A M. PROUDHON
24 décembre 1849.
Monsieur,
La gratuité du crédit est-elle possible!
La gratuité du crédit est -elle impossible!
Il est clair que résoudre une de ces questions, c'est résoudre l'autre.
INTÉRÂT ET PRINCIPAL 247
Vous me reprochez de manquer à la charité, parce que je maintiens le débat sur la seconde. Voici mon motif :
Rechercher si la gratuité du crédit est possible^ c'eût été me laisser entraîner à discuter la Banque du Peuple ^ ïimpôt sur le capital, les ateliers nationaux, Vorganisation du travail, en un mot, les mille moyens par lesquels chaque école prétend réaliser cette gratuité; tandis que, pour s'assurer qu'elle est impossible, il suffirait d'analyser la nature intime du capital ; ce qui remplit mon but, et, à ce qu'il me semble, le vôtre.
On oppose à Galilée cinquante arguments contre la rotation de la terre. Faut- il qu'il les réfute tous! Non; il prouve qu'elle tourne et tout est dit. E pur si muove.
Comme novateur, dites-vous, j'ai droit à l'examen. — Sans doute; mais avant tout, la société, comme défenderesse, a droit qu'on lui prouve son tort. Vous traduisez le capital et l'intérêt au tribunal de l'opinion, les accusant d'injustice, de spoliation. A vous, à prouver leur culpabilité ; à eux, à prouver leur innocence. — Vous avez, dites-vous, plusieurs moyens de les faire rentrer dans le droit. Il faut d'abord savoir s'ils en sont sortis. L'examen de vos inventions ne peut venir qu'après, puisqu'ils supposent l'accusation fondée, ce qu'ils nient.
Cette marche est tellement logique, que vous y acquiescez en ces termes :
« Vraie ou fausse, légitime ou illégitime, morale ou immorale, j'accepte l'usure, je l'approuve, je la loue même; je renonce à toutes les illusions du socialisme, et me refais chré* tien, si vous me démontrez que la prestation des capitaux, de même que la circulation des valeurs, ne saurait, en aucun cas, être gratuite. »
Or, que fais-je autre choset C'est bien là mon terrain : prouver que le capital porte en lui-même l'indestructible principe de la rémunérabilité.
Cette doctrine, vous l'avez d'abord combattue par la théorie des contradictions, ensuite par celle des distinctions. L'intérêt, avez-vous dit, a eu sa raison d'existence autrefois, il ne l'a plus aujourd'hui. Il fut un instrument d'égalité et de progrès, il n'est plus que vol et oppression. — Et, là-dessus, vous citez plusieurs institutions et usages d'abord légitimes et libéraux, devenus plus tard injustes et funestes à la liberté , entre autres, la torture, le jugement par l'eau bouillante, l'esclavage, etc.
Je repousse, quant à moi, ce fatalisme cruel qui consiste à justifier tous les excès comme ayant servi la cause de la civilisation. L'esclavage, la torture, les épreuves judiciaires, n'ont
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qpas avancé, mais retardé la marche de l'humanité. Il en eu été de môme de l'intérêt, s'il n'avait été, comme vous le dites, qu'un ahus de la force.
En outre, s'il y a des choses qui changent, il y eu a qui ne changent pas. Depuis la création, il a été vrai que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux angles droits, et cela sera vrai jusqu'au jugement dernier et au delà. De même, il a toujours été vrai, il le sera toujours que le travail accumulé ou le capital mérite récompense.
Vous comparez ma logique à celle d'un entrepreneur qui dirait : « Que m'importe la vapeur, la pression atmosphérique, l'électricité! Prouver la légitimité du char à quatre roues, n'est-ce pas prouver que l'invention des chemins de fer est une chimère t b
J'accepte la similitude ; mais voici comment :
Je reconnais que le chemin de fer est un progrès. Je me réjouis de ce qu'il fait baisser le prix des transports; mais si l'on en voulait conclure à la gratuité des transports: si l'on disait : Un prix quelconque pour les transports a pu être légitime autrefois, mais le temps est venu où ils doivent s'exécuter gratuitement, je répondrais : La conclusion est fausse. De progrès en progrès, ce prix peut diminuer sans cesse, mais il ne peut arriver à zéro, parce qu'il y aura toujours là une intervention de travail humain, un service humain, qui porte en lui-même le principe de la rémunérabilité.
De même, je reconnais que le loyer des capitaux va baissant en raison de leur abondance. Je le reconnais et m'en réjouis, car ils pénètrent ainsi de plus en plus dans toutes les classes, et les soulagent, pour chaque satisfaction donnée, du poids du travail. Mais, de cette baisse constante de l'intérêt, je ne puis conclure à son anéantissement absolu, parce que jamais les capitaux ne naîtront spontanément, qu'ils seront toujours le produit du travail humain, que leur cession ou prestation sera toujours un service plus ou moins grand, et que dès lors ils portent en eux-mêmes, ainsi que les transports, le principe de la rémunérabilité.
Ainsi, monsieur, je ne vois aucun motif de déplacer ce débat au moment de le clore ; et il me semble qu'il n'est pas un de nos lecteurs qui ne considérât ma tache comme remplie, si je prouvais ces propositions :
Tout capital (quelle que soit sa forme, moissons, outils, machines, maisons, etc.), tout capital résulte d'un travail anté^ rieur, et féconde un travail ultérieur.
Parce qu'il résulte d'un travail antérieur, celui qui le cède reçoit une rémunération.
Parce qu'il féconde un travail ultérieur, celui qui remprunta doit une rémunération.
Et vous le dites vous-même : « Si la peine du créancier e^l zéro, l'intérêt doit devenir zéro. »
Donc, qu'avons-nous à rechercher! Ceci :
Est-il possible qu'un capital se forme sans peine!
Si c'est possible, j'ai tort ; le crédit doit être gratuit.
Si c'est impossible, c'est vous qui avez tort, le capital doit être rémunéré.
Vous avez beau faire ; la question se réduit à ces termes : Le temps est-il arrivé, arrivera-t-il jamais, où les capitaux écloront spontanément sans la participation d'aucun effort humain!
Mais, dans une revue rétrospective pleine de verve , vous élançant vers la Palestine, vers Athènes, Sparte, Tyr, Rome, Cartbage, vous m'entraînez par la tangente hors du cercle où je ne puis vous retenir. Eh bienl avant d'y rentrer, j'essaierai, sinon de vous suivre, du moins de foire quelques pas avec vous.
Vous débutez ainsi ;
« Ce qui fait que l'intérêt du capital, excusable, juste même au point de départ de l'économie des sociétés, devient, avec le développement des institutions industrielles, une vraie spoliation, un vol, c'est que cet intérêt n'a pas d'autre principe, d'autre raison d'être, que la nécessité et la force. La nécessité, voilà ce qui explique l'exigence du prêteur ; la force, voilà ce qui fait la résignation de Temprunteur. Mais, à mesure que, dans les relations humaines, la nécessité fait place à la vérité, et qu'à la force succède le droit, le capitaliste perd son excuse. »
Il perd plus que cela; il perd le seul titre que vous lui reconnaissez. Si, sous l'empire de la liberté et du droit, l'intérêt persiste, c'est sans doute qu'il a, quoi que vous en disiez, une autre raison d'être que la force.
En vérité je ne comprends plus votre distinguo. Vous disiez : « L'intérêt a été juste autrefois, il ne l'est plus aujourd'hui. » Et quelle raison en donnez-vous! Celle-ci : c Jadis la force régnait, aujourd'hui c'est le droit. • Loin de conclure de là que l'intérêt a passé de la légitimité à l'illégitimité, n'est-ce pas le contraire qui se déduit de vos prémisses!
Et certes, le fait confirmerait cette déduction; car l'usure a pu être odieuse quand on devenait capitaliste par la rapine, et
rintérét est Justifié depuis qu'on le devient par le travail.
« Cest dans le commerce de mer qu'il faut chercher rori« gine de Fintérêt. Le contrat à la grosse, variété ou plutôt démembrement du contrat de pacotille, fut sa première forme. »
Je crois que le capital a une nature qui lui est propre, parfaitement indépendante de l'élément par lequel les hommes exécutent leurs transports. Qu'ils voyagent et fassent voyager leurs marchandises par terre, par eau ou par l'air, en char, en barque ou en ballon, cela ne confère ni ne retire aucun droit au capital.
Il est d'ailleurs permis de penser que la pratique de l'intérêt a été antérieure à celle du commerce maritime. Très-probablement le patriarche Abraham ne prétait pas des troupeaux sans se réserver une part quelconque dans le croît, et ceux qui, après le déluge, bâtirent à Babylone les premières maisons, n'en cédaient sans doute pas l'usage sans rétribution.
Eh quoi! monsieur, ces transactions, qui ont prévalu et s'accomplissent volontairement depuis le commencement du monde, sous les noms de location, intérêt, fermage, baux, loyer, ne seraient pas sorties des entrailles mêmes de l'humanité! Elles seraient nées du contrat de pacotille!
Ensuite, à propos du contrat à la grosse, vous faites Une théorie du bénéfice qu'en vérité je crois inadmissible. — Mais la discuter ici, ce serait nous écarter du sujet,
Enfin vous arrivez à cette tige de toutes les erreurs économiques, à savoir : la confusion entre les capitaux et le num^ raire, confusion à l'aide de laquelle il est aisé d'embrouiller la question. Mais vous n'y croyez pas vous-même, et je n'en veux pour preuve que ce que vous disiez naguère à M. Louis Blanc : « L'argent n'est pas une richesse pour la société : c'est tout simplement un moyen de circulation qui pourrait très-avantageusement être remplacé par du papier, par une substance d nulle valeur. »
Veuillez donc croire que lorsque je parle de la productivité du capital (outils, instruments, etc., mis en œuvre par le travail), je n'entends pas attribuer une merveilleuse vertu prolifique à l'argent.
Vous suivrai-je, monsieur, en Palestine, à Athènes, à Lacédémonet Vraiment, cela n'est pas nécessaire. Un mot seulement sur le non fœnaberis de Moïse.
J'admire la dévotion qui a saisi certains socialistes (avec lesquels je ne vous confonds pas), depuis qu'ils ont découvert, à l*appui de leur thèse, quelques textes dans l'Ancien et le Nouveau Testament; les conciles et les pères de l'Église. Je me
Intérêt bt pbingipàl 251
permettrai de leur adresser cette question : Entendent-ils nous donner ces autorités comme infaillibles en matière de science et d'économie sociale t
Certes, ils n'iront pas jusqu'à me répondre : Nous tenons pour infaillibles les textes qui nous conviennent, et pour faillibles ceux qui ne nous conviennent pas. — Quand on invoque les livres sacrés, à ce titre, et comme dépositaires de la volonté indiscutable de Dieu, il faut tout prendre, sous peine de jouer une puérile comédie. £b bien! sans parler d'une multitude de sentences de l'Ancien Testament, qui ne peuvent, sans danger» être prises au pied de la lettre, il y a, dans l'Évangile, d'autres textes que le fameux mutuum daû^ dont ils veulent déduire la gratuité du crédit, entre autres ceux-ci :
a Heureux ceux qui pleurent.
c Heureux ceux qui souffrent.
« Il y aura toujours des pauvres parmi vous.
« Rendez à César ce qui appartient à César. •
« Obéissez aux puissances.
« Ne vous préoccupez pjas du lendemain.
c Faites comme le lys, qui ne file ni ne tisse,
a Faites comme l'oiseau, qui ne laboure ni ne sème.
« Si on vous frappe sur la joue gauche, tendez encore la joue droite.
« Si on vous vole votre manteau , donnez encore votre robe. »
Que diraient messieurs les socialistes si nous fondions sur un de ces textes la politique et l'économie sociale!
Il est permis de croire que lorsque le fondateur du christianisme a dit à ses disciples : Mutuum date, il a entendu leur donner un conseil de charité et non faire un cours d'économie politique. Jésus était charpentier, il travaillait pour vivre. Dés lors, il ne pouvait faire du don UQe prescription absolue. Je crois pouvoir ajouter, sans irrévérence, qu'il se faisait payer très-légitimement, non-seulement pour le travail consacré à faire des planches, mais aussi pour le travail consacré à faire des scies et des rabots, c'est-à-dire pour le capital.
Enfin, je ne dois pas laisser passer les deux apologues par lesquels vous terminez votre lettre, sans vous faire observer que, loin d'infirmer ma doctrine, ils condamnent la vôtre ; car on n'en peut déduire la gratuité du crédit qu*à la condition d'en déduire aussi la gratuité du travail. Votre second drame me porte un grand coup d'épée; mais, par le premier, vous m'a-' ▼lez charitablement muni d'une cuirasse à toute épreuve.
En effet, par quel artifice voulez-vous m'amener à recou"
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naître qu'il est des circonstances où on est tenu en conscience de prêter gratuitement t Vous imaginez une de ces situations extraordinaires qui font taire tous les instincts personnels et mettent en jeu le principe sympathique, la pitié, la commisération, le dévouement, le sacrifice. ^ Un insulaire est bien pourvu de toutes choses. Il rencontre des naufragés que la mer a jetés nus sur la plage. Vous me demandez s'il est permis à cet insulaire de tirer, dans son intérêt, tout le parti possible de sa position, de pousser ses exigences jusqu'aux dernières limites, de demander mille pour cent de ses capitaux, et même de les louer au prix de l'honneur.
Je vois le piège. Si je réponds : Ohl dans ce cas, il faut voler, sans conditions, au secours de son frère, partager avec lui jusqu'à la dernière bouchée de pain; vous triompherez, disant : Enfin, mon adversaire a avoué qu'il est des occasions où le crédit doit être gratuit.
Heureusement, vous m'avez fourni vous-même la réponse dans le premier apologue, que j'aurais inventé, si vous ne m'aviez prévenu.
Un homme passe sur le bord d'un fleuve. U aperçoit un de ses frères qui se noie, et n'a, pour le sauver, qu'à lui tendre la main. Pourra-t il, en conscience, profiter de l'occasion pour stipuler les conditions les plus extrêmes, pour dire au malheu reux qui se débat dans le torrent : Je suis libre, je dispose de mon travail. Meurs ou donne-moi toute ta fortune!
