AU CITOYEN LEDRU-ROLLÎN
En vérité, citoyen Ledru-Rollin, vous ne nous comprenez pas.
Quoi ! vous vous persuadez, ou plutôt on vous persuade que nous sommes avec vous sur le pied de guerre !
Quoil rabaissant nos enseignes socialistes aux proportions d'une politique misérable, nous songerions à vous barrer les avenues de la présidence, par jalousie de votre prépondérance personnelle!
Nous placerions plus haut que vous les tables de la loi démocratique, afin de fonder un schisme orgueilleux!
Parlons franc : vous nous croyez vos ennemis plus encore, que de Cavaignac.
Voici comment nous vous répondons :
Nous vous disons : Allez où l'on vous mène ; saisissez-le, ce pouvoir, dès qu'il se laissera prendre ; écoutez vos amis de profession, les Rollinistes, comme on dit, et avant six mois vous n'êtes plus Ledru-Rollin, vous êtes Cavaignac lui-même.
Oui, que les obstacles s'écartent; franchissez d'un seul bond la distance qui vous sépare de cette damnée présidence qui nous brouille et nous rapetisse tous ; allez au but, devenez roi comme Cromwell ; vous êtes Cavaignac, encore une fois, et rien que Cavaignac.
Jugez-vous-même.
Ferez-vous que le crédit refleTirisse entre vos mains, vous qu'avant les émeutes on considérait déjà comme l'effaroucheur, le grand assommeur de toute confiance ?
Ferez-vous que le capital ne vous tienne pas rigueur, que le monstre ne s'enfouisse pas quand vous l'appellerez, ne s'étale pas quand vous n'aurez plus besoin de luiî Ce joug accablant du capital, avez-vous jamais dit que vous le secoueriez!
Que répondrez-vous à la bourgeoisie qui, vous ayant donné, par une faveur insigne, main-levée de vos circulaires, viendra vous dire « qu'il est temps d'en finir! »
Que faire de tout ce peuple qui vient de son côté réclamer le droit d'assistance? Cette foule affamée de femmes, d'enfants, de
travailleurs, est-il temps de la nourrir, comme l'hiver dernier, avec la manne et l'eau bénite de Lamartine!
Irez-vous, comme au 17 mars, comme au 16 avril, dépopularisant la meilleure partie de vous-même, étouffer la voix des pétitions aux cent mille bouches sous le roulement des tambours du capital et du privilège !
Quand l'émeute reparaîtra, l'émeute périodique et terrible de la faim, qu'aurez-vous à lui apposer, si ce n'est les canons, les obus, les troupiers de Cavaignacî
Ainsi, Cavaignac dans la rue; — dans l'intérieur, Thiers, Guizot ou Mole, quoi que vous puissiez faire.
K 'espérez pas échapper aux anneaux de cette camaraderie gigantesque, qui vous enveloppera tout entier, une fois aux affaires.
Vous aurez sur les bras tous les grognards de la démocratie, tout le bataillon des vieux conspirateurs et des culottes de peau du pseudo-socialisme. Tous ceux qui vous prônent et vous poussent en ce moment, le font-ils sans arrière-pensée! — Des places! vous crient-ils d'une lieue à l'avance, des commissariats ! des missions 1 Toujours la curée recommencée sur de nouveaux frais.
Et vous serez là, les bras croisés, contemplateur attristé des furies de votre entourage, pourvoyeur de toutes les intrigues, simple et passif entrepositaire des grâces et des superfluites du budget.
Le budget! allégez-le donc d'un atome, nous vous en défions.
Ce n'est pas vous, âme douce et bonne, qui, sous prétexte d'orléanisme, mettrez sur le pavé de pauvres pères de famille afin de caser vos créatures; vous qui ôterez le pain de la bouche de Pierre pour le mettre à celle de Paul. Quel budget ne vous faudra-t-il pas si vous voulez compenser toutes les ingratitudes de février 1 Mais que dira la bourgeoisie!
Cavaignac ou Guizot; c'est là que vous aboutissez fatalement, c'est à cela que nous voulons vous arracher, et nous sommes vos ennemis !
Parviendriez-vous à établir l'égalité d'apparence ou d'apparat, que vous n'auriez rien fait encore, laissant chacun dans sa sphère, le peuple dans ses haillons, la haute bourgeoisie dans sa simarre, le financier dans son monopole, l'homme d'État dans son orgueilleuse ampleur.
Le vieux sans-culotisme, le peuple n'y croit plus.
Que lui fait l'égalité historique, grecque, romaine ou même jacobine! Ce qu'il veut, c'est l'égalité devant le travail, l'édu-
cation, le bien-être. Celle-là seule est réelle, tout le reste n'est que fiction et néant.
