‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 24 sur 34 · CAVAIGNAC · texte numérisé non relu

CAVAIGNAC

Il y a quelques jours, nous écrivions les paroles suivantes :

« C'est le socialisme qui nous sépare de Cavaignac : rien que cela ! Sans le socialisme, peut-être voterions-nous pour lui, au lieu de voter pour Raspail ; car, sans le socialisme, nous n'eussions jamais eu l'idée d'une république démocratique et sociale; sans le socialisme, nous n'eussions pas eu les journées de juin, de mai, d'avril; nous n'eussions pas eu les délibérations du Luxembourg, où fut définie la Révolution de février. Sans le socialisme, en un mot, nous ne serions rien, nous n'existerions pas. »*

Ces paroles, mal interprétées, commentées par la malveillance, ont paru chagriner quelques-uns de nos amis; elles ont fait crier au scandale nos adversaires.

Nous disions de plus, dans le même article, que l'élection de Cavaignac, chose horrible 1 ne nous paraissait pas douteuse, et nous faisions en même temps le calcul approximatif des voix que la démocratie socialiste, à peine née, se trouve déjà en

mesure de donner, tant à Raspail qu'à Lcdru-Rollin. C'est ce que Ton a considéré de notre part comme une réclame en faveur de Cavaignac.

Eh bien! nous allons faire entendre, pour l'instruction de nos lecteurs et la malignité de nos ennemis, un bien autre blasphème : nous déclarons -aujourd'hui, de la manière la plus formelle, sans détour ni réticence, qu'à l'exception de Raspail, — dont la candidature n'est, on le sait, de notre part, qu'une protestation contre le principe présidentiel, — de tous les candidats, avoués ou tacites, qui peuvent s'offrir au choix du pays, celui que nous souhaitons le plus de voir arriver est le général Cavaignac.

Nous faudra-t-il vingt ans de polémique pour expliquer à ceux qui nous lisent ce que signifie cette grande protestation qui a surgi en France depuis 1830, et qu'on appelle le socialisme? Comprend ra-t-on, une fois, qu'engagés irrévocablement dans la question sociale, nous avons dû accommoder notre politique à notFe socialisme, et non pas notre socialisme à notre politique? Écoutez donc, et pesez bien ce que nous allons vous dire, vous tous que nos idées intéressent, amis ou émules, prolétaires et propriétaires :

Si nous n'étions pas pour la raison, nous serions pour la foi;

Si nous n'étions avec Voltaire, nous serions avec le pape ;

Si nous ne défendions la liberté, nous subirions l'autorité;

Si nous ne poursuivions l'égalité devant la fortune, nous serions partisans du privilège ;

Si nous ne voulions la démocratie, nous accepterions la présidence;

Si nous n'étions pour le travail, nous serions pour le capital;

Si nous ne votions pour Raspail , nous voterions pour Cavaignac.

Voilà sept propositions qui, pour nous, sont toutes entre elles identiques et adéquates; la dernière est semblable aux autres : elle ne fait que traduire en noms propres ce que nous considérons comme les formules abstraites de notre symbole politique et social. Il y a nécessité absolue dans notre esprit de se prononcer pour l'une ou pour l'autre de ces diverses alternatives : le dilemme est inexorable.

Cavaignac représente en ce moment, pour nous, le capital, et, par voie de conséquence, d'analogie ou de similitude, la foi, le pape, l'autorité, le privilège, l'antagonisme politique, autrement dit la présidence : comme Raspail symbolise à nos yeux

le travail, et synonymiquement la raison, la liberté, l'égalité, la démocratie, l'unité.

— Mais, objecte-t-on, Cavaignac n'est pas le seul homme qui représente ces choses : il y en a bien d'autres que lui, dont les noms seraient encore plus significatifs. Pourquoi donc, entre tant de personnages illustres, Bonaparte, Lamartine, Thiers, Mole, Ledru-Rollin, Larochejaquelein, Montalembert, ces deux derniers, parrains, l'un du duc de Chamborid, l'autre de la congrégation des jésuites, aller choisir pour objet de votre opposition le mitrailleur de juin, Cavaignac? entre tant de héros, Childebrand?

