‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 27 sur 34 · LE SERMENT · texte numérisé non relu

LE SERMENT

Paris, 21 décembre.

Hier, à quatre heures et demie de relevée, dans la salle des séances de l'Assemblée nationale, Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République française de par le suffrage universel, a prêté serment à la Constitution.

Ce serment, a-t-il dit dans son discours, engage son honneur et sa politique.

Nous ne doutons pas de la parfaite bonne foi, de la résolution sincère de M. Bonaparte. Mais, en vérité, qu'est-ce que cela prouve! S'agit-il de l'observation littérale du serment! S'agit-il même de l'intention actuelle du président! Ne sait-on pas qu'il est mille moyens, sans violer un serment, de faire exactement le contraire de ce qu'il suppose! Et d'ailleurs, la nécessité n'est-elle pas plus forte que tous les serments !

Ce matin, nos lecteurs ont dû apprendre avec une satisfaction bien vive que cinq millions et demi de citoyens avaient fait, par la bouche de M. Bonaparte, acte d'adhésion à la Ré* publique. Ils- ont dû croire que la Constitution et la République, grâce à M. Bonaparte, étaient affermies pour jamais. Eh bien! que ces mêmes lecteurs daignent suivre notre raisonnement, ils se convaincront bientôt que, si M. Bonaparte était maître de jurer, il n'est pas du tout maître de tenir.

Nous procéderons comme les géomètres, nous ferons, pour ainsi dire, une opération de trigonométrie parlementaire, dont le résultat sera de prouver que M. Bonaparte, à son insu, travaille dès ce moment à démolir la Constitution.

1. Il est de fait, et on l'a remarqué maintes fois, que M. Bonaparte s'est constamment abstenu de voter lors de la Constitution. Il n'a rien voté de cette Constitution, ni chapitre, ni article, ni paragraphe, ni ensemble. Si M. Bonaparte professe une opinion quelconque sur la Constitution, nul ne la connaît: il Ta toujours tenue secrète. Pense-t-il, sur cette importante matière qui a fait l'objet de son serment, comme M. Thiers ou M. de Larochejaquelein , comme Ledru-Rollin ou Pierre Le-

rouxî 11 serait singulier que le président de la République, le premier organe de la Constitution, la créature de la Constitution, n'eût pas d'opinion arrêtée sur la Constitution?...

M. Bonaparte, en prêtant serment à la Constitution, a donc juré comme président de la République, parce qu'il ne pouvait faire autrement : il n'a point engagé sa conscience d'homme. En lui, le citoyen a fait ses réserves contre le magistrat. Pendant que le président de la République donnera l'exemple de l'obéissance au pacte, il se pourrait que le neveu de l'Empereur pensât, sur le pacte, tout juste comme le dernier des croisés ou le premier des socialistes. Que peut-il résulter de cette contrariété d'opinion entre l'homme public et l'homme privé î C'est ce que la suite va nous apprendre. Voilà notre premier jalon planté : voici le second.

2. Après la prestation du serment, le premier acte de M. Bonaparte a été de nommer M. 0, Barrot président du ministère.

Or, il se trouve que M. Barrot n'a, non plus que M. Bonaparte, voté la Constitution. Il était présent au vote sur l'ensemble, il s'est abstenu. Ce n'est pas tout : M. Barrot a appuyé et voté l'amendement de M. Duvergier de Hauranne, relatif à la dualité de la Représentation nationale : principe tout à fait contraire à la pensée démocratique qui domine toute la Constitution.

Sans doute M. Barrot, qui est honnête homme, saura, par une transaction avec sa raison, respecter et faire respecter le pacte; mais il n'est pas moins vrai qu'en agissant de la sorte, il agira contre sa conviction, il fera un sacrifice au serment prêté par le président. Nous aimerions mieux un ministre qui n*aurait rien à sacrifier, et en qui la conviction serait d'accord avec le pouvoir.