Qui sait si nous n'empêchons pas, nous vos ennemis, le sacrifice d'un bon tempérament révolutionnaire, qu'il serait regrettable de voir finir misérablement entre le double choc du peuple et de la bourgeoisie! cette fibre dantonienne, pourquoi ne pas la réserver pour des temps meilleurs!
Vous, rollinistes, qui le portez avec tant d'enthousiasme vers cette présidence, vous étes-vous bien représenté quelle figure il fera, lui, Ledru-Rollin, sous ce dais quasi-monarchique!
Vous ne craignez pas de le voir s'engager dans un rôle funeste, de le compromettre entre les deux termes de cette vieille antithèse du roc Tarpéïën et du C apitoie. Vous le rêvez au Luxembourg ou aux Tuileries, et vous ne vous souvenez pas qu'il a frisé Vincennes.
Encore une fois, nous, sommes-nous vos ennemis, citoyen Ledru? Est-ce que vous nous faites obstacle, par hasard! Cette présidence, cette candidature, cette rixe politique, en quoi cela nous touche-t-il !
Vous croyez encore au pouvoir, et nous n'y croyons plus.
Nous ne croyons qu'aux révolutions, et vous croyez aux réformes, à l'avènement de certains noms propres, à la prépondérance de telle ligne politique, adresses, manifestes, programmes, harangues, coups de théâtre parlementaires, prouesses de tribune, etc.
Pour nous, toutes les réformes faisables sont faites. Elles accablent d'ailleurs les hommes qui s'y confient.
Tribun du peuple, avocat, patron, défenseur, harangueur du peuple, vieux titres, offices supprimés du jour où le peuple est rendu à lui-même ; dès qu'il prétend vivre et se conduire sans le secours de ces personnages officieux et irresponsables qui ne seront jamais que ses tyrans déguisés.
Vous nous trouverez sans doute excessifs, exagérés, impolitiques surtout; oui, impolitiques, et nous nous en glorifions. Mais nous nous appelons le Peuple, et c'est lui-même qui vous dit par notre voix qu'il n'est ni haineux, ni vindicatif, et qu'il sait étouffer jusqu'aux germes des plus légitimes rancunes.
Un rapprochement entre le peuple et vous est-il possible encore!
Oui; mais sortez au plus vite du territoire politique, confessez hautement le socialisme, non pas le socialisme de bouche et de circonstance, suivant tel club, suivant tel journal ; mais le socialisme qui nous a fait inscrire ici : — Pas de président ! rien que des citoyens !
Cette déclaration est-elle la vôtre, citoyen Ledrut Dès-lors, vous n'êtes plus la pierre d'achoppement pour la République sociale; dès lors, vous-même pouvez dire si c'est bien dans nos rangs que sont vos ennemis.
(N° 20. — 7 décembre.)
A M. le Rédacteur de la Révolution démocratique
et sociale.
Paris, 6 décembre 1848.
Monsieur le rédacteur,
En publiant dans votre numéro d'hier l'article intitulé : M . Proudhon et M, Gavaignac, vous avez dû penser que je ne laisserais pas passer sans réponse une pareille attaque. Ce que vous faites contre moi n'est plus de la polémique : c'est une excitation violente au mépris et à la haine de ma personne. Quiconque, vous ayant lu, me jugera sur cette étrange biographie, ne manquera pas de croire que je suis le plus grand ennemi de la République, et que ce serait bien mériter du pays que de le purger d'un aussi abominable homme. Aussi, ce que je n'eusse pas demandé à votre complaisance, croyez-le bien, pour la satisfaction de mon amour-propre, je l'attends de votre justice pour ma sûreté. Vous m'obligerez, monsieur le rédacteur, d'insérer la présente dans votre plus prochain numéro.
Au fond, vous n'avez à me reprocher qu'une chose : c'est d'être opposé à la candidature de M. Ledru-Rollin, et, par contre, d'avoir dit que, comme candidat du capital, je préférais à M. Ledru-Rollin et à tout autre le général Cavaignac. Voilà tout mon crime. Otez-moi cela, et je redeviens l'un des patriotes les plus dévoués, l'un des plus intelligents révolutionnaires. Quant a ce que vous ajoutez sur mes opinions et ma conduite politique, ce ne sont que broderies et assaisonnements de votre invention, à seule fin de me rendre de plus en plus odieux et suspect. Permettez donc, Monsieur le rédacteur,
que je rectifie d'abord ce qu'il y a d'inexact dans vos allégations; l'amendement des détails rendra plus nette, sur le point essentiel qui nous divise, ma justification.
Vous commencez par me présenter tomme un indigne plagiaire. Suivant vous, j'aurais dérobé à M. Mazel l'idée du crédit gratuit et de la Banque d'échange.
