme socialiste, le vrai dogme révolutionnaire, selon nous, que les politiques purs nous semblent méconnaître! Quel est donc le drapeau auquel mous devions nous rallier! A quelles théories faut-il donner les mains! Où est le parti démocratique et social, s'il n'est pas avec nous!
Nous votons avec les modérés, et nous sommes montagnard trop avancé ! — Nous prierons d'abord nos adversaires de nous expliquer ce double reproche, s'ils veulent que nous puissions leur répondre. — Nous v,otons avec les modérés, parce que, dans une querelle de ménage entre modérés, entre M. Dufaure et M. Sénart, nous nous sommes abstenu ! Nous votons avec les modérés, parce qu'une autre fois, à propos d'un discours sur le droit au travail, où l'on condamnait nos idées,. nous nous sommes encore, par dignité personnelle, abstenu !
Et puis on dit que nous sommes trop avancé , parce que nous voudrions enjamber certaines transitions inutiles, et que, suivant nous, les époques de révolution sont des époques d'enjambements.
Autant voter pour Cavaignac que voter sur le terrain stérile du socialisme ! — » Eh i c'est ce que nous n'avons cessé de vous dire nous-mêmes à propos de M. Ledru-Rollin : les votes portés sur ce candidat sont un appoint donné gratuitement à Cavaignac.
Autant voter pour Cavaignac que voter sur le terrain stérile du socialisme ! — Pour cela, nous sommes un peu de l'avis de nos critiques. C'est le socialisme qui nous sépare de Cavaignac: rien que cela! Sans le socialisme, peut-être voterionsnous pour lui, au lieu de voter pour Raspail ; car, sans le
socialisme, nous n'aurions jamais eu l'idée d'une république démocratique et sociale ; sans le socialisme, nous n'eussions pas eu les journées de juin, du 15 mai, du 16 avril ; les délibérations du Luxembourg, où s'est défini le caractère de la Révolution de février ; sans le socialisme, en un mot, nous ne serions rien, nous n'existerions pas.
En vérité, nous en demandons pardon à nos adversaires, que nous voudrions connaître et voir, ce n'est pas l'union qu'ils ont à nous recommander en ce moment ; c'est notre conversion qu'il s'agit pour eux d'opérer. Qu'ils trouvent moyen de faire que nous ne soyons plus socialistes ; qu'ils nous expliquent la Révolution en dehors du socialisme, et nous votons avec la Montagne (nous voulons bien supposer qu'il existe un parti dit de la Montagne), nous votons pour M. Ledru-Rollin.
(N°17. — 4 décembre.)