‹ Mélanges (volume 3)Chapitre 25 sur 42 · TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

TROISIÈME LETTRE

k MONSIEUR PBOUDHON

10 décembre 1849.

Monsieur,

Je veux rester sur mon terrain ; vous voulez m'attirer sur le vôtre, et vous me dites : Qu'étes-vous venu faire à la Voix du Peuple^ si ce n'est réfuter la théorie du crédit gratuit, etc. t

Il y a là un malentendu. Je n'ai point été à la Voix du Peuple; la Voix du Peuple est venue à moi. De tous côtés, un pariait du crédit gratuit, et chaque Jour voyait éclore un plan nouveau pour la réalisation de cette idée.

Alors je me dis : Il est inutile de combattre ces plans Tun après l'autre. Prouver que le capital a un droit légitime et indestructible à être rémunéré, c'est les ruiner tous à la fois, c'est renverser leur base commune.

Et je publiai la brochure Capital et Rente.

La Voix du Peuple, ne trouvant pas ma démonstration concluante, l'a réfutée. J'ai demandé à la maintenir, vous y avez consenti loyalement : c'est donc sur mon terrain que doit se continuer la discussion.

D'ailleurs, la société s'est développée perpétuellement et universellement sur le principe que j'invoque. C'est à ceux qui veulent que, à partir d'aujourd'hui, elle se développe sur le principe opposé, à prouver qu'elle a eu tort. Vonus probandi leur incombe.

Et après tout, de quelle importance réelle est ce débat préa* lablel Prouver que l'intérêt est légitime, juste, utile, bienfait sant, indestructible, n'est-ce pas prouver que la gratuité du crédit est une chimère t

Permettez-moi donc, monsieur, de m'en tenir à cette question dominante : L'intérêt est-il légitime et utile t

Par pitié pour l'ignorance où vous me voyez (ainsi que bon nombre de nos lecteurs), de la philosophie germanique, vous voulez bien, métarmorphosant Kant en Diafoirus, substituer à la loi de la contradiction celle de la distinctum.

Je vous remercie de cette condescendance. Elle me met a Taise. Mon esprit se refuse invinciblement, je Tavoue, à admettre que deux assertions contradictoires puissent être vraies en même temps. Je respecte, comme je le dois, quoique de confiance, Kant, Ficbte et Hegel. Mais si leurs livres entraînent Tesprit du lecteur à admettre des propositions comme cellesci : Le Vol, c'est la Propriété ; la Propriété, c*est le Vol ; le jour^ c'est la nuit; je bénirai le ciel, tous les jours de ma vie, de n'avoir pas fait tomber ces livres sous mes yeux. A ces sublimes subtilités, votre intelligence s'est aiguisée ; la mienne y eût infailliblement succombé, et bien loin de me faire comprendre des autres, je ne pourrais plus me comprendre moi« même.

Enfin, à cette question : L'intérêt est-il légitime! vous ré« pondez, non plus en allemand : Oui et non, mais en latin : Dis^ tinguo. « Distinguons ; oui, l'intérêt du capital a pu être considéré comme légitime dans un temps ; non, il ne peut plus l'être dans un autre. »

Eh bien! votre condescendance bâte, ce me semble, la conclusion de ce débat. Elle prouve surtout que j'avais bien choisi le terrain ; car, que prétendez-voust Vous dites qu'à un moment donné, la rémunération du capital passe de la légitimité à l'illégitimité; c'est-à-dire que le capital lui-même se dépouille de sa nature pour revêtir une nature opposée. Certes, la présomption n'est pas pour vous, et c'est à celui qui veut bouleverser la pratique universelle sur la foi d'une affirmation si étrange, à la prouver.

J'avais fait résulter la légitimité de l'intérêt de ce que le prêt est un service, lequel est susceptible d'être évalué, a, par conséquent, une valeur, et peut s'échanger contre toute autre valeur égale. Je croyais même que vous étiez convenu de la vérité de cette doctrine en ces termes :

c II est très-vrai, comme vous rétablissez vous-même péremptoirement, que le prêt est un service. Et comme tout service est une valeur, comme il est de la nature de tout service d'être rémunéré, il s'ensuit que le prêt doit avoir son prix, ou, pour employer le mot technique, qu'il doit porter intérêt. »

Voilà ce que vous disiez, il y a quinze jours. Aujourd'hui vous dites : Distinguons, prêter c'était rendre service autrefois, ce n'est plus rendre service maintenant.

Or, si prêter n'est plus rendre service, il va sans dire qu4 l'intérêt est, je ne dis pas illégitime, mais impossible.

Votre argumentation nouvelle implique ce dialogue :

l'emprunteur. Monsieur, je voudrais monter un magasin, j'ai besoin de dix mille francs, veuillez me les prôter.

LE PRETEUR. Volontiers, nons allons débattre les conditions.

l'emprunteur. Monsieur, je n'accepte pas de conditions. Je garderai votre argent un an, deux ans, vingt ans, après quoi je vous le rendrai purement et simplement, attendu que tout ce quif dans le remboursement du prêt, est donné en sus du prêt, est usure, spoliation,

le prêteur. Mais puisque vous venez me demander un ser* vice, il est bien naturel que je vous en demande un autre.

l'emprunteur. Monsieur, je n'ai que faire de votre service,

LE PRÊTEUR. En ce cas je garderai mon capital, dussé-je le manger.

l'emprunteur. « Monsieur, je suis socialiste, et le socialisme, redoublant d'énergie, proteste et vous dit par ma bouche: Je n'ai que faire de votre service, service pour vous^et spoliation pour moi, tandis qu'il est loisible à la société de me faire jouir des mêmes avantages que vous m'offrez, et cela sans rétribution. M'imposer un tel service, malgré moi, en refusant d'organiser la circulation des capitaux, c'est me faire supporter un prélèvement injuste, c'est me voler. »

LE prêteur. Je ne vous impose rien malgré vous. Dès que TOUS ne voyez pas dans le prêt un service, abstenez- vous d'emprunter, comme moi de prêter. Que si la société vous offre des avantages sans rétribution, adressez-vous à elle, c'est bien plus commode, et quant à organiser la circulation des capitaux, ainsi que vous me sommez de le faire, si vous entendez par là que les miens vous arrivent gratis par l'intermédiaire de la société, j'ai contre ce procédé indirect tout juste les mêmes objections qui m'ont fait vous refuser le prêt direct et gratuit.

La Société ! J'ai été surpris, je l'avoue, de voir apparaître dans un écrit émané de vous, ce personnage nouveau, ce capitaliste accommodant.

Eh quoi I monsieur, vous qui, dans la même feuille où vous m'adressez votre lettre, avez combattu avec une si rude énergie les systèmes de Louis Blanc et de Pierre Leroux, n'avez< vous dissipé la fiction de VÉtat, que pour y substituer la fiction de la Société?

Qu'est-ce donc que la société, en dehors de quiconque prêt6 ou emprunte , perçoit ou paye l'intérêt inhérent au prix dfl toutes choses! Quel est ce Deus ex machina que vous faites intervenir d'une manière si inattendue pour donner le mot du problème 1 Y a-t-il d'un côté la masse entière des travailleurs, marchands, artisans, capitalistes, et, de l'autre^ la Société, per-

sonnalité distincte, possédant des capitaux en telle abondance, qu'elle en peut prêter à chacun sans compte ni mesure, et cela sans rétribution?

Ce n*est pas ainsi que vous l'entendez ; je n'en veux poui preuve que votre article sur TÊtat. Vous savez bien que la société n'a d'autres capitaux que ceux qui sont entre les mains des capitalistes grands et petits. Serait-ce que la Société doit s'emparer de ces capitaux et les faire circuler gratuitement sous prétexte de les organiser! En vérité, je m'y perds, et il me semble que, sous votre plume^ cette limite s'efface sans cesse, qui sépare, aux yeux de la conscience publique, la propriété du vol.

En cherchant à pénétrer jusqu'à la racine de l'erreur que je combats ici, je crois la trouver dans la confusion que vous faites entre les frais de circulation des capitaux et les intérêts des capitaux. Vous croyez qu'on veut arriver à la circulation gratuite, et vous en concluez que le prêt sera gratuit. C'est comme si l'on disait que lorsque les frais de transport de Bordeaux à Paris seront anéantis, les vins de Bordeaux se donneront pour rien à Paris. Vous n'êtes pas le premier qui se soit fait cette illusion. Law disait : « La loi de la circulation est la seule qui puisse sauver les empires. » Il agit sur ce principe, et au lieu de sauver la France, il la perdit.