Vous n'êtes point du tout au courant, monsieur le rédacteur. Je n'ai connu M. Mazel et ses travaux que postérieurement à la publication dçs statuts de la Banque d'échange, et à la démonstration toute scientifique que j'avais faite du principe du crédit, quelques mois auparavant. C'est M. Mazel qui, de son propre mouvement, s'est révélé à moi, et qui m'a fait part de son idée. Et quant à cette idée en elle-même, bien loin que je revendique pour elle la priorité d'invention, je la répudie entièrement, et pour le fond et pour la forme. L'idée de M. Mazel n'est pas la mienne; vous le reconnaissez implicitement vous-même, quand vous dites : Bientôt on saura qu'en empruntant le mécanisme inventé par M. Mazel, M. Proudhon n'a fait que le dénaturer et le rendre impossible.
Non, monsieur, je n'ai rien emprunté, rien dénaturé; je n'ai pas l'habitude de prendre les idées des autres, j'en ai de reste. Je ne dois rien à M. 'Mazel ; et quelque estime que je professe pour ses lumières, je persiste à croire que son idée, telle qu'il l'a présentée dans diverses publications, est incomplète et insuffisante, autant au point de vue de la Révolution qu'à celui de la science économique.
Passons à un autre grief.
Vous dites : « Avant la Révolution de février, le gouvernement s'était bien gardé de faire à M. Proudhon }es honneurs de la persécution : les lois de septembre s'étaient tues sur ses hardiesses, alors que tous les jours les feuilles démocratiques subissaient l'amende et la prison. »
Vous êtes mal informé, monsieur le rédacteur. En 1843, je fus traduit devant la cour d'assises de Besançon pour une brochure intitulée : Avertissement aux propriétaires, dans laquelle le parquet releva NEUF CHEFS d'accusation différents. A cette occasion, M. Duchâtel, sollicité par moi de renvoyer cette affaire devant un jury d'économistes, répondit par le télégraphe de m'appliquer le maximum de la peine, 12,000 fr. d'amende et douze ans de prison! Le jury montra moins d'acharnement : je fus renvoyé de la plainte. Je ne vous parle pas de mes autres tribulations. Il me suffit d'ajouter que, depuis cette époque, j'ai été coté à la préfecture de police comme l'un des ennemis les plus dangereux de la monarchie. (Voir à ce sujet
la Revue rétrospective). Je n'avais point, je l'avoue, sollicité cet honneur.
Vous dites ensuite, et ce n'est pas le moindre de mes attentats, qu'il m'est arrivé mainte fois de tourner en ridicule le suffrage universel.
En vérité, Monsieur le rédacteur, je ne conçois pas qu'un démocrate ose parler du suffrage universel, après ce que les docteurs de la démocratie en ont fait ! Trouvez-vous donc que l'Assemblée nationale, produit du suffrage universel, représente bien les aspirations de la démocratie, comme vous dites 1 Et quand ledit suffrage est à la veille de donner à M. Louis Bonaparte trois millions de voix et à M. Ledru-Rollin cinq cent mille, avez-vous lieu d'être si content de lui? Ne vous sentez-vous point la démangeaison de corriger, par quelque moyen révolutionnaire, l'injustice du suffrage universel?,.. Allez, Monsieur le rédacteur, le suffrage universel ne sera une vérité qu'après que nous autres socialistes nous vous aurons appris à le faire parler. Jusque-là, le plus sûr pour vous sera de lui fermer la bouche ; et c'est à quoi vous ne manquerez pas, si vous arrivez au pouvoir.
Après avoir combattu l'impôt progressif, j'aurais proposé, s'il faut vous en croire, de l'appliquer.
La mémoire ' vous fait défaut, Monsieur le rédacteur. J'ai proposé une retenue momentanée du tiers du revenu net, soit un sixième au profit des fermiers, locataires et débiteurs, et un sixième pour l'État. Jamais je n'ai approuvé ni proposé Tinipôt progressif, dont j'ai fait la réduction à l'absurde dans mon Système des contradictions économiques, tome I er , chap. VII.
Autre contradiction. Après avoir dit ; La propriété, c'est le vol! je me serais constitué, suivant vous, le défenseur de la propriété!
Si vous entendez par là que j'ai combattu toute atteinte matérielle à la propriété comme perturbatrice de l'ordre social et contraire à la réforme économique, vous avez eu raison, et, loin de m'en cacher, je m'en vante. Si, au contraire, vous avez voulu dire que je repoussais tout développement économique en sens inverse du principe de propriété, j'aurai l'honneur de vous répondre que ce n'est pas même une calomnie, c'est tout simplement une sottise.
« Le temps vous manque, dites-vous, pour dévoiler l'affligeant tableau de mes variations. »
Il est heureux pour vous, Monsieur Je rédacteur, que le temps vous ait manqué. Une pareille révélation, je vous en avertis, ferait peu d'honneur à vos connaissances. Je vous
défie de prouver qu'une seule fois, depuis dix ans, j'aie varié en quoi que ce soit dans mes opinions !
Mais voici oui est plus sérieux :
« M. Proud'hon s'est fait l'allié de M. d'Alton-Shée, l'excomte, pour jeter la discorde au sein du parti démocratique. »
Je n'ai point fait alliance avec M. d'Alton-Shée, ni M. d'Alton- Shée avec moi. Il faut encore rayer cela de votre réquisitoire. M. d'Alton-Shée est un homme qui, malgré une position aristocratique, a passé, comme bien d'autres, de la monarchie constitutionnelle à la République, et de la République au socialisme, sans autre impulsion que celle de la vérité et l'intelligence du siècle. S'il vous plaisait à vous-même, Monsieur le rédacteur, de faire un pas de plus, vous vous rencontreriez avec nous sans nul doute sur le môme terrain. Quant au crime de jeter la discorde dans la démocratie, il est clair que vous accusez de discorde «eux qui pensent autrement que vous, d'après la règle de Boileau :
Qui n'aime point Cottin, n'estime pas son roi, Et n'a, selon Cottin, ni Dieu, ni foi, ni loi.
Vous dites ensuite : •
« Après avoir promené ses sympathies de M. Bonaparte à M. Cavaignac, etc. »
Sur mon prétendu bonapartisme, je vous aurais cru, Monsieur le rédacteur, un peu mieux informé.
J'ai été présenté à M. Louis Bonaparte par M. Joly père, représentant de la Haute-Garonne, actuellement l'un des membres les plus chauds de la Montagne. M. Joly me dit que M. Ledru-Rollin était prévenu de la démarche et serait informé du résultat. Nous parlâmes au citoyen Bonaparte, M. Joly et moi, en républicains énergiques. M. Bonaparte nous répondit, suivant sa coutume, en nous témoignant beaucoup de considération, et nous remerciant de notre politesse.
Je n'ai pas revu depuis le prétendant, et je n'ai pas tardé à m'apercevoir que M. Joly désespérait de lui autant que moi. Fort de ma conscience, couvert par la présence d'un de mes collègues, sachant que ce qui se passait serait reporté à l'honorable M. Ledru-Rollin, alors mon chef de file, je ne pensais pas que le soupçon dût m'atteindre. Comment donc MM. Joly et Ledru-Rollin sont-ils aujourd'hui des républicains farouches, pendant que moi, je suis resté un bonapartiste?
L'histoire de mes sympathies pour le général Cavaignac est
du même genre, et il vous est permis, Monsieur le rédacteur, moins qu'à personne de l'ignorer.
Vous souvient-il de certaine réunion de patriotes à laquelle assistait, entre autres, M. Delescluze, rédacteur actuel de la Révolution démocratique et sociale, et dans laquelle fut longuement agitée la question de savoir, ce qu'il conviendrait de faire, au cas où une lutte s'engagerait dans Paris entre Louis Bonaparte et Cavaignacî Les avis étaient partagés, ou plutôt il n'y avait pas d'avis, tant on trouvait d'inconvénients, soit à se joindre à Cavaignac contre Bonaparte, soit à prendre parti pour celui-ci, sauf à l'éliminer ensuite; soit enfin à rester neutres. Enfin, le premier parti prévalut : c'était, selon moi, le plus sage. Cavaignac, se dit-on, représente pour le moment la République; sauvons d'abord la forme, le fond viendra après. Il fut donc convenu qu'on irait trouver le général Cavaignac, et qu'on s'entendrait avec lui sur les conditions du concours à lui apporter. Je fus désigné pour cette démarche, qui n'eut pas lieu.
J'ai sollicité une autre fois, dans un intérêt tout personnel, je l'avoue, le général Cavaignac : il s'agissait de la suspension du Représentant du Peuple. A toutes les observations que je pus faire, le général me répondit que fêtais brouillé avec le pays, et qu'avec des journaux de l'espèce du mien, l'ordre dans la République était impossible. Il paraît, au surplus, qu'à l'endroit des principes, le général Cavaignac me trouva incorrigible : la suspension du journal ne fut levée qu'au bout de six semaines, puis prononcée de nouveau, à la suite de trois saisies consécutives. Aujourd'hui, maigre sa modération, malgré ses cajoleries, le Peuple, héritier du Représentant du Peuple, a QUA TRE PROCÈS pendants ; tandis que la Révolution démocratique et sociale, qui ne cesse d'injurier Cavaignac et de pousser à la haine du gouvernement, vit en pleine sécurité. C'est que vous ne représentez qu'un homme, Monsieur le rédacteur, et moi je représente un principe.
Et m'est avis que cette haine féroce que vous affectez pour Cavaignac n'est point aussi irréconciliable qu'il semble; car enfin qui a fait venir d'Algérie le général Cavaignacî Ne sontce pas les amis de son frère Godefroy, MM. Flocon, Ledru- Rollin, etc.? Quoi donc! l'aurait-on fait ministre de la guerre sans le connaître, et tout simplement en considération du mort! Voilà bien la camaraderie démocratique!... Et puis, ce que défend et que représente Cavaignac, le capital, la rente, le produit net, vous aussi le défendez : le point de départ de votre politique est le même que celui de la politique de Ca*
vaignac. Ce qui vous distingue de lui, ce ne sont pas les idées, c'est la turbulence.
Toutes ces petites calomnies, ces petites insinuations écartées, que reste-t-il de votre diatribe î Ceci seulement, que je ne rétracte point, et qui ne m'embarrasse guère, savoir que je préfère, pour représenter le capital et le privilège, le général Cavaignac, même à M. Ledru-Rollin. J'en ai dit la raison dans mon dernier article, et je suis surpris, vraiment, qu'elle vous scandalise.
J'ai posé, il y a quelque temps, à vous et à vos amis, nettement, catégoriquement, cette question : Êtes-vous, oui ou non, pour l'abolition de cinq milliards de rentes que le travail paye chaque année au capital! Toute la Révolution est là. Il ne s'agit point de savoir comment et en combien de temps s'opérera cette abolition, très-facile selon moi, et qui doit régénérer la société : il n'est question pour le moment que du principe. Accordez-moi le principe, et je vous accorderai le temps et les transitions.
Si vous vous prononcez, ajoutais-je, pour l'affirmative, dès» lors vous êtes socialistes comme je le suis moi-même, et je marche avec vous. Sinon, vous n'êtes ni socialistes, ni démocrates, et tous vos projets d'amélioration ne sont que des remaniements au système de la misère. Dans ce cas, je proteste contre l'abus que vous faites du titre de socialistes, et pour l'honneur de la démocratie, pour la moralité du parti que vous prétendez défendre, je combats votre candidature.
A quoi sert donc de tergiverser 1 A quoi bon tant d'injures et de violence! Vous dites que M. Ledru-Rollin était plus que personne à même de débarrasser la République du pouvoir pré* sidentiel, mais que je l'en empêche en rendant son élection impossible; — que des hommes de cœur avaient formulé le programme de réformes immédiatement réalisables, et que je m'oppose à ces réformes; — qu'ils avaient juré de ne pas s'arrêter dans la marche révolutionnaire , et que je les calomnie..., etc., etc.
Toutes ces déclamations, Monsieur le rédacteur, sont pures niaiseries. Si M. Ledru-Rollin était élu président de la République, son devoir serait d'exercer les fonctions qu'il tiendrait de la Constitution et du peuple, et je n'admets pas qu'on dise en son nom qu'il s'en démettrait. Ce serait plus qu impolitique, ce serait fou. Quant à l'obstacle prétendu que je fais à cette élection, j'ai dit maintes fois que vous me paraissiez être dans une déplorable erreur, si vous croyiez que M. Ledru-Rollin pût réunir plus de cinq cent mille voix, tant socialistes que
démocrates. Qu'importe donc que cent mille voix se détachent de ce nombre, dans l'intérêt d'une protestation qui, selon moi. contient le secret de l'avenir et les destinées de la France î L'extinction du produit net, vous dis-je, l'abolition de cinq milliards de rentes ! Hors de là, il n'y a point de Révolution, il n'y a qu'escamotage. Toutes ces réformes immédiatement réalisables dont vous parlez; toute cette marche révolutionnaire dont vous faites honneur aux signataires de la Déclaration, ne sont pour moi qu'une torture nouvelle et sans fruit que vous voulez infliger au corps social, une agitation sans idée et sans résultat.
Telle est, depuis bien des années, ma conviction intime; telle elle s'est formée, après de longues et laborieuses recherches. Il est fâcheux pour vous, je le reconnais, de rencontrer sur votre chemin une conviction aussi obstinée; mais, permettez-moi de vous le dire, Monsieur le rédacteur, vous ne savez pas encore ce que c'est qu'une idée ; car si vous saviez ce que c'est qu'une idée, vous sauriez ce que c'est qu'une conviction. . Je suis, Monsieur le rédacteur, votre très- humble serviteur,
P.-J. Proudhon.
P. S. Au moment de clore ma lettre, je reçois le billet suivant, timbré de la poste, et dont je tiens à votre disposition l'original.
« A monsieur Proudhon, le royaliste.