Ah ! c'est que chaque siècle a son style propre et son expression particulière : c'est qu'au point où nous sommes arrivés de notre développement, ou plutôt de notre décadence civilisée, il n'y a plus qu'une idée qui tienne encore, le capital, et que Cavaignac est le seul homme qui représente purement, et à l'exclusion de tout autre, cette idée.

Remarquez d'abord que, depuis février, Cavaignac est le seul homme politique qui ait représenté quelque chose. Le gouvernement provisoire représentait le chaos ; la commission executive représentait moins encore, elle représentait le néant. Enfin parut Cavaignac, qui dit, en face de l'insurrection : Moi, je suis 'le capital !-

Cavaignac, vous dis-je, représente le capital, mais purement et brutalement, sans mélange de théocratie, monarchie, philanthropie ou autres bagatelles; le capital dépouillé de ses vieilles formules, réduit à son expression économique ; le capital enfin, ni moins, ni plus. Si le principe du capital est le même au fond que celui de la monarchie, de la papauté ou de leurs diminutifs, l'aristocratie et les jésuites, Cavaignac ne s'en soucie point : il est le capital, voilà tout.

Entre MM. Bonaparte, Thiers ou Mole, Larochejaquelein ou Montalembert, Lamartine, Ledru-Rollin et Cavaignac, — Raspail toujours mis à part, — nous préférons donc le dernier. La raison, ce nous semble, est désormais facile à concevoir.

Avec Bonaparte, nous aurions devant nous le capital, pfus l'empire, la gloire, les aventures, l'expédition d'Espagne ou de Russie, le silence de la liberté : Siluit terra in conspectu ejus t — Candidat rétrospectif, question complexe.

Avec MM. Thiers, Mole, O. Barrot lui-même, nous aurions le capital, plus le système constitutionnel, deux pouvoirs égaux, deux chambres, etc. — Candidats à bascule, question complexe.

Avec M. de Montalembert, nous aurions le capital, plus les

billets de confession , la soumission du temporel au spirituel, los pèlerinages en Terre-Sainte. — Candidat croisé, question complexe,

Avec M. de Larochejaquelein , nous aurions le capital , plus la légitimité et tous ses droits. — Candidat féodal, question complexe.

Avec M. de Lamartine, nous aurions toutes les contradictions à la fois, capital, monarchie, aristocratie, papisme, etc. — Candidat omniforme, question complexe, indéchiffrable.

Avec M. Ledru-Rollin, nous aurions, ce sont ses amis qui le disent, le capital, plus des tendances anticapitalistes; la propriété, avec certaines modifications peu ou point définies ; l'économie de l'État, c&mme dit M v Jean Reynaud, à la place de l'économie de la société. Nous faisons trop de cas de l'intelligence de M. Ledru-Rollin pour lui attribuer ces fadaises. Ce n'est pas au moment de la lutte qu'un chef politique se pose en homme de transition, de transaction, pour parler plus juste : c'est après la victoire. La candidature de M. Ledru-Rollin en ce moment est plus qu'un non-sens ; c'est une faute. Qu'il nous permette donc de dire de lui, pour cette fois : Candidat en réserve, question ajournée.

Cavaignac seul représente le capital , sans augmentation ni diminution, sans équivoque, sans accessoire. Il est fils de régicide , simple bourgeois , point infatué de théories constitutionnelles, ni catholique, ni philanthrope. Cavaignac, en un mot, est le soldat du capital. Donc candidat logique, comme Raspail; question simple.

Cavaignac seul nous convient pour président de la République, nous voulons dire pour adversaire. Avec' lui, le catholicisme, la royauté, le système féodal, le ccmstitutionnalisme ne nous embarrassent point; les réticences ne nous compromettent pas. Que le capital, seul en lutte aujourd'hui, soit vaincu, et de toutes les ruines que l'esprit révolutionnaire a accumulées depuis trois siècles, pas une ne se relèvera.

