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DETERMINATION DU CRÉDIT MUTUEL

En fondant la Banque du Peuple, j'ai voulu démontrer par le fait la théorie du crédit mutuel. J'ai pensé que des opérations pratiques, journalières, accomplies individuellement et collectivement par un grand noinbre de citoyens, et par cela même à la portée de toutes les intelligences, seraient, môme pour nos plus forts logiciens, un argument plus démonstratif, plus décisif que la plus lumineuse des théories, assistée de la dialec-

tiqiie la plus exacte et de la plus entraînante éloquence. Qui rf''j)ond appond, disent, dans mon pays, les bonnes femmes. C'.'la signifie qu'à des discours on trouve toujours moyen d(» i\'»pondrc par des discours, et qu'à battre la controverse connue à faire des livres, il n'est point de fin. Jusqu'à ce que je puisse fournir cette preuve de fait, si recherchée des critiques, de la vérité et de la légitimité de la Révolution de Février, j'ai rt»noncé à toute polémique dans la presse, à toute initiative dans l'Assemblée îiationale. Peut-être un jour, l'évidence pratique donnant plus d'autorité à mes paroles, un plus noble rôle me sera-t-il permis!

Et d'abord, que faut-il entendre par crédit mutuel t

Comment le crédit mutuel peut-il s'exercer! - Comment deux prolétaires, n'ayant ni capitaux, ni propriétés, ne possédant rien en magasin, rien sur le sol, peuvent-ils se fix'iro réciproquement crédit!

Comment le millionnaire qui vit de ses rentes, et l'ouvrier qui travaille pour lui et qu'il paye, souvent par avance, recevront-ils crédit l'un de l'autre, le premier sans le demander, le second sans offrir de gage ni d'hypothèque!

J'écarte tout préambule, toute élucubration scientifique ; je vais tâcher de dire la chose, de la faire voir, dans sa plus grande naïveté et simplicité.

L'homme, parle travail, ne crée substantiellement rien; il ne fait, disent les économistes, que donner à la matière une forme ou qualité particulière qu'elle n'avait point auparavant, et destinée à l'usage de lui, homme.

Cette forme, qualité, ou façon, que le travail humain donne aux objets, est ce que l'on appelle en général, dans la langue économique, VALEUR.

U ouvrier crée des valeurs ^ rien de plus, rien de moins. Ces deux idées sont corrélatives comme celles de travail dt de capital : elles se définissent réciproquement.

L'action par laquelle l'ouvrier crée une valeur se nomme service.

L'objet sur lequel a été produite cette valeur, qui en est devenu, pour ainsi dire, le dépositaire inséparable, se nomme produit ou marchandise.

La science économique est celle qui a pour objets les valeurs, qui traite de \q\xt production, de leur échange en prestation, de leur circulation et de leur consommation.

Vendre, acheter, autres termes corrélatîïs de même que consommer et produire, ne doivent donc s'entendre, au fond, que de la valeur donnée par le travail aux objets, non des objets en

eux-mêmes, qui ne sont que le substratum ou la matière des valeurs, et par eux«môme^ ne valent rien.

Et comme il arrive fréquemment qu'k une première valeur créée par un ouvrier s'en ajoute une seconde créée par un autre, l'objet qui a reçu la première valeur est considéré, relativement à l'ouvrier qui doit lui donner la seconde, comme matière première, valable seulement pour le producteur primitif, mais non point ^our le second, qui n'a encore rien produit.

Cette inertie de la matière, au point de vue de la science économique, est ce que l'on appelle improductivité du capital.

Emprunter ou faire crédit, de même q»'acheter ou vendre, se disent donc de la valeur donnée à l'objet, et par synecdoque, ou figure de compréhension, de la chose qui a reçu la valeur, et qui, par là, est devenue marchandise ou produit.

Or, le problème économique consiste à organiser le crédit mutuel, c'est-à-dire l'échange des valeurs individuellement créées, abstraction faite des objets qui en sont physiquement inséparables et qui les supportent toutes, et à substituer au commerce matérialiste, anarchique et insolidaire des choses ,.19. circulation pour ainsi dire idéalisée des valeurs.

Un exemple fera ressortir la différence ,

IiOrsque le boulanger livre du pain à la taille au bottier, il lui fait crédit, non -seulement des frais de fabrication de pain, frais qui constituent la valeur propre du boulanger, mais du prix de la farine, résultat de l'industrie spéciale du meunier ; plus du prix du blé, produit spécial du laboureur; plus du prix de location de la terre , qui est censé le produit particulier du propriétaire.

Le boulanger, en ouvrant ainsi crédit au bottier qui achète son pain, lui donne donc crédit tout à la fois, et de la valeur qu'il crée, et des valeurs créées précédemment par le meunier, le laboure\ir, etc.; valeurs que lui, boulanger, s'est procurées moyennant argent, et dont il répond comme de la sienne propre.