Je me figure, monsieur, que si un brave ouvrier se rencontre dans ces circonstances, il se jettera dans l'eau sans hésiter, sans calculer, sans spéculer sur son salaire et même sans y songer.
Mais ici, veuillez le remarquer, il n'est pas question de ca* pital ; il s'agit de travail. C'est du travail qui, en Conscience, doit être sacrifié. Est-ce que vous déduirez de là, comme règle normale des transactions humaines, comme loi de l'économie politique, la gratuité du travail? Et parce que, dans un cas extrême, le service doit être gratuit, renoncerez-vous théoriquement à votre axiome : mutualité des services T
Et cependant, si de votre second apologue vous concluez qu'on est toujours tenu de prêter pour rien, du premier vous devez conclure qu'on est toujours obligé de travailler gratis.
La vérité est que, pour élucider une question d'économie politique, vous avez imaginé deux cas où toutes les lois de l'é* conomie politique sont suspendues. Qui jamais a songé à nier que, dans certaines circonstances, nous ne soyons tenus de ^crifier capital, intérêt, travail, vie, réputation, affections,
kNtÊRET Et PRINCIPAL i^S
santé, etc. ! mais est-ce là la loi des transactions ordinaires ! Et recourir à de tels exemples pour faire prévaloir la gratuité du crédit, on la gratuité du travail, n'est-ce pas avouer son impuissance à faire résulter cette gratuité de la marche ordinaire des choses t
< Vous recherchez, monsieur» quelles sont, pour 1a classe travailleuse, les conséquences du prêt à intérêt, et vous en énu* mérez quelques-unes, m*invitant à en faire l'objet ultérieur de de ce débat.
Je ne disconviens pas que, parmi vos objections, il n'y en ait de très- spécieuses et même de très-sérieuses. Il m'est impossible, dans une lettre, de les relever une à une ; j'essaierai de les réfuter toutes à la fois, par la simple exposition de la loi selon laquelle se répartissent, suivant moi, entre le capital et le travail, les produits de leur coopération ; et c'est par là que je rentrerai dans ma modeste circonférence économique.
Permettez-moi d'établir cinq propositions qui me semblent susceptibles d'être mathématiquement démontrées.
1» Le eapiial féconde le travail.
Il est bien clair qu'on obtient de plus grands résultats avec une charrue que sans charrue ; avec une scie que sans scie ; avec une route que sans route; avec des approvisionnements que sans approvisionnements, etc.; d'où nous pouvons conclure que l'intervention du capital accroît la masse des produits à partager.
2* Le capital tst du travail.
Charrues, scies, routes, approvisionnements, ne se fontcpas tout seuls, et le travail à qui on les doit a droit à être rémunéré.
Je suis obligé de rappeler ici ce que j'ai dit dans ma dernière lettre sur la différence dans le mode de rétribution, quand elle s'applique au capital ou au travail.
La peine que prend chaque jour le porteur d'eau doit lui être payée par ceux qui profitent de cette peine quotidienne. Mais la peine qu'il a prise pour fabriquer sa brouette et son tonneau doit lui être payée pai> un nombre indéterminé de consommateurs.
De même l'ensemencement, le labourage, le sarclage, la moisson ne regardent que la récolte actuelle. Mais les clôtures, les défrichements, les dessèchements, les bâtisses, entrent dans le prix de revient d'une série indéfinie de récoltes successives.
Autre chose est le travail actuel du cordonnier qui fait des souliers, du tailleur qui &it des habits, du charpentier
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qui fait des madriers^ de l'avocat qui fait des mémoires ; autre chose est le travail accumulé qu'ont exigé la forme, rétabli, la scie, l'étude du droit.
C'est pourquoi le travail de la première catégorie se rémunère par le salaire ; celui de la seconde catégorie par les combinaisons de l'intérêt et de l'amortissement, qui ne sont autre chose qu'un salaire ingénieusement réparti sur une multitude de consommateurs.
3* A mesure que le capital s'accroît^ V intérêt baisse^ mais de telle sorte que le retenu total du capitaliste augmente.
Ce qui a lieu sans injustice et sans préjudice pour le travail, parce que, ainsi que nous allons le voir, l'excédant du revenu du capitaliste est pris sur l'excédant de produits dû au ca* pital.
Ce que j'affirme ici, c'est que, quoique l'intérêt baisse, le revenu total du capitaliste augmente de toute nécessité, et voici comment :
Soit 100 le capital, et le taux de l'intérêt 5. Je dis que l'intérêt ne peut descendre à 4 sans que le capital ne s'accumule au moins au dessus de 120. En effet, on ne serait pas stimulé à accroître le capital, s'il en devait résulter diminution, ou même stationnement du revenu. 11 est absurde de dire que le capital étant 100 et le revenu 5, le capital peut être porté à SOO et le taux descendre à 2; car, dans le premier cas, on aurait 5 fr. de rente, et dans le second on n'aurait que 4 fr. Le moyen serait trop simple et trop commode : on mangerait la moitié du capital pour faire reparaître le revenu.
Ainsi, quand l'intérêt baisse de 5 à 4, de 4 à 3, de 3 à 2, cela veut dire que le capital s'est accru de 100 à 200, de 200 à 400, de 40Œ à 800, et que le capitaliste touche successivement pour revenu 6, 8 et 12. Et le travail n'y perd rien, bien au contraire, car il n'avait à sa disposition qu'une force égale à 100, puis il a une force égale à 200, et enfin une force égale à 800, avec cette circfonstance qu'il paye de moins en moins cher une quantité donnée de cette force.
Il iBuit de là que ces calculateurs sont bien malhabiles qui vont disant : « L'intérêt baisse, donc il doit cesser. » Eh ! morbleu, il baisse, relativement à chaque 100 fr. ; mais c'est justement parce que le nombre des 100 fr. augmente que l'intérêt baisse. Oui, le multiplicateur s'amoindrit, mais ce n'est que par la raison même qui fait grossir le multiplicande, et je défie le dieu de l'arithmétique lui-même d'en conclure que le produit arrivera ainsi à zéro.
40 A mesure quo les capitaux augmentent (et avec eux les pro-
INTÉRÊT BT PRINCIPAL 2-ÔÔ
duits) la PAET ABSOLUE qui revient au capital augmente et sÀ PART PROPORTIONNELLE diminue.
Cela n'a plus besoin de démonstration. Le capital retire successivement 5, 4, 3 pour chaque 100 fr., qu'il met dans l'association; donc son prélèvement reteit/ diminue. Mais, comme il met successivement dans Tassociation 100 fr., 200 fr., 400 fr., il se trouve qull retire, pour sa part totale, d'abord 6, puis 8, ensuite 12 et ainsi de suite, donc son prélèvement absolu augmente.
5® A mesure que les capitaux augmentent (et avec eux les produits), la part proportionnelle et la part absolue du travail augmentent.
Comment pourrait-il en être autrement! puisque le capital voit grossir sa part absolue, encore qu'il ne prélève successivement que 1/2, 1/3, 1/4, 1/6 du produit total, le travail, à qui successivement il revient 1/2, 2/3, 3/4, 4/5, entre évidemment dans le partage pour une part progressive, dans le sens proportionnel comme dans le sens absolu.
La loi de cette répartition peut être figurée aux yeux par les chiffres suivants, qui n'ont pas la prétention d'être précis, mais que je produis pour élucider ma pensée :
. PBODIJIT PART PART
TOTAT.. DU CAPITAL. PU TRATAIL.
l'« période. 1000 1/2 ou 600 1/2 ou 600
2« — 1800 1/3 ou 600 2/3 ou 1200 *
3e — 2800 1/4 ou 700 3/4 ou 2400
4« — 4000 1/6 ou 800 4/5 ou 3200
On voit par là comment l'accroissement successif des produits, correspondant à l'accumulation progressive des capitaux, explique ce double phénomène, à savoir que la part absolue du capital augmente, encore que sa part proportionnelle diminue, tandis que la part du travail augmente à la fois dans les deux sens.
De tout ce qui précède, il résulte ceci :
Pour que le sort des masses s'améliore, il faut que le loyer des capitaux baisse.
Pour qu^ l'intérêt baisse, il faut que les capitaux se multiplient.
Pour que les capitaux se multiplient, il faut cinq choses : activité, économie^ liberté^ paix et sécurité.
Et ces biens, qui importent à tout le mondei importent encore plus à la classe ouvrière.
Ce n*est pas que je nie les souffrances des travailleurs, maid je dis qu*ils sont sur une fausse piste quand ils les attribuent à Vinfdme capital.
Telle est ma doctrine. Je la livre avec confiance à la bonne foi des lecteurs. On a dit que je m'étais constitué Tavocat du privilège eapitaltste. Ce n*eàt pas à moi, c^est àelle de répondre.
Cette doctrine, j'ose le dire, est concordante. Elle tend à Tunion des classes; elle montre Taccord des principes; elle détruit l'antagonisme des personnes et des idées; elle satis-» &it l'intelligence et le cœur.
En est-il de même de celle qui sert de nouveau pivot au So*cialismef qui dénie au capital tout droit à une récompense! qui ne voit partout que contradiction» antagonisme et spoliation f qui irrite les classes les unes contre les autres! qui représente riniquité comme un fléau universel, dont tout homme, à quelque degré, est coupable et victime t
Que Bi néanmoins le principe de la gratuité du crédit est vrai, il faut bien l'admettra : Fiat juslitia, ruai ccslum. Mais s'il est faux 1 1 !
Quant à moi je le tiens pour faux, et, en terminant, je vous remercie de m'avoir loyalement fourni l'occasion de le corn* battre.
Fbédébic Bastut.
RÉPONSE
81 déesmbre 1849.
Monsieur,
Vous m'avez trompé.
J'attendais de vous une controverse sérieuse : vos lettres ne sont qu'une perpétuelle et insipide mystifica^on. Quand vous auriez fait un pacte avec l'Usure, pour embrouiller la question et empêcher notre débat d'aboutir, en l'embarrassant d'incidents, de hors-d'œuvre, de vétilles et de chicanes, vous n'eussiez pu vous y prendre autrement.
De quoi s'agit-il entre nous, s'il vous plaîtt de savoir si l'in-
INTÉRÊT ET PHlNGlPAt * 257
térét de l'argent doit ou non être aboli. Je vous Tai dit moimême : c'est là le pivot du Socialisme, la cheville ouvrière de la Révolution.
Une question préjudicielle s'ulôve donc tout d'abord, celle de savoir si, en fait, il y a possibilité d*abolir cAt intérêt. Vous le niez; jo Taffirme : lequel croire de nous deux! Évidemment, ni l'un ni l'autre. Il faut examiner la chose : voilà ce que dicte le sens commun, ce que la plus simple notion d'équité presp crit. Vous, au contraire, vous repoussez cet examen. Depuis deux mois que nous avons ouvert, dans la Voix du Peuple^ cette ass'se solennelle où le capital devait être jugé, et l'usure condamnée ou absoute, vous ne cessez de me répéter sur tous les tons cette ritournelle :
« Le capital, tel que je le comprends, tel qu'il m'apparaît dans sa nature intime, est productif. Cette conviction me suffit : je ne veux pas en savoir davantage. D'ailleurs, vous reconnaisez qu'en prêtant à intérêt, je rends service et ne suis point voleur; qu'ai-je dune besoin de vous entendre t Quand j'ai prouvé, dans mon système, que la gratuité du crédit est impossible, et que vous accordez qu'un honnête homme peut, en toute sûreté de conscience, tirer de son fonds un revenu, vous devez tenir cette même gratuité pour impossible. Ce qui est démontré vrai dans un système ne peut devenir faux dans un autre : autrement, il faudrait dire qu'une même chose peut être vraie et fausse tout à la fois, ce que mon esprit se refuse absolument à comprendre. Je ne sors pas de là. »
Où donc, monsieur, avez-vous appris je ne dis pas à raisonner, car il appert dès le commencenaent de cette polémique que le raisonnement en vous se réduit à affirmer et confirmer toujours votre proposition, sans infirmer celle de votre adversaire, — mais à discuter! Le dernier clerc de procureur vous dirait qu'en tout débat, il faut examiner successivement et contradictoirement le dire de chaque partie; et. puisque nous avons pris le public pour juge, il est évident qu'une l'ois votre système exposé et débattu, il faut aborder le mien.
Avec vous, les choses ne se passent point ainsi. Satisfait de la concession que je vous ai faite, à savoir que dans l'état actuel des choses le prêt à intérêt ne peut être considéré comme un acte illicite, vous tenez la nécessité de l'Intérêt pour démontrée ; et là-dessus, sous prétexte que vous n'entendez rien à l'antinomie, me fermant la bouche, vous faites défaut au débat. Est-ce discuter, je vous fe demande!
Forcé par une conduite si étrange, je fais alors un pas vers vous. Ma méthode de démonstration <ivait paru tous faire
quelque peine : je quitte cette méthode, et vous montre, en employant la forme ordinaire de raisonnement, que tout change dans la société; que ce qui aune époque fut un progrés, à une Rutre devient une entrave; qu'ainsi, en faisant abstraction du temps, la même idée, le même fait, change complètement de caractère, selon Taspect sous lequel on le considère; que rien n'empêche de croire que l'Intérêt soit précisément dans ce cas; qu'en conséquence votre fin de non-recevoir ne peut être admise, et qu'il faut décidément examiner avec moi l'hypothèse de la gratuité du crédit, de l'abolition de l'intérêt.
A cela que répondez-vous! c'est à peine si j'ose vous le rappeler. Parce que, par égard pour vous, j'avais cru devoir changer de méthode, vous m'accusez d'abord de tergiversation, ensuite de fatalisme! J'ai fait avec vous, permettez-moi cette comparaison, ce que le professeur de mathématiques fait avec ses élèves, lorsqu'à une démonstration difficile, il en substitue une autre plus saisissable à leur intelligence. Car, sachez-le bien, monsieur, la dialectique hégélienne, qui cependant n'est pas toute la logique, est au syllogisme et à l'induction ce que le calcul différentiel est à la géométrie ordinaire. 11 vous est permis d*en rire; c'est le droit de l'esprit humain de rire de ce qu'il a une fois compris et deviné ; mais il faut comprendre, sans quoi le rire n*est que la grimace de l'insensé. Et vous, pour prix de ma complaisance, vous me décernez le sarcasme : je ne suis, à vous entendre, qu'un sophiste. Est-ce sérieux!
Je fais plus encore. Vous aviez dit, — je cite vos propres paroles : — Montrez'tMi comment Pintirêt, de légitime devient illégitime, et je consens à discuter la théorie du crédit gratuit.
Pour satisfaire à ce désir, d'ailleurs très-légitime, je fais l'historique de l'Intérêt, j'écris la biographie de l'Usure. Je montre que cette pratique a sa cause dans un concours de circonstances politiques et économiques, indépendant de la volonté des contractants, et inévitable à l'origine des sociétés, savoir : l^ L'incommensuralÂlité des valeurs, résultant de la non-séparation des industries, et de l'absence de termes de comparaison; 2» les risques du commerce; d^ l'habitude, introduite de bonne heure parmi lès négociants et devenue peu à peu constante et générale, de compter un excédant propor* tionnel, à titre d'amende ou indemnité (dommage -itUér et), à tout débiteur retardataire; 4o la prépondérance des métaux précieux et monnayés sur les autres marchandises; 5p la pratique combinée des contrats de pacotille^ à^assurancCy et à là grosse; 6» enfin, l'établissement de la rente foncière, imitée de l'intérêt d'argent, et qui, admise sans contestation par les
casuistes, devait servir plus tard à la justification de ce même intérêt.
Pour rendre la démonstration complète, je prouve ensuite, par un simple rapport arithmétique, que Fintérêt, excusable comme accident, dans les conditions où il a pris naissance et où il s'est ensuite développé, devient absurde et spoliateur dès qu'on prétend le généraliser et en faire une règle d'économie publique; qu'il est en contradiction formelle avec le principe économique, que dans la société le produit net est identique au produit brut, en sorte que tout prélèvement exercé par le capital sur le travail constitue, dans la balance sociale, une erreur de compte et une impossibilité. Je prouve, enfin, que si, à une autre époque, l'intérêt a servi de mobile à la circulation des capitaux, il n'est plus aujourd'hui pour cette circulation, de même que l'impôt sur le sel, le vin, le sucre la viande, de même que la douane elle-même, qu'une entrave; que c'est à lui qu'il faut rapporter la stagnation des aflfaires.'le chômage de l'industrie, la détresse de l'agriculture, et l'imminence toujours grandissante d'une banqueroute universelle.
Tout cela était d'histoire, de théorie et de pratique, comme de calcul : vous avez remarqué vous-même que je n'avais pas une seule fois fait appel, contre l'Intérêt, à la fraternité, à la philanthropie, à l'autorité de l'Évangile et des pères de l'Église; J'ai peu de foi à la philanthropie; quant à l'Église, elle n'a jamais rien entendu à cette matière, et sa casuistique, depuis le Christ jusqu'à Pie IX, est tout simplement absurde. Absurde, dis-je, soit quand elle condamne l'Intérêt, sans aucune considération des circonstances qui l'excusent, qui l'exigent ; soit quand elle restreint ses anathègies à l'usure d'argent, et fait, pour ainsi dire, acception de l'usure terrienne.
A cette exposition, dont vous avez vous-même apprécié Timportance, que répondez-vous dans votre quatrième lettre % «^
Rien.
Niez- vous l'histoire t— Point.
Contestez-vous mes calculs î — Non.
Que dites-vous donc! — Vous rébattez votre éternel refrain : Celui qui prête rend service; dès lors il est prouvé que le cflfiial porte en soi l'Mestruetible principe de sa rémunération. Sur quoi, vous me donnez, comme expression de la sagesse des siècles, cinq ou six aphorismes, excellents pour endormir les mauvaises consciences, mais qui, je vous le prouverai tout à l'heure, sont tout ce quelaroutinelaplusbrute a fait jamais dire
de plus absurde. Puis, faisant votre signe de croix, tous dé> clarez la discussion close. Amen !
Vous êtes économiste, monsieur Bastiat, membre de TAcademie des Scienre» morales et politiques, membre du comité des finances, membre du congrès de la Paix, membre de la ligue anglo-française pour le libre échange, et, ce qui vaut mieux que tout cela, honnête homme et homme d'esprit. Eh bien, je suis forcé, pour mettre à couvert votre intelligence et votre loyauté^ de vous prouver, par A plus B, que vous ne savez pas le premier mot des choses dont vous avez entrepris de parler, ni du capital, ni de Tintérét, ni du prix, ni de la valeur, ni delà circulation, ni de la finance, ni de toute Téconomie politique, pas plus que de la métaphysique allemande.
Avez-»vous, dans votre vie, entendu parler de la Banque de Francet Faites-moi le plaisir, quelque jour, d'y jeter le pied; ce n'est pas loin de l'Institut. Vous trouverez là M. d'Argout, qui, en fait de Capital et d'Intérêt, en sait plus que vous et que tous les économistes de Guillaumin. La Banque de France est une compagnie de capitalistes, formée, il y a une cinquantaine d'années, à la sollicitation de TÊtat, et par privilège de l'Etat, pour exercer l'usure sur tout le territoire de France. Depuis sa fondation, elle n'a cessé de prendre de continuels accroissements : la Révolution de Février en a fait, par l'adjonction des banques départementales, le premier pouvoir de la République. Le principe sur lequel cette compagnie s'est formée est exactement le vôtre. Ils ont dit : Nous avons acquis nos capitaux par notre travail, ou par le travail de nos pères. Pourquoi donc, en les faisant servir à la circulation générale, en les mettant au service de notre pays, n'çn tirerions-nous pas un salaire légitime, quand le pronriétaire foncier tire un revenu de sa terre; quand le constructeur de maisons tire loyer de ses maisons ; quand l'entrepreneur tire de sa marchandise un bénéfice supérieur aux frais de sa gestion ; quand l'ouvrier qui assemble nos parquets fait entrer dans le prix de sa journée un quantum pour l'usure de ses outils, lequel quantum dépasse assurément ce qui serait nécessaire pour amortir la som« me qu'ils lui ont coûtéel
Cette argumentation, vous le voyez, est on ne peut plus plausible. C'est celle qu'on a opposée de tout temps, et avec juste raison, à l'Église, quand elle a voulu condamner l'intérêt exclusivement à la rente; c'est le thème qui revient dans chacune de vos lettres.
Or, savez- vous où ce beau raisonnement a conduit les actionnaires, que je tiens tous, ainsi que M. d'Argout, pour très*
honnêtes gens, de la Banque de France! — > Au vol ; oui, monsieur, au vol le plus manifeste, le plus éhonté, le plus détestable : car c'est ce vol qui, lui seul, depuis Février, arrête le travail, eimpôcbe les affaires, fait périr le Peuple du choléra, de la faim et du froid, et qui, dans le but secret d*une restauration monarchique, souffle le désespoir parmi les classes travailleuses.
C'est ici surtout que je me propose de vous faire voir comment l'intérêt, de légitime, devient illégitime, et, ce qui vous surprendra bien davantage encore, comment le crédit payé, dès l'instant qu'il ne se fait pas voleur, qu'il ne réclame que le prix qui lui est légitimement dû, devient crédit gratuit.
Quel est le capital de la Banque de France!
D'après le dernier inventaire, 90 millions.
Quel est le taux légal, convenu entre la Banque et l'État, pour les escomptes! — 4 pour 100 l'an.
Donc le produit annuel, légal et légitime de la Banque de France, le juste prix de ses services, c'est, pour un capital de 90 millions, à 4 p. 100 l'an, 3 millions 600,000 fr. de revenu.
3,600,000 fr., voilà, suivant la fiction de la productivité du capital, ce que le commerce français doit chaque année à la Banque de France en rémunération de son capital, qui est de £0 millions.
Dans ces conditions, les actions de la Banque de France sont comme des immeubles qui rendraient régulièrement 40fr. de revenu :. émises à 1,000 fr., elles valent 1,000 fr.
Or, savez- vous ce qui arrive!
Consultez le même inventaire : vous y verrez que lesdites actions, au lieu d'être cotées 1,000 fr., le sont 2,400. ~ Elles étaient, la semaine d( rnière, à 2,445; et, pour peu que le portefeuille se remplît, elles monteraient à 2,500 et 3,000 fr. — Ce qui veu. dire que le capital de la Banque, au lieu de lui rapporter 4 p 100, taux légal et convenu, produit 8, 10 et 12 p. 100.
Le capital de la Banque s'est donc doublé, triplé! — C'est, en effet, ce qui devrait avoir lieu d'après la théorie énoncée dans vos troisième et quatrième propositions, savoir, que l'intérêt baisse à mesure que le capital s^àccroU, mais de telle sorte que le rweim total du capUalUte au*jmente.
£h bien, il n'en est rien. Le capital de la Banque est resté le même, 90 millions. Seulement, la Compagnie, en vertu de son privilège, et à Taide de son mécanisme financier, a trou* vé moyen d'opérer avec le commerce comme si son capital ét%it, non plus seulement de 90 millions, mais de 450, c'est-àdire cinq fois plus grand,
862 MISLANGBS. — AETIGLIS DB lOUBNAUX
£st-il possible, direz-voua!— Voici le procédé, il est fort simple, et j'en puis parler : c'est précisément un de ceux que se proposait d'employer la Banque du Peuple^ pour arriver à Tannihilation de rintérét.
Four éviter les ports d'espèce, et la manipulation encombrante des écus, la Banque de France fait usage de bons de crédit, représentatifs de l'argent qu'elle a dans ses caves, et qu'on appelle Billets de Banque. Ce sont ces billets qu'elle remet d'ordinaire à ses clients, contre les lettres de change et billets à ordre qu'ils lui portent, et dont elle se charge d'opérer, sous garantie toutefois des tireurs comme des tirés, le remboursement.
Le papier de la Banque a« de la sorte, un double gage : le gage des écus qui sont dans la caisse, et le gage des valeurs de commerce qui sont dans le portefeuille. La sécurité donnée par ce double gage est si grande, qu'il est reçu dans le commerce de préférer le papier aux espèces, que chacun aime autant savoir à la Banque que dans le tiroir de sa commode.
On conçoit même, en thèse absolue, qu'à l'aide de ce procédé, la Banque de France puisse se passer entièrement de capital et faire l'escompte sans numéraire : en effet, les valeurs de commerce qu'elle reçoit à l'escompte, et contre lesquelles elle donne ses billets, devant lui être remboursées, à l'échéance, par pareille somme, soit en argent, soit en billets, il suffirait que les porteurs de billets n'eussent jamais la fantaisie de les convei^tir en écus pour que le roulement s'effectuât tout en papier. Alors, la circulation aurait pour base, non plus le crédit de la Banque, dont le capital serait ainsi hors de service» mais le crédit public, par l'acceptation générale des billets.
Dans la pratique, les faits ne se passent pas tout à fait comme l'indique la théorie. Jamais on n'a vu le papier de Banque se substituer entièrement au numéraire ; il y a seulement tendance à cette substitution. Or, voici ce qui résulte de cette tendance.
La Banque, spéculant, et avec pleine sécurité, sur le crédit public, sûre d'ailleurs de ses recouvrements, ne limite pas ses escomptes au montant de son encaisse , elle émet toujours plus de billets qu'elle n'a d'argent : ce qui signifie que pour une partie de ses crédits, au lieu de remettre une valeur réelle et d'opérer un véritable change, elle ne fait qu'un transport d'écritures, ou virement de parties, sans aucun emploi de capital. Ce qui tient ici lieu de capital à la Banque, c'est, je le répète, l'usage établi, la confiance du commerce, en^un mot, le crédit public.
INTBHÂT ET PRINCIPAL 263
Il semble donc qu'alors le taux de Tescompte doive baisser dans la proportion de la surémission des billets; que si, par exemple, le capital de la Banque est 90 millions, et la somme des billets 112 millions, le capital fictif étant le quart du capital réel, Tintérét de 4 pour 100 devra se réduire, pour les escomptes, à 3. Quoi de plus juste, en effet! Le crédit public n'est-il pas une propriété publique I Les billets surémis par la Banque n'ont-ils pas pour gage unique les obligations réciproques des citoyensî L'acceptation de ce papier, sans gage métallique, ne repose-t-elle pas exclusivement sur leur confiance mutuelle! N'est-ce pas cette confiance qui crée seule toute la probabilité du signe! En quoi le capital de la Banque y est-il intervenu! En quoi sa garantie y paraît-elle!
Vous pouvez déjà, par ce simple aperçu, juger combien est fausse votre proposition n*" 3, suivant laquelle : baisse d'intérêt suppose augmentation corrélative de capitaux. Rien n'est plus faux que cette proposition : il est démontré, au contraire, par la théorie et par la pratique de toutes les banques, qu'une banque peut très-bien tirer un intérêt de 4 pour 100 de ses capitaux en mettant à 3 pour 100 le taux de ses escomptes : nous verrons tout à l'heure qu'elle peut descendre beaucoup plus bas.
Pourquoi donc la Banque, qui, avec 90 millions de capital, émet, par hypothèse, pour 112 millions de billets ; qui, par conséquent, opère, à l'aide du crédit public, comme si son capital s'était accru de 90 millions à 112; pourquoi, dis-je, pe réduit-elle pas ses escomptes dans la même proportion! Pourquoi cet intérêt de 4 p. 100, encaissé par la Banque,' pour loyer d'un capital qui n'est pas le sien! Me donnerez-vous une raison qui justifie ce trop perçu de 1 p. 100 sur Humiliions! Quant a moi, monsieur.
J'appelle un chat on chat, et BoUct on fripon,
et je dis tout uniment que la Banque vols.
Mais ceci n'est rien.
Tandis que la Banque de France émet, en place d'écus, des billets, une partie de ses recouvrements continue à s'opérer en numéraire : en sorte que, le capital de fondation restant toujours le même, 90 millions, l'encaisse, soit le montant des espèces présentes à la Banque, s'élève progressivement à 100, 200, 300 millions : il est aujourd'hui de 431 millions! ^
Cette accumulation d'espèces, dont certaines gens ont la manie de s'afQlger, est le fait décisif qui anéantit la théorie de
264 MÉLANGES. — AaTIGLIS DS I0UBNAU31
rintérét, et qui démontre de la manière la plus palpable la nécessité du crédit gratuit. Il est facile de s'en rendre compte.
CVfit un point admis en théorie, que l'échange des produits peut très- bien s'opérer sans monnaie : vous le reconnaissez vous-même, et tous les économistes le savent. Or, ce que démontre la théorie est justement ce que la pratique réalise sous nos yeux. La circulation fiduciaire remplaçant peu à peu la circulation métallique, le papier étant préféré à l'écu, le public aimant mieux s'acquitter avec le numéraire qu'avec les billets, et la Banque étant toujours provoquée , soit par les besoins de l'État qui lui emprunte, soit par ceux du commerce qui vient en masse à l'escompte, soit par toute autre cause, à faire sans cesse des émissions nouvelles : il en résulte que l'or et l'argent sortent de la circulation et vont s'engouffrer à la Banque, et que là, s'ajoutant sans cesse à l'encaisse, la faculté de multiplier les billets devient littéralement illimitée.
C'est par cette conversion que l'encaisse de la Banque est arrivé à la somme énorme de 431 millions. De ce fait, il résulte que la compagnie de la Banque, malgré le renouvellement de son privilège, n'est plus seule en titre : elle a acquis, par le fait de l'augmentation de son encaisse, un associé plus puissant qu'elle : cet associé, c'est le Pays, le Pays, qui figure chaque semaine dans le bilan de la Banque de France, pour un capital variable de 340 à 350 millions. Et, comme les intérêts sont conjoints et indivisibles, on peut dire, en toute vérité, que ce n'est plus la compagnie privilégiée de J803 qui est banquière ; ce n'est pas non plus l'État qui lui a donné son brevet : c'est le commerce, c'est l'industrie, ce sont les producteurs, c'est toute la nation, qui, en acceptant le papier de la Banque, de préférence aux ecus, l'a véritablement ^agée, et fondé, à la place de l'ancienne Banque de France, au capital de ^0 millions, une Banque nationale au capital de 431.
Un décret de l'Assemblée nationale, qui aurait pour objet de ( cmbourser les actions de la Banque de France, et de la convertir en une Banque centrale, commanditée par tous les cilibyens français, ne serait qu'une déclaration de ce fait, maintenant accompli , de l'absorption de la compagnie dans la nation.
Ceci po»é, je reprends mon raisonnement de tout à l'heure.
L'intérêt, convenu entre la compagnie et TÊtat, est 4 p. 100 Tan de son capital.
Ce capital est de 90 millions.
L'encaisse est aujourd'hui^ 31 décembre 1849, 431 millions.
Le montant des billets émis, 436 millions.
Le capital, réel ou fictif, sur lequel la Banque opère, ayant presque quintuplé, le taux de l'escompte devrait être réduit au cinquième de l'intérêt stipulé dans le contrat d'institution delà Banque, quelque chose comme 3/4 pour 100.
Vous devez vous apercevoir, monsieur, qu'il s'en faut que vos propositions soient aussi sûres que celles d'Euclide. H n'est pas vrai, et les faits que je viens de vous citer le prouvent sans réplique, que l'intérêt ne baisse qu'à fur et mesure de Taugmentation des capitaux. Entre le prix de la marchandise eiVitttéré du capital, il n'y a pas la moindre analogie; la loi de leurs oscillations n'est pas la même ; et tout ce que vous avez ressassé depuis six semaines, à propos du capital et de l'intérêt, est entièrement dépourvu de raison. La pratique universelle des banques et la raison spontanée du Peuple vous donnent, sur tous ces points, le plus humiliant démenti.
Croiriez -vous maintenant, monsieur, car, en vérité, vous ne me paraissez au courant de rien, que la Banque de France, compagnie formée d'honnêtes gens, de philanthropes, d'hommes craignant Dieu, incapables de transiger avec leur conscience, continueà prendre 4 p. 100 sur tous ses escomptes, sans faire jouir le public de la plus légère bonification! Croiriez-vous que c'est sur ce pied de 4 p. lOJ, sur un capital de 431 millions, dont elle n'est pas propriétaire, qu'elle régie les dividendes de ses actionnaires, et qu'elle fait coter ses actions à la Bourse? Est-ce du vol, cela, oui ou non I
Nous ne sommes pas au bout. Je ne vous ai dit que la moindre partie des méfaits de cette société d'agioteurs, instituée par Napoléon tout exprès dans le but de faire fleurir le parasitisme gouvernemental et propriétaire, ctde sucer le sang du Peuple. Ce ne sont pas quelques millions de plus ou de moins qui peuvent atteindre d'une manière dangoi^euse un peuple de 36 millions d'hommes. Ce que je vous ai révélé des larcins de la Barque de France n'est que bagatelle : ce sont les conséquences qu'il faut surtout considérer.
La Banque de France tient aujourd'hui dans ses mains la fortune et la destinée du pays.
Si, faisant remise à l'industrie et au commerce d'une diffcrence sur le taux de ses escomptes, jiroportionnelle à laugmentation de son encaisse; en autres termes, si le prix do son crédit était réduit à 3/4 pour 100, ce qirelle devrait luire pour s'exempter de tout vol, cette réduction produirait instanUincment, sur toute la face de la République, et en Kurope, «les çonsé<}uencc9 incalculabie^t Vn livre ne suffirait pas à les cnu-
266 MÉLANaiS. — ARTICLES DB JOURNAUX
mérer : je me bornerai à vous en signaler quelques-unes.
Si donc le crédit de la Banque de France, devenue Banque Nationale, était à 3/4 pour 100 au lieu de 4, les banquiers ordinaires, les notaires, les capitalistes, et ju8qu*aux actionnaires de la Banque elle-même, seraient bientôt forcés, par la concurrence, de réduire leurs intérêts, escomptes et dividendes au maximum de 1 p. 100, frais d'acte et commission compris. Quel mal, pensez-vous, ferait cette réduction aux débiteurs chirographaires, ainsi qu'au commerce et à l'industrie, dont la charge annuelle, de ce seul fait, est d'au moins deux milliards t
Si la circulation financière s'opérait à un taux d'escompte représentant seulement les frais d'administration et rédaction, enregistrement, etc., l'intérêt compté dans les achats et ventes qui se font à terme, tomberait à son tour de 6 p. 100 à zéro, ce qui veut dire qu'alors les affaires se feraient au comptant : il n'y aurait plus de dettes. De combien pensez-vous encore que s'en trouverait diminué le chiffre honteux des suspensions de payements, faillites et banqueroutes!
Mais, de même que dans la société le produit net ne se distingue pas du produit brut ; de même, dans l'ensemble des faits économiques, le capital ne se distingue pas du produit. Ces deux termes ne désignent point en réalité deux choses distinctes; ils ne désignent que des relations. Produit, c'est capital; capital, c'est produit : il n'y a de différence entre eux que dans l'économie privée ; elle est nulle dans l'économie publique. Si donc l'intérêt, après être tombé, pour le numéraire, à 3/4 p. 100, c'est-à-dire à zéro, puisque 3/4 p. 100 ne représentent plus que le service de la Banque, tombait encore à zéro pour les marchandises : par l'analogie des principes et des faits, il tomberait aussi à zéro pour les immeubles : le fermage et le lo^er finiraient par se confondre dans l'amortissement. — Croyez-vous, monsieur, que cela empêchât d'h&biter \es maisons et de cultiver la terre!...
Si, grâce à cette réforme radicale de l'appareil circulatoire^ le travail n'avait plus à payer au capital qu'un intérêt repré< sentant le juste prix du service que rend le capitaliste, l'ai^ gent et les immeubles n'ayant plus aucune valeur reproductive, n'étant plus estimés que comme prodvitSf comme choses consommables et fongibles, la faveur qui s'attache à l'argent et aux capitaux se porterait tout entière sur les produits ; chacun, au lieu de resserrer sa consommation, ne songerait qu'à l'étendre. Tandis qu'aujourd'hui, grâce à l'interdiction mise sur les objets de consommation par l'intérêt, le débouché reste tou«
jours, et de beaucoup, insuffisant, ce serait la production qui, à son tour, ne suffirait pas : le travail serait donc de fait, comme de droit, garanti.
La classe travailleuse gagnant d'un seul coup 5 milliardi (3iviron d'intérêts, qu'on lui prend sur les 10 qu'elle produit, D\\is 5 milliards que le même intérêt lui fait perdre en chôrnage,plus 5 milliards que la classe parasite, coupée aux vivres, lerait alors forcée de produire : la production nationale se trouverait doublée, et le bien-être du travailleur quadruplerait. — Et vous, moasieur, que le culte de l'intérêt n'empêche point d'élever votre pensée vers un autre monde, que dites-vous de ce petit amendement aux choses d'ici-bas 1 Est-il clair, à présent, que ce n*est pas la multiplication des capitaux qui fait baisser l'intérêt, mais bien, au contraire, la baisse de l'intérêt qui multiplie les capitauxl
Mais tout cela déplaît à MM. les capitalistes, et n'est point du goût de la Banque. La Banque tient à la main la corne d'abondance que lui a confiée le Peuple : ce sont ces 341 millions de numéraire accumulé dans ses caves, et qui témoignen si haut de là puissance du crédit public. Pour ranimer le travail et répandre partout la richesse, la Banque n'aurait à faire qu'une chose : ce serait de réduire le taux de ses escomptes au chiffre voulu pour le service d'im intérêt à 4 p. 100 sur 90 millions. Elle ne le veut pas. Pour quelques millions de plus à distribuer à ses actionnaires, et qu'elle vole, elle préfère faire perdre au pays, sur la production de chaque année, 10 milliards. Afin de payer le parasitisme, de solder les vices, d'assouvir la crapule de deux millions de fonctionnaires, d'agioteurs, d'usuriers, de prostituées, de mouchards, et d'entretenir cette lèpre du gouvernement, elle fera pourrir, s'il faut, dans la misère, trente quatre millions d'hommes. — Encore une fois, est-ce du Tol, cela? Est-ce de la rapine, du brigandage, de l'assassinat avec préméditation et guet apenst
Âi-je tout dit! — Non: j'en aurais pour dix volumes; mais il faut en finir. Je terminerai par un trait qui me paraît, à moi, le chef-d'œuvre du genre, et sur lequel j'appelle toute votre attention. Avocat du capital, vous ne connaissez pas les roueries du capital.
La somme de numéraire, je ne dirai pas existant, mais circulant en France, y compris l'encaisse de la Banque, ne dépasse pas, suivant l'évaluation la plus commune, 1 milliard.
A 4 pour 100 d'intérêt, — je raisonne toujours dans l'hypotbése du crédit payé, c'est donc une somme de 40 millions
268 MÉLANAI8. ~ AHTIGLBS DS JOUBNAUX
que le peuple travailleur doit chaque année pour le service de ce capital.
Sauriez vous, monsieur, me dire pourquoi, au lieu de 40 milliuns, nous payons 1,600 millions, — je dis seize cent millions, — le louage dudit capital!
I 1,600 millions, 160 p. 100 ! dites-vous 1 Impossible!... — Quand je vous dis, monsieur, que vous n'entendez rien à l'é- ; conomie politique. Voici le fait, qui pour vous, j*en suis sûr, est encore une énigme.
La somme des créances hypothécaires, d'après les auteurs ies mieux informés, est de 12 milliards, quelques-uns la portent à 14 milliards, ci : 12 milliards.
Celle des créances chirograpbaires, au moins . 6
La commandite, environ, 2
A quoi il convient d'ajouter la dette publique 8
Total 28 milliards.
que Tagriculture, l'industrie, le commerce, en un mot, le Travail , qui produit tout, et l'État, qui ne produit rien, et pour qui le travail paie, doivent au Capital.
Toutes ces dettes, notez ce point, proviennent d'argent prêté, ou censé l'avoir été, qui à 4 pour 100, qui à 5, qui à 6, qui à 8, qui à 12 et jusqu'à 15.
Je prends pour moyenne de l'intérêt, en ce qui concerne les trois premières catégories, 6 pour 100, soit donc, sur 20 milliards, 1,200 millions. — Ajoutez l'intérêt de la dette publique, environ 400 millions; en tout 1,600 millions d'intérêt annuel, pour un capital d'un milliard.
Or çà, dites-moi, est-ce aussi la rareté de l'argent qui est cause de la multiplication exorbitante de ces usures! Non, puisque toutes ces sommes ont été prêtées, comme nous venons de le dire, à ^n taux moyen de 6 pour 100. Comment donc un intérêt, stipulé à 6 pour 100, est-il devenu un intérêt de 160 pour 100 î Je m'en vais vous le dire.
Vous saurez, monsieur, qui croyez que tout capital est naturellement et nécessairement productif, que cette productivité n'a pas lieu également pour tous ; qu'elle ne s'exerce d'habitude que sous deux espèces, l'espèce dite immeubles (terre et maison), quand on en trotive le placement, ce qui n'est ni toujours facile, ni toujours sûr; et l'espèce argent. L'argent, l'argent surtout I voilà le capital par excellence, le capital qui se prête, c'est-à-dire qui se loue, qui se fait payer, qui produit f pûtes ces merveilles financières que nous voyons s'élaborer
à la Banque, à la Bourse» dans tous les ateliers de Tusure et de rintérêt.
Mais Targent n'est point chose qui s'exploite comme la terre, ni qui se consomme par Tusage comme une maison ou un habit. Ce n*est pas autre chose qu'un bon d*échauge, ayant créance chez tous les négociants et producteurs, et avec lequel, vous qui par exemple faites des sabots, vous pouvez vous procurer une casquette. En vain, par le ministère de la Banque, le pa^ picr se substitue peu à peu, et du consentement de tous, au numéraire : le préjugé tient bon, et si le papier de banque est reçu à l'égal de largent, c'est qu'on se flatte de pouvoir, à volonté , réchanger contre de l'argent. On ne veut que de l'argent.
Lorsque je loue de l'argent, c'est donc, au fond, la faculté d'échanger mon produit, présent ou futur, mais non encore vendu, que je loue : Targent, en lui-même, m'est inutile. Je ne le prends que pour le dépenser : je ne le consomme ni ne le cultive. L'échange conclu, Targent redevient disponible, capable, par conséquent, de donner lieu à une nouvelle location. C'est aussi ce qui a lieu : et comme, par l'accumulation des intérêts, le capital-argent, d'échange en échange, revient toujours à sa source, il s'ensuit que la relocation, toujours faite par la même main, profite toujours aux mêmes personnages*
Direz-vous que l'argent servant à réchange des capitaux et des produits, l'intérêt qu'on lui paye s'adresse moins à lui qu'aux capitaux échangés; et qu'ainsi 1,600 millions d'intérêts payés pour un milliard de numéraire, re|)résentent en réalité le loyer de 25 à 30 milliards de capitaux? Cela a été dit ou écrit quelque part par un économiste de votre école.
Une pareille allégation ne peut se soutenir un instant. D'où Tient, je vous prie, que les maisons se louent, que les terres 8'afferment, que les marchandises vendues à terme portent intérêt t Cela vient précisément de l'usage de l'argent ; de l'argent, qui intervient, comme un agent fiscal, dans toutes les transactions; de l'argent, qui empêche les maisons et les terres, au lieu de se louer, de s'échanger, et les marchandises de se])lacer au comptant. L'argent, donc, intervenant partout comme capital supplémentaire, agent de circulation, instrument de garantie, c'est bien lui qu'il s'ag.t de payer, c'est bien le service qu'il rend qu'il est question de rémunérer.
Et puisque d'un autre côté nous avons vu, d'après l'exposé du mécanisme de la Banque de France et les conséquences de l'accumulation de son encaisse, qu'un capital de 90 millions espèces, devant produire un intérêt de 4 p. 100 l'^in, ne com-»
270 m£lAM6E8. — ARTICLES DE JOUBNAUX
porte, selon la masse d'affaires traitées par la banque, qu'un escompte de 3, de 2, de 1, de 3/4 pour 100, il est bien évident encore que les 1,600 millions d'intérêts que le Peuple paye à ses usuriers, banquiers, rentiers, notaires et commanditaires, ont uniquement pour objet d'acquitter le loyer d'un milliard or et argent, à moins que vous ne préfériez reconnaître, avec moi, que C0s 1,600 millions sont le produit du vol...
Je vous l'ai dit , monsieur, dès le commencement de cette dispute, et je le répète, il n'est jamais entré dans ma pensée d'accuser les bommes. Ce que j'incrimine, ce sont les idées et les institutions. Sous ce rapport, j'ai été, dans toute cette discussion, plus juste que l'Église, plus charitable que l'Évangile même. Vous avez vu avec quel soin j'ai séparé, dans la question du prêt à intérêt, Thomme de l'institution, la conscience de la théorie. Jamais je n'accuserai la société : en dépit de tous les crimes de mes semblables et des vices de mo;i propre cœur, je crois à la sainteté du genre humain.
Cependant, quand je réfléchis que c'est contre des folies pareilles que la Révolution se débat aujourd'hui ; quand je vois des millions d'hommes sacrifiés à de si exécrables utopies, je suis prés de céder à ma misanthropie, et je ne me sens plus le courage de la réfutation. Alors, j'essaie d'élever et d'ennoblir, par la sublimité de la dialectique, les misères de mon sujet : votre impitoyable routine me ramène sans cesse à la hideuse réalité.
La production à doubler.
Le bien-être du travailleur à quadrupler :
Voilà ce qu'en vingt-quatre heures, par une simple réforme de Banque, nous pourrions, si nous le voulions, réaliser, sans dictature, sans communisme, sans phalanstère, sans Icarie et sans Triade. Un décret, en douze articles, de l'Assemblée nationale ; une simple déclaration de ce fait, que la Banque de France, par l'augmentation de son numéraire, est devenue Banque nationale ; qu'en conséquence elle doit fonctionner au nom et pour le compte de la nation, et le taux des escomptes être réduit à 3/4 pour 100 : — et la Révolution est aux trois quarts faite.
Mais c'est ce que noua ne voulons pas, ce que nous refaisons de comprendre, tant nos bavardages politiques et nos hâbleries parlementaires ont étouffé en nous à la fois le sens moral et le sens pratique !
C'est ce que ne veut pas la Banque de France, citadelle du parasitisme;
INTÉRÊT ET PBINGIPAL 271
Ce que ne veut pas le gouvernement, créé tout exprès pour soutenir, protéger, encourager le parasitisme; / Ce que ne veut pas la majorité de TAssemblée nationale, composée de parasites et de fauteurs de parasites ;
Ce que ne veut pas la minorité, entêtée de gouvernement, et mi se demande ce que deviendra la société quand elle n'aura plus de parasites;
Ce que ne veulent pas les socialistes^ eux-mêmes, prétendus ^ révolutionnaires, à qui la Liberté, TÉgalité, la Richesse, le Travail, ne sont rien, s'il leur faut abandonner ou seulement ajourner leurs chimères, et renoncer à Tespoir du gouvernement;
Ce que ne sait pas demander le prolétariat, ahuri de théories sociales, de toasts à Tamour et d'homélies fraternelles.
Va donc. Capital; va, continue d'exploiter ce misérable peuple! Consume cette bourgeoisie hébétée, pressure l'ouvrier, rançonne le paysan, dévore l'enfance, prostitue la £emme, et garde tes faveurs pour le lâche qui dénonce, pour le juge qui condamne, pour le soldat qui fusille, pour l'esclave qui applaudit. La morale des marchands de cochons est devenue celle des honnêtes gens. Malédiction sur mes contemporains!
P.-J. Pboudhon.
CmQUIÈME LETTRE
7 janvier 1850.
Monsieur,
Je vous ai trompé, dites-vous ; non, je me suis trompé.
Admis sous votre tente, à votre foyer, pour discuter, au milieu de vos propres amis, une question grave, si mes arguments tombaient sous votre critique, je devais croire, du moins, que ma personne vous serait sacrée. Vous négligez mes arguments et qualifiez ma personne. — Je me suis trompé.
Écrivant dans votre journal, m'adressant à vos lecteurs, mon devoir était de me renfermer sévèrement dans le sujet en discussion. J'ai cru que, comprenant la gêne de ma position, vous^ vous croiriez tenu de vous imposer, chez vous, sous votre toit, la même gêne. — Je me suis trompé.
Je me disais : M. Proudhonaun esprit in dépendant. Rien au inonde ne Tentraînera à manquer aux devoirs de Thospitalité.
— Mais M. Louis Blanc vous ayant fait honte de voire urbanité envers un économiste^ vous en avez eu honte, en effet. — Je me suis trompé.
Je me disais encore : La discussion sera loyale. Le droit à une rémunération est-it inhérent au Capital comme^ au Travail lui-même? Telle était la question à résoudre, afin d'en conclure pour ou contre la gratuité du crédit. Sans espérer tomber d'accord avec vous sur la solution, je croyais du moins que nous nous accorderions sur la question. Mais voici, chose étrange, que ce que vous me reprochez sans cesse avec amertume, presque avec colère, c'est de Tapprofondiret de m'y renfermer. Nous avions avant tout à vérifier un PRINCIPE d'où dépend, selon vous, la valeur du Socialisme, el vous redoutez la lumière que je cherche à concentrer sur ce principe. Vous êtes mal à Taise sur ie terrain du débat ; vous le fuyez sans cesse.
— Je me suis trompé.
Quel singulier spectacle ne donnons -nous pas à nos lecteurs, et sans qu'il y ait de ma faute, par ce débat qui peut se résumer ainsi :
— Il fait jour.
-^ Il fait nuit»
-T- Voyez *. le soleil brille au-dessus de l'horizon. Tous les hommes, sur la surface entière du pays, vont, viennent, marchent, se conduisent de manière à rendre témoignage à la lumière.
Cela prouve qnHl fait jour. Mais j'affirme qu'en même
temps il fuit nuit.
— Comment cela se peut-il î
— En vertu de la belle loi des Contradictions. N'avez-vous pas lu Kant, et ne savez-vous pas qu'il n'y a de vrai au monde que les propositions qui se contredisent 1
—Alors, cessons de discuter; car, avec cette logique, nous ne saurions nous entendre.
— £h bien! puisque vous ne comprenez pas la sublime clarté des conrad dioi», je vais condescendre à votre ignorance et vous prouver ma thèse par la méthode des distiHClions, Il y a du jour qui éclaire et dujour qui n'éclaire pas.
— Je ne suis pas plus avancé.
-^11 me reste encore pour ressource le système des digres* sions. Suivez-moi, et je vous ferai faire du chemin. , — Je n'ai pas à vous suivre. J'ai prouvé qu'tZ fait jour; vous tMi convenez; tout est dit.
Intérêt £t i^ftiNciPAL 273
«*- Vous ressassez toujours même assertion et mêmes preuves : vous avez prouvé qu'ti fait jour, soit; maintenant, prouvez-moi qu'/i ne faitpa$ natt.
Ce]a est-il sérieux!
Quand un homme se lève, et s'adressant au Peuple, lui dît: Le moment est venu où la Société te doit le Capital gratis, où tu dois avoir des maisons, des outils/ des instiuments, des matériaux, des approvisionnements potar rien; qnani un homme, dis-je, tient ce langage, il doit s'attendre à rencontrer un adversaire qui lui demande quelle est la nature intime du Capital. Vous aurez beau invoquer la contrafJliclioay la disHnC" t'on et la digression, je vous ramènerai au sujet principal et essentiel. C'est mon rôle ; et peut-être est-ce le vôtre de dire que je suis un ignorant opiniâtre et que je ne sais pas raisonner.
Car enfin, pour qu'il y ait entre nous une divergence si profonde, il faut bien que nous ne nous entendions pas sur la signification de ce mot : Capital.
Dans votre lettre du 17 décembre, vous disiez : « Si la peine du créancier est zéro, l'intérêt du créancier doit devenir zéro. »
Soit. Mais il en résulte cQci :
Si la peine du créancier est quelque chose, l'intérêt doit être quelque chose.
Prouvez donc que le temps est venu où les maisons, les outils, les provisions naissent' spontanément. Hors de là, vous n'êtes pas fondé à dire que la peine du capitaliste est zéro, et que, par ce motif, sa rémunératioadoit être zéro.
En vérité, je ne sais pas ce que vous entendez par ce mot : Capital ; car vous en donnez, dans votre lettre, deux définitions toutes différentes.
D*un côté, le Capital d'une nation, ce serait le numéraire qu'elle possède. C'est de cette donnée que vous partez pour prouver que le taux de l'intérêt, en France, est de 160 p. 100. Vous calculez ainsi : La somme du numéraire est de un mUliard. On paye pour les intérêts de toutes les dettes hypothécaires, chirographaires, commanditaires et publiques 1,600 millions. Donc le Capital se fait payer au taux de 160 p. 100.
11 résulte de là qu'à vos yeux Capital et numéraire, c'est une seule et même chose. %
Partant de cette donnée, je trouve votre évaluation de l'intérêt bien modérée. Vous eussiez dû dire que le Capital prélève encore quelque chose sur le prix de tout produit, et vous seriez arrivé ainsi à estimer l'intérêt à 4 ou 500 pour 100.
274 MÉLANGES. — ARTICLES DB lOUBNAUX
Mais voici qu'après avoir raisonné de la sorte sur cette singulière définition du Capital, vous la renversez vous-même en ces termes :
« Le Capital ne se distingue pas du produit. Ces deux termes ne désignent points en réalité, deux choses distinctes; ils ne désignent que des relations. Produit, c'est Capital; Capital» c'est Produit. » .
Voici une base autrement large que celle du numéraire. Si le Capital est le produit ou l'ensemble des produits (terres, maisons, marchandises, argent, etc.), assurément le Capital national est de plus d'un milliard, et votre évaluation du taux de l'intérêt est un non-sens.
Convaincu que tout ce débat repose sur la notion de Capital, souffrez que, au risque de vous ennuyer, je dise ce que j'en pense, non par voie de définition, mais par voie de description.
Un menuisier travaille pendant trois cents jours, gagne et dépense 5 fr. par jour.
Cela veut dire qu'il rend des services à la société et que la société lui rend des services équivalents, les uns et les autres estimés 1500 fr., les pièces de cent sous n'étant ici qu'un moyen de faciliter les échanges.
Supposons que cet artisan économise Ifr. par jour. Qu'est-ce que cela signifie î Cela signifie qu'il rend à la société des services pour 1,600 fr., et qu'il n'en retire actuellement des services que pour 1,200. Il acquiert le droit de puiser dans le milieu social, où, quand et sous la forme qui lui plaira, des services, bien et dûment gagnés, jusqu'à concurrence de 300 fr. Les soixante pièces de cent sous qu'il a conservées sont à la fois le titre et le moyen d'exécution de son droit.
Au bout de Tan, notre menuisier peut donc, s'il le juge à propos, revendiquer son droit acquis sur la société. Il peut lui demander des satisfactions. Il peut choisir entre le cabaret, le spectacle, la boutique; il peut encore augmenter son outillage, acquérir des instruments plus parfaits, se mettre à même de rendre son travail ultérieur plus productif. C'est ce droit acquis que j'appelle Capital.
Les choses en sont la, quand le forgeron, son voisin, vient dire au menuisier : Tu as acquis, par ton travail, tes économies,, tes avances, le droit de retirer du milieu social des services jusqu'à concurrence de 300 fr. ; substitue-moi à ton droit pour un an; car j'en userai de manière à avoir plus de marteaux, plus de fer, plus de houille, en un mot, à améliorer ma condition et mon industrie.
n^JL
INTÉRÊt ET t»RlNGlPAL 275
— Je suis dans le même cas, dit le menuisier ; cependant, je veux bien te céder mes droits et m'en priver pour un an, si tu veux me faire participer pour quelque chose à Vexcédant des profits que tu vas faire.
Si ce marché, profitable aux deux parties, est librement conclu, qui osera le déclarer illégitime !
Voilà donc l'Intérêt défini, et, comme vous Tavez dit, il a dû se présenter, à Torigine, sous forme d'un partage de bénéfices d'une part accordée au Capital, sur Vexcédant des profits qu'il a aidé à réaliser.
C'est cette pai*t afférente au Capital que je dis être d'autant plus grande ou plus petite, que le Capital lui-même est plus rare ou plus abondant.
Plus tard, les parties contractantes, pour leur commodité, pour n'avoir pas à se surveiller réciproquement, à débattre des comptes, etc., ont traité à forfait sur cette part. Comme le métayage s'est transformé en fermage, la prime incertaine de l'assurance en prime fixe, de même l'intérêt, au lieu d'être une participation variable aux bénéfices, est devenu une rémunération déterminée. Il y a eu un taux, et ce taux, grâce au ciel, tend abaisser, en proportion de l'ordre, de l'activité, de l'économie, de la sécurité qui régnent dans la société f
Et certes, si vous voulez la gratuitédjoi crédit, vous êtes tenu de prouver que le Capital n'est pas né du travail de celui qui le prête et qu'il ne féconde pas le travail de celui qui l'emprunte.
Qu'on dise donc qui perd à cet arrangement. Est-ce le menuisier qui en tire un profit! Est-ce le forgeron qui y trouve un moyen d'accroître la production et ne cède qu'une partie de l'excédant t Est-ce un tiers quelconque dans la société ? Est-ce la société elle-même qui obtient de la forge plus de produits et des produits moins cbers!
Il est vrai que les transactions relatives au Capital peuvent donner lieu à des tromperies, à des abus de force ou de ruse, à des escroqueries, à des extorsions. L'ai-je jamais nié et estce là l'objet de notre débat î N'y a-t-il pas beaucoup de transactions relatives au travail, où le Capital n'est pour rien, et auxquelles on peut adresser le même reproche! Et serait-il plus logique de conclure de ces abus, dans le premier cas, à la gra* tuité du crédit, que dans le second à la gratuité du travail ?
Ceci m'amène à dire quelques mots de la nouvelle série d'arguments que vous cherchez dans les procédés de la Banque de France. Si même je me décide à revenir sur la résolution que j'avais prise de clore cette discussion, c'est que je suis bien
2% MÉLANGES. -^ ARTICLES DB iOUBMAUX
aise de saisir cette occasion de protester énergiquement contre une imputation qui a été mal à propos dirigée contre moi.
On a dit que je m'étais constitué le défenseur du prip/i^i^e capifniste,
Non ; je ne défends aucun privilège ; je ne défends autre chose que les droits du Capital considéré en lui-même. Vous sciez assez juste, monsieur, pour reconnaître qu'il ne s'agissait pas entre nous de questions de faits particuliers, mais d'une question de science.
Ce que je défends, c'est la liberté des transactions.
Par votre théorie des eontradîction$f vous rendez contradictoire ce qui est identique : est-ce'que vous voudriez aussi, par une théorie de conaitatton non moins étrange, rendreidentique ce qui est contradictoire ; par exemple, la liberté et le privilégel
Qu'avait donc à faire le privilège de la Banque de France dans notre débat ! Quand, où ai-je justifié ce privilège et le mal qu'il engendre ! Ce mal a-t-il été contesté par aucun de mes amis ! Lisez pFutôt le livre de M. Cb. Coquclin.
Mais quand, pour atteindre la légitime rémunération du Capital, vous frappez les illégitimes extorsions du privilège, cet artifice ne renferme- 1- il pas l'aveu que vous êtes impuissant contre les droits du Capital exerces sous l'empire de la liberté.
L'émission d'une chose que le public recherche» — à savoir les Bons au porteur^ — - est interdite à tous les Français, hors un. Ce privilège met celui qui en est investi en situation de faire de gros profits. Quel rapport cela a-t-il avec la question de savoir si le Capital a droit de recevoir une récompense /tbrement consentie t
Remarquez ceci : Le Capital, qui, comme vous dites, ne se distingue pas du Produit, représente du travail, tellement que, depuis le début de cette discussion, vous ne portez jamais un coup à l'un qui ne retombe sur l'autre ; c'est ce que je vous ai montré, dans ma dernière lettre, à propos de vos deux apologues : Pour prouver qu'il est des cas où on est tenu, en conscience, de prêter gratis, vous supposiez un riche capitaliste en face d'un pauvre naufragé. — Et vous même, un instant avant, vous aviez placé un ouvrier en présence d'un capitaliste prêt à être englouti sous les flots. Que s'ensuit-il t qu'il est des circonstances où le Capital, comme le travail, doivent se donner. Mais on n'en peut pas plus conclure à la gratuité normale de l'un qu'à la gratuité normale de l'autre.
Maintenant, vous me parlez des méfaits du Capital, et me
cîtei! en ejtettple un Capital privilégié. Je vous répondrai en vous citant du travail prtvUégié,
Je suppose qu^un réformateur, plus radical que vous , se lève au milieu du Peuple et lui dise : « Le Travail doit être gratuit; le salaire est un .vol. Mutuum date, Dt/ indê speranies. Et, pour vous prouver que les profits du Travail sont illégitimes, je vous signale cet agent de change qui exploite le privilège exclusif de faire des courtages, ce boucher qui a le droit exclusif d'alimenter la ville, ce fabricant qui a fait fermer toutes les boutiques , excepté la sienne. Vous voyez bien que le Travail ne porte pas en lui-même le principe de la rémunération, qu'il vole tout ce qu'on lui paye, et que le salaire doit être aboli. »
Assurément, en entendant le réformateur assimiler les rétributions farcé€$ aux rétributions libres, vous seriez fondé à lui adresser cette question : Où avez- vous appris à raisonner!
Eh bien, monsieur, si vous concluez du privilège de la Banque à la gratuité du crédit , je crois pouvoir retourner contre vous cette question que vous m'adressez dans votre dernière lettre : Où avez- vous appris à raisonner!
« Dans Hegel , direz- vous. Il m'a fourni une logique infaillible. » Malebranche aussi avait imaginé une méthode de raisonnement, au moyen de laquelle il ne devait jamais se tromper... et il s'est trompé toute sa vie, au poiilt qu'on a pu dire de ce philosophe :
Ltd qui voit toat en Dieu, n'y voit pas qa*il est fou.
Laissons donc là la Banque de France. Que vous appréciiez bien ou mal ses torts, que vous exagériez ou non son action funeste, elle a un privilège , cela suffit pour qu'elle ne puisse en rien éclairer ce débat.
Peut-être, néanmoins, pourrions-nous trouver là un terrain de conciliation. N-y a-t-il pas un point sur lequel nous sommes d accord ! C'est de réclamer et poursuivre avec énergie la liberté des transactions, aussi bien celles qui sont relatives aux capitaux, au numéraire, aux billets de banque, que toutes autres. Je voudrais qu'on pût librement lever partout des boutiques d'argent, des bureaux de prêts et d'emprunt, comme on lève une boutique de souliers ou de comestibles*
Vous croyez à la gratuité du crédit ; je n'y crois pas. Mais enfin, à quoi bon disputer, si nous sommes d'accord sur ce lait que les transactions de crédit doivent être libres!
Assurément, s'il est dans la nature du Capital de se prêter
278 MÉLANGES. — ABTlGLES DE lOUBNAUX
gratuitement y ce sera sous le régime de la Liberté, et sans doute vous ne demandez pas cette Révolution à la contrainte.
Attaquons donc le privilège de la Banque de France, ainsi que tous les privilèges. Réalisons la Liberté et laissons-la agir. Si tous avez raison, s*il est dans la nature du crédit d'être gratuit, la Liberté développera cette nature , «^ et soyez bien convaincu que je serai, si je vis encore, le prunier à m'en réjouir. J'emprunterai gratis , et pour le reste de mes jours , une belle maison sur le boulevard , avec un mobilier assorti et un million au bout. Mon exemple sera sans doute contagieux , et il y aura force emprunteurs dans le monde. Pourvu que les préteurs ne tassent pas défaut , nous mènerons tous joyeuse vie.
Et puisque le sujet m'y entraîne, voulez-vous, tout profane que je suis, que je dise un mot, en terminant, de la métaphysique des antinomies? Je n'ai pas éludié Hegel, mais je vous ai lu, et voici l'idée que je m'en suis fonnée.
Oui, il est une multitude de choses dont on peut dire avec vérité qu'elles sont un bien et un maly selon qu'on les considère dans leur rapport avec l'infirmité humaine ou au point de vue de la perfection absolue.
Nos jambes sont un bien, cai* elles nous permettent de nous transporter d'un .lieu à un autre. Elles sont un mal aussi, car elles attestent que nous n'avons pas le don de l'ubiquité.
Il en est ainsi de tout remède douloureux et efficace ; il est un bien et un mal : un bien parce qu'il est efficace, un mal parce qu'il est douloureux.
Il est donc vrai que l'on peut voir des mlinomies dans chacune de ces idées : Capital^ intérêt, propriété, concurrence, ma* chines, État, travail, etc.
Oui, si l'homme était absolument. parfait, il n'aurait pas à payer d'intérêts, car les capitaux naîtraient pour lui spontanément et sans mesure, ou plutôt il n'aurait pas besoin de capitaux.
Oui, si l'homme était absolument parfait, il. n'aurait pas à travailler : un fiât suffirait à satisfaire ses désirs.
Oui, si l'homme était absolument parfait, nous n'aurions que faire de Gouvernement ni d'État. Comme il n'y aurait pas de procès , il ne faudrait pas de juges. Comme il n'y aurait ni crimes ni délits, il ne faudrait pas de police. Comme il n'y aurait pas de guerres, il ne faudrait pas d'armées.
Oui, si l'homme était absolument parfait, il n'y aurait pas de propriété, car chacun ayant, comme Dieu, la plénitude des
INTERET ET PfiINCIPAL 279
satisfactions^ on ne pourrait imaginer la distinction du tien et du mien.
Les choses étant ainsi ,• on conçoit qu'une métaphysique subtile, abusant du dogme incontestable de la perfectibilité humaine, vienne dire : Nous marchons vers un temps où le crédit sera gratuit, où l'État sera anéanti. Ce n'est même qu'alors que la société sera parfaite, car les idées : Intérêt, État^ sont exclusives de l'idée : Perfection.
Autant elle en pourrait dire des idées : Travaily bras, jambes^ yeux, estomac, intelligencef vertu, etc.
Et certes, cette métaphysique tomberait dans le plus grossier sophisme si elle ajoutait : Puisque la société ne sera arrivée à la perfection que lorsqu'elle ne connaîtra plus l'Intérêt et l'État, supprimons l'État et l'Intérêt, et nous aurons la société parfaite.
C'est comme si elle disait : Puisque l'homme n'aura plus que faire de ses jambes, quand il aura le don de l'ubiquité, pour le rendre ubiquiste, coupons-lui les jambes.
Le sophisme consiste à dissimuler que ce qu'on nomme ici un mal est un remède ; que ce n'est pas la suppression du remède qui fait la perfection; que c'est, au contraire, la perfection qui rend le remède inutile.
Mais on conçoit combien la métaphysique dont je parle peut troubler et égarer les esprits, si elle est habilement maniée par un vigoureux publiciste.
Il lui sera aisé, en effet, de montrer, tour à tour, comme un bien et comme un mal, la propriété, la liberté, le travail, les machines, le Capital, l'intérêt, la magistrature, l'État.
Il pourra intituler son livre : Contradictions économiques» Tout y sera alternativement attaqué et défendu. Le faux y revêtira toujours les couleurs du vrai. Si l'auteur est un grand, écrivain, il couvrira les principes du bouclier le plus solide, en même temps qu'il tournera contre eux les armes les plus dangereuses.
Son livre sera un inépuisable arsenal pour et contre toutes les causes. Le lecteur arrivera au bout sans savoir pu est la vérité, où est l'erreur. Effrayé de se sentir envahi par le scepticisme, il implorera le Maître et lui dira ce qu'on disait à Kaut : De grâce, dégagez Vinconnue, Mais l'inconnue ne se dégagera pas.
Que si, jouteur téméraire, vous entrez dans la lice, vous ne saurez par où prendre le terrible athlète , car celui-ci s'est ménagé, par son syslème, un monde de refuges.
Lui direz-vous : Je viens défendre la propriété? Il vous
répondra : Je Tai défendue mieux que vous. — Et cela est vrai. Lui dii^z-vous : Je viens attaquer la propriété! li vous répondra : Je Tai attaquée avant vous. — Et c*est encore vrai. Soyez pour ou contre le crédit, TËtat, le travail , la religion, vous le trouverez toujours prêt à approuver ou à contredire , son livre à la main.
Et tout cela, pour avoir faussement conclu de la perfectibi* lité indéfinie à la perfection absolue, ce qui n*est, certes, jamais permis, quand on traite de Thomme.
Mais ce que vous pouvez dire, monsieur Proudhon, et ce que ma faible voix répétera avec vous, c'est ceci : Approchons de la perfection, pour rendre de plus en plus inutiles l'Intérêt, TÉtat, le Travail, tous les remèdes onéreux et douloureux.
Créons autour de nous Tordre , la sécurité , les habitudes d'économie et de tempérance, afin que les capitaux se multiplient et que TiNTÉRÊT baisse.
. Créons parmi nous l'esprit de justice, de paix et de concorde, afin de rendre.de plus en plus inutiles l'armée, la marine, la police, la magistrature, la répression, en un mot, Tétat.
Et surtout, réalisons la LIBERTÉ, par qui s'engendrent toutes les puissances civilisatrices.
Aujourd'hui môme, 6 janvier 1850, la Voix du peuple interpelle la Patrie en ces termes :
€ Là Parie veut- elle demander avec nous la suppression du privilège des banques, la suppression des monopoles des notaires , des agents de change , des avoués , des huissiers , des imprimeurs, des boulangers; la liberté du transport des lettres, de la fabrication des sels, des poudres et des tabacs; l'abolition do la loi sur les coalitions, l'abolition de la douane, de l'octroi, de l'impôt sur les boissons, de l'impôt sur les sucres! La Pairie veut-elle appuyer l'impôt sur le capital, le seul proportionnel; le licenciement de l'armée et son remplacement par la garde nationale; la substitution du jury à la magistrature la liberté de l'enseignement à tous les degrés? »
C'est mon programme ; je n'en eus jamais d'autre. Qu'en résuite-t-il! C'est que le Capital doit se prêter non graluilement ^ mais librement,
Frédéric Bastiat.
DiTÉaÉT ET PRINCIPAL 281
RÉPONSE
30 janvier 1850.
Monsieur,
Vous ne m'avez pas trompé : le ton de bonne foi et d'extrême sincérité, qui éclate à chaque ligne de votre dernière lettre, m'en est une preuve. Aussi , est-ce avec une joie bien franche que je rétracte mes paroles.
Mais je ne vous ai pas trompé non plus; je n'ai pas manqué^ comme vous dites, au devoir de TbospitaUté. Toutes vos lettres ont été, comme je l'avais promis, religieusement insérées dans la Voix du Peuple, sans réserves, sans réflexions, sans commentaires. De mon côté , j'ai fait les plus grands efforts pour donner à la discussion une marche régulière , me plaçant, pour cela, tantôt dans la métaphysique, tantôt dans l'histoire, tantôt, enGn, dans la pratique, dans la routine même. Vous seul, et nos lecteurs en sont témoins, avez résisté à toute espèce de méthode. Enfin, quant au ton général de notre polémique, vous reconnaissez que la manière dont j'en ai usé avec vous, défenseur du capital, a fait envie à ceux de mes co-religionnaires qui soutiennent en ce moment contre moi une cause plus malheureuse encore que celle de l'intérêt, et qui, par malheur, ont à défendre, dans cette cause, quelque chose de plus que leur opinion, qui ont à venger leur amour* propre. Si , dans ma dernière réplique , mon style s'est em« preint de quelque amertume ,. vous ne devez l'attribuer qu'à l'impatience, certes bien naturelle, où j'étais de voir mes efforts se briser sans cesse contre cette obstination, cette force dinertie intellectuelle qui, ne faisant compte ni de la philosophie, ni du progrès» ni de la finance, se borne à reproduire éternellement cette question puérile : Quand j'ai épargné cent écus, et que, pouvant les utiliser dans mon industrie, je les prête moyennant intérêt ou part de bénéfice, est-ce que je vole?...
Je rends donc pleine justice à votre loyauté ; j'ose dire que ma courtoisie vis-à-vis de vous ne s'est pas démentie un instant. Mais, aujourd'hui plus que jamais, je suis forcé d'insister sur mon dernier jugement : Non, monsieur Bastiat, vous ne savez pas Téconomie politique.
Laissons de côté , je vous prie , la loi de contradiction , à laquelle, décidément, votre esprit répugne; laissons Thistoire, ou plutôt le' progrès , dont vous méconnaissez la tendance « dont vous récusez Tautorité; laissons la Banque, au moyen de laquelle je vous prouve que l'on peut , sans y rien changer, réduire instantanément l'intérêt des capitaux à 1/2 p. 100. Je vais , puisque tel est votre désir, me reiifermer dans la notion pure du capital. J'analyserai cette notion; j'en ferai, au point de vue de l'Intérêt, la déduction théorique et mathématique; après avoir établi ma thèse par la métaphysique, par l'histoire et par la Banque, je l'établirai une quatrième fois, je justifierai chacune de mes assertions, par la comptabilité, cette science modeste et trop dédaignée, qui est à l'économie sociale ce que l'algèbre est à la géométrie. Peut-être, cette fois, mon esprit parviendra-t-il à saisir le vôtre : mais qui me garantit que vous n'allez pas me reprocher encore de changer, pour la quatrième fois, de méthode 1
Qu'est-ce que le Capital T
Les auteurs ne sont point d'accord de la définition : à peine s'ils s'entendent même sur la chose.
J.-B. Say définit le capital : La simple accumulation des produits,
Rossi : Vfi produit épargné^ et destiné à la reproduction,
J. Garnier, qui les cite : Du travail, accumulé; ce qui rentre dans la définition de J.-B. Say, accumulation des produits.
Ce dernier, toutefois , s'exprime ailleurs d'une façon plus explicite : On entend, dit-il, par capital, une somme de valeurs consacrées à faire des avances à la production.
Suivant vous , enfin , le capital est un Excédant ou Reite de produit non consommé, et destiné à la reproduction, — C'est ce qui résulte de votre apologue de l'ouvrier qui gagne 1,500 fr. j)ar an, en consomme 1,200, et réserve les 300 fr. restant, soit pour les mettre dans son fonds d'exploitation, soit, ce qui revient, selon vous, au môme, pour les prêter à intérêt.
Il est visible, d'après cette incertitude des définitions, que la notion de Capital conserve quelque chose de louche, et la grande majorité de nos lecteurs ne sera pas peu surprise d'apprendre que l'économie politique, science, suivant ceux qui font profession de l'enseigner, et vous êtes du nombre, positive, réelle, exacte, en est encore à trouver ses définitions !
J. Garnier, désespérant, par la parole, de donner l'idée de la chose, essaie, comme vous, de la montrer : a Ce sont produits, D dit-il, tels que marchandises, outils^ bâtiments, bestiaux.
' INTÉRÂT ET PRINCIPAL 283
D sommes de monnaie, etc., fruits d'une industrie antérieure, r> et qui servent à la reproduction. »
Plus loin, il fait observer, tant il y a d'hésitation en son esprit, que dans la notion de capital entre celle à^avance. Or, qu'est-ce qu'une avance? — et Une avance est une valeur emïi ployée de telle sorte qu'elle se trouvera rétablie plus tard. » Ainsi dit M. Garnier ; et je présume que le lecteur, après cett< explication, n'en sera lui-même guère plus avancé.
Essayons de venir au secours des économistes.
Ce qui résulte jusqu'ici des définitions des auteurs, c'est qu'ils ont tous le sentiment d'un quelque chose qui a nom capital; mais ce quelque chose, ils sont impuissants à le déterminer, ils ne le savent pas. A travers le fatras de leurs explications, on entrevoit l'idée qui leur est commune ; mais cette idée, faute de philosophie, ils ne savent point la dégager, ils n'en trouvent pas le mot, la formule. Eh bien, monsieur, vous allez voir que la dialectique, même hégélienne, peut être bonne à quelque chose.
Vous remarquerez d'abord que l'idée de produit se trouve implicitement ou explicitement dans toutes les définitions qu'on a essayé de donner du capital. C'est déjà un premier pas. Mais à quelle condition, comhient et quand le produit peut-il se dire capital t Voilà ce qu'il s'agit de déterminer. Reprenons nos auteurs, et corrigeant leurs définitions les unes par les autres, nous viendrons peut-être à bout de leur faire nommer ce que tous ont dans la conscience, mais que l'esprit d'aucun d'eux ne perçoit.
Ce qui fait le capital, suivant J^-B Say, c'est la simple accumulation des produits.
L'idée d'accumulation, comme celle de produit, entre donc dans la notion de capital. Voilà un second pas. Or, tous les produits sont susceptibles d'accumulation ; donc tous les produits peuvent devenir capitaux ; donc l'énumération que M.Joseph Garnier a faite des différentes formes que prend le capital est incomplète, partant inexacte, en ce qu'elle exclut de la notion les produits servant à la subsistance des travailleurs, tels que blé, vin, huile, provisions de bouche, etc. Ces produits peuvent être réputés capitaux aussi bien que lés bâtiments, les outils, les bestiaux, l'argent, et tout ce que l'on considère comme instrument ou matière première.
Rossi : Le capital est un produit épargné, destiné à la repro*
DUCTJON.
La reproduction t c'est-à-dire la destination du produit, voilà une troisième idée contenue dans la notion de capital* Produit,
aceumulatUmj reproduclian : trois idées différentes qui entrent dans cette notion, en apparence simple, de capital.
Or y de même que tous les produits peuvent être accumulés, de même ils peuvent servir, et servent effectivement, quand c'est le travailleur qui les consomme, à la reproduction. Le pain qui sustente l'ouvrier, le fourrage qui alimente les animaux, la houille qui produit la vapeur, aussi bien que la terre, les chariots et les machines, tout cela sert à la reproduction, tout cela, au moment où il se consomme, est du capital. Tout ce qui se consomme, en effet, se consomme, du moins est censé se consommer reproductivement : ce qui sert à ejitretenir ou à faire mouvoir instrument , aussi bien que l'instrument même ; ce qui nourrit le travailleur, aussi bien que la matière même du travail. Tout produit devient donc, à un moment donné, capital ; la théorie qui distingue entre consommation reproductive et consommation improductive, et qui entend par celle-ci la consommation quotidienne du blé, du vin, de la viande, des vêtements, etc., est fausse. Nous verrons plus bas qu'il n'y a de consommation improductive que celle du capitaliste même.
Ainsi le capital n'est point chose spécifique et déterminée, ayant une existence ou réalité propre, comme la Terre^ qui est une chose ; le Travail, qui en est une autre ; et le Produit, qui est la façon donnée par le travail aux objets de la nature, lesquels deviennent par là une troisième chose. Le capital ne forme point, comme l'enseignent les économistes, une quatrième catégorie avec la Terre, le Travail et le Produit : il indique simplement, comme j'ai dit, un état, un rapport; c'est, de l'aveu de tous les auteurs, du Produit accumulé et destiné à la reproduction
Un pas de plus, et nous tenons notre définition.
Comment le produit devient-il capital î Car il ne suffit pas, il s'en faut bien, que le produit ait été accumulé, emmagasiné, pour être censé capital. Il ne suffit pas même qu'il i^oit destiné à la reproduction : tous les produits ont cette destination. N'entendez vous pas dire tous les jours que l'industrie regorge de produits, tandis qu'elle manque de capitaux? Or, c'est ce qui n'aurait pas lieu, si ia simple accumulation des produits, comme dit Say, ou la destination reproductive de ces produits , comme le veut Rossi, suffisait à les faire réputer capitaux. Chaque producteur n'aurait alors qu'à reprendre son propre produit, et à se créditer lui même de ce que ce produit lui coûte, pour être en mesure de produire encore, sans fin et sans limite. Je réitère donc ma question : Qu'est-ce qui fait
que la notion de produit se transforiiie tout à coup en celle de capital? Voilà ce que les économistes ne disent pas, ce qu'ils ne savent point, je dirai même, ce qu'aucun d'eux ne se de« mande.
C'est ici que se place une idée intermédiaire, dont la vertu particulière est de convertir le produit en capital, comme, au souffle du vent d*ouest, la neige tombée à Paris ces jours derniers est passée à l'état de liquide : cette idée est Tidée de
VALRDR.
Voilà ce qu'entrevoyait J. Garnier quand il définissait le Capital une somme de valeurs consacrées à faire des auaucn à la produciion; — ce que vous sentiez vous-même, quand vous cherchiez la notion de Capital, non pas simplement, avec J.-B Say, dans V accumulation des produits, ni, avec Rossi, dans ïépargne destiu/e à la reproduction, mais dans la partie non-consommée du salaire de l'ouvrier, c'est-à-dire évidemment dans la valeur de son travail ou produit.
Cela veut dire que le Produit, pour devenir Capital, doit avoir passé par une évaluation authentique, avoir été acheté, vendu, apprécié; son prix débattu et fixé par une sorte de convention légale. En sorte que l'idée de capital indique un rapport essentiellement social, un acte synaliagmatique, hors duquel le produit reste produit.
Ainsi le cuir, sortant de la boucherie, est le produit du boucher ; quand vous en empliriez une halle, ce ne serait jamai&que du cuir, ce ne serait point une valeur, je veux dire une valeur faite; cène serait point capital, ce serait toujours produit. . — Ce cuir est-il acheté par le tanneur! Aussitôt celui-ci le porte, ou, pour parler plus exactement, en porte la valeur à son fonds d'exploitation, dans son avance, conséquemment la répute capital. Par le travail du tanneur, ce capital redevient produit.; lequel produit acquis à son tour, à prix convenu, par le bottier, passe de nouveau à l'état de capital, pour redevenir encore, par le travail du bottier, produit. Ce dernier produit n'étant plus susceptible de recevoir une façon nouvelle, sa consommation est dite, par les économistes, improductive, ce qui est une aberration de la théorie. La chaussure faite par le bottier, et acquise par le travailleur, devient, par le fait de cette acquisition, comme le cuir passant du boucher au tanneur, et du tanneur au bottier, de simple produit valeur : cette valeur entre dans l'avance de l'acheteur, et lui sert, comme les autres objets de sa consommation, comme le logement qu'il habite, comme les outils dont il se sert, mais d'une autre maniéré, à créer de nouveaux produits. La consommation est donc tou-
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jours production ; il suffit, pour cela, que le consommateur travaille. Ce mouvement, une fois commencé, se perpétue à rinfini.
Tel est le capital. Ce n'est pas simplement une accumulation de produits, comme dit Say : — ce n*est pas même encore une accumulation de produits faite en vue d-une reproduction ultérieure, comme le veut Bossi : tout cela ne répond point à la notion de capital. Pour que le capital existe, il &ut que le produit ait été, si j'ose ainsi dire, authentiqué par rechange. C'est ce que savent parfaitement tous les comptables, lorsque, par exemple, ils portent dans leurs écritures les cuirs verds, achetés par le tanneur, à son débit, ce qui veut dire à son capital ; et les cuirs tannés ou corroyés à son crédit ou avoir, ce qui veut dire à son produit ; ce que comprennent encore mieux le commerçant et l'industriel , quand, à la moindre émotion de la politique, ils se voient périr à la fois d'inanition et d'inertie à côté des marchandises accumulées dans leurs magasins, sans qu'ils puissent les employer à aucune reproduction : situation douloureuse, que Ton exprime en disant que le csLpitaX, engagé lie se dégage plus.
Tout ce qui est capital est nécessairement produit; mais tout ce qui est produit, même accumulé, même destiné à la reproduction, comme les instruments de travail qui sont dans les magasins des constructeurs, n'est pas pour cela capital. Le capital, encore une fois, suppose une évaluation préalable, opération de change, ou mise en circulation, hors de laquelle pas de capital. S'il n'existait au monde qu'un seul homme, un tra- •vailleur unique, produisant tout pour lui seul : les produits qui sortiraient de ses mains resteraient produits; ils ne deviendraient pas capitaux. Son esprit ne distinguerait point entre ces •termes : produit, valeur, eapttaly avance, reproduction^ fonds de consommation, fonds de roulement, etc. De telles notions ne naî* 'traient jamais dans - l'esprit d'un solitaire.
Mais, dans la société, le mouvement d'échange une fois éta- 'bli, la valeur contradictoirementfîxé,le produit de l'un devient incessamment le produit de l'autre ; puis, à son tour, ce capital, soit comme matière première, soit comme instrument de travail, soit comme subsistance, se transforme de nouveau en produit. En deux mots, la notion de capital, opposée à celle de produit, indique la situation des échangistes les uns à Tégard des autres. Quant à la société, à l'homme collectif, qui est justement ce travailleur solitaire, dont je parlais tout à Theure, la distinction n'existe pas : il y a identité entre le capital et le produit, de même qu'entre le produit net et le produit brut.