Les autres ministres, choisis par M. Barrot, sont à peu près dans le même cas que lui. Tous ont voté, il est vrai, l'ensemble de la Constitution ; mais tous ont voté aussi le principe monarchique des deux chambres, posé par M. Duvergier de Hauranne. De sorte qu'en résumé, le ministère premier-né de M. Bonaparte se compose en entier de partisans du système constitutionnel renversé en février. Le président du conseil, M. Odilon Barrot, est le même que Louis-Philippe, cédant à la pression de la bourgeoisie mécontente, et au vœu de l'opposition dynastique, offrait au pays la veille de son expulsion. Sauf quelques noms nouveaux, — tel que celui de Bonaparte qui remplace celui d'Orléans, le personnel gouvernemental est de même nature, même valeur! qu'il était la veille

du jour où fut proclamée la République. Supprimez, par la pensée, la fusillade des Capucines et ce qui s'en est suivi jusqu'au 20 décembre, et vous trouverez que, dans l'intervalle de ces dix mois, l'histoire n'a pas marché, tant les dates se raccordent !

3. Ce que nous venons de dire de la foi personnelle du président de la République et de ses ministres à rencontre de la Constitution, ne pourrait donner lieu qu'à une probabilité. Ce que nous allons rapporter convertira cette probabilité en certitude.

La bouche parle de l'abondance du cœur. M. Bonaparte, qui, jusqu'au jour du serment, n'avait dit mot, le serment prêté, a montré ce qu'il avait dans l'âme en prononçant son Discours de la Présidence.

Ce discours confirme ce que nous n'avions fait que soupçonner, savoir, que le président de la République est le fondateur désigné d'une dynastie bonapartiste. Dès les premiers mots, la pensée monarchique se révèle :

« Je verrai des ennemis de la patrie, a dit M. Bonaparte, dans tous ceux qui tenteraient de changer, par des voies illégales, ce que la France a établi. »

Entendez cela. M. Bonaparte parle de voies illégales; tout le monde est d'accord sur ce point. Mais des voies légales il n'en dit mot. C'est qu'en effet la Constitution peut être changée par les voies légales, changée du tout au tout. L'article 111 le dit explicitement. Quant aux voies LÉGITIMES, c'est autre, chose. Nos légistes ne vont pas jusque-là : la légalité leur suffit.

Mais en quel sens M. Bonaparte, qui n'a rien voté de la Constitution; M. Odilon Barrot, qui s'est prononcé pour les deux chambres, et qui s'est abstenu lors du vote de la Constitution ; MM. de Falloux, Léon Faucher, Drouyn de Lhuys, Bixio, Rulhières, qui tous, comme M. Barrot, ont voté l'amen' dément Duvergier de Hauranne, destructeur de la Constitution; en quel sens, disons-nous, ces messieurs pensent-ils que doive être changé, par les voies légales, ce que l'Assemblée nationale a établi 1 v

Là est toute la portée du serment : là est la clef du discours de M. Bonaparte.

Continuons nos recherches.

4. En quittant l'Assemblée , M. Bonaparte fit savoir à M. Marrast qu'il chargeait M. Barrot de composer un ministère.

Personne assurément n'a dû voir dihs cette communication.

un indice de restauration monarchique ; et puisque la Constitution ne le défend pas, nous le tenons jtour très-légal et tout à fait parlementaire.

Voici donc M. Barrot, par délégation du président de la République, chargé en sous- œuvre d'organiser le gouvernement, et de régler les destinées de la France. M. Barrot, comme M. Guizot le 29 octobre 1840, est le maître de la situation. C'est lui qui, couvrant le président de sa personne, se présente comme caution de la politique du cabinet. M. Barrot, enfin, répond pour M. Bonaparte, en faveur duquel il rétablit, de fait, la vieille fiction de l'irresponsabilité monarchique, en attendant qu'il l'écrive, le plus légalement du monde, dans la Constitution. f

En cela, M. Barrot fait preuve à la fois de haute raison politique, mais aussi de peu d'amour pour la Constitution.

