DEUXIÈME ARTICLE
On parle fort, dans le monde, du futur Président de la République. C'est Tidée de M. de Lamennais, appuyée de l'opinion de M. de Lamartine. L'argument décisif est l'exemple des Américains. Nous avons reçu la féodalité des Barbares, la monarchie constitutionnelle des Anglais; nous prendrons la démocratie présidentielle à l'Amérique. Pourrions-nous faire quelque chose qui fût français !
D'autres sont d'avis de former un directoire, une régence polycéphale. Cette idée, qui n'a rien non plus de neuf, paraît venir du National y à qui nous n'en ferons, pour notre part, ni compliment ni reproche. Puissent seulement le National, et tous ceux qui l'aiment, faire partie de la direction ! ,
Quelques-uns préféreraient un consulat décennal ou à vie, transition obligée au titre monarchique. J> soupçonne le mi-
nistre de la justice, auteur de l'abolition du serment, d'être le chef secret de ce parti, que la foi jurée (more judaico) n'embarrassera plus.
Ainsi donc l'autorité, toujours l'autorité ! Voilà ce qui préoccupe l'Assemblée nationale. De quelque côté qu'elle se tourne, elle ne rêve qu'autorité et pouvoir , autorité vigoureusement constituée et pouvoir fort! Vive la République! pour nos constituants, est la même chose que Vive le gouvernement ! — Comprenez-vous enfin, hommes de la Révolution, que votre démocratie n'est qu'une monarchie qui n'ose pas s'avouer, une monarchie de mauvaise foi t Comprenez-vous que l'idéologie politique ne sert absolument de rien pour créer l'égalité, même politique; qu'aussi longtemps qu'on n'aura pas trouvé, par la science économique, la pondération des intérêts, on n'aura pas davantage la pondération des pouvoirs et la pondération des libertés, et qu'on sera forcé d'organiser, au-dessus des libertés et des intérêts en lutte, une autorité toujours plus concentrée, c'est-à-dire toujours plus personnelle, toujours plus arbitraire, pour contenir, réprimer, trancher, pour en finir avec tout intérêt qui réclame et toute liberté qui résiste!
On dit aussi que MM. de Rothschild sont en ce moment réunis à Paris pour rétablir et consolider le crédit européen. Remarquez la coïncidence !...
Les Juifs donc, encore les Juifs et toujours les Juifs f Sous la République, comme sous Louis-Philippe, comme sous Louis XIV, nous sommes à la merci des Juifs. Or, si les Juifs se chargent de rétablir le crédit, il en sera de la question sociale comme de la question politique. Le crédit continuera d'être un mensonge ; le prolétaire continuera d'être exploité par le bourgeois : la prétendue organisation du travail ne sera qu'une restauration du capital. Féodalité politique et féodalité mercantile, voilà, en trois mots, ce que sera devenue la Révolution !
Les contre-révolutionnaires, les connaissez-vous, à présent, citoyens!
(Voir la suite aux Œuvres complètes, t. VI, p. 180, g IV Banque d'échange.)
(N* 43. — 14 mai.) QUESTION ÉTRANGÈRE
Notre diplomatie est sans idée, notre politique extérieure sans principe, sans but, sans moyens. Nos hommes d'État seraient incapables de prendre une résolution, autant que de la motiver. Ils ne sauraient dire, dans cette foule de questions de droit international qui surgissent, ni de quel côté se trouve l'intérêt de la France, ni en quoi consiste cet intérêt ; ce qu'apporte, ce qu'impose au système européen la dernière révolution. Comme ils ne comprennent pas le peuple, ils n'ont rien à communiquer au peuple. Et ce qu'il y a de plus triste, c'est que, fussent-ils en mesure de définir le nouveau droit, ils sont dépourvus des moyens de le défendre. La parole de la France est nulle dans les conseils de l'Europe, et son épée brisée n'est redoutée de personne.
Que sont, je le demande, et les formules de l'enthousiasme, et les figures de l'éloquence, devant la gravité matérielle des événements] Que nous importe le talent d'un Lamartine, là où il faudrait le positivisme, oserai-je le dire, d'un Talleyrand î Et la grande devise : Liberté, égalité, fraternité! tirez de là, je vous prie, une solution diplomatique !...
Avez-vous le droit, ou ne l'avez-vous pas, d'exiger de l'Autriche qu'elle retire ses soldats de l'Italie, et qu'elle abandonne ses prétentions à la suzeraineté de ce pays? Quels motifs, quels arguments produisez- vous î... Il ne suffit pas de dire : L'Italie nous est sympathique, l'Italie est la sœur de la France, l'Italie doit être libre comme nous sommes libres. Tout cela, souffrez que je le dise, est du mysticisme, et de la pire espèce de mysticisme, car c'est du mysticisme révolutionnaire, comme la corruption des meilleures choses est la pire des corruptions. — Je demande quel est, dans la question italienne, votre principe, votre droit, votre intérêt, en un mot, vos motifs î Et quand vous aurez exposé des motifs, je demande quels sont vos moyens î Pas de divagations : des faits, des raisons, des titres. L'ancien gouvernement ne voulait pas intervenir en Italie : pourquoi ce qui pouvait être toléré hier ne peut-il plus l'être aujourd'hui? Et s'il ne vous est pas possible de le souffrir, êtes-vous en mesure de l'empêcher î...
La Révolution de février, je le sais, a changé toute la poli-
tique : droit civil, droit, public, droit des gens, reposent désormais sur de nouveaux principes. Pour intervenir en Italie, il vous plaît de dire que l'Italie est notre alliée : comment cela î Qu'est-ce qui fait une alliance! comment, à quel titre, pour quel objet, réel, immédiat, déterminé, sommes-nous, par le fait d'une insurrection, les alliés d'un peuple !
Et, reprenant la question de plus baut, quelle est, en politique, la règle des alliances !
Suivant les uns notre alliée naturelle est l'Angleterre ; suivant les autres c'est l'Allemagne. Pourquoi pas la Russie! pourquoi pas l'Espagne, le Piémont, la Suisse, la Belgique, qui gravitent autour de nous comme une couronne de satellites!... Quels sont, enfin, nos alliés naturels! Qu'est-ce qu'un allié naturel ? Et les peuples qui ne sont pas nos alliés naturels, que seront-ils vis-à-vis de nous! des étrangers? autant vaut dire des ennemis!... Nous avons donc pour ennemis naturels tous les peuples qui ne sont pas nos alliés naturels ! Quelle confusion ! Quelle discorde ! M. de Lamartine prophétisait en 1840 que l'Orient pouvait seul nous donner la clef du problème européen : eb bien! qu'est-ce que le mystérieux, le fabuleux Orient révèle aujourd'hui à M. de Lamartine !
La question des alliances internationales n'est jamais sortie de la routine. Les caprices princiers, les convenances dynastiques, l'ambition et la vanité des chefs de gouvernements, le fanatisme des opinions, l'engouement des masses, voilà ce qui gouverne la politique des nations. La diplomatie est une des formes du commerce anavchique , voleur et faussaire : à part le style, c'est le même charlatanisme, le même esprit de chicane, la même hypocrisie, la même mauvaise foi.
Figurez-vous un épicier de la rue Saint-Martin écrivant à son correspondant de Marseille :
« Il y a retard de vingt-quatre heures dans le transport de vos, caisses de savon (elles devaient être rendues en temps moral). J'ai retenu le tiers de la voiture (il se monte à 300 fr.).
« Je vous laisse pour compte vos riz, cafés et sucres, attendu que j'ai constaté du déficit sur les quantités (et que je n'en ai plus l'emploi).
« Je n'acquitterai pas votre mandat, parce qu'il est dans mes habitudes d'obtenir remise de 4 pour 100 sur toutes mes commandes, et que vous avez omis de me faire jouir de cette remise (dont il n'avait pas été question).
« Je recevrai vos huiles, mais sous bonification de 10 pour cent (d'autant que, depuis ma demande, cette marchandise a baissé sur la place de 10 pour 100). »
Voilà tout l'esprit de notre diplomatie. Traduisez cela dans la prose poétique de M. de Lamartine ou dans le style philosophique de M. Guizot, et vous aurez un chef-d'œuvre de diplomate.
Aurons-nous la paixt aurons-nous la guerre? — Question insoluble, impénétrable mystère à nos hommes d'État.
La paix? elle est impossible, car elle est sans racines, sans garanties. La paix est comme le crédit : pour se soutenir, elle a besoin d'hypothèques et non pas d'hypothèses ; elle demande des gages, non des châteaux en Espagne. La paix n'est point afifeire de convenance et de tempérament : c'est, de toutes les choses humaines, la plus substantielle, celle qui, par conséquent, exige au plus haut degré des raisons de fait et de droit, des éléments réels et positifs.
Où donc sont nos gages de paix avec l'Europe ? Quelle communauté d'idées, d'inclinations, d'intérêts, se rattache à nous % Quelle obligation nécessaire, entre les puissances européennes, remplace pour elle le pacte de 1815?... Notre paix est plus fragile qu'une toile d'araignée. Je veux croire que le gouvernement déchu est pour beaucoup dans cette destruction des éléments de la paix. C'était la politique du vieux roi de spéculer sur la confusion et le désordre. Mais il s'agit de réparer l'œuvre de M. Guizot : or quelles sont à cet égard les idées de ses successeurs? Croient-ils avoir fort avancé l'alliance de la Prusse, de l'Allemagne et de l'Italie, parce qu'ils nous les montrent — en peinture — qui se donnent la main ?...
La guerre 1 elle nous est aussi impossible que la paix.
Ce n'est pas tout que d'avoir des hommes, des chevaux, des munitions, de l'argent, — et nous n'en avons pas, — pour faire la guerre : il faut à la guerre, comme à la paix, des principes, des motifs, une idée, un intérêt. Autrement la guerre est immorale, et ne tarde pas à tourner en défaite par la démoralisation. Nos pères, en 95, savaient pourquoi ils faisaient la guerre, et ils ont vaincu; mais nous, pourrions-nous dire pourquoi nous la ferions? Il se peut que l'idée, le motif, l'intérêt ; il se peut que le fait et le droit existent ; mais quels sont-ils? Qu'on les définisse, qu'on les publie. J'interroge l'opinion, je consulte les actes du gouvernement: au lieu de motifs, à la place d'un intérêt sérieux et réel, je ne vois que le trouble de nos pensées, le désespoir de la situation.
Ce n'est pas un motif suffisant, à mes yeux, pour déclarer un peuple notre allié, et commencer à son profit une guerre de propagande, que la similitude des révolutions, l'analogie du gouvernement et dés appétences, le point d'honneur des na-
tionalités. Ce sont là des sujets d'appréciation dont il est Ion détenir compte; cène sont pas des motifs. Pourquoi, au point de vue de notre intérêt, de l'intérêt français, présent, positif, v immédiat, devons-nous soutenir l'Italie contre l'Autriche, la Pologne contre la Russie î En quoi cela nous touche-t-il? quel est notre intérêt dans ces conflits de peuples étrangers f Qu'y pouvons-nous gagner î qu'y pouvons-nous perdre! Car, songez-y : si nous n'avons qu'un intérêt de sympathie ; si nous ne pouvons motiver notre intervention que sur le vain sentiment de l'égalité et de la fraternité humanitaire, nous sommes sans intérêt véritable, et notre intervention est injuste. Je crois, pour ma part, et je me hâte de le déclarer, que la ruine de la nationalité polonaise et la compression de la liberté en Italie compromettent l'intérêt le plus positif de la France.- Mais cet intérêt, il faut, avant d'agir, le mettre en lumière, le démontrer à tous les regards, en faire le sujet de tous vos manifestes. Or rien, dans les actes du gouvernement, ne fait connaître cet intérêt, sans lequel cependant toute intervention armée de notre part dans les affaires de l'Europe serait d'avance frappée d'immoralité, et suivie infailliblement d'une honteuse déroute: Allons-nous donc jouer, gratuitement et pour la satisfaction des utopistes humanitaires, le rôle de dons Quichottes de la civilisation!...
Ainsi, dans l'absence totale de principes, dans l'ignorance profonde où nous sommes de nos intérêts, la paix et la guerre nous sont aussi impossibles l'une que l'autre, et nous offrent un égal danger.
Dans cette pair véritablement absurde, car tout ce qui n'a ni principes, ni idées, ni gage de conservation, ni élément de durée, est absurde; dans cette douloureuse expectative des événements, la France, incertaine d'elle-même, se consume dans son inertie, comme un glaçon au soleil de juillet. Nous mourons de fièvre lente; nous ne produisons plus; nous n'échangeons pas; nous écoulons notre capital par la contrebande; encore quelques mois de cette léthargie, et nous nous dévorerons les uns les autres. Est-ce pour échapper à la famine que nous irons nous jeter sur l'étranger \
Quant à la guerre, aussi longtemps qu'un principe joint à un grand intérêt ne viendra pas lui donner la moralité qui lui manque, elle ne peut aboutir, qu'elle que soit la fortune des bataillons, qu'à un résultat funeste. Vainqueurs, elle nous rapporte, pour solution du problème social, le gouvernement militaire; vaincus, elle nous attire, avec l'étranger, une restau-
ration. Est-ce pour Napoléon II ou Henri V, que nous aurons fait des barricades ?*..
Cependant la Pologne immolée crie vengeance ; l'Italie est foulée aux pieds de ses bourreaux: le roi de Piémont s'arrête, le pape recule, l'empereur d'Autriche intrigue, le roi de Prusse marchande, l'Angleterre étend sur l'Europe le réseau de sa marchandise, et la France regarde I L'Amérique et la Grande- Bretagne enlèvent à vil prix ce qui nous reste de produits, et se pourvoient pour des années ; le chômage, l'importation forcée qui en est la suite, donnent le coup de grâce à notre industrie. Sur tous les points la liberté succombe, là-bas par la guerre, ici par la grève 1
Pour mettre fin à cette situation déplorable, la vieille routine révolutionnaire a décidé de faire, quoil une manifestation pour la Pologne !
Une manifestation î Et qu'est-ce qu'elle prouvera, cette manifestation ! Quel sera son programme, son idée, son moyen, sa formule, sa solution! Qu'apprendra-t-elle aux représentants ! Quelle conviction, quelle foi fera-t-elle passer dans leur âme!
Patriotes, je vous le dis pour la seconde fois : les circonstances ont fait de vous tous des hommes d'État. Il ne vous est pas permis de parler comme de fades humanitaires, ni d'agir comme des clubistes sans cervelle.
Revenons aux principes.
Pour faire la guerre, de même que pour conserver la pabç, il faut des motifs.
Les motifs, vous les connaîtrez par les moyens.
Quels sont les moyens de la guerre! Quels sont les moyens delà paix!
La richesse, les capitaux.
Or, les capitaux se forment par le travail;
Le travail, divisé et engrené comme il l'est dans l'économie des sociétés modernes, a pour base la circulation ;
La circulation a pour condition le crédit réciproque.
Organisez la circulation par la réciprocité du crédit, et vous aurez le travail et les capitaux; vous aurez les instruments de la paix et de la guerre.
Vous serez invincibles dans la paix; vous n'aurez rien à craindre ni de la concurrence au dehors, ni de la stagnation au dedans ; parce que la concurrence organisée sur le principe de réciprocité vous ouvre en vous-mêmes un débouché infini ; qu'ainsi votre production devient infinie, et votre capitalisation infinie.
Vous serez invincibles à la guerre : 1° du côté des moyens, parce que, votre capital se formant par la circulation collective et non plus par l'épargne individuelle, et la circulation augmentant toujours, votre richesse sera inépuisable ; — 2° du côté des principes, parce qu'en organisant chez vous la circulation par la réciprocité du crédit et l'égalité de rechange, vous résolvez, par là même, la question du commerce international, et vous vous créez, par cette solution, un intérêt positif dans les affaires de l'étranger, comme vous créez à l'étranger un intérêt positif dans les vôtres.
Et quand tous les États, entraînés par votre exemple, forcés par la nécessité, plus puissante que le canon et les protocoles, auront organisé chez eux la circulation et, par le fait, créé à votre exemple la liberté et l'égalité entre leurs citoyens ; — quand, par cette organisation, ils seront devenus, ainsi que vous, inattaquables dans leurs pays, invincibles à la paix et à la guerre, alors l' ALLIANCE sera universelle, la paix sera incorruptible, et la guerre impossible.
(N« 51. — 28 mai.) CE QUE LA RÉVOLUTION DOIT A LA LITTÉRATURE
Il y a à peu près deux mois, lorsque la révolution, aujourd'hui livrée à l'intrigue, était au plus fort de l'utopie, une députation de la Société des gens de lettres fut à l'Hôtel-de-Ville trouver M. Bûchez, remplissant alors les fonctions de maire, et lui tint ce discours : La Société des gens de lettres demande que la République organise les hommes d'intelligence.
— C'est bien, répondit M. Bûchez; les hommes d'intelligence seront organisés.
Les honorables écrivains qui s'avisèrent de cette étonnante pétition, n'appartenaient point à la haute littérature; je dis haute littérature, comme on dit haute finance, entendant par là cette catégorie d'écrivains en privilège de corrompre la raison et les mœurs publiques, aux émoluments annuels de 10 à 100,000 fr. C'étaient de braves travailleurs, aussi déshérités de la renommée que de la fortune, mais qui comprenaient vaguement que, sachant lire et écrire, ils pouvaient, dans une Répu-
blique Socialiste, être bons à quelque chose. Ce n'étaient pas des roués, à coup sûr; c'étaient des littérateurs de bonne foi. Aujourd'hui, MM. Alexandre Dumas et Victor Hugo, qui savent mieux que personne à quoi s'en tenir sur la valeur de la spécialité littératuriste, et qui n'augurent rien de bon de l'organisation de la littérature, s'en viennent, sous le masque républicain , à l'aide de calomnies ramassées dans les égouts de la liste civile, protester contre toute espèce d'organisation. Envoyer les socialistes à Charenton, c'est la moindre chose pour MM. les notables de la phraséurgie. A propos de patrie, de famille, de propriété, ces grands patriotes, ces types du père de famille, ces parangons de modestie, après nous avoir signalés aux balles citoyennes, nous vouent à l'exécration de la postérité.
N'est-ce pas le cas de se demander ce qu'il y a de commun entre la révolution et la littérature, ce qu'a fait pour la République, et de quelle utilité peut être à la société, dans l'avenir, cette espèce de parasites vulgairement appelés gens de lettres ?
Et d'abord, qu'est-ce que la littérature au temps où nous sommes î N'est-il pas vrai que la vogue dont elle jouit encore, elle la doit à nos mœurs traditionnelles, à notre culte des souvenirs î La littérature est découronnée. Ce n'est plus ce sceptre porté autrefois par les âmes poétiques, c'est un brevet depuis longtemps tombé dans le domaine public, dédaigné de tous les hommes d'intelligence positive, mais exploité par quelques chevaliers d'industrie qui s'efforcent de faire croire à la supériorité de leur talent, par cette considération qu'ils ne sont propres à rien.
Sous peine d'ignorance et de grossièreté, tout le monde sait écrire, tout le monde est littérateur. Aussi, en y regardant de près, trouve-t-on que les notabilités littéraires n'ont d'admirateurs que parmi les illettrés ouïes imbéciles. Eux-mêmes n'ont garde de se prendre au sérieux. Trouvez-moi des littérateurs qui s'estiment. Demandez à MM. Guizot et Thiers, historiens positifs, cherchant avant tout la philosophie et la fidélité dans l'histoire, ce qu'ils pensent des histoires de MM. Michelet et Lamartine! à V. Cousin ce qu'il pense de Lamennais! à Ponsard ce qu'il pense de Hugo ! à Sainte-Beuve quel cas il fait de J. Janinï à Scribe quelle est son opinion sur A. Dumas î...
Ces messieurs ne se fbnt entre eux compliment, quand par hasard cela leur arrive, que dans l'intérêt de la corporation. Mais n'est-il pas temps que nous ne soyons plus dupes de ces mimes t Est-ce # que le métier de gent de lettres n'est pas de tous
LE RfiPRÉSENÎÀNÎ Dt) PEUPLE — 1848 39
celui qui exige le moins d'apprentissage! Et, pour quiconque en a essayé, n'est-il pas vrai que dans cet exercice le développement intellectuel est en raison inverse de l'habileté phrasière ! Mettez-vous bien cela là, travailleurs : il faut cent fois plus d'intelligence pour construire une machine à vapeur que pour écrire cent chapitres de Balsamo; et tel patron du Rhône qui ne sait pas lire dépense plus d'esprit en faisant une course, qu'il n'y en a dandf toutes les Orientales.
La littérature n'est que l'art d'agencer des mots et des périodes. Par elle-même, elle ne possède ni idée ni puissance; c'est un instrument incapable, à lui seul, de produire quoi que ce soit, Je ne connais à la littérature, comme à l'art oratoire, qu'un genre de mérite : c'est de donner de l'effronterie dans une assemblée. Aussi est-il remarquable que tous les littérateurs qui ont eu la bonne foi de reconnaître le vide de l'art d'écrire se sont tous jetés, qui dans l'histoire et les chroniques, qui dans la philosophie, qui dans l'économie politique. 11 n'y a pas un honnête homme, aujourd'hui moins qu'autrefois, qui estime la profession d'homme de lettres.