Il résulte de là que le crédit donné par le boulanger dépasse de beaucoup la valeur qu'il peut lui-même fournir, et, par suite, que sa responsabilité commerciale est fort au-dessus de sa capacité productive. La même chose arrive, mais en sens inverse, pour le prolétaire ou manœuvre qui travaille à la journée ou à la pièce. Son gage payé, il ne répond plus de rien ; il reste en dehors des relations du crédit et de l'échange. Sa responsabilité commerciale est complètement nulle. Et c'est parce qu'il ne répond pas qu'il est, comme on dit, salarié, valet ou prolétaire.

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C'est ainsi que procède le crédit unilatéral, le commerco anarchique et agioteur.

Il s'agit donc, pour rentrer dans la vérité du principe mntuelliste, d'organiser l'échange et solidariser la circulation de telle sorte que le crédit, et' par suite la responsabilité pour chaque producteur, ne soit jamais ni au-dessus, ni au-dessous de la production. Car, sans cela, il faudrait dire que le crédit mutuel est une chimère, le socialisme un mensonge, et la Révolution un crime.

La question ainsi posée semble, au premier aspect, insoluble. En effet, la forme étant dans le produit INSEPARABLE de la matière, et conséquemment la valeur n'existant pas hors de Pobjet, il paraît inévitable que le dernier producteur devienne responsable des valeurs créées avant lui et remises entre ses mains. S'il est responsable du tout, il est juste que ses chances de gain viennent en compensation de ses chances de perte, par [conséquent l'individualisme et l'insolidarité sont la condi» tion nécessaire du commerce. En un mot, il y a, par l'impossibilité de séparer la valeur d'avec l'objet, contradiction entre la responsabilité du crédit et la mutualité du crédit.

Mais cette contradiction n'est qu'apparente, et ce qui semblé, à la théorie, former une objection invincible contre la mutualité du crédit, s'évanouit à la pratique. Il suffit pour résoudre la difficulté, en conservant pour chaque négociant et industriel la responsabilité entière dos valeurs qui sont entre ses mains, de ne lui demander crédit que pour la portion de valeur qui, dans chaque objet, est le produit spécial de son industrie, c'est* àdire, en d'autres termes, que, pour obtenir le plus, il faut ici demander le moins.

Expliquons cela.

Si, par exemple, le boulanger; au lieu de faire crédit de la valeur entière du pain, se bornait a faire crédit de la part de valeur que, par son travail propre, il a incorporée dans le produit qu'on nomme pain, il s'ensuivrait : 1" que sa responsabilité, pour les valeurs qu'il n'aurait pas lui-même créées, serait couverte, puisqu'il aurait été remboursé de ces valeurs; 2<> que le consommateur, au lieu de payer ou de devoir, par exemple, 60 centimes pour un pain de quatre livres, paierait 50 centimes, obtenant crédit ou remise du reste.

Supposons, d'après cela, que le meunier fasse crédit, à son tour, au boulanger, non du prix total des farines, mais du prix de sa fabrication; qu'ensuite le laboureur fasse crédit au meunier, non du blé, mais des frais de labourage ; que la même chose, enfin, ait lieu de la part de tous les producteurs sans

exception, le crédit ne portant que sur la valeur créée par chacun d'eux, les autres frais étant tous réservés, on arriverait à un système de crédits, remises ou bonifications réciproques, aussi facile à concevoir dans la pratique qu'à démontrer dans Ja théorie. *

Or, telle est précisément l'idée, 'réduite à son expression la plus élémentaire, la plus aphoristique, du crédit mutuel.

C'est cette idée qu'il s'agit de construire, après en avoir opéré le contrôle et la vérification. — Car il est évident que ce n*est point dans cet état de nudité native que je prétends offrir à la'^)ratique sociale l'idée du crédit réciproque : un axiome n'est point une réalité, — pas plus que l'équerre et le niveau ne sont des maisons. Il faut analyser de nouveau l'idée, la retourner, la manœuvrer, la faire produire, en un mot la construire, si l'on veut en connaître le sens et la portée.

C'est à cette construction, sans exemple dans les fastes de la philosophie et de la science, que je puis désormais travailler sans distraction J Donnons d'abord un échantillon de ce travail en posant sous/ les yeux du lecteur la première pierre de l'édifice.

Je procède par hypothèse.

L'association des chemisiers s'est engagée vis-à-vis celle des chapeliers à livrer à celle-ci eh compte courant toutes les marchandises confectionnées dont elle pourrait avoir besoin, avec remise sur le prix de fabrique de 10 p. 100-

Dc son côté, l'association des chapeliers s'est engagée visà-vis celle des chemisiers à fournir à ces derniers tous les objets de coiflfure dont ils auront besoin, sous déduction, sur le prix de fabrique, aussi de 10 p. 100.

De plus, par une clause expresse du contrat, il a été stipulé que le prix des fournitures faites par chacune des parties contractantes, serait acquitté, au choix du débiteur, en argent ou en produits de son industrie.

Voilà une opération de crédit mutuel.

