‹ MélangesChapitre 11 sur 67 · AUX CITOYENS REDACTEURS DU POPULAIRE · texte numérisé non relu

AUX CITOYENS REDACTEURS DU POPULAIRE

Citoyens,

J'ai lu dans votre estimable journal la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser au nom des communistes icariens, au sujet de mon article du 12 mars.

Vous vous plaignez d'abord qu'en mentionnant les chefs des diverses écoles socialistes, je n'aie rien dit de la théorie de l'honorable ]VJ. Cabet, omission que vous regardez comme aussi injuste pour vous qu'injurieuse. Puis, citant un passage de mon article, où je dis que « le saint- simonisme, par ses teri' dances communistes ^ compromettait à la fois le mariage, la famille, l'hérédité, la liberté ; que ce qu'il combattait dans l'humanité n'était pas le régime économique, mais l'humanité, »

vous concluez de mes paroles que j'accuse les communistes icariens d'être les plus ardents ennemis du mariage, de la famille, de Thôrédité, de la liberté, de l'humanité même, ce qu'à bon droit vous regardez comme une calomnie.

Citoyens, il y a longtemps, pour la première fois, que j'ai dit à votre illustre maître que je ne regardais point comme communiste celui qui prétendait faire entrer dans la communauté des choses telles que celles-là : marioQe, famille, hérédité, liberté; et que ce qui me séparait de lui n'était pas le fond des choses, mais un pur malentendu, une simple définition. Il est vrai que je regarde cette définition donnée par vous du socialisme, la communauté, comme inexacte, induisant perpétuellement à une fausse interprétation du socialisme, et propre seulement à attirer sur lui de redoutables calomnies. Il est vrai aussi que j'ai blâmé souvent votre chef de persister dans une hjrpo thèse incompatible, selon moi, avec le mariage^ la famille ^ ^'hérédité et la liberté. Mais jamais, pour autant, ni dans ma pensée ni dans mes écrits, je ne vous ai accusés de combattre ce que vous ne cessez de défendre, et dont vous donnez le plus édifiant exemple; jamais, dis-je, de fait ni d'intention, je ne me suis séparé de vous. Je suis socialiste de votre école; je veux, comme vous, la solidarité et la fraternité, avec le mariage, la famille, l'hérédité et la liberté. Voilà dix ans que je défends cette doctrine, sans avoir pu comprendre jusqu'ici que ce fût là du communisme. Je n'ai pas même trouvé la communauté en Icarie, et quand j'ai fait la critique des idées de M. Cabct, c'a été précisément pour démontrer qu'il était impossible qu'elle y fût.

Vous concevez, d'après cela, citoyens, pourquoi, après avoir rappelé les systèmes de Saint-Simon, Fourier, et celui attribué à Louis Blanc, je n'ai point cité votre école et votre chef. A mon point de vue, c'eût été vous calomnier; c'eût été vous ranger parmi les sectes que je regarde comme mortes, et qui n'ont paru un instant que pour marquer le pas, si j'ose ainsi dire, au progrès. Instruit, comme je le suis, du fond de votre théorie, je devais vous considérer, je vous ai considérés comme appartenant au parti du présent autant qu'au parti de l'avenir. En cela, je n'ai fait qu'être conséquent au jugement que je porte sur la théorie de M. Cabct, et à mes sympathies pour ses disciples.

Au surplus, M. Cabet lui-même, par la conduite qu'il a tenue* depuis Février, m'a donné le droit d'en user de la sorte avec lui. N'a-t-il pas constamment déclaré, dans ses proclamations et dans le Populaire , qu'il fallait se garder de toute application

inopportune ou violente du communisme ; qu'il fallait étudier les moyens^ tenir compté des institutions établies, procéder par les voies légales et pacifiques, etc., etc.î

Dès lors, il ne me fut plus possible de douter de Tidentitô complète dos vues qui existaient, au fond, entre M. Cabet et moi. Que fais-je donc autre chose, je vous le demande à vousmêmes, citoyens, que de chercher des moyens ! De système, je n'en ai pas, je n'en veux pas, j'en repousse formellement la supposition. Le système de l'humanité, nous ne le connaîtrons qu'à la fin de l'humanité Du ôu^, je m'en soucie peu. Appelez- le communauté, phalanstère ou tout ce qu'il vous plaira : cela m'est égal, je ne m'en occupe pas. Je cherche, vous dis-je, comme le demande M. Cabet, des moyens. Ces moyens, selon moi, doivent être légitimes, c'est-à-dire qu'ils doivent découler des institutions et s'appuyer sur elles; légaux, c'est-à-dire qu'ils ne doivent faire violence à aucune opinion, à aucune volonté.

Que l'humanité aille où elle voudra, encore une fois, je ne le sais pas, je n'en dispute pas et ne suis nullement curieux de l'apprendre. Ce qui m'intéresse, c'est de reconnaître sa route, et, si je puis, de la lui frayer. Or si, en ne me déclarant pas communiste, je puis paraître moins audacieux que vous, du moins vous ne m'accuserez pas d'injustice à votre égard : tout au contraire, admettant que la communauté fût l'idéal de la société et le terme du progrès, vous me seriez encore redevables. Sur le char de l'humanité vous êtes les voyageurs, ot moi je suis le postillon.

Avec moins de susceptibilité ou de prévention, citoyens, vous auriez compris les motifs de mon silence ; et, quand je fais si bien votre besogne, vous ne m'eussiez pas dit avec aussi peu de bienveillance : Citoyen Proudhon^ prenez garde!,,»

Je suis parfaitement sur mes gardes ; je connais, quoi 'que vous en disiez, mes amis et mes adversaires, et je ne crois pas plus avoir mérité jusqu'ici, par aucune erreur de tactique, les remontrances des uns que les félicitations des autres. Mais il était écrit que la plus grande méfiance et la plus rude opposition me viendraient de ceux-là mêmes dont je sers le mieux les intérêts! Après avoir tant soulevé de contracUciions, je connaîtrais bien peu les hommes et les choses, si je n'avais prévu celle-là!

Tout à vous, quand même.

(N* 123, — 22 man).

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