Sans cette condition d'irresponsabilité, la position du président de la République n'est pas tenable. (Test la responsabilité qui a perdu Cavaignac : c'est elle qui, en six mois, tuera Bonaparte, si M. Barrot ne réussit à se faire accepter du pays comme paratonnerre. L'inviolabilité est donc la condition sine quâ non de la présidence.

Mais l'inviolabilité, c'est la royauté. Ce premier point obtenu, le reste de la Constitution y passera : vous aurez tour à tour, avec l'inviolabilité du président, l'hérédité de la présidence; puis, l'égalité des pouvoirs, actuellement dans un rapport de subordination entre eux; puis enfin les deux chambres.

Dès que vous vous engagez sur ce terrain de la présidence, d'un chef du pouvoir exécutif élu par le Peuple et indépendant du pquvoir législatif, il vous faut, pour être logique, pour être possible : 1* déclarer le président inviolable; 2° rendre sa fonction héréditaire; 3° le faire égal au pouvoir législatif; et 4° comme cette égalité par elle-même ne peut créer qu'un fâcheux antagonisme, établir un troisième pouvoir, modérateur et conciliateur, il faut une haute chambre.

Ainsi, l'inviolabilité présidentielle, posée en fait par M. Odilon Barrot, est le premier pas que fait le nouveau gouvernement vers le rétablissement de la monarchie constitutionnelle par les voies légales.

Pour compléter cetie démonstration, il nous reste à poser un cinquième terme, que nous tirons, comme le précédent, du discours de M. Bonaparte. Il s'agit de la politique du cabinet.

5. Cette politique était donnée par la situation , et il faut convenir que M. Bonaparte Ta saisie admirablement.

La Révolution de février est non-âeulement politique, mais sociale.

En politique, la révolution consiste à abolir l'ancienne distinction des pouvoirs et à gouverner l'Etat au moyen d'une Convention nationale , légiférant par ses délibérations d'ensemble, et gouvernant par ses comités. L'amendement Grévy était la transition naturelle à ce système.

En économie sociale, la Révolution consiste à abolir la distinction de propriétaires et prolétaires, entrepreneurs et salariés, capitalistes et travailleurs, au moyen de l'association intégrale et de la soumission du capital au travail.

La Révolution, ayant été vaincue sur le terrain politique, devait l'être aussi sur le terrain économique : l'idée gouvernementale et l'idée socialiste étant au fond la même idée, sous une double formule.

L'Assemblée nationale le comprit tout d'abord ; Cavaignac y conforma sa pensée : Bonaparte, en prenant possession de la présidence, suit la même tradition, les mêmes errements.

Rasseoir la société sur ses hases, que le socialisme a ébranlées;

Relever le pays, que la Révolution de février a abattu;

Guérir ses plaies ; — il ne s'agit déjà plus de rembourser les 45 centimes!

Ramener les hommes égarés, par les théories antimalthusiennes, sans doute !

Pas d'utopie] surtout, c'est-à-dire pas de réforme, pas de papier-monnaie, pas de droit au travail, voilà pour le dedans!

Au dehors, la paix ! la paix partout et toujours, comme au temps de M. Guizot ; avec cela, si nous ne faisons pas de grandes choses, nous tâcherons au moins d'en faire de bonnes ! telle est la conclusion de cette étonnante profession de foi.

Ainsi, à l'intérieur, M. Bonaparte borne son ambition à remettre les choses en l'état où elles étaient avant février, et à arrêter, s'il est possible, le torrent socialiste; à l'extérieur, sa politique se résume en un mot, la paix! Et de vrai, ce qui agite l'Europe, ce qui soulève les Allemands contre leurs» despotes, les Italiens contre leurs conquérants, les Romains contre le pape, n'est-ce pas l'utopie, le droit au travail, la folie socialiste?

A qui donc irions-nous déclarer la guerre ! Aux conservateurs de Berlin, de Francfort, de Vienne ou de Rome? Contradiction ! La cause qui vient de triompher là-bas est la même

que celle qui a vaincu en juin à Paris. En vertu de la solidarité des castes, notre devoir est de rester chez nous.

Bourgeois, formez une Sainte- Alliance, Et donnez-vous la main !

On ne parlera plus même de la Pologne. La Pologne I c'est le foyer du socialisme chez les peuples slaves!...

Donc, M, Bonaparte ne vient point continuer la Révolution, il vient pour refouler la Révolution. C'est pour cela qu'il loue la politique du général Cavaignac, qu'il lui serre la main en signe d'intelligence , qu'il le salue comme son maître et son modèle. Cavaignac a aplani la route à Bonaparte : après Dieu et les électeurs, c'est à Cavaignac que Bonaperte doit le plus. — C'est pour cela que Bonaparte appelle à lui des hommes de toute couleur et de toute origine : il veut, dit-il, former un ministère de conciliation, traduisez de coalition, contre la barbarie moderne, contre le socialisme, — C'est pour cela enfin que l'on parle de donner à M. Bugeaud le commandement de cette armée des Alpes, qui, au lieu de regarder le Piémont, a l'oeil constamment ouvert sur Paris et Lyon, les deux centres de l'insurrection prolétarienne.

Courage donc, Bonaparte 1 Marchez, par les voies légales, à la restauration monarchique, contre laquelle vous avez prêté serment; organisez la croisade des exploiteurs contre les exploités, qui vous ont donné cinq millions et demi de voix; élu de la Révolution, étouffez, autant qu'il est en vous, la Révolution. Vous n'arrêterez point la destinée ; vous ne saisirez point au vol ces idées que vous voulez proscrire, vous ne les empêcherez pas de se traduire en faits plus puissants que votre politique et vos bataillons.

(N° 36. — 23 décembre.) Paris, 22 décembre.

Nous Tavons dit hier, nous le répétons aujourd'hui :

Le serment de Bonaparte est une déclaration de guerre à la démocratie socialiste.

Quoi ! citoyen président, vous parlez de conciliation, et vous commencez par exclure le parti qui seul a pu donner un nom, un objet, une signification à la Révolution de février !

Vous parlez de soulager la misère du peuple, de guérir les plaies du pays, de rasseoir la société sur sa base : et vous écartez ceux qui, les premiers, ont assigné à la misère sa véritable cause ; vous maintenez l'interdit jeté sur le travail ; vous appelez à vous les économistes de l'école de Malthus ; voua prenez pour conseils les vieux défenseurs du constitutionnalisme trépassé en février, après une consomption de dix-huit ans)

Et cette immense reculade, préparée depuis dix mois, maintenant avouée, préconisée, légalisée, c'est sous le couvert d'un Bonaparte qu'elle s'accomplit.

Il y a quarante-neuf ans, un Bonaparte sortit du 18 brumaire, et le règne de la corruption finit. — Un Bonaparte sort du 10 décembre, et le règne de la corruption va recommencer 1

Le premier de ces hommes, fils d'une révolution, porta haut et loin l'étendard de sa mère, et s'acquit une gloire immortelle. Le second, fils aussi d'une révolution, ne sera qu'un parricide !

Démocratie et socialisme n'ont pas aujourd'hui de plus grand ennemi que Bonaparte !

Qui pourrait en douter en effet!

Les tendances de Louis Napoléon, manifestées par les aventures de sa jeunesse et par ses abstentions calculées à l'Assemblée nationale ;

Les opinions connues de ses ministres ;

L'affectation des usages constitutionnels dans la formation du cabinet et la nomination d'un président du conseil ;

La promesse équivoque de traiter en ennemi de la patrie quiconque voudrait changer, par des voies illégales, l'ordre établi;

Le blâme indirect jeté sur le parti démocratique et social ;

La coalition des partis hostiles au socialisme, exprimée par la composition du ministère ;

Le système politique adopté par Bonaparte, système renouvelé de Cavaignac, qui le tenait de la Commission executive, qui l'avait reçu du Gouvernement provisoire, qui lui-même, ce Gouvernement provisoire, instaurateur de la République, réformateur et régénérateur, l'avait puisé aux sources pures de la bancocratie constitutionnelle :

Tout cela ne prouve-t-il pas de plus en plus que nous seuls, démocrates socialistes, aux yeux de tous ces gouvernants, qui se succèdent comme une procession de trépassés, nous sommes les excommuniés de la civilisation, les ennemis de la société, contre lesquels le gouvernement de la bourgeoisie, faisant trêve à ses querelles dynastiques, doit tourner tous ses efforts 1

Le discours de Bonaparte n'est qu'une paraphrase de la dernière proclamation de Cavaignac. La pensée est la même, la politique la même, la calomnie toujours la même. Guerre aux socialistes I guerre aux ennemis de la famille et de la propriété I Depuis le 16 avril, nous n'entendons pas autre chose.