Les valeurs échangées étant égales , et- la remise accordée de part et d'autre proportionnelle, aucune des parties n'a bénéficié de l'autre. Elles auraient même pu convenir que la remise, au lieu d'ôtre de 10 p. 100, serait de 80 ou 90, ou môme de la totalité du prix, sans qu'il y eût rien de changé dans la situation respective.

A ce premier degré, où le crédit n'agit qu'entre deux échangistes, l'eflFet de la réciprocité est imperceptible, et financièrement nul.

C'est au point de vue des principes, et en raisonnant sur les conséquences, qu'il faut juger la portée d'un tel contrat.

Ainsi, de l'engagement formé entre deux associations et du traité de mutualité qui, sans les rendre solidaires, les associe, il résulte, d'un côté, que, par ce traité, chaque société s'est assuré les produits de l'autre au meilleur marché possible, ce qui, pour une partie de leur consommation, les affranchit des chances de l'agio ; d'autre part, que jiar le m(%ie engagement chaque société s'est assuré le placement d'une quantité de marchandises égale au moins à celle qu'elle pourra elle-même demander.

De telle sorte que si, par une combinaison quelconque, le môme engagement était pris, non pas entre deux, mais enti'c cent ou mille sociétés ouvrières, le travail, le salaire, le bon marché, pour ne parler encore que de cette seule conséquence du principe mutuelliste, se trouveraient garantis simultanément à toutes.

Eh bien ! une pareille coalition du travail contre le chômage et la misère aurait-elle rien d'illégitime, je veux dire serait-elle en dehors de la tradition économique et sociale? — Mais de pareilles conventions se font tous les jours, non -seulement entre particuliers, mais entre des classes entières de producteurs. C'est de la pratique la plus vieille et la plus notoire.

Serait-elle illégale? — Mais ce n'est qu'une variété de contrat synallagmatique , le plus ancien, le plus rationnel, le plus équitable de tous les contrats.

Serait-elle menaçante pour l'ordre public?

Mais ce serait dire que l'ordre public n'existe qu'à la condition des crises financières, des stagnations commerciales et de la misère du prolétariat.

Reste donc cette seule question : l'application de l'idée mutuelliste peut-elle être généralisée ^ et à bref délai? Peut-elle s'appliquer à la société tout entière , répondre à tous les besoins, satisfaire à toutes les difficultés, fournir une solution pour tous les cas? Peut-elle s'établir d'une manière fixe et irrévocable? Ce n'est pas tout : change-t-elle radicalement l'économie de la société ? Comme le christianisme a abrogé le polythéisme et l'esclavage ; comme la Révolution française a aboli le despotisme et la féodalité, l'idée mutuelliste abolit-elle le patronage de l'entrepreneur, le parasitisme du rentier, l'autorité du propriétaire? Peut-elle, en s'appuyant sur le capital, détruire la prépondérance de ce capital? Rayonne-t-elle en tous sons sur les lois, les mœurs, les institutions, de manière à transformer, en se les assimilant, les lois, les mœurs, les ins-

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titutionsi Quelle est son action enfin, sâ marche, ses moyens révolutionnaires!... (1).

(N« Ul. «^10 mars 1849.)

Paris, 9 mars.

Plusieurs journaux ont rapporté le fait suivant, confirmé depuis par la correspondance Faucher :

f Le journal le Peuple était, depuis quelque temps, distribué à profusion et gratuitement dans les casernes de Paris. — Le ministre de la guerre, instruit de ce fait, a fait donner au préfet de police des ordres sévères à ce sujet. Plusieurs individus qui faisaient ces distributions clandestines ont été arrêtés. »

Nous ne savons, quant à nous, si le Peuple a jamais été distribué à profusion et gratuitement dans les casernes de Paris; à cet égard, nous n'avons aucun moyen de vérifier le fait signalé presque en même temps par la presse libre et par la presse de la police.

Ce que nous pouvons affirmer, c'est que le Peuple se tire aujourd'hui après de trente mille exemplaires; que plus de vingt mille sont enlevés par nos lecteurs du département de la Seine ; que sur ce nombre une quantité assez minime est achetée par les militaires en garnison à Paris et dans la banlieue, trop pauvres pour satisfaire au désir de leur patriotisme et se procurer notre feuille, tant on met d'exactitude à solàer leur masse!...

Si quelques citoyens généreux, de leur propre mouvement, ont cru devoir, en faveur de nos pauvres soldats, faire les frais de quelques centaines d'exemplaires du Peuple^ nous l'ignorons absolument, et nous ne pouvons, en conséquence, fournir de renseignements sur cette prétendue distribution clandestine.

Mais ce que nous n'avons point fait jusqu'ici, et dont l'idée

(1) Par suite de l'arrêt, rendu le 28 mars 1849 par la cour d'assises de la Seine, Proudhon, condamné à trois ans de prison et 3,0^'0 francs d'amende, fat empêché de continuer ce travail.

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ne nous était pas venue, que nos braves amis de Tarmée nous le pardonnent ! nous le déclