‹ Mélanges (volume 2)Chapitre 28 sur 34 · LA GUERRE · texte numérisé non relu

LA GUERRE

La séance a commencé, comme toujours, par une procession de représentants de la droite venant déposer sur le bureau quelques pétitions réactionnaires, enjoignant à l'Assemblée nationale de se dissoudre immédiatement.

Les républicains ne se sont point émus. Us ont laissé passer la procession sans donner aucune marque d'impatience; et Ton a continué la discussion du projet de loi organique sur le conseil d'État. -' •

Les articles relatifs aux auditeurs et aux maîtres des requêtes ont donné lieu à plusieurs amendements plus ou moins monarchiques et aristocratiques, amendements qui tous ont été repoussés impitoyablement. — Premier échec pour la réaction.

A trois heures et demie, M. Berryer monte à la tribune et demande l'urgence pour un projet de loi d'intérêt local : l'urgence est déclarée sans difficultés. — Mais la commission, dont M. Berryer est le rapporteur, demande plus encore ; elle veut la discussion immédiate de l'article unique de ce projet de loi. — On vote : deux épreuves sont déclarés douteuses; — ce n'est qu'à la troisième que la discussion est renvoyée à demain.

Trois épreuves pour un vote aussi insignifiant! Évidem-

ment il y a quelque chose dans l'air. Qu'y a-t-il donc ? — La guerre.

Il est quatre heures. M. Grévy est prêt à lire son rapport sur la proposition Râteau et toutes celles qui s'y rattachent directement ou indirectement.

A cette nouvelle, une agitation incroyable se répand dans l'Assemblée ; un grand nombre de représentants de la droite quittent leurs bancs et assiègent le bureau pour se faire inscrire à l'avance. Les cris de l'Assemblée les rappellent à la pudeur et au règlement. Le président Marrast fait évacuer le bureau, et chacun reprend son poste.

M. Grévy monte à la tribune et commence la lecture de son rapport, souvent interrompue par les applaudissements de la gauche et les réclamations de la droite. — Pourquoi veut-on la prompte dissolution de l'Assemblée 1 Parce qu'au fond elle est républicaine ; parce qu'elle ne veut plus marcher à la suite de la réaction ; parce qu'elle songe à son origine ; parce qu'elle a commencé dans ses bureaux l'élaboration de lois importantes destinées à affermir la République ; parce qu'elle est décidée à diminuer considérablement les impôts (le rapport de M. Dezeimeris sur la proposition Billault, rapport lu à l'Assemblée après celui de M. Grévy, en fait foi) ; parce qu'enfin l'Assemblée veut conserver la République en résistant énergiquement aux sommations anarchiques des réactionnaires.

Pourquoi PAssemblée ne veut-etle pas se séparer avant d'avoir voté les lois organiques! Justement parce que les monarchiens de toutes les couleurs demandent sa dissolution; justement parce qu'elle représente la République dans le pouvoir, et qu'il faut à tout prix que la République soit conservée.

L'attitude et le langage du ministère, hostile à l'Assemblée, imposent à celle-ci, dit le rapporteur, le devoir de rester à son poste. Pourquoi se retirerait- elle! Elle a offert un concours loyal au président de la République. Si ce concours est refusé, tant pis pour le président I

Après tout, qu'est-ce que celui-ci sans l'Assemblée nationale, aux termes même de la Constitution î — Rien, moins que rien.

L'Assemblée constituante n'a pas entendu fonder un EM- PIRE, pas plus qu'une monarchie. Elle l'a fait aujourd'hui comprendre aux ennemis de la République, en applaudissant le rapport qui lui était soumis. — Dès aujourd'hui, elle est entrée franchement et énergiquement dans la voie contre-réactionnaire. Le rapport Grévy est un acte de vigueur de la part

de l'Assemblée : c'est le duel accepté entre la République et ses ennemis. La victoire peut-elle être douteuse?

M. Grévy, dans son rapport, n'a pas encore soulevé tous les voiles. Il a gardé ce que l'on est convenu d'appeler les convenances parlementaires; il a respecté les anciennes fictions constitutionnelles. Nous, qui ne sommes point soumis à tous ces ménagements, nous n'hésitons pas à dire que la lutte est non-seulement entre l'Assemblée et le ministère, mais encore entre l'Assemblée et le président de la République.

Qu'est-ce que le ministère, après toutl Le fondé de pouvoirs, l'élu, le messager du président de la République, responsable lui-même, comme le dernier de ses ministres, de tous les actes de l'administration. La lutte est donc entre l'Assemblée et Louis Bonaparte.

Entre l'Assemblée, qui a salué la Révolution, qui a fondé la République démocratique, et posé, dans l'article 13 de la Constitution, la pierre d'attente du socialisme; l'Assemblée qui veut le maintien de son ouvrage, et refuse de faire un seul pas rétrograde;

Et Louis Bonaparte

(N« 70. — 27 janvier.)

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