Eh bien ! président de bourgeois, Cavaignac ou Bonaparte, de quelque nom qu'on vous nomme, nous acceptons le défi. Calomniez, intriguez, formez des coalitions et des alliances, organisez la contre-révolution ; plus vous nous attaquerez, plus vous vous ferez de mal. Vous êtes le serpent de la révolution, mais vos dents se briseront sur l'acier de nos consciences.

Faites régner l'ordre dans la rue : nous vous y aiderons;

Ramenez, si vous le pouvez, la confiance au cœur de vos capitalistes ; nous jurons de ne leur demander ni crédit ni aumône ;

Organisez l'assistance pour les ouvriers sans travail : nous contribuerons de tous nos moyens à l'accomplissement de ce devoir fraternel ;

Ne craignez pas, afin de rétablir les affaires, d'engager le Trésor pour une centaine de millions : le peuple payera vos dettes, et, quand vous déposerez votre bilan, vous relèvera de la banqueroute.

Nous ne vous demandons, avec la liberté de discuter, que la liberté de nous associer, c'est-à-dire l'observation loyale de deux articles de cette charte que vous venez de jurer.

Liberté do discussion! liberté d'association ! Rien que cela, et avant quatre ans, président sans présidence , vous viendrez nous dire ce que vous êtes devenu!...

(N» 41. — 29 décembre.)

Pour découvrir les lois de la nature et secourir, par la science, l'humanité travailleuse, le. célèbre Lavoisier ne craignit pas de se soumettre aux épreuves les plus pénibles et les plus répugnantes. L'amour du pauvre surmontait en lui les dégoûts d'une infecte analyse. Comme Davy, son émule, comme tous les inventeurs, Lavoisier fut grand, non-seulement par le génie, il fut grand par son dévouement envers le peuple.

Les hyènes de 1793 payèrent de l'échafaud les services de Lavoisier.

Pour éclairer le peuple et le mettre en garde contre la pire espèce de ses parasites, — ceux qui, n'ayant pas une idée à offrir, ne savent que caresser les passions ou les irriter, — nous ne craindrons pas de descendre, par moments, dans les cloaques du journalisme et d'en remuer le fumier.

Nous savons ce que nous réservent les hommes qui tantôt calomnient, tantôt déshonorent la révolution.

A propos d'un article intitulé Noël, publié dans notre numéro du 25 décembre, et signé Luc Desage, nom bien connu dans la presse socialiste, un journal soi-disant démocratique et social publie les réflexions suivantes :

« Le journal de M. Proudhon vient d'entrer dans une phase nouvelle; il se fait mystique et veut ressusciter les rêveries de la mère de Dieu, Catherine Théos. Et, en effet, à l'occasion de la fête de Noël, il lance le programme de la religion nouvelle, dont son directeur va être le grand-prêtre. Le soleil sera le dieu de cette nouvelle école, et déjà sans doute un collège de vestales a été recruté par M. Proudhon pour entretenir le feu sacré dans le temple d'Apollon, travesti en patron du néochristianisme inventé par les exclusifs.