De studieux ouvriers, dans ces derniers temps, ont cru faire merveille de prouver que le travailleur était capable de littérature autant que d'industrie. Le peuple cite avec orgueil les Poney, les Reboul, les Savinien Lapointe et une foule d'autres, dont les récréations poétiques valent, à mon gré, les chefsd'œuvre des maîtres. Si ces Muses prolétaires n'ont eu d'autre prétention que de prouver l'insignifiance de la littérature, j'applaudis de tout mon cœur à leurs efforts ; mais si l'on entend que la capacité littéraire soit le sommet de l'intelligence, je proteste contre cette indigne prostitution. Qui travaille de ses mains, pense, parle et écrit tout à la fois; et si, dans la république de l'esprit, il existe des places réservées pour les intelligences supérieures, l'homme de style doit céder la place à l'homme d'action.
Je voudrais bien que l'on me définisse la valeur, soit d'uti* lité, soit d'échange, et en dehors des idées qu'il doit exprimer, d'un artiste de style. Qu'est-ce qu'un écrivain, je dis de premier ordre, qui, en politique, ne sait exprimer rien de positif et d'immédiat; qui, en économie politique, ne sait ni compter ni se rendre compte, et met partout de brillantes analogies à la place des faits; qui, en histoire, ne réussit qu'à vous émouvoir, et qui, à force d'émotions, vous fatigue et vous blase; qui, en philosophie, ne vous donne que des phrases sonores au lieu de lois réelles, déduites de l'observation et de l'analyse; qui, en matière d'art, ne juge que sous l'inspiration de la fantaisie,
sans pouvoir jamais comprendre que la fantaisie elle-même doit toujours se ramener à l'idée!
On distingue, pour échapper à la rigueur des conséquences, la littérature sérieuse, dont les produits ne trouvent en général pas d'écoulement, d'avec la littérature de pacotille, seule capable d'enrichir. ses exploitants. On demande pour la première les gratifications de l'État ; on abandonne l'autre aux entrepreneurs de journalisme.
On ne voit pas que cette distinction est la négation même de la littérature. Qu'est-ce que la littérature sérieuse, en effet! c'est l'histoire, la philosophie, la morale, les sciences naturelles, la politique, l'économie sociale, la jurisprudence, l'archéologie, la grammaire ; c'est tout ce que la raison humaine agite et découvre ; tout, dis je, hormis la littérature. Jadis, quand la raison, tirant son savoir d'elle-même au lieu de le demander à l'expérience, pullulait de préjugés et d'erreurs, la forme dominant, sur le fonds, la littérature était souveraine. Aujourd'hui, le monde a tourné; la raison subjugue l'imagination ; le fonds l'emporte en tout sur la forme ; la littérature est traitée en courtisane. La sévérité de la science ne souffre plus cette parure de langage, ces finesses de diction et toutes ces merveilles de l'art oratoire, qui firent les délices des Grecs et des Latins, et dont on abrutit la jeunesse de nos écoles.
Et voilà pourquoi la littérature, expulsée par les hautes sciences, déchue de la plus belle partie de son domaine, a été forcée de descendre aux choses triviales et ignobles; pourquoi elle cherche de nouvelles ressources dans les détails de ménage, dans la cuisine, le boudoir, la prison, l'orgie, le bagne, le mauvais lieu. Ce que quelques-uns déplorent comme l'abaissement et la corruption de la littérature n'est que la preuve de fait de sa nullité.
Ainsi, ce que la littérature a la prétention d'ajouter à la science, la science le dédaigne; ce qu'elle fait pour relever l'objet de ses nouvelles prédilections achève de la dégrader. L'histoire romantique, mystique et sophistique, est aussi méprisée que le roman historique, magnétique et philanthropique. On ne comprend plus rien à l'histoire depuis qu'elle est écrite par des rimeurs et des dramaturges; on ne comprend plus rien à la société depuis que les feuilletonistes et les romancière en ont entrepris la description.
Voilà un siècle et demi que la littérature oscille du genre descriptifs.}! genre passionnel, s'enfonçant toujours plus dans le bavardage. Elle n'ose devenir logicienne et savante : elle serait quelque chose, elle ne serait plus. Aussi voyons-nous
que les femmes excellent en littérature, à mesure qu'elle perd en réalité et en profondeur. Pour prolonger sa misérable existence, cette littérature efféminée appelle à son aide le paradoxe et le scandale; elle se roule dans l'horrible, l'impur et le faux; elle fouille les mystères tour à tour obscènes et atroces de la Ligue, de la Régence, de Louis XV, de 93, de 1840. Elle cherche des effets factices en transformant les mots, renversant les idées, retournant les proverbes, confondant les caractères, associant les contraires, unissant l'impiété à l'Évangile, Fénelon à Voltaire, Gassendi à Descartes, la chair à l'esprit. Les littérateurs de bonne foi crient à la décadence, à la profanation, à l'abus. Ils protestent contre les novateurs en faveur de la vieille religion du Parnasse. Pauvres gens de lettres I qui ne voient pas que? ces prétendus novateurs ont bien plus qu'eux Pinstinct de conservation : car c'est pour conserver la littérature qu'ils la font servir d'expression à tout ce que l'humanité présente de plus dégoûtant.
Quand la société avait peu d'idées, que la somme des idées était, pour ainsi dire, égale à cette des vocables, la littérature était l'expression, j'ai presque dit la législatrice de la société. Maintenant que la somme des idées surpasse à la fois et le nombre des mots, et celui des combinaisons graphiques ou syntaxiques auxquelles ils peuvent donner lieu, la littérature ne peut plus servir à exprimer de la société que sa nudité, à en montrer que la turpitude.
Je prends pour exemple la révolution de février.
Est-ce la littérature qui a préparé cette révolution ?
Est-ce la littérature qui en exprimera le but, les tendances, la loi!
Est-ce la littérature qui viendra la justifier, qui la vengera de ses ennemis t
Quand est-ce que M. Victor Hugo a pris la défense des droits du travail t
Quand est-ce que M. Alexandre Dumas s'est fait connaître par ses idées, par ses mœurs républicaines!
Qu'ont-ils fait l'un et l'autre pour la révolution, sinon de calomnier les révolutionnaires! — Et qu'est-ce qu'ils nous veulent aujourd'hui, ces aligneurs de rimes, ces enfileurs de dialogues!
La science sociale a été, depuis vingt ans, étudiée par d'autres qu'eux ;
La révolution a été faite malgré eux ;
Le droit du travail est revendiqué en ce moment contre eux :
La famille n'a pas encore lavé les impuretés dont Us l'ont couverte.
Et ils viennent nous parler de patrie, de famille, de travail, de propriété I...
Reconnaissons, à cette suprême vilenie, la moderne littérature ! A force de broyer la corruption, elle a fini par corrompre les littérateurs. Montrez-moi quelque part des consciences plus vénales, des esprits plus indifférents, des âmes plus pourries que dans la caste lettrée! Combien en connaissez-vous dont la vertu soit restée hors d'atteinte 1 Qui est-ce qui, depuis trente ans, nous a versé à pleins bords le relâchement des mœurs, le mépris du travail, le dégoût du devoir, l'outrage à la famille, si ce n'est la gent littéraire! Qui a puisé avec le plus d'impudeur à la caisse des fonds secrets 1 Qui a le plus séduit les femmes, amolli la jeunesse, excité la nation à toutes les sortes de débauches 1 Qui a donné le spectacle des apostasies les plus éhontées ? Qui a délaissé le plus lâchement les princes, après en avoir mendié les faveurs! Qui se rallie avec le plus d'empressement, aujourd'hui, à la contre-révolution 1 Des littérateurs, toujours des littérateurs !
Que leur importent la sainteté de la religion, la gravité de l'histoire, la sévérité de la morale! Us passent, comme des filles perdues, de la légitimité à l'usurpation, de la monarchie à la république, de la politique au socialisme, de l'athéisme à la religion. Tout leur va, pourvu qu'ils en retirent de la vogue et de l'argent Quelle soif de distinction 1 quelle fureur de jouir! mais surtout quelle hypocrisie I Nommez-les, Parisiens, nommez-les pour vos représentants. Flagorneurs du peuple, flagorneurs de la bourgeoisie, flagorneurs des rois, flatteurs de tous les pouvoirs, toujours prêts à saluer l'amphitryon où l'on dîne , ce qu'ils vous demandent, au nom de la patrie, du travail, de la famille, de la propriété, c'est de l'or, du luxe, des voluptés, des honneurs et vos femmes.
(N«« 60, 61 «t 65. — 31 mai, l ,r «t 6 juin.) PROGRAMME RÉVOLUTIONNAIRE