Ce que Cavaignac est pour nous, il Test à ses propres yeux; il le sait, il le sent. Seul encore, parmi ses compétiteurs, il a l'intelligence nette et sincère de ce que doit être le président de la République.

Nous voulons la république du travail : Cavaignac personnifie la république du capital et se donne comme tel. En juin, Cavaignac, nommé dictateur, a posé le socialisme en face de lui, comme sa partie adverse. C'est ainsi que Louis-Philippe, élu roi le 9 août 1830, avait posé comme son antagoniste la République.

La République est venue au bout de dix-huit ans, après que l'idée républicaine eut été suffisamment élaborée par la contra* diction. Le socialisme commencera à venir lorsqu'il aura trouvé son contradicteur : le jour où Cavaignac sera élu président sera un progrès pour le socialisme. Car, s'il est vrai que les extrêmes se touchent, il l'est encore plus que les contraires se suivent : or, Cavaignac est l'antisoçialiste comme Louis-Philippe était l'antirépublicain : comprenez -vous celaî

Et voilà pourquoi, sans nous inquiéter de la valeur personnelle ni des vertus privées des individus ; sans établir aucune espèce ds comparaison entre Lamartine, Thiers, Ledru-Rollin, etc., et Cavaignac, nous n'hésitons point à dire que nous souhaitons passionnément d'avoir, pour président d'une république qui n'est pas la nôtre, mais aux lois de laquelle nous sommes prêts, comme minorité, à nous soumettre, l'homme qui, de lui-même autant que par la force des circonstances, se pose comme la négation personnifiée du socialisme, qui représente avec le plus de franchise et d'énergie le principe contrerévolutionnaire, le capital.

Avec tout autre que Cavaignac, il nous faudrait disputer de monarchie, théologie, idéologie, constitutionnalisme ou romantisme : avec Cavaignac, la question est admirablement simplifiée, nous n'avons affaire qu'au produit net. Si le produit net succombe en Cavaignac, il entraîne irrévocablement avec lui dans sa ruine tous les principes qui n'en sont que des variantes ou des corollaires : c'est fait de la vieille civilisation et du vieux monde, c'en est fait pour l'éternité.

Que nous importe donc que notre opinion sur la présidence serve à la candidature de Cavaignac, si parmi tant de candidatures insignifiantes *ou hostiles, celle-là est la seule qui puisse servir nos intérêts? N'est-il pas évident, pour qui raisonne, qu'il importe avant tout d'affaiblir l'ennemi, en le diminuant de tout ce qui lui servait auparavant de support et d'auxiliaire ; comme un général qui, après avoir coupé l'armée ennemie et enfoncé le centre, a bon marché des deux ailes t N'est-ce pas ainsi que Cavaignac lui-même a vaincu l'insurrection?...

Nous savons très-bien, du reste, nous socialistes de bonne foi, qui n'aimons pas plus à tromper qu'à nous faire illusion, nous savons que nous ne formons encore dans le pays qu'une assez faible minorité. Ce que sont dans la presse les organes socialistes aux autres journaux, nous le sommes dans la République au reste des citoyens : un contre dix. Mais nous savons aussi que nous sommes le ferment de la Révolution, le levain qui, dans le temps fixé par le destin, fera lever la pâte sociale

C'est pour cela que nous tenons à nous poser dans l'intégrité de notre principe et dans la plénitude de notre antagonisme; c'est pour cela que nous voulons, comme symbole de la situation présente, non pas Raspail et Ledru-Rollin, ce qui n'exprimerait qu'une division fratricide; non pas Ledru-Rollin et Cavaignac, ce qui exprimerait la transaction avant l'opposition; mais Raspail et Cavaignac, le travail et le capital. Serions-nous donc les seuls hommes dans la République à qui il fût interdit de professer hautement leurs opinions, et de les formuler par une candidature!

Oui, général, vous êtes notre ennemi, et parce que vous êtes notre ennemi, nous nous garderons de vous avilir. Vous nous avez fait trop de mal, pour que, au moment de commencer avec vous cette lutte suprême, nous ne tenions pas à vous grandir encore, à vous élever.