a M. Proudhon ne pouvait finir autrement. Après avoir glorifié l'athéisme, après avoir maudit Dieu, il devait à sa nature de tomber dans l'excès contraire. Quant à nous, qui combattons dans M. Proudhon le plus dangereux ennemi de la démocratie, nous ne pouvions nous empêcher de protester contre cette transfiguration du proudhonisme. Les démocrates sont prévenus; ils savent maintenant que l'homme qui a tant de fois insulté à la tradition révolutionnaire, qui veut confisquer le suffrage universel au profit d'un collège de savants dont il se réserve sans doute la direction, appelle au secours de son

insuffisance les ressources du mysticisme. Après avoir détrôné Malthus, M. Proudhon ne pouvait que se fmre jésuite. Les lauriers du diacre Paris lui ont tourné la cervelle. A bientôt le retour des convulsionnaires. »

Ainsi, parce que nous avons accordé l'hospitalité de nos colonnes à un socialiste que la loi du cautionnement a réduit au silence ; parce qu'ensuite nous n'avons pas cru devoir refuser le bénéfice d'une réclame à la fête de l'ÉG ALITÉ , fête dont nous n'avons pas pris l'initiative, fête à laquelle nous n'avons pas assisté , nous sommes signalés à la réprobation des démocrates et socialistes comme mystique, rêveur, disciple de Catherine Thèos (la mère à Robespierre), grand-prêtre d'une religion nouvelle, dont le soleil est le dieu ; recruteur de vestales ; patron du néo-christianisme, inventé par les exclusifs; le plus grand ennemi de la démocratie, confiscateur du suffrage universel, athée, jésuite et convulsionnaire.

Voilà de quels encouragements nos efforts sont récompensés par certaines feuilles qui se disent patriotes. Et remarquez la coïncidence !

Le même jour, et le lendemain, et la veille, la presse réactionnaire, en masse, nous adressait les mêmes outrages. Le Siècle, venant à la suite du Constitutionnel et des Débats, imprimait dans un accès de sainte indignation :

« Qu'est-ce qu'un socialiste, à votre manière?

« 1° C'est un athée. Voici en effet les considérants sur lesquels s'appuie votre symbole. » (Suit le passage si connu du système des contradictions, dans lequel nous avons développé l'antinomie de l'idée théologique, passage qui est une démonstration de notre athéisme, comme les objections rapportées par saint Thomas dans la Somme sont une démonstration que saint Thomas était athée.)

« Le législateur de l'Évangile et le Salmonée ridicule qui vient de lancer ces blasphèmes ont-ils quelques traits de ressemblance? L'auteur de la naïve et sublime prière : Notre Père qui êtes aux cieux, etc. » — Tirade sentimentale sur le Pater noster!

« 2° Le socialiste, à la manière de M. Proudhon, croit que la famille est « un mot. »

i 3° Enfin, ce même socialiste est persuadé que la propriété est un vol.

« Méprisait-il la famille, ce Sauveur crucifié, qui, etc. » — Tirade d'éloquence sur le sacrement de mariage.

»< Croyait-il que la propriété fût un vol, lui qui prêchait la

soumission aux puissances, l'acquittement régulier de l'impôt, etc. » — Tirade sur le mépris des richesses,

« Qu'est-ce donc que cette Noël socialiste, sinon la dérision de l'une des plus belles fêtes de la plus sainte religion du monde? Et qui remporte ici de l'insensé ou de l'odieuxt Voyez ici ces chrétiens de nouvelle espèce, attablés dans un tripot et y célébrant, le verre à la main, — à la confusion de Malthus, le vilain homme à la cravate blanche, VéconomUte anglais , — la nativité de Jésus-Christ ! Un journal que nous avons cité hier s'écriait : « Que les larmes de nos mères, de nos femmes « et de nos sœurs lavent au pied des autels la trace impure de * ces baisers de Judas ! *» — Tirade psalmodiée sur les paroles du Journal des Débals.

Que répondre à ces accusations, aussi lâches qu'hypocrites, si ce n'est pas le mentiris impudentissime de Pascal 1 — Vous avez menti, doublement menti, trois fois menti 1

Vous, Constitutionnel, quand vous rappelez notre définition : la propriété c'est le vol 9 vous êtes menteur, et menteur imbécile, puisque tout le monde sait aujourd'hui que nier la propriété est synonyme pour nous de développer et perfectionner la propriété, au propre sens déterminé par MM. Thiers et Lamartine. La seule différence entre eux et nous est que ces messieurs veulent arrêtera leur convenance le développement de la propriété, et que nous voulons pousser ce développement jusqu'au terme. La propriété c'est le vol ! cela veut dire, nous vous l'avons répété à satiété, que le loyer de la terre, le loyer des maisons, le loyer des instruments de travail, le loyer de l'argent, peut et doit être gratuit, et sera gratuit quand il plaira au gouvernement.

Vous, les Débats, vous êtes menteur, et menteur hypocrite, quand vous nous accusez de profanation et de scandale. Est-ce nous qui avons ineenté les mystères de Grand vaux et toutes les drôleries du dernier règne t.. . nous qui faisons jouer, le jour même de Noël, les quarante théâtres de la capitale! — Ils sont édifiants, vos théâtres, où chaque scène n'est plus qu'un tableau vivant ; chaque pièce un verre d'absinthe avant l'orgie ! Nos amis, les ouvriers, ont célébré, par des chants sociaux et patriotiques, la nuit de Noël au Jardin d'hiver! Et votre jeunesse à vous, la jeunesse religieuse et propriétaire, Fa célébrée, dans ses hôtels garnis, par des chants obscènes, avec des grisettes et du Champagne.

Ahl Tartufes exécrés, profitez du temps qui vous reste! Étouffez, brûlez jusqu'à la dernière pensée révolutionnaire ; prenez garde surtout de laisser revenir un autre février ; voua

ne retrouveriez peut-être pas, pour vous ramene'r sur l'eau, des Ledru-Rollin et des Lamartine !

Vous, le Siècle, vous mentez à votre escient, quand vous nous imputez cette phrase, toute de votre invention, que la famille n'est qu'un mot! Dix volumes, publiés depuis dix ans, contre votre économie et vos maximes malthusiennes, cent articles du Peuple et du Représentant du peuple, tout remplis d'apologies du mariage, de la famille, de l'hérédité même, sont là pour vous dire que vous et les vôtres, vous êtes de vils calomniateurs.

Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu es,

A la queue du Constitutionnel, des Débats et du Siècle, il est un journal qui a pris à tâche, en criant plus fort que les socialistes et les révolutionnaires, d'outrager sans cesse le socialisme et la Révolution. Le Constitutionnel et ses acolytes, le Siècle et les Débats, n'ont découvert en nous qu'un ennemi de la propriété, de la famille et de Dieu ; la Révolution prétendue démocratique et sociale nous dénonce comme l'ennemi de la raison et du genre humain. Dans la haine affectée, calculée, de cette feuille d'ignominie, nous sommes placés bien avant les Sénart, les Dufaure, les Maleville, et tous ceux qui, depuis six mois, se passent de main en main le triste héritage du gouvernement provisoire. Ceux-là n'ont fait que prendre les places des dictateurs de février : nous qui, avec Louis Blanc, d'une révolution de cabinet, avons fait presque une révolution du globe, nous avons perdu la Révolution ! Nous sommes la peste de la démocratie! Henri V, Joinville, Cavaignac, l'empereur même, ne sont rien au prix de nous.

Une fois pour toutes , l'estimable journal que nous citons voudrait-il nous dire ce qu'il est et ce qu'il représente!

Nous. avions cru d'abord, et nous en faisons amende honorable à qui de droit, que la Révolution prétendue démocratique et sociale était l'organe de la jeune Montagne ; et l'on a pu juger, à la mollesse de notre défense, combien il nous répugnait de faire la guerre à des hommes que, malgré d'inévitables dissentiments, nous n'avons pas appris à mésestimer et haïr. Depuis il nous est revenu, et nous l'avons appris avec bonheur, que la Révolution prétendue démocratique et sociale ne représentait qu'elle-même; et, dès ce moment, nous avons pensé que la seule polémique qui nous convînt avec un adversaire sans aveu était le silence.