« Dites-moi, s'il vous plaît, par qui vous êtes payé pour désunir les démocrates! Est-ce par Cavaignac, par Louis-Philippe ou par Henri V! Comment, malheureux que vous êtes, au moment où vous devriez faire tous vos efforts, pour assurer le triomphe de la République, vous cherchez à la faire tomber, parce que le peuple ne vous a pas porté candidat à la présidence! Vous êtes donc un ambitieux!... C'est un ouvrier, qui jusqu'à ce jour avait confiance en vous, qui vous parle et qui vous déteste, en vous faisant connaître que le même sort qu'a éprouvé cet Italien Rossi vous attend : et celui qui vous assassinera aura bien mérité de la patrie, et surtout de la démor cratie, puisque vous êtes un traître!... »
J'ai vingt lettres pareilles dans mon secrétaire. Les premières me venaient toutes de bourgeois; depuis quelque temps, depuis qu'il est question de présidence, elles me vien-
nent des ouvriers. Vous avez si bien fait, vous et vos amis, par vos accusations et vos menées, qu'en ce moment je suis, pour bien des pauvres diables, fanatiques de présidence, un scélérat. Certes, je ne vous accuse pas de complicité morale ; mais quand de pareils avis me viennent régulièrement à la suite de vos diatribes, j'ai bien le droit de me plaindre d'une polémique qui, n'ayant rien à dire sur les choses, se met à déchirer les personnes. Si c'est là de la politique, je déclare que je n'y entends rien, et je me retire de l'arène.
(N* 24. — li décembre.)
Nous conjurons nos amis de méditer les phrases suivantes de la proclamation du général Cavaignac, relative à l'élection du président de la République :
« Citoyens, si vous vous montrez calmes, réfléchis, résolus, vous aurez donné à votre œuvre une base solide et respectable. Vos ennemis, ceux de la société, voudraient peut-être exploiter vos agitations, vos luttes : ils s'arrêteront devant l'œuvre imposante de votre recueillement.
« On vous a dit, comme on nous l'a dit à nous-mêmes, que des insensés parlaient de juger le choix du peuple, pour marchander ensuite leur obéissance. Rassurez- vous : le gouvernement connaît ses devoirs, et jamais il n'a été plus énergiquement résolu à les remplir.
« Les bons citoyens sont ceux qui, après avoir émis librement, consciencieusement leur vote, savent qu'ils n'auront ensuite qu'à s 1 incliner avec respect devant le choix de la nation, QUEL QUE SOIT LE NOM qu'elle aura prononcé.
« Quant à ceux qui nourriraient d'autres projets, qui se prépareraient à des entreprises funestes, quant à ceux-H*, s'il en existe, aujourd'hui comme gouvernement, demain comme simples citoyens, nous ne pourrions voir en eux que des ennemis publics que la loi ne voudrait ni ne pourrait couvrir. »
Ainsi, ceux dont le gouvernement de la République se préoccupe, ceux qui font l'objet de ses inquiétudes, qu'il désigne à la méfiance et à la haine des citoyens, et pour lesquels il n* existe ni loi, ni miséricorde, ce ne sont pas les partisans de
us peuple — 4848 229
la légitimité, ce ne sont ni les bonapartistes, ni les orléanistes; c'est la démocratie sociale, c'est nous! Nous sommes ces ennemis publics que la loi ne peut ni ne veut couvrir, et devant lesquels les dissensions bourgeoises se taisent, les rivalités politiques s'effacent. Cavaignac n'est plus que le gendarme de Napoléon !
Comme nous le disions hier, la conjuration capitaliste, l'alliance offensive et défensive du privilège contre le prolétariat est formée; il y a entente cordiale entre tous ces hommes que nous supposions ennemis : Bugeaud, Changarnier, Cavaignac, Lamoricière, Mole, Thiers; entre la Presse et le National. Qu'ils l'avouent ou qu'ils le nient, qu'ils le sachent ou qu'ils l'ignorent, peu importe. La force des intérêts les unit, la même pensée les dirige : cette pensée, c'est l'extermination du socialisme.
Quel que soit le nom qui sortira du scrutin, ce nom est accepté d'avance comme le mot de ralliement de tout le parti capitaliste. A ce nom le gouvernement s'incline; ceux à qui l'on prêtait l'ambition des César et des Pompée deviennent modestes et désintéressés comme des Cincinnatus. Ne croyez pas qu'ils aient plus que nous le fétichisme du suffrage universel : sur ce point, ils sont tous fils de Voltaire, aussi sceptiques que nous le serions nous-mêmes, si nous pensions que le suffrage universel a reçu sa dernière forme. Ce qu'ils aiment, ce qu'ils estiment en ce moment dans le suffrage universel, c'est l'autorité qu'ils en tirent pour leurs projets de réaction. Pour dompter le peuple, en effet, il ne faut pas moins que la volonté du peuple.
Du reste, tout semble, par un merveilleux arrangement, avoir été prévu contre l'éventualité d'un conflit. Tandis qu'à Paris le gouvernement arme ses cohortes, concentre ses troupes; que M. Dufaure convoque i'état-major de la garde nationale ; que les amis de Louis-Bonaparte exaltent le zèle de leurs partisans, le maréchal Bugeaud fédéralise les départements et s'apprête, dit-on, à marcher sur Paris à la tête de 200,000 hommes. Qu'une émeute éclate, Cavaignac se retire dans la plaine Saint-Denis; puis, avec le vainqueur d'Isly, il reprend la capitale, et purge la République des nouveaux Albigeois.
Alors, on se partagera les dépouilles : Napoléon aura la présidence de la République; Cavaignac la présidence de l'Assemblée nationale; Lamoricière le gouvernement de> l'Algérie, etc. On refera une Constitution moins démocratique, moins incommode; on recommencera la comédie parlementaire ; on se
querellera du l ,p janvier au 31 décembre pour les portefeuilles, sauf à se réunir et à faire front de tous côtés, le jour où le prolétaire bronchera. Ce sera Page d'or de la politique, l'idéal de la république capitaliste et antisociale...
Amis, que les déclarations du pouvoir nous éclairent. Nous sommes à peine un contre dix, sans argent et sans armes contre des ennemis pourvus de toutes munitions. Ne recommençons pas les tragédies de 1831, 1832, 1834, qui, si elles firent germer la République, prolongèrent aussi l'existence de la royauté pendant dix-huit ans. Ne nous engageons pas dans cette guerre impie : assez de sang répandu, assez d'orphelins, assez de misère. L'idée sociale est plantée : pour porter ses fruits immortels, elle n'a que faire de notre sang, elle n'a plus besoin que de nos sueurs.
Cinq à six cent mille voix qu'obtiendra; nous l'espérons, la démocratie sociale, représentée en ce moment par les citoyens Raspail et Ledru-Rollin, forment un total d'au moins deux millions d'âmes dévouées à notre cause. Le socialisme, à peine arrivé à la vie politique, formerait déjà un État puissant, supérieur à la Confédération helvétique. Sachons organiser, sur le terrain commercial et industriel, cette masse [travailleuse. N'ajournons pas l'espoir de nos principes à une nouvelle élection de la présidence. Ne restons point inactifs en présence du gâchis représentatif; ne perdons pas le temps à ces distractions d'une politique creuse, qui, depuis six semaines, nous tourmentant et nous divisant, n'aboutissent, vous le voyez, qu'à donner une sanction de plus à l'institution monarchique de la présidence quadriennale. Nous avons si bien travaillé pour le pouvoir ! faisons quelque chose pour la liberté.
(N° 28. — 16 décembre.)
La Révolution démocratique et sociale, qui a juré, comme chacun sait, de nous exterminer de la République, nous lègue ce matin, de son autorité inquisitoriale, les malédictions de la démocratie. A en croire notre confrère, c'est nous qui, par nos menées perfides, avons préparé ces élections de décembre, où l'on voit çà et là les suffrages se répartir entre lés can-
didats dans ce rapport peu flatteur pour certaines ambitions : Louis-Bonaparte, 1,000; Cavaignac, 100; Ledru-Rollin, Raspail compris, 10! — C'est nous qui avons soufflé la panique parmi les travailleurs à Paris et à Lyon, nous qui avons répandu le vertige sur les quatre-vingt-six départements, nous qui avons allumé cette fringale napoléonienne ! Certes, si les honnêtes gens mouraient de la rage des sots; nous n'aurions pas quinze jours de vie I Le mauvais œil, comme parle le Sage, a jeté sur nous son sinistre regard : nous sommes tout surpris de n'en avoir encore perdu ni l'appétit ni le sommeil !
Mais pourquoi donc cette épileptique haine 1 Pourquoi cet acharnement qui n'eut jamais d'égal dans les fastes du journalisme 1
Faut-il le dire!
C'est parce que la Révolution démocratique et sociale, qui ne conçoit de révolution que par M. Ledru-Rollin, de démocratie qu'avec M. Ledru-Rollin, de socialisme que sous M. Ledru- Rollin, s'imagine que tout est perdu, que tout est évanoui, socialisme, démocratie, révolution, avec la candidature de M. Ledru-Rollin !
. Parce que nous, qu'on n'a pas pu prendre pour dupes, noua avons eu le malheur d'annoncer ce résultat, et que, l'ayant annoncé, nous sommes censés l'avoir causé !