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J*ai donc eu raison de dire, et je m'étonne qu'après l'exégèse que vous avez faite vous-même du capital, vous n'ayez su comprendre mes paroles :
« Le capital no se distingue pas du produit. Ces deux termes » ne désignent point, en réalité, deux choses distinctes; ils ne » désignentque des relations. Produit, c'est capital; capital^c'est » produit. »
Et mon ami Duchéne, soutenant la même thèse contre Louis Blanc, a eu hien plus raison encore de dire :
« Les distinctions de capital et de prodmt, retenez-le bien une » fois pour toutes, n'indiquent que des relations d'individu à » individu : dans la société, il y a simplement production, cou- B sommation, échange. On peut dire de toutes les industries 1» qu'elles créent des capitaux ou des produits, indistinctement. » Le mécanicien est fabricant de capitaux pour les chemins de 9 fer, les usines, les manufactures ; le drapier est fabricant de 9 capitaux pour les tailleurs ; le taillandier est fabricant de ca- 9 pitaux pour la menuiserie, la charpente, la maçonnerie ; une » charrue est produit pour le charron qui la vend, et capital » pour Tagriculteur qui l'achète* Toutes les professions ont » besoin de produits pour produire, ou, ce qui revient au même, » de capitavx pour confectionner des capitaux, »
Cela vous semblerait-il donc inintelligible î II n'y a pas d'antinomie, cependant.
Au point de vue des intérêts privés, le capital indique un rapport d'échange, précédé d'une évaluation synallagmatique. C'est le produit apprécié, pour ainsi dire, juridiquement, par deux arbitres responsables, qui sont le vendeur et l'acheteur, et déclaré, à la suite de cette appréciation, instrument ou matière de reproduction. — Au point de vue social, capital et produit ne se distinguent plus. Les produits s*échangent contre des produits, ou bien : Les capitaux s'échangent contre les capi" taux, sont deux propositions parfaitement synonymes. Quoi de plus simple, de plus clair, de plus positif, de plus scientifique, enfin, que tout cela?
J'appelle donc capital, Toute vaiewr faite ^ en terre y instruments de travail, marchandises, subsistances ou monnaies, et servant ou susceptible de servir à la production.
La langue usuelle confirme cette définition. Le capital est dit libre, quand le produit, quel qu'il soit, ayant été seulement évalué entre les parties , peut être considéré comme réalisé, ou immédiatement réalisable, c'est-à-dire, converti en tel autre produit qu'on voudra : . dans ce cas , la forme que le capital affecte le plus volontiers, est celle de monnaie. Le capital est
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dit engmjéy au contraire, quand la valeur qui le constitue est entrée définitivement dans la production : dans ce cas, il prend toutes les formes possibles.
La pratique est aussi d*accool avec moi. Dans toute entreprise qui se fonde, Tentrepreneur, qui, au lieu d'argent, engage dans son industrie des instruments ou des matières premières, commence par en faire l'estimation vis-à-vis de lui-même , à ses risques et périls ; et cette estimation, pour ainsi dire unilatérale, cimniitue son Cfipitaly ou sa mise de fonds : c'est la première chose dont il soit passé écriture.
Nous savons ce qu'est le capital : il s'agit maintenant de tirer les conséquences de cette notion, en ce qui concerne l'intérêt. Ce sera peut-être un peu long , quant à l'exposé , mais trèssimple de itdsonnement.
Les produits s'échangent contre des produits , a dit J.-B. Say; ou bien, les capitaux s'échangent contre des capitaux; ou bien encore, les capitaux s'échangent contfe des produits, et vice versd : voilà le fait brut.
La condition absolue, stne qud non^ de cet échange, ce qui en fait l'essence et la règle, est l'évaluation contradictoire et réciproque des produits. Otez de l'échange l'idée de prix» et l'échange disparait. Il y a transposition; il n'y a pas transaction, il n'y a pas échange. Le nroduit, sans le prix, est comme s'il n'existait pas : tant qu'il n'a pas reçu, par le contrat de vente et d'achat, sa valeur authentique, il est censé non avenu, il est nul. Voilà le fait intelligible.
Chacun donne et reçoit, d'après la formule de J.-B. Say, énonciative du fait matériel ; — > mais , d'après la notion du capital, telle que nous la fournit l'analyse, chacun doit donner et recevoir une valeur égale. Un échange inégal est une idée contradictoire : le consentement universel l'a appelé fraude et vol.
Or, de ce fait primitif que les producteurs sont entre eux en rapport perpétuel d'échange, qu'ils sont les uns pour les autres, tour à tour et tout à la fois, producteurs et consommateurs, travailleurs et capitalistes ; et de l'appréciation numériquement égalitaire qui constitue l'échange , il résulté que les comptes de tous les producteurs et consommateurs doivent se balancer les uns les autres; que la société, considérée au point de vue de la science économique , n'est autre chose que cet équilibre général des produits, services, salaires, consommations et fortunes; que, hors de cet équilibre, l'économie politique n'est qu'un mot, et Tordre public, le bien-être des
travailleurs, la sécurité des capitalistes et propriétaires, une utopie.
Or, cet équilibre, duquel doivent naître Vaccord des intérêts et rharmonie dans la société, aujourd'hui n'existe pas : il est rompu par diverses causes, selon moi, faciles à détruire, et au nombre desquelles je signale, en première ligne, Tusure, l'intérêt, la rente. Il y a, comme je l'ai dit tant de fois, erreur et malversation dans les comptes, falsification dans les écritures de la société. De là le luxe mal acquis des uns, la misère croissante des autres; de là, dans les sociétés modernes, l'inégalité des fortunes et toutes les agitations révolutionnaires. Je vais, monsieur, vous en donner, par écritures de commerce» la preuve et la contre-preuve.
Constatons d'abord les faits.
Les produits s'échangent contre les produits, ou, pour parler plus juste, les valeurs s'échangent contre les valeurs : telle est la loi.
Mais cet échange ne se fait pas toujours , comme l'on dit» donnant donnant ; la tradition des objets échangés n'a pas toujours lieu simultanément de part et d'autre ; souvent, et c'est le cas le plus ordinaire, il y a, entre les deux livraisons, un intervalle. Or, il se passe, dans cet intervalle, des choses curieuses, des choses qui dérangent l'équilibre et feiussent la balance. Vous allez voir.
Tantôt l'un des échangistes n'a pas le produit qui convient à l'autre, ou, ce qui revient au même , celui-ci , qui consent bien à vendre, veut se réserver d'acheter. Il entend bien recevoir le prix de sa chose ; mais il ne veut, pour le moment du moins, rien accepter en échange. Dans l'un et l'autre cas, les échangistes ont recours à une marchandise intermédiaire, faisant dans le commerce l'ofiSce de proxénète, toujours acceptable et toujours acceptée : c'est la monnaie. Et comme la monnaie, recherchée de tout le monde, manque pour tout le inonde , l'acheteur s'en procure , contre son obligation , auprès du banquier, moyennant une prime plus ou moins considérable, appelée escompte. — L'escompte se compose de deux parties : la commission, qui est le salaire du service rendu par le banquier, et Vintérêt. Nous dirons tout à l'heure ce que c'est que Vintérét.
Tantôt l'acheteur n'a ni produit, ni argent à donner en échange du produit ou capital dont il a besoin; mais il offre de payer dans un certain laps de temps , en im ou plusieurs termes. Dans les deux cas sus-mentionnés, la vente faite était au constant ; dans celui-ci, elle a lieu à crédit. Ici donc, la condi-
tion du vendeur étant moins avantageuse que celle de l'acheteur, on compense l'inégalité en faisant porter au produit vendu, et jusqu'à parfait payement, un intérêt. C'est cet intérêt compensatoire, origine première de l'usure, que j'ai signalé dans une de mes précédentes lettres comme l'agent coërcitif du remboursement. Il dure autant que le crédit; il est la rémunération du crédit : mais il a surtout pour objet, notez ce point, d*abréger la durée du crédit. Tel est le sens, la signification légitime de l'intérêt.
Souvent il arrive , et c'est l'extrémité où se trouvent généralement les travailleurs, que le capital est absolument indispensable au producteur , et que cependant celui-ci n'espère pouvoir de longtemps , ni par son travail , ni par son épargne, bien moins encore par les sommes de monnaie dont il dispose, en recomposer l'équivalent, en un mot, le rembourser. Il lui faudrait vingt ans, trente ans, cinquante ans, un siècle quelquefois; et le capitaliste ou propriétaire ne veut point accorder un si long terme. Comment sortir de cette difficulté!
Ici commence la spéculation usuraire. Tout à l'heure nous avons vu l'intérêt imposé au débiteur comme indemnité du crédit, et moyen de hâter le remboursement : à présent nous allons voir l'intérêt cherché pour lui-même, l'usure pour l'usure, comme la guerre pour la guerre, ou l'art pour l'art. Par convention expresse, légale, authentique, consacrée par toutes les jurisprudences, toutes les législations, toutes les religions, le demandeur s'engage envers le bailleur à lui payer, — à per^ pétuité, — l'intérêt de son capital, terre, meuble ou argent ; il s'inféode, corps et âme, lui et les siens, au capitaliste, et devient son tributaire ad vitam œternam. C'est ce qu'on appelle Cùnsti" iuliott de retUCt et, dans certains cas, emphytéose. Par cette espèce de contrat, l'objet passe en la possession du demandeur, qui n'en peut plus être dépossédé ; qui en jouit comme acquéreur et propriétaire ; mais qui en doit^ à tout jamais, payer !e revenu, comme un amortissement sans fin. Telle est Torigiiie économique du système féodal.
Mais voici qui est mieux.
La constitution de rente et l'emphytéose sont aujourd'hui, presque partout, hors d'usage. On a trouvé qu'un produit ou capital échangé contre un intérêt perpétuel était encore trop de la part du capitaliste : le besoin d'un perfectionnement se faisait sentir dans le système. De nos jours , les capitaux et immeubles ne se placent plus en rente perpétuelle, si ce n'est sur rÉtat : ils se louent, c'est-à-dire se prêtent, toujours
contre intérêt, mais à courte échéance. Cette nouvelle espèce d'usure a nom loyer ou fermage.
Concevez-vous, monsieur, ce que c'est que le prêt à intérêt (loyer ou fermage) à courte échéance t Dans Temphytéose et la constitution de rente, dont je pàWais tout à l'heure, si la rente était perpétuelle, la cession du capital Tétait aussi : entre le payement et la jouissance, il y avait encore une sorte de parité. Ici, le capital ne cesse jamais d'appartenir à celui qui le loue et qui peut en exiger, à volonté, la restitution. En sorte que le capitaliste n'échange point capital contre capital, produit contre produit : il ne donne rien, il garde tout, ne travaille pas, et vit de ses loyers, intérêts et usures, comme 1,000, 10,000 et 100,000 travailleurs réunis ne vivent pas de leur production.
Par le prêt à intérêt, — fermage ou loyer, — avec faculté d'exiger, à volonté, le remboursement de la somme prêtée, et d'éliminer le fermier ou locataire, le capitaliste a imaginé quelque chose de plus grand que l'espace, de plus durable que le temps. Il n'y a pas d'infini qui égale l'infini de l'usure locative , de cette usure qui dépasse autant la perpétuité de la rente, que la perpétuité de la rente elle-même dépasse le remboursement à terme ou au comptant. L'emprunteur à intérêt et courte échéance paye, paye encore, paye toujours ; et il ne jouit point de ce qu'il paye ; il n'en a que la vue, il n'en possède que l'ombre. N'est-ce pas à cette image de l'usurier que le théologien a imaginé son Dieu, ce Dieu atroce, qui fait éternellement payer le pécheur, et qui jamais ne lui fait remise de sa dette! Toujours, jamais I Voilà le Dieu du catholicisme, voilà l'usurier!...
Eh bien, je dis que tout échange de produits et de capitaux peut s'effectuer au comptant;
Qu'en conséquence, l'escompte du banquier doit se réduire aux frais de bureaux et à l'indemnité du métal improductive* ment engagé dans la monnaie ;
Partant, que tout intérêt, loyer, fermage ou rente, n'es* qu'un déni de remboursement, un vol à l'égard de l'emprunteur ou locataire , la cause première de toutes les misères c t subversions de la société.
Je vous ai prouvé, en dernier lieu, par l'exemple de la Banque de France, que c'était chose facile et pratique d'organiser l'égalité dans l'échange, soit la circulation gratuite des capitaux et des produits. Vous n'avez voulu voir dans ce fait catégorique et décisif, qu'un cas particulier de monopole, étranger à la théorie de l'Intérêt. Que me fait, répondez-vous
292 liBLANGBâ. — ABTIGLES DE iOUfiNAUX
avec nonchalance, la Banque de France et son privilège! Je vous parle de l'intérêt des capitaux. — Ckmime si , le crédit foncier et commercial étant organisé partout sur le pied de 1/2 p. 100, il pouvait exister quelque part encore un intérêt!...
Je vais vous montrer à présent^ à la façon des teneurs de livres, que ce solde particulier, qui vient se placer constamment entre les deux termes de rechange, ce péage imposé à la circulation, ce droit établi sur la conversion des produits es valeurs, et des valeurs en capitaux, cet intérêt, enfin, ou, pour l'appeler par son nom» cet entremetteur ( itUer^esse ) du commerce, dont vous vous obstinez à prendre la défense, est précisément le grand faussaire qui, pour s'approprier, fraudu* leusement et sans travail, des produits qu'il ne crée pas, des services qu'il ne rend jamais, falsifie les comptes, fait des surcharges et des suppositions dans les écritures , détruit l'équilibre des transactions, met le désordre dans les affaires, et produit fatalement dans les nations le désespoir et la misère.
Vous trouverez, dans ce qui va suivre, la représentation graphique des opérations de la société, exposées tour à tour dans les deux systèmes, le système de Vintérêt, actuellement régnant, et Je système de la gratuitét qui est celui que je propose. Tout raisonnement, toute dialectique, toute controverse tombe devant cette image intelligible du mouvement écohomique.