Mais, puisque la Révolution prétendue démocratique et sociale, qui ne cesse d'injurier les socialistes, qui accuse le socialisme d'avoir perdu la Révolution, parce qu'il a perdu déjà deux ou

trois coteries ; puisque cet entrepreneur des immondices de la presse réactionnaire a tant d'envie que nous nous occupions de lui, qu'il nous dise, encore une fois, quel il est, et ce qu'il représente.

Est-il le journal de la Montagne? — Le dernier acte des Montagnards portait 60 signatures. Nous n'en demandons pas tant à notre insulteur. Qu'il nous montre un certificat signé seulement de douze représentants de l'extrême gauche, et nous le tenons pour l'organe de toute la fraction de l'Assemblée qui se groupe autour de M. Ledru-Rollin.

Les élections pour la présidence ont constaté 371,000 suffrages pour l'ancien ministre de l'intérieur. Nous ne demandons pas à la Révolution prétendue démocratique et sociale de justifier, par son registre d'abonnements, qu'elle représente ces 371,000 citoyens. La différence serait par trop humiliante. Qu'elle nous fasse voir seulement l'adhésion de 371, — un sur mille! — 371 démocrates socialistes ayant reçu l'instruction révolutionnaire du premier degré; 371 citoyens qui approuvent sa politique, qui s'amusent de ses diatribes, qui applaudissent à ses infamies : et nous la tiendrons pour l'organe de tout le parti.

Que la Révolution prétendue démocratique et sociale 7 en un mot, fasse connaître son programme, son personnel, ses chefs, ses partisans ; qu'elle dise ce qu'elle est, ce qu'elle veut, ce qu'elle pense. Nous savons à quoi nous en tenir sur le Constitutionnel comme sur le Siècle et les Débais. Nous ne savons ce qu'est la Révolution prétendue démocratique et sociale. Nous ne lui connaissons ni partisans, ni volonté, ni idée. A n'en juger que d'après notre expérience, nous ne devrions voir en elle qu'un agent provocateur, au service du parti que représentent le Constitutionnel, le Siècle et les Débals ; tournant autour de Ledru-Rollin et de ses amis, comme autrefois les Carlier et les Delahodde, et désignant à la bourgeoisie les têtes qu'elle doit frapper. Encore une fois, que la Révolution prétendue démocratique et sociale, à défaut d'idées, nous présente des cautions ; alors, seulement alors, nous verrons à lui répondre.

(N° 43. 31 décembre.)

La Révolution démocratique et sociale contient la lettre suivante :

Mon cher Delescluze,

D'après ta demande, nous nous sommes rendus auprès du citoyen Proudhon, à l'effet d'obtenir satisfaction de l'article injurieux et diffamatoire signé par lui dans le Peuple de ce jour»

Nous avons trouvé le citoyen Proudhon à l'imprimerie de son journal et nous lui avons expliqué le motif de notre visite.

Le citoyen Proudhon, pressé de nous indiquer ses témoins, s'est refusé positivement à te donner satisfaction.

Nous avons insisté par deux fois, comme c'était notre devoir, et par deux fois le citoyen Proudhon a déclaré qu'il ne voulait pas se battre.

Nous avons dû alors nous retirer, nous réservant de t'informer du résultat de notre démarche.

Salut et fraternité.

Amable Lemaitre aîné, Auguste Dalican.

Paris, le 29 décembre 1848.

Cette lettre est précédée d'un long article servant à établir, au point de vue de la Révolution démocratique et sociale, que le citoyen Proudhon est un LACHE : conclusion à laquelle nous nous attendions à l'avance. Du reste, la Révolution démocratique et sociale, répondant à nos questions, nous fait savoir qu'elle ne relève que d'elle seule, et qu'elle ne représente que des principes.

D'après cela, nous déclarons à notre tour à la Révolution démocratique et sociale, qu'à dater de ce jour, il lui est loisible de nous appeler quotidiennement, dans ses colonnes, lâche, misérable, gueux, espion, recruteur de filles , et telles autres injures ramassées dans les boues de la halle, pour ne pas dire pis.

De pareilles attaques ne sont plus justiciables de notre journal.

P.-J, Proudhon.

(N« 69. — 26 janvier.)

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