Je dis : Une chose est la circulation des capitaux et les frais qu'elle entraîne ; autre chose est l'intérêt des capitaux. Les capitaux d'une nation consistent en matériaux de toutes sortes, approvisionnements, outils, marchandises, espèces, et ces choses- là ne se prêtent pas pour rien. Selon que la société est plus ou moins avancée, il y a plus ou moins de facilité à faire passer un capital donné, ou sa valeur, d*un lieu à un autre lieu, d'une main à une autre main : mais cela n'a rien de commun avec Pabolition de l'intérêt. Un Parisien désire prêter, un Bayonnais désire emprunter. Mais le premier n'a pas la chosequi convient au second. D'ailleurs, ils ne connaissent pas réciproquement leurs intentions; ils ne peuvent s'aboucher, s'accorder, conclure. Voilà les obstacles à la circulation. Ces obstacles vont diminuant sans cesse, d'abord par l'interventioa du numéraire, puis par celle de la lettre de change, successivement par celle du banquier, de la Banque nationale, dei banques libres.

C'est une circonstance heureuse pour les consommateurs d( capitaux, comme il est heureux pour les consommateurs â{ vins, que les moyens de transport se perfectionnent. Mais^ 4'une part, jamais les frais de circulation ne peuvent descendre

à zévo\ puisqu'il y a toujours là un intermédiaire qui rend service ; et, d'autre part, ces frais fussent-ils complètement anéantis, l'intérêt subsisterait encore, et n'en serait même pas sensiblement affect{^. Il y a des banques libres aux États-Unis ; elles sont sous l'influence des ouvriers eux-mêmes, qui en sont les actionnaires, et de plus, elles sont, vu leur nombre, toujours à leur portée ; chaque jour, les uns y déposent leurs économies, les autres y reçoivent les avances qui leur sont nécessaires; la circulation est aussi facile, aussi rapide que possible. Kst-ce à dire que le crédit y soit gratuit, que les capitaux ne produisent pas d'intérêt à ceux qui prêtent, et n'en coûtent pas à ceux qui empruntent! Non, cela signifie seulement que préteurs et emprunteurs s'y rencontrent plus facile** ment qu'ailleurs.

Ainsi, gratuité absolue de la circulation, — chimère.

Gratuité du crédit, -^ chimère.

Imaginer que la première de ces gratuités, si elle était possible, impliquerait la seconde, — troisième chimère.

Vous voyez que je me suis laissé entraîner sur votre terrain, et puisque j'y ai fait trois pas, j'en ferai deux autres.

Vous voulez organiser la circulation de telle sorte que chacun perçoive autant d'intérêts qu'il en paye, et c'est là ce qui réalisera, dites-vous, l'égalité des fortunes.

Or, je dis

Compensation universelle des intérêts, — chimère.

Égalité absolue des fortunes, comme conséquence de cette chimère, — autre chimère.

Toute valeur se compose de deux éléments : la rémunération du travail et la rémunération du capital. Pour que ces deux éléments entrassent en proportions identiques dans toutes valeurs égales, il faudrait que toute œuvre humaine admît le même emploi des machines, la même consommation d'approvisionnements, le même contingent de travail actuel et de travail accumulé.

Votre banque fera-t-elle jamais que le commissionnaire du coin, dont toute l'industrie consiste à louer son temps et ses jambes, fasse intervenir autant de capital dans ses services que l'imprimeur ou le fabricant de basî Remarquez que pour qu'une paire de bas de coton arrive à ce commissionnaire, il a fallu l'intervention d'une terre, qui est un capital ; d'un navire, qui est un capital; d'une filature, qui est un capital. Direz-vous que lorsque le commissionnaire échange son service, estimé trois francs, contre un livre estimé trois francs, il est dupe, en ce que l'élément travail actuel domine dans le service, et l'élé-

is.

ment travail accumulé dans le livret Qu'importe, si les deux objets de réchange se valent, si leur équivalence est déterminée parle libre débatt Pourvu que ce qui vaut cent s'échange contre ce qui vaut cent, qu'importe la proportion des deux éléments qui constituent chacune de ces valeurs égales î Nierezvous la légitimité de la rémunération afférente au capital! Ce serait revenir sur un point déjà acquis à la discussion. D'ailleurs sur quel fondement le travail ancien serait-il , plus que le capital actuel^ exclu de toute rétribution! Le travail se divise en deux catégories bien distinctes : Ou il est exclusivement consacré à la production d'un objet, comme lorsque l'agriculteur sème, sarcle, moissonne et égraine son blé, lorsque le tailleur coupe et coud un habit, etc. ;

Ou il sert à la production d'une série indéterminée d'objets semblables, comme quand l'agriculteur clôt, amende, dessèche son champ, ou que le tailleur meuble son atelier.

Dans le premier cas, tout le travail doit être payé par l'acquéreur de la récolte ou de l'habit ; dans le second, il doit être payé sur un nombre indéterminé de récoltes ou d'habits. Et certes, il serait absurde de dire que le travail de cette seconde catégorie ne doit pas être payé du tout, parce qu'il prend le nom de Capital.

Or, comment parvient-il à répartir la rémunération qui lui est due sur un nombre indéfini d'acheteurs successifs! par les combinaisons de l'amortissement et de l'intérêt, combinaisons que l'humanité a inventées dès Torigine, combinaisons ingénieuses, que les socialistes seraient bien embarrassés de remplacer. Aussi tout leur génie se borne à les supprimer, et ils ne s'aperçoivent pas que c'est tout simplement supprimer l'Humanité.

Mais quand on accorderait comme réalisable tout ce qui vient d'être démontré chimérique : gratuité de circulation, gratuité de prêt, compensation d'intérêts, je dis qu'on n'arriverait pas encore à l'égalité absolue des fortunes. Et la raison en est simple. Est-ce que la Banque du Peuple aurait la prétention de changer le cœur humain î Fera-t-elle que tous les hommes soient également forts, actifs, intelligents, ordonnés, économes, prévoyants! Fera-t-elle que les goûts, les penchants, les aptitudes, les idées ne varient à Pinfîni! Que les uns ne préfèrent dormir au soleil, pendant que les autres ï'épuisent au travail! Qu'il n'y ait des prodigues et des avares, les gens ardents à poursuivre les biens de ce monde, et d'autres plus préoccupés de la vie future ! Il est vrai que l'éga*

INTÉRÊT ST PRINCIPAL tS7

lité absolue des fortunes ne pourrait être que la résultante de toutes ces égalités impossibles et de bien d'autres.. I Mais, si Tégalité absolue des fortunes est chimérique, ce qui ^ ne Test pas, c'est l'approximation constante de tous les hommes j vers un même niveau physique, intellectuel et moral, sous le régime de la Liberté. Parmi toutes les énergies qui concourent à ce grand nivellement, une des plus puissantes, c'est celle du Capital. Et puisque vous m'avez ouvert vos colonnes, permettez-moi d'appeler un moment l'attention de vos lecteurs sur ce sujet. Ce n'est pas tout de démontrer que l'intérêt est légitime, il faut encore prouver qu'il est utile, même à ceux qui le sup-* portent. Vous avez dit que l'intérêt a été autrefois «un instrument d'Égalité et de Progrès. » Ce qu'il a été, il l'est encore et le sera toujours, parce qu'en se développant il ne change pas de nature.

Les travailleurs seront peut-être étonnés de m'entendre affirmer ceci :

De tous les éléments qui entrent dans le prix des choses, celui qu'ils doivent payer avec le plus de joie, c'est précisément l'intérêt ou la rémunération du capital, parce que ce payement leur en épargne toujours un plus grand.

Pierre est un artisan parisien. Il a besoin qu'un fardeau soit transporté à Lille; c'est un présent qu'il veut faire à sa mère. S'il n'y avait pas de capital au monde ( et il n'y en aurait pas si toute rémunération lui était déniée), ce transport coûterait à Pierre au moins deux mois de fatigues, soit qu'il le fît luimême, soit qu'il se fît rendre ce service par un autre. Car il ne pourrait l'exécuter lui-même qu'en charriant le fardeau par monts et par vaux, sur ses épaules, et nul ne pourrait l'exécu* ter pour lui que de la même manière.

Pourquoi se rencontre-t-il des entrepreneurs qui ne demandent à Pierre qu'une journée de son travail pour lui en épargner soixante] Parce que le capital est intervenu sous forme de char, de chevaux, de rails, de wagons, de locomotive. Sans doute Pierre doit payer tribut à ce capital, mais c'est justement pour cela qu'il fait ou fait faire en un jour ce qui lui aurait demandé deux mois.

Jean est maréchal ferrant, fort honnête homme, mais qu'on entend souvent déclamer contre la propriété. Il gagne 3 fr. par jour; c'est peu, c'est trop peu, mais enfin, comme le blé vaut environ 18 £r. Thectolitre, Jean peut dire qu'il fait jaillir de son enclume un hectolitre de blé par semaine ou la valeur, soit cinquante-deux hectolitres par an. Je suppose maintenant qu'il n'y eût pas de capital, et que, mettant notre maréchal en

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face de mille hectares de terre, on lui dise : Disposez de ce sol qui est doué d'une grande fertilité ; tout le blé que vous ferez croître est à vous. Jean répondrait sans doute : « Sans chevaux, sans channie, sans hache , sans intruments d'aucune sorte, comment voulez-vous que je débarrasse le sol des arbreSy des racines, des herbes, des pierres, des eaux stagnantes qui Tobstruent! Je n'y ferai pas pousser une gerbe de blé en dix ans. » Donc que Jean fasse enfin cette réflexion : « Ce que je ne pourrais faire en dix ans, d'autres le font pour moi, et ne me demandent qu'une semaine de travail. D est clair que c'est un avantage pour moi de rémunérer le capital, car si je ne le rémunérais pas, il n'y en aurait pas, et les autres seraient aussi embarrassés devant ce sol que je le suis moimême. »

Jacques achète tous les matins, pour un sou, la Voix du Peuple. Comme il gagne 100 sous par jour, ou 50 centimes par heure, c'est six minutes de travail qu'il échange contre le prix d'un numéro, prix dans le lequel se trouvent comprises deux rémunérations, celle du travail et celle du capital. Comment Jacques ne se dit-il pas pas quelquefois : « Si aucun capital n'intervenait dans l'impression de la Voix du Peuple, je ne l'obtiendrais ni à un sou ni à cent francs! »

Je pourrais passer en revue tous les objets qui satisfont les besoins des travailleurs, et la môme réflexion reviendrait sans cesse. Donc le Capital n'est pas le tyran que l'on dit. Il rend des services , de grands services ; il est de toute justice qu'il en soit rémunéré. Cette rémunération diminue de plus en plus à mesure que le capital abonde. Pour qu'il abonde, il faut qu'on soit intéressé à le former, et pour qu'on soit intéressé à le former, il faut être soutenu par l'espoir d'une rémunération. Quel f st l'artisan, quel est l'ouvrier qui portera ses économies à la caisse d'épargnes, ou même qui fera des économies, si l'on commence par déclarer que l'intérêt est un vol, et qu'il faut le supprimer!

Non, non, c'est là une propagande insensée; elle heurte la raison, la morale, la science économique, les intérêts du pauvre, les croyances unanimes du genre humain manifestées par la pratique universelle. Vous ne prêchez pas, il est vrai, la tyrannie du capital, mais vous prêchez la gratuité du crédit, ce qui est tout un. Dire que toute rémunération accordée au capital est un vol, c'est dire que le capital doit disparaître de la surface du globe; c'est dire que Pierre, Jean, Jacques doivent exécuter les transports, se procurer le blé, les livres, avec autant de travail qu'il leur en faudrait pour produire cos

choses directement et sans autre ressource que leurs mains.

Marche» marche, Capital ! poursuis ta carrière, réalisant du bien pour l'humanité! C'est toi qui as affranchi les esclaves: c'est toi qui as renversé les châteaux-forts de la féodalité! Grandis encore ; asservis la nature; fais concourir aux jouissances humaines la gravitation, la chaleur, la lumière, l'électricité ; prends à ta charge ce qu'il y a de répugnant et d'abrutissant dans le travail mécanique , élève la Démocratie; transforme les machines humaines en hommeSf en hommes doués de loisirs, d'idées, de sentiment et d'espérances 1

Permettez-moi, monsieur, en finissant, de vous adresser un reproche. Au début de votre lettre, vous m'aviez promis de renoncer pour aujourd'hui à l'antinomie; vous la terminez cependant par cette antinomie que vous appelez votre cri de guerre : La propriété, c'est le vol.

Oui, vous l'avez bien caractérisée; c'est, en effet, un lugubre tocsin, un sinistre cri de guerre. Mais j'ai l'espoir que, sous ce rapport, elle a perdu quelque chose de sa puissance. Il y a dans l'esprit des masses un fond de bon sens qui ne perd pas ses droits, et se révolte enfin contre ces paradoxes étranges donnés pour de sublimes découvertes. 0ht que n'avez-vous établi votre active propagande sur cet autre axiome, assurément plus impérissable que le vôtre : Le vol^ c'est le contraire de la propriété! Alors, avec votre indomptable énergie, votre style populaire, votre dialectique invincible,jenepuis mesurer le bien qu'il vous eût été donné de répandre sur notre chère patrie et sur l'humanité*

Fbêdébic Bastiat.

RÉPONSE

17 décembre 1849.

Monsieur^

Notre discussion n'avance pas, et la faute en est à vous seul. Par votre refus systématique de vous placer sur le terrain où je vous appelle, et votre obstination à m'attirer sur le vôtre, vous méconnaissez en ma personne le droit qu'a tout novateur à l'examen ; vous manquez au devoir qu'impose à tout écono-

miste, défenseur naturel de la tradition et des usages établis, Vapparition des idées nouvelles ; vous compromettez, enfin, U charité publique, en m*obligeant à attaquer ce que je reconnaissais, dans une certaine mesure, comme irréprochable d légitime.

Vous l'avez voulu : que votre désir soit accompli !

Permettez-moi d'abord de résumer notre controverse.

Dans une première lettre, vous avez essayé de montrer, par la théorie et par de nombreux exemples, que le prêt était un service^ et que, tout service ayant une valeur, il avait le droit de se faire payer ; d'où vous déduisiez immédiatement contre moi cette conclusion que la gratuité du crédit était une chimère, partant, le Socialisme une protestation sans principe comme sans motifs.

Ainsi, peu importe de savoir si c'est vous qui avez sollicité l'entrée de la Voix du Peuple, ou si c'est moi qui vous ai offert la publicité de ses colonnes : en fait, et chacune de vos lettres en témoigne, vous n'avez eu d'autre but que de renverser, par ime fin de non-recevoir, la théorie du crédit gratuit.

Je vous ai donc répondu, et j'ai dû vous répondre, sans entrer dans l'examen de votre théorie de l'intérêt, que si vous vouliez combattre utilement et sérieusement le Socialisme, il fallait l'attaquer en lui-même et dans ses propres doctrines; que le Socialisme, sans nier d'une manière absolue la légitimité de l'intérêt considéré à un certain point de vue et à une certaine époque de l'histoire, affirmait la possibilité, dans l'éta actuel de l'économie sociale, d'organiser par le concours des travailleurs un système de prêt sans rétribution, et par suite, de donner à tous la garantie du crédit et du travail. J'ai dit, enfin, que c'était là ce que vous aviez à examiner, si vous vouliez que la discussion aboutît.

Dans votre seconde lettre, vous avez péremptoirement refusé de suivre cette marche, alléguant que pour vous, et d'après mon aveu, l'intérêt ne constituant, dans son principe, ni crime ni délit, il était impossible d'admettre que le prêt pût s'effectuer Bans intérêt; qu'il était inconcevable qu'une chose pût être rraie et fausse tout à la fois ; bref, que tant que la criminalité de l'intérêt ne vous serait pas démontrée, vous tiendriez la théorie du crédit gratuit comme non avenue. Tout cela assaisonné de force plaisanteries sur la loi de contradiction, que vous ne comprenez point, et flanqué d'exemples très-propres, je l'avoue, à faire comprendre le mécanisme de l'intérêt, mais qui ne prouvent absolument rien contre la gratuité.

Dans ma réplique, je crois vous avoir prouvé, en me servan

de votre propre méthode, que rien n*est nDbins rare , dans la société, que de voir une institution, un usage, d'abord libéral et légitime, devenir, avec le temps, une entrave à la liberté, et une atteinte à la justice ; qu'il en était ainsi du prêt à intérêt, le jour où il était démontré que le crédit peut être donné à tous sans rétribution ; que dores et déjà, refuser d'examiner cette possibilité du crédit gratuit constituait un déni de justice, une offense à la foi publique, un défi au prolétariat. Je renouvelai, donc auprès de vous mes instances, et je vous dis : Ou vous examinerez les diverses propositions du Socialisme ; ou je déclare que Tintérèt de Targent, la rente de la terre, le loyer des maisons et des capitaux est une spoliation, et que la propriété, ainsi constituée, est un vol.

Chemin faisant, j'indiquais sommairement les causes qui, selon moi, altèrent la moralité de l'intérêt, et les moyens de le supprimer.

Certes, il semblait que, pour justifier votre théorie, désormais accusée de dol et de larcin, vous ne pouviez plus vous dispenser d'aborder enfin la doctrine nouvelle, qui prétend donner l'exclusion à l'intérêt. C'était, j'ose le dire, ce à quoi s'attendaient tous nos lecteurs. En évitant de faire la critique de l'intérêt, je faisais preuve de conciliation et d'amour de la paix. Il me répugnait d'incriminer la bonne foi des capitalistes et de jeter la suspicion sur les propriétaires. Je désirais surtout abréger une dispute fatigante, et hâter la conclusion définitive. Vraie ou fausse, vous disais-je, légitime ou illégitime, morale ou immorale, j'accepte l'usure, je l'approuve, je la loue même: je renonce à toutes les illusions du Socialisme et me refais chrétien, si vous me démontrez que la prestation des capitaux, de même que la circulation des valeurs, ne saurait, dans aucun cas, être gratuite. C'était, comme l'on dit, faire rondement les choses, et couper court à bien des discussions tout à fait oiseuses dans un journal, et, permettez-moi de le dire, fort périlleuses en ce moment.

£st-il, oui ou non, possible d'abolir l'intérêt de l'argent, par suite, la rente de la terre, le loyer des maisons, le produit de? capitaux, d'une part en simplifiant l'impôt, et de l'autre ex organisant une banque de circulation et de crédit, au nom e( pour le compte du Peuple! C'est ainsi, selon moi, que li ^ question devait être posée entre nous. L'amour de l'humanité, \ de la vérité, de là concorde, nous en faisait à tous deux une loi. Que fait le Peuple depuis Février? Qu'a fait l'Assemblée 1 constituante? que fait aujourd'hui la Législative! si ce n'est d( rechercher les moyens d'améliorer le sort du travailleur, sans

232 MÉLiLNGBS. — ARTICLES DB lOUENAUX

alarmer les intérêts légitimes, sans infirmer le droit du propriétaire! Cherchons donc si la gratuité du crédit ne serait point, par hasard, un de ces moyens.

Telles étaient mes paroles : j'osai croire qu'elles seraient entendues. Au lieu d'y répondre, comme je Tespérais, vous vous retranchez dans votre fin de non-recevoir. A cette interrogation de ma part : Prouver que la graluilé du crédit est chose possible^ facile^ pratique, n'est-ce pas prouver que Vintérêt du crédit est désormais chose nuisible et illégitime? — Vous répondez, en retournant la phrase : « Prouver que l'intérêt est (ou a été) légitime, juste, utile, bienfaisant, indestructiblet n'est-ce pas prouver que la gratuité du crédit est une chimère 1 » Vous raisonnez juste comme les entrepreneurs de roulage à l'égard des chemins de fer.

Voyez-les, en effet, adresser leurs doléanc- au public qui les délaisse et qui court à la concurrence : ^ Est-ce que le chariot et la malbrouck ne sont pas des institutions utiles, légitinies, bienfaisantes, indestructibles! Est-ce qu'en trans* portant vos personnes et vos produits, nous ne vous rendons pas un service! Est-ce que ce service n'est pas une valeur î Est-ce que toute valeur ne doit pas être payée! Est-ce qu'en faisant le transport à 25 centimes par tonne et kilomètre, tandis que la locomotive le fait, il est vrai, à 10 centimes, nous sommes des voleurs! Est-ce que le commerce ne s'est pas développé perpétuellement et universellement par le roulage, la bête de somme, la navigation à voiles ou à rames! Que nous importent donc et la vapeur, et la pression atmosphérique, et l'électricité î Prouver la réalité et la légitimité de la voiture à quatre roues, n'est-ce pas prouver que l'invention des chemins de fer est une chimère!

Voilà, monsieur, où vous conduit votre argumentation. Votre dernière lettre n'a, comme les précédentes, et du commencement à la fin, pas d'autre sens. Pour conserver au capital l'intérêt que je lui refuse, vous me répondez par la question préalable ; vous opposez à mon idée novatrice votre routine ; vous protestez contre le rail et la machiné à vapeur. Je serais désolé de vous dire rien de blessant ; mais, en vérité, monsieur, il me semble que j'aurais le droit, dès ce moment, de briser là et de vous tourner le dos.

Je ne le ferai point : je veux vous donner satisfaction jusqu'à la fin, en vous montrant comment, pour me servir de vos propres paroles, la rémunération du capital passe de la légitimilé à V illégitimité, et comment la gratuité du crédit est la conclusion finale de la pratique de l'intérêt. Cette discussion^ par

elle-même, ne manquant pas d'importance, je m'efforcerai surtout de la rendre pacifique.

Ce qui fait que l'intérêt du capital , excusable, juste même, au point de départ de Téconomie des sociétés, devient, avec le développement des institutions industrielles, une vraie spoliation, un vol, c'est que cet intérêt n'a pas d'autre principe, d'autre raison d'être, que la nécessité et la force. La nécessité, voilà ce qui explique l'exigence du prêteur ; la force, voilà ce qui fait la résignation de l'emprunteur. Mais, à mesure que, dans les relations humaines, la nécessité fait place à la liberté, et qu'à la force succède le droit, le capitaliste perd son excuse, et la revendication s'ouvre pour le travailleur contre le propriétaire.

Au commencement» la terre est indivise; chaque famille vit de sa chasse, pêche, cueillette ou pâture ; l'industrie est toute domestique, l'agriculture, pour ainsi dire, nomade. U n'y a ni commerce, ni propriété.

Plus tard, les tribus s'agglomérant, les nations commencent à se former : la caste apparaît, née de la guerre et du patriarcat. La propriété s'établit peu à peu; mais, selon le droit héroïque, le maître, quand il ne cultive pas de ses propres mains, exploite par ses esclaves, comme plus tard le seigneur par ses serfs. Le fermage n'existe point encore; la rente, qui indique ce rapport, est inconnue.

A cette époque, le commerce se fait surtout en échanges. Si l'or et l'argent apparaissent dans les transactions, c'est plutôt comme marchandise que comme agent de circulation et unité de valeur : on les pèse, on ne les compte pas. Le change, l'agio qui en est la conséquence, le prêt à intérêt, la commandite, toutes ces opérations d'un commerce développé, auxquelles donne lieu la monnaie, sont inconnues. Longtemps ces mœurs primitives se sont conservées parmi les populations agricoles. Ma mère, simple paysanne, nous racontait qu'avant 89, elle se louait l'hiver pour filer le chanvre, recevant, pour salaire de six semaines de travail, avec sa nourriture, une paire de sabots et un pain de seigle.

C'est dans le commerce de mer qu'il faut rechercher l'origine du prêt à intérêt. Le contrat à la grosse, variété ou plutôt démembrement du contrat de pacotille, fut sa première forme; de même que le bail à ferme ou à cheptel fut l'analogue de la commandite.

Qu'est-ce que le contrat de pacotille! Un traité par lequel un industriel et un patron de navire conviennent de mettre en commun, pour le commerce étranger, le premier, une certaine

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quantité de marchandises qu'il se charge de procurer; le second, son travail de navigateur : le bénéfice résultant de la rente devant être partagé par portions égales, ou suivant une proportion convenue , les risques et avaries mis à la charge de la société.

Le bénéffce ainsi prévu, quelque considérable qu'il puisse être, est-il légitime t On ne saurait le révoquer en doute. Le bénéfice, à cette première époque des relations commerciales, n'est pas autre chose que Tincertitude qui règne, entre les échangistes, sur la valeur de leurs produits respectifs : c'est un avantage qui existe plutôt dans l'opinion que dans la réalité, et qu'il n'est pas rare de voir les deux parties, avec une égale raison, s'attribuer Tune et l'autre. Combien une once d'or vautelle de livres d'étaint Quel rapport de prix entre là pourpre de Tyr et la peau de zibeline! Nul ne le sait, nul ne le peut dire. Le Phénicien qui, pour un ballot de fourrures, livre dix palmes de son étoffe, s'applaudit de son marché : autant en pense, de son côté, le chasseur hjperboréen, fier de sa casaque rouge. Et telle est encore la pratique des Européens avec les sauvages de PAustralie, heureux de donner un porc pour une hache, une poule pour un clou ou un grain de verre.

L'incommensurabilité des valeurs : telle est, à l'origine, la source des bénéfices du commerce. L'or et l'argent entrent donc dans le trafic, d'abord comme marchandises ; puis, bientôt, en vertu de leur éminente échangeabilité, comme, termes de comparaison, comme monnaies: Dans l'un et l'autre cas. For et l'argent portent bénéfice à l'échange, en premier lieu, par le fait même de l'échange ; ensuite, pour le risque couru. Le contrat d'assurance apparaît ici comme le frère jumeau du contrat à la grosse; la prime stipulée dans le premier est corrélative, identique, à la part de bénéfice convenue dans le second.

Cette part de bénéfice, par laquelle s'exprime la participation du capitaliste ou industriel, qui engage ses produits ou ses fonds (c*est tout un) dans le commerce, a reçu le nom latin d'inter-esse^ c'est-à-dire participation, intérêt,

A ce moment donc, et dans les conditions que je viens de définir, qui pourrait accuser de dol la pratique de l'intérêt, L'intérêt, c'est Valea, le gain obtenu contre la fortune ; c'est le bénéfice aléatoire du commerce, bénéfice irréprochable tant que la comparaison des valeurs n'a pas fourni les idées corrélatives de cherté, de bon marché^ de proportion, de prix. La même analogie, la même identité, que l'économie politique a si^alée de tput temps, et avec raison, entre l'intérêt de

Fargent et la rente de la terre, existe, au début des relations commerciales, entre ce même intérêt et le bénéfice du com* merce : au fond, réchange est la forme commune, le point de départ de toutes ces transactions.

Vous voyez, monsieur, que Topposition énergique que je fais au capital ne m'empêche point de rendre justice à la bonne foi originelle de ses opérations. Ce n'est pas moi qui marchanderai jamais avec la vérité. Je vous ai dit qu'il existait dans le prêt à intérêt un côté vrai, honnête, légitime; je viens de l'établir d'une façon qui, ce me semble, vaut encore mieux que la vôtre, en ce qu'elle ne sacrifie rien à l'égoïsme, n'ôte rien à la charité. C'est l'impossibilité d'évaluer les objets avec exactitude, qui fonde, au commencement, la légitimité de l'intérêt, comme, plus tard, c'est la recherche des métaux précieux qui la soutient. U faut bien que le prêt à intérêt ait eu sa raison positive et nécessitante pour qu'il se soit développé et généralisé comme on Ta vu; il le faut, dis-je, à peine de damner, avec les théologiens, l'humanité tout entière, que je fais pro« fesssion, quant à moi, de considérer comme infaillible et sainte.

Mais qui ne voit déjà que le bénéfice du commerçant doit diminuer progressivement avec le risque couru et avec l'arbitraire des valeurs^ pour n'être plus à la fin que le juste prix du service rendu par lui, le salaire de son travail! Qui ne voit pareillement que l'intérêt doit s'atténuer avec les chances que court le capital, et la privation qu'éprouve le capitaliste : en sorte que s'il y a garantie de remboursement de la part du débiteur, et si la peine du créancier est zéro, l'intérêt doit devenir zéro!

Une autre cause, qu'il importe ici de ne point omettre, parce qu'elle marque le point de transition ou de séparation entre la part de bénéfice, inter-esse, afférente au capitaliste dans le contrat à la grosse, et l'usure proprement dite, une autre cause, dis-je, tout à fait accidentelle, contribua singulièrement à vulgariser la fiction de la productivité du capital, et par suite la pratique de l'intérêt. Ce furent, chez les gens de commerce, les exigences de la comptabilité, la nécessité de presse, les rentrées ou recouvrements. Quel stimulant plus énergique, je vous le demande, pouvait-on imaginer à l'égard du débiteur indolent et retardataire, que cette aggravation, fanus^ cet enfantement, tokos^ incessant, du principal! Quel huissier plus inflexible que ce serpent de l'usure! comme dit l'hébreu. L'usure, disent les vieux rabbins, est appelée serpent, neschek parce que le créancier mobd le débiteur, lorsqu'il lui réclame

plus qu'il ne lui a donné. Et c'est cet instrument de police, cette espèce de garde du commerce lancé par le créancier à la gorge de son débiteur, dont on a voulu faire un principe de justice commutative, une loi de Téconomie sociale! Il faut n*ayoir jamais mis le pied dans une maison de négoce, pour méconnaître à ce point l'esprit et le but de cette invention vraiment diabolique du génie mercantile.

Suivons maintenant le progrès de Tinstitution, car nous touchons au moment où le neschek, le iokos, le fœnus^ Vusure, enfin, se distinguant du bénéfice aléatoire, ou inter-essCj de l'expéditeur, va devenir une institution; et voyons d'abord comment s'en est généralisée la pratique. Nous tâcherons, après, de déterminer les causes qui doivent en amener l'abolition.

Nous venons de voir que ce fut chez les peuples navigateurs, faisant pour les autres le courtage et l'entrepôt, et opérant surtout sur les marchandises précieuses et les métaux, que se développa d'abord la spéculation mercantile, et du même coup, la pratique de Vinter-esse, ou contrat à la grosse. C'est de là que l'usure, comme une peste, s'est propagée sous toutes les formes, chez les nations agricoles.

L'opération, irréprochable en soi, de Vinter^esse avait créé un précédent justificatif; la méthode, qu'on pourrait appeler de coercition et sûreté, du famus, aggravation progressive du capital, donnait le moyen ; la prépondérance acquise par Tor et l'argent sur les autres marchandises, le privilège qu'ils reçurent, du consentement universel, de représenter la richesse et de servir d'évaluateur commun à tous les produits, fournit l'occasion. Quand For fut devenu le roi de l'échange, le sym« bole de la puissance, Tinstniment de toute félicité, chacun voulut avoir de l'or ; et comme il était impossible qu'il y en eût pour tout le monde, il ne se donna plus qu'avec prime; son usage fut mis à prix. Il se loua au jour, à la semaine et à l'an, comme le joueur de flûte et la prostituée. C'était une conséquence de l'invention de la monnaie, de faire estimer à vil prix, en comparaison de l'or, tous les autres biens, et de faire consister la richesse réelle, comme l'épargne, dans les écus. L'exploitation capitaliste, honnie de toute l'antiquité, qui était mieux renseignée que nous assurément sur cette matière, car elle touchait aux origines, fut ainsi fondée : il était réservé à notre siècle de lui fournir des docteurs et des avocats.

Tant que, se confondant avec la prime de l'assurance ou la part de bénéfice du contrat à la grosse, l'usure s'était ren-

INTÉRÊT ET t>RtNClPAL £37

fermée dans la spéculation maritime, et n'avait eu d'action que sur rétranger, elle avait paru innoffensive aux législateurs. Ce n'est que lorsqu'elle commença de s'exercer entre concitoyens et compatriotes, que les lois divines et humaines fulminèrent contre elle l'interdit. Tu ne placeras point ton argent à intérêt sur ton frère, dit la loi de Moïse, mais oui bien sur l'étranger : Non fœnerabis prosimo luOy sed alieno. Comme si le législateur avait dit : De peuple à peuple, le bénéfice du commerce et le croît des capitaux n'expriment qu'un rapport entre valeurs d'opinion, valeurs qui, par conséquent, s'équilibrent; de citoyen à citoyen, le produit devant s'échanger contre le produit, le travail contre le travail, et le prêt d'argent n'étant qu'une anticipation de cet échange, l'intérêt constitue ime différence qui rompt l'égalité commerciale, enrichit l'un au détriment de l'autre, et entraîne, à la longue, la subversion de la société.

Aussi fut-ce d'après ce principe que le même Moïse voulut que toute dette fût périmée et cessât d'être exigible à chaque cinquantième année : ce qui voxdait dire que cinquante années d'intérêt, ou cinquante annuités, à 2 pour 100, en supposant que le prêt eût été fait la première année après le jubilé, remboursaient le capital.

C'est pour cela que Selon, appelé à la présidence de la république par ses concitoyens, et chargé d'apaiser les troubles qui agitaient la cité, commença par abolir les dettes, c'est-à-dire par liquider toutes les usures. La gratuité du crédit fut pour lui la seule solution du problème révolutionnaire posé de son temps, la condition sine quâ non d'une République démocratique et sociale.

C'est pour cela, enfin, que Lycurgue, esprit peu versé dans les questions de crédit et de finance, poussant à l'extrême ses appréhensions, avait banni de Lacédémone le commerce et la monnaie : ne trouvant pas, contre la subalternisation des citoyens et l'exploitation de l'homme par l'homme, d'autre remède que cette solution icarienne.

Mais tous ces efforts, mal concertés, plus mal encore secondés, des anciens moralistes et législateurs» devaient rester impuissants. Le mouvement usuraire les débordait, sans cesse activé par le luxe et la guerre, et bientôt par l'analogie tirée de la propriété elle-même. D'un côté, l'état antagonique des peuples, entretenant les périls de la circulation, fournissait sans cesse de nouveaux prétextes à l'usure ; de l'autre, l'égoïsme des castes régnantes devait étouffer les principes d'organisation égalitaire. A Tyr, à Carthage, à Athènes, à Rome, par

S38 MÉLANGES. -^ ÀRTiGLEd DB lOURNÂVX

tout, dans l'antiquité comme de nos jours, ce furent les hommes libres, les patriciens, les bourgeois, qui prirent Tusure sous leur protection, et exploitèrent, par le capital, la plèbe et les affranchis.

Le christianisme parut alors, et, après quatre siècles de combats, commença l'abolition de Tesclayage. C'est à cette époque qu'il faut placer la grande généralisation du prêt à intérêt sous la forme du bail à ferme et à loyer.

J'ai dit plus haut que, dans l'antiquité* le propriétaire fon* cier, lorsqu'il ne faisait pas valoir par lui-même et par sa famille, comnlê cela avait lieu chez les Romains, dans les premiers temps de la République, exploitait par ses esclaves : telle fut généralement la pratique des maisons patriciennes. Alors le sol et l'esclavage étaient enchaînés l'un à l'autre ; le colon était dit adscriptus glebcBj attaché à la glèbe : la propriété de l'homme et de la chose était indivise. Le prix d'une métairie était à la fois en raison 1* de la superficie et de la qualité du sol, 2* de la quantité du bétail, 3<> du nombre des esclaves.

Quand l'émancipation de l'esclave fut proclamée, le propriétaire perdit l'homme et garda la terre; absolument comme aujourd'hui, en affranchissant les noirs, nous réservons au maître la propriété du sol et du matériel. Pourtant, au point de vue de l'antique jurisprudence, comme du droit naturel et chrétien, l'homme, né pour le travail, ne peut se passer d'instruments de travail ; le principe de l'émancipation impliquait une loi agraire qui en fût la garantie et la sanction : sans cela, cette prétendue émancipation n'était qu'un acte d'odieuse cruauté, une infâme hypocrisie. Et si, d'après Moïse, l'intérêt ou l'annuité du capital rembourse le capital, ne pouvait-on dire que le servage rembourse la propriété!..: Les théologiens etles légistes du temps ne le comprirent pas. Par une contradiction inexplicable, et qui dure encore, ils continuèrent à déblatérer contre l'usure, mais ils ' donnèrent l'absolution au fermage et au loyer.

Il résulta de là que l'esclave émancipé, et, quelques siècles plus tard, le serf affranchi, sans moyens d'existence, dut se faire fermier, et payer tribut. Le maître ne s'en trouva que plus riche. Je te fournirai, dit-il, la terre ; tu fourniras le travail : et nous partagerons. C'était une imitation rurale des us et coutumes du négoce. Je te prêterai dix talents, disait au tra^ vailleur Thomme aux écus ; tu les feras valoir : et puis, ou nous partagerons le bénéfice; ou bien, tant que tu garderas moi argent, tu me payeras un vingtième ; ou bien, enfin, si tu l'aimes mieux, à l'échéance tu me rendras le double. De là na-

mtÉRÊT ET PRINCIPAL ^39

quit la rente foncière, inconnue des Russes et des Arabes. L'exploitation de Thomme par Thomme, grâce à cette métamorphose, passa en forme de loi : l'usure, condamnée dans le prêt à intérêt, tolérée dans le contrat à la grosse, fut canonisée dans le fermage. Dès lors les progrès du commerce et de l'industrie ne servirent qu'à la fairç entrer de plus en plus da'hs les mœurs. Il fallait qu'il en fût ainsi pour mettre en lumière toutes les variétés de la servitude et du vol, et poser la vraie formule de la liberté humaine.

Une fois engagée dans cette pratique de Vinter^esse, si étrangement compris, si abusivement appliqué, la société commença de tourner dans le cercle de ses misères. C*est alors que l'inégalité des conditions parut une loi de la civilisation, et le mal une nécessité de notre nature.

Deux issues, cependant, semblaient ouvertes aux travailleurs, pour s'affranchir de l'exploitation du capitaliste : c'était, d'une part, comme nous l'avons dit plus haut, l'équilibration progressive des valeurs, et, par suite, la baisse de prix des capitaux ; de l'autre, la réciprocité de l'intérêt.

Mais il est évident que le revenu du capital, représenté surtout par l'argent, ne peut totalement s'annihiler par la baisse ; car, comme vous le dites très-bien, monsieur, si mon capital ne doit plus rien me rapporter, au lieu de lu prêter, je le garde, et, pour avoir voulu refuser la dîme, le travailleur chômera. Quant à la réciprocité des usures, on conçoit, à toute force, qu'elle puisse exister d'entrepreneur à entrepreneur, de capitaliste à capitaliste, de propriétaire à propriétaire ; mais de propriétaire, capitaliste ou entrepreneur, à celui qui n'est qu'ouvrier, cette réciprocité est impossible. Il est impossible, dis-je, que, l'intérêt du capital s'ajoutant, dans le commerce, au sa. laire de l'ouvrier pour composer le prix de la marchandise, l'ouvrier puisse racheter ce qu'il a lui-même produit. Vivre en ravaillant est un principe qui, sous le régime de l'intérêt, mplique contradiction.

La société une fois acculée dans cette impasse, l'absurdité de la théorie capitaliste est démontrée par l'absurdité de ses conséquences; l'iniquité, en soi, de l'intérêt, résulte de ses effets homicides : et, tant que la propriété aura pour corollaire et postulatum la rente et l'usure, son affinité avec le vol sera établie. Peut-elle exister dans d'autres conditions 1 Quant h moi, je le nie : mais cette recherche est étrangère à la ques« tion qui nous occupe en ce moment, et je ne m'y engagerai point.

Considérez, maintenant, dans quelle situation se trouvent à

240 MÉLANGRS. — ARTICLES DE iOURNAUl

la fois, — par suite de rinvention de la monnaie, de la prépondérance du numéraire, et de Vassimilation faite entre le prêt d'argent et la location de la terre et des immeubles, — le capitaliste et le travailleur.

Le premier, — car je tiens à le justiGer, môme à vos yeux, -«- obligé par le préjugé monétaire, ne peut se dessaisir gratuitement de son capital en faveur de Fouvrier. Non que ce dessaisissement lui cause une privation, puisque, dans ses mains, le capital est stérile; non qu'il coure risque de le perdre, puisque, par les précautions de l'hypothèque, il est assuré du remboursement ; non que cette prestation lui coûte la moindre peine, à moins que vous ne considériez comme peine le compte des écus et la vérification du gage : mais c'est qu'en se dessaisissant pour un temps quelconque de son argent, de cet argent qui, par sa prérogative, est, comme on l'a si justement dit, du pouvoirf le capitaliste diminue sa puissance et sa sécurité.

Ce serait tout autre chose, si l'or et l'argent n'étaient qu'une marchandise ordinaire ; si l'on ne tenait pas plus à la possession des écus qu'à celle du blé, du vin, de l'huile ou du cuir ; si la simple faculté de travailler donnait à l'homme la même sécurité que la possession de l'argent. Sous ce monopole de la circulation et de l'échange, l'usure devient, pour le capitaliste, une nécessité. Son intention, devant la justice, n'est point incriminable : dès que son argent est sorti de son coffre, il n'est plus en sûreté.

Or, cette nécessité qui, par le fait d'un préjugé involontaire et universellement répandu, incombe au capitaliste, constitue pour le travailleur la plus indigne spoliation, comme la plus odieuse des tyrannies, la tyrannie de la force.

Quelles sont, en effet, pour la classe travailleuse, pour cette partie vivante, productrice, morale, des sociétés, les conséquences théoriques et pratiques du prêt à intérêt et de son analogue, le fermage! Je me borne, pour aujourd'hui, à vous en énumérer quelques-unes, sur lesquelles j'appelle votre attention, et qui pourront, si vous y tenez, devenir l'objet ultérieur de notre débat.

C'est qu'en vertu du principe de l'intérêt, ou du produit net, un individu peut réellement et légitimement vivre sans travailler : c'est la conclusion de votre avant- dernière lettre, et telle est, en effet, la condition à laquelle aujourd'hui tout le monde aspire.

C'est que si le principe du produit net est vrai de l'individu, il doit l'être aussi de la nation ; qu'ainsi, le capital mobilier et

INTÉRÊT BT PRINCIPAL 24l

immobilier de la France, par exemple, étant évalué à 133 milliards, ce qui donne, à 5 pour 100 par an d'intérêts, 6 milliards 600 millions, la moitié au moins du peuple fi-ançais pourrait, si elle voulait, vivre sans rien faire ; qu'en Angleterre, où le capital accumulé est beaucoup plus considérable qu'en France, et la population beaucoup moindre, il ne tiendrait qu'à la nation tout entière, depuis la reine Victoria jusqu'au dernier attacheur de fils de Liverpool, de vivre en rentière, se promenant la canne à la main, ou grognant dans les meetings. Ce qui conduit à cette proposition, évidemment absurde, que, grâce à son capital, telle nation a plus de revenu que son travail n*en peut produire.

C'est que la totalité des salaires en France, étant annuelle* ment d 'environ 6 milliards, et la somme des revenus du capital aussi de 6 milliards, ce qui porte à 12 milliards la valeur marchande de la production annuelle, le peuple producteur, qui est en même temps le peuple consommateur, peut et doit acheter, avec 6 milliards de salaires qui lui sont alloués, les 12 milliards que le commerce lui demande pour prix de ses marchandises, sans quoi le capitalisa se trouverait sans revenu.

C'est que Tintcrêt étant de sa nature perpétuel, et ne pouvant, en aucun cas, ainsi que le voulait Moïse, être porté en remboursement du capital ; de plus, chaque année d'intérêt pouvant être replacée à usure, former un nouveau prêt, et engendrer par conséquent un nouvel intérêt, le plus petit capital peut, avec le temps, produire des sommes prodigieuses que ne représenterait pas même une masse d'or aussi grosse que le globe que nous habitons. Frice Ta démontré dans sa théorie de l'amortissement.

C'est que la productivité du capital étant la cause immédiate, unique, de l'inégalité des fortunes, et de Taccumulation incessante des capitaux dans un petit nombre de mains, il faut admettre, malgré le progrès des lumières, malgré la révélation chrétienne et l'extension des libertés publiques, que la société est naturellement et nécessairement divisée en deux castes, une caste de capitalistes exploiteurs, et une caste de travailleurs exploités.

C'est que ladite caste de capitalistes, disposant souveraine* ment, par la prestation intéressée de ses capitaux, des instruments de production et des produits, a le droit, selon son bon plaisir, d'arrêter le travail et la circulation, comme nous la voyons faire depuis deux ans, au risque de faire mourir le peuple; — de changer la destination naturelle des choses,

242 MÉLANGES. — AHnCLBS DE JOUBNAUX

comme cela se voit dans les États du pape, où la terre cultiyable est depuis un temps immémorial livrée, pour la convenance des propriétaires, à la vaine pâture, et où le^peuple ne vit que des aumônes et de la curiosité des étrangei-s ; — de dire à une masse de citoyens : VotÂS êtes de trop sur la terre ; au banquet de ta vie, il n*y a pas de place pour vous^ comme fit la comtesse de Strafford, lorsqu'elle expulsa de ses domaines, en une seule fois, 17,000 paysans, et comme fit l'année dernière le gouvernement français, quand il transporta en Algérie 4,000 familles de bouches inutiles.

Je vous le demande à présent : si le préjugé de l'or, si la fatalité de l'institution monétaire excuse, justifie le capitaliste, n'est-il pas vrai qu'elle crée pour le travailleur ce régime de force brutale, qui ne se distingue de l'esclavage antique que par une plus profonde et plus scélérate hypocrisie!

La FORCE, monsieur, voilà le premier et le dernier mot d'uAe société organisée sur le principe de rintérét, et qui, depuis 3,000 ans, fait effort contre l'intérêt. Vous le constatez vousmême, sans retenue comme sans scrupule, quand vous reconnaissez avec moi que le capitaliste ne se prive point; avec J.-B. Say, que sa fonction est de ne rien faire ; quand vous lui faites tenir ce langage effronté que réprouve toute conscience humaine :

« Je ne vous impose rien malgré vous. Dès que vous ne voyez pas dans le prêt un service, abstenez-vous d'emprunter, comme moi de prêter. Que si la société vous offre des avantages sans rétribution^ adressez-vous à elle, c'est bien plus commode. Et quant à organiser la circulation des capitaux, ainsi que vous me sommez de le faire, si vous entendez par là que les miens vous arrivent gratis par l'intermédiaire de la société, j'ai contre ce procédé indirect tout juste les mêmes objections qui m'ont fait vous refuser le prêt direct et gratuit. »

Prenez-y garde, monsieur; le peuple n'est que trop disposé à croire que c'est uniquement par amour de ses privilèges que la caste capitaliste, en ce moment dominante, repousse l'organisation du crédit qu'il réclame ; et le jour où le mauvais vouloir de cette caste lui serait démontré, toute excuse disparaissant à ses yeux, sa vengeance ne connaîtrait plus de bornes.

Voulez-vous savoir quelle démoralisation épouvantable vous créez parmi les travailleurs, avec votre théorie du capital^ qui n'est autre, comme je viens de vous le dire, que la théorie du droit de la force î II me suffira de reproduire vos propres arguments. Vous aimez les apologues : je vais, pour concréter ma pensée, vous en proposer quelques-uns.

INTÉRÊT ET PEIMCIPAL 243

Un millionnaire se laisse tomber dans la rivière. Un prolétaire vient à passer; le capitaliste lui fait signe : le dialogue suivant s'établit.

Le millionnaikb. Sauvez-môi, ou je péris.

Lb prolétaibe. Je suis à vous, mais je veux pour ma peine un million.

Le MILLIONNAIRE. Un million pour tendre la maiivà ton frère qui se noie ! Qu'est-ce que cela te coûte î une heure de retard ! Je te rembourserai, et je suis généreux, un quart de journée.

Le prolétaire. Dites-moi, n*est-il pas vrai que je vous rends un service en vous tirant de làî

Le millionnaire. Oui.

Le prolétaire. Tout service a-t-il droit à une rémunération f

Le millionnaire. Oui.

Le PROLÉTAIRE. Ne suis-je pas libre î

Le MILLIONNAIRE, Oui.

Le PROLÉTAIRE. Alors, je veux un million; c'est mon dernier prix. Je ne vous force pas ; je ne vous impose rien malgré vous ; je ne vous empêche point de crier : A la barque! et d'appeler quelqu'un. Si le pécheur, que j'aperçois là-bas, à une lieue d'ici, veut vous faire cet avantage sans rétribution, adressez-vous à lui : c'est plus commode.

Le millionnaire. Malheureux i tu abuses de ma position. La religion, la morale, l'humanité !...

Le PROLÉTAIRE. Ceci regarde ma conscience. Au reste, l'heure m'appelle, finissons-en. Vivre prolétaire, ou mourir millionnaire : lequel préférez- vous!

Sans doute, monsieur, vous me direz que la religion, la morale, l'humanité, qui nous commandent de secourir notre semblable dans la détresse, n'ont rien de commun avec l'intérêt. Je le pense comme vous, et c'est précisément pour cela que je condamne l'intérêt. Mais que trouvez«vous à redire à l'exemple suivant t

Un missionnaire anglais, allant à la conversion des infidèles, Élit naufrage en route, et aborde en canot, avec sa femme et quatre enfants, à l'île de... — Robinson, propriétaire de cette Ile par droit de première occupation, par droit de conquête, par droit de travail, ajustant le naufragé avec son fusil, lui défend de porter atteinte à sa propriété. Mais comme Robinson est humain, qu'il a l'âme chrétienne, il veut bien indiquer à cette famille infortunée un rocher voisin, isolé au milieu des eaux, où elle pourra se sécher et se reposer, sans crainte de l'Océan.

244 MÉLANGES. — AETICLB8 DE JOUIMAUX

Le rocher ne produisant rien, le naufragé prie Robinson de lui prêter sa bêche et un petit sac de semences.

J*j consens, dit Robinson ; mais à une condition : c'est que tu me rendras 99 boisseaux de blé sur 100 que tu récolteras.

Le naufragé. C'est une aranie! Je vous rendrai ce que TOUS m'aurez prêté, et à charge de revanche. '

Robinson. Âs-tu trouvé un grain de blé sur ton rocher t

Le naufragé. Non.

Robinson. Est-ce que je te rends service en te donnant les moyens de cultiver ton île, et de vivre en travaillant!

Le naufragé. Oui.

Robinson. Tout service mérite-t*il rémunération!

Le naufragé. Oui.

Robinson. Eh bien ! la rémunération que je demande, c'est 99 pour 100. Voilà mon prix.

Le naufragé. Transigeons : je rendrai le sac de blé et la bêche, avec 5 pour 100 d'intérêt. C'est le taux légal.

Robinson. Oui, taux légal, lorsqu'il y a concurrence, et que la marchandise abonde : comme te prix légal du pain est de 30 centimes le kilogramme quand il n'y a pas disette.

Le naufragé. 99 pour 100 de ma récolte I mais c'est un vol, un brigandage !

Robinson. Est-ce que je te fiais violence! est-ce que je t'oblige à prendre ma bêche et mon blé! Ne sommes-nous pas libres l'un et l'autre!

Le naufragé. Il le faut : je périrai à la tâche ; mais ma femme, mes enfants!... Je consens à tout; je signe. Prêtezmoi, par-dessus le marché, votre scie et votre hache, pour que je me fasse une cabane.

Robinson. Oui-dà I J'ai besoin de ma hache et de ma scie. Il m'en a coûté huit jours de peine pour les fabriquer. Je te les prêterai cependant, mais à la condition que tu me donneras 99 planches sur 100 que tu fabriqueras.

Le naufragé. £h parbleu ! je vous rendrai votre hache et votre scie, et vous ferai cadeau de 5 de mes planches, en reconnaissance de votre peine.

Robinson. Alors, je garde ma scie et ma hache. Je ne t'oblige point. Je suis libre.

Le naufragé. Mais vous ne croyez donc point en Dieu I Vous êtes un exploiteur de l'humanité, un malthusien, un juif!

Robinson. La religion, mon frère, nous enseigne que « l'homme a une noble destination, qui n'est point circonscrite dans l'étroit domaine de la production industrielle. Quelle est

cette fin 1 Ce n*est pas en ce moment te lieu de soulever cette

uestion. Mais, quelle qu'elle soit, ce que je puis te dire, c'est que nous ne pouvons Fatteindre, si, courbés sous le joug d'un travail inexorable et incessant^ il ne nous reste aucun loisir pour développer nos organes, nos affections, notre intelligence, notre sens du beau, ce qu'il y a de plus pur et de plus élevé dans notre nature... Quelle est donc la puissance qui nous donnera ce loisir bienfaisant, image et avant-goût de l'étemelle félicité t C'est le capital. » J'ai travaillé jadis; j'ai épargné, précisément en vue de te prêter : tu feras un jour comme moi.

Le naufragé. Hypocrite !

RoBiNsoN. Tu m'injuries : adieu! Tu n'as qu'à couper les arbres avec tes dents, et scier tes planches avec tes ongles.

Le naufbagé. Je cède à la force. Mais, du moins, Êiites-moi l'aumône de quelques médicaments pour ma pauvre fille qui est malade. Cela ne vous coûtera aucune peine : j'irai les cueillir moi -môme dans votre propriété.

RoBiNSON. Halte-là I ma propriété est sacrée. Je te défends d'y mettre le pied : sinon tu auras affaire avec ma carabine. Cependant, je suis bon homme ; je te permets de venir cueillir tes herbes ; mais tu m'amèneras ton autre fille, qui me paraît jolie...

Le naufbagé. Infâme ! tu oses tenir à un père un pareil langage !

RoBiKsoN. Est-ce un service que je vous rends à tous, à toi et à tes filles, en vous sauvant la vie par mes remèdes, oui ou non!

Le Naufragé. Assurément, mais le prix que tu y metsl...

RoBiNSON. Est-ce que je la prends de force, ta fille! N'estelle pas libre? ne l'es-tu pas toi-môme!... Et puis, ne sera-t-elle pas heureuse de partager mes loisirs ! Ne prend ra-t-elle pas sa part du revenu que tu me payes! En faisant d'elle ma fille de compagnie, ne deviens-je pas votre bienfaiteur! Va, tu n'es qu'un ingrat !

Le naufragé. Arrête, propriétaire ! J'aimerais mieux voir ma fille morte que déshonorée. Mais je la sacrifie pour sauver l'autre. Je ne te demande plus qu'une chose : c'est de me prêter tes outils de pêche ; car, avec le blé que tu nous laisses, il nous est impossible de vivre. Un de mes fils, en péchant, nous procurera quelque supplément.

RoBiNSON. Soit: je te rendrai encore ce service. Je ferai plus : je le débarrasserai de ton autre fils, et je me chargerai de sa nourriture et de son éducation. Il faut que je lui apprenne à tu*er le fusil, à manier le sabre, et à vivre comme moi, sans

rien faire. Car, comme je me méfie de vous tous, et que vous pourriez fort bien ne me pas payer, je suis bien aise, à roccasion, d'avoir main-forte. Coquins, qui prétendez qu'on vous prête sans intérêt I Impies, qui ne voulez pas de l'exploitation de l'homme par l'homme !

Un jour, Robinson, s'échauffant à la chasse, prend un refroidissement, et tombe malade. Sa concubine, dégoûtée de lui, et qui entretenait avec son jeune compagnon des relations intimes, lui dit : Je vous soignerai et vous guérirai, mais à une condition : c'est que vous me ferez donation de tous vos biens. Autrement, je vous laisse.

ROBINSON. O toi que j'ai tant aimée, à qui j'ai sacrifié honneur, conscience, humanité, voudrais-tu me laisser sur ce lit de douleur?

La servante. Et moi, je ne vous aimais pas : c^est pour cela que je ne vous dois rien. Si vous m'avez entretenue, je vous ai livré ma personne. Nous sommes quittes. Ne suis-je pas libre! Et suis-je obligée, après vous avoir servi de maîtresse, de vous servir encore de garde-malade t

RoBiNSON. Mon enfant, ma chère enfant, je te prie, calmetoi. Sois bonne, sois douce, sois gentille; je vais, en ta faveur, faire mon testament.

La servante. Je veux une donation, ou je pars.

RoBiNSON. Tu m'assassines! Dieu et les hommes m'abandonnent. Malédiction sur l'univers 1 Que le tonnerre m'écrase, it que l'enfer m'engloutisse I

Il meurt désespéré.

P.-J. Proudhon.

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