Parce que -nous avons cru que la vraie politique à suivre pour notre parti, sur la question de la présidence, autant au point de vue de la tactique que sous le rapport des principes, était de s'abstenir, et qu'en nous forçant de prendre part au vote, on a mis en relief notre minorité I
Parce qu'avec les souvenirs du gouvernement provisoire et de la commission executive, pour toute recommandation auprès des électeurs, M. Ledru-Rollin devait, selon nous, se réserver et se tenir à l'écart, et que ses amis de la Révolution démocratique et sociale, mieux avisés sans doute, l'ont compromis et usé dans une lutte stérile !
Parce que M. Ledru-Rollin n'avait pas d'abord la moindre envie de se faire socialiste; que c'est malgré nous qu'il s'est fait passer pour tel, et que cela lui a fait perdre plus de voix qu'il ne lui en a valu !
Parce que, faisant taire nos sentiments sur l'homme de juin, et ne considérant que le progrès de la Révolution , nous eussions préféré Cavaignac à Napoléon ; et que notre prudent contradicteur, à force de déclamer contre Cavaignac, a contribué plus que tout autre au succès de Napoléon, ce qui le désole aujourd'hui.
C'est pour tous ces griefs que la Révolution démocratique et sociale nous accuse ; pour cela qu'elle soulève contre nous le désespoir du peuple, et dévoue notre tête aux dieux infernaux! La Révolution démocratique et sociale vient de perdre sa dernière illusion; la réalité l'éclairé et la tue : pour se venger, elle nous jette l'anathème ! En vérité, très-honoré confrère, vous avez le transport au cerveau : allez prendre une douche.
Pour nous, laissant de côté les petits mécomptes des prétendants, nous n'hésitons point à le dire : si le résultat de l'élection n'a pas rempli notre attente, nous sommes loin de désespérer. Nous trouvons même, dans la comparaison des chiffres, et surtout dans leur analyse, des encouragements positifs à de plus grands efforts. Aussi, loin* de décourager le peuple par de stupides lamentations, nous lui dirons, chiffres en mains, de considérer ce qu'il était avant Février, ce qu'il est depuis devenu.
Combien étaient-ils, il y a un an, les républicains de la veille, c'est-à-dire les hommes du National et de la Réforme? — Moins de cent mille peut-être, pour toute la France. Combien sont les républicains du lendemaint — Plus de quatre millions ! Voyez plutôt : nous prenons les résultats du scrutin du département de la Seine pour base.
A Paris et dans la banlieue, Louis Bonaparte a obtenu, en nombre rond, 191,000 voix; — Cavaignac, Ledru-Rollin. Raspail, etc., 135,000. —Mais il est reconnu que, sur les 191,000 voix de Louis Bonaparte, plus de 30,000 viennent des socialistes, qui ont fait défaut à Raspail en haine de Cavaignac, et que, d'ailleurs, un grand nombre de citoyens, à Paris comme dans les départements, ont nommé Napoléon, qui n'en sont pas moins républicains. La majorité se trouve ainsi déplacée en faveur de la République. Paris, en un mot, qui se croyait constitutionnel en février, s'est reconnu en décembre républicain.
La même chose a lieu dans les départements. Dans le Haut et le Bas-Rhin, en Franche-Comté, dans le Languedoc, les paysans votent pour Napoléon aux cris de : Vive la République l — Dans la Bresse et les Ardennes, on les a entendus dire : Vive Napoléon I A bas les riches I Partout l'instinct socialiste, joint au plus profond républicanisme, se trouve mêlé à ce nom de Napoléon, qui, pour le peuple, ne fut, n'est encore aujourd'hui que la Révolution incarnée, ou, comme disait madame de Staël, Robespierre achevai!
Courage donc, amis ; ne donnez point accès dans vos cœurs aux pensées de désespoir; ne vous laissez point abattre par les cris de joie des réacteurs. Louis Bonaparte est condamné, de
par le suffrage populaire, à achever la Révolution de 1848, comme l'empereur avait été condamné, par la Providence, à achever la Révolution de 1792.
Ce ne sont pas seulement les socialistes de Paris, de. Lyon, de Limoges, qui, par leur vote spontané et en quelque sorte fatidique, ont assigné le rôle du président de la République; ce sont encore les paysans de la Bourgogne, de la Lorraine, du Languedoc, les ouvriers de Mulhouse et de Rouen qui le veulent.
Bonaparte sera républicain, républicain démocrate et socialiste, ou bien il tombera comme Louis-Philippe, comme Lamartine, comme Cavaignac, sous le ridicule ou le. mépris.
Nous voulions Cavaignac pour représentant du capital ; nous accepterons Bonaparte comme représentant des travailleurs. Socialiste ou traître : il n'y a pas pour lui de milieu.
Attendons-le à l'œuvre !
(N° 31. — 18 décembre.)