Vous avez été habile, quoi qu'on ait dit, parce que vous avez été vrai.

Vous avez été habile en juin, quand la commission executive vous disait : Nous allons avoir une bataille : il faut en finir ! — 11 n'a pas tenu à vous, en vérité, que ce ne fût fini!

Vous avez été habile, quand vous avez appelé MM. Vivien et Dufaure. Votre situation était mal dessinée jusque-là : on pouvait douter encore si le vainqueur de juin avait fait la' guerre au socialisme ou à des échappés de bagne. MM. Dufaure et Vivien vous ont donné votre véritable nom, votre véritable signification : vous vous êtes appelé dès lors le capital.

Vous avez été habile, quand, au grand regret de vos amis, et à la grande joie de vos accusateurs, vous avez voulu que l'élection du président de la République fût fixée au 10 décembre. Vous aviez calculé que le délai était plus que suffisant pour vous manifester dans votre essence, et marier à l'intérêt de votre candidature l'intérêt du capital. Vous saviez qu'un gouvernement, quel qu'il soit, est toujours sûr d'avoir la majorité à peine de révolution : or, le pays, encore chaud de février, de mars, d'avril, de mai, de juin, le pays a peur de révolutions.

Vous avez été habile, quand, à la surprise générale, vous avez défié à la tribune vos adversaires politiques. — Vous saviez encore que vous ne pouviez rencontrer en eux que des complices, qu'autre part étaient vos accusateurs.

Vous êtes habile, quand vous tous refusez obstinément, sous prétexte d'assignats, à toute création de papier de crédit. Tout ce qui peut amoindrir la féodalité capitaliste est contraire à

LE PEUPLE — 1848 âl"i

votre principe; et dans l'état actuel des choses, organiser le crédit, ce serait vous suicider.

Vous êtes habile, quand, malgré les clameurs de la gauche, vous vous renfermez, vis-à-vis de l'Europe, dans une neutralité imperturbable. Vous savez que ce qui agite l'Europe en ce moment est le socialisme, et votre mission n'est pas de faire, pour le compte du socialisme, une propagande armée. Ceux qu'on fusille à Vienne sont les frères de ceux que vous avez fusillés à Paris : il faut être stupide pour ne pas le voir.

Vous êtes habile, et, qui plus est, vous êtes heureux, quand vous offrez au saint-père l'hospitalité de la République : parce que la République à laquelle vous allez présider n'est autre chose que la République du capital, la République très-chrétienne, entendez- vous, dont le centre ne sera plus désormais à Rome, mais, comme le voulait l'Empereur, à Paris. Il y a longtemps que le catholicisme a fait, en Occident, un pacte avec l'usure : ce pacte, vous allez le renouveler par l'union mystique des noms de Pie IX et de Cavaignac.

Suivez donc, sans broncher, votre ligne; faites chaque jour acte de gouvernement; agissez, pendant que vos compétiteurs, réduits à promettre ce que vous exécutez avec tant de résolution, couchent à la porte des électeurs.

Mais sachez une chose.

En défendant le capital, vous êtes condamné à reconstruire tous ces vieux principes dont l'élimination successive vous a faits ce que vous êtes : d'abord la monarchie constitutionnelle, cette pitoyable sottise des idéologues politiques; — ensuite la légitimité, à laquelle ne croient plus ses propres partisans ; — après, la féodalité, enterrée il y a plus de deux siècles par Richelieu; — puis, la suprématie temporelle et spirituelle du pape, souffletée par Philippe le Bel, et démonétisée par Luther.

Sur le terrain du capital, il n'y a point d'arrêt pour vous. Ou vous rétrograderez jusqu'à la théocratie) ou vous serez absorbé par le socialisme. A peine de finir misérablement comme un Louis-Philippe, il faut que le président de la République devienne, ou pour le pape un Charlemagne, ou pour le socialisme un Constantin. Mais, Charlemagne, c'est impossible; Constantin, vous n'en voulez pas. Louis-Philippe I... sera-ce donc là, ô Cavaignac, votre destinée!...

(N° 19. — 6 décembre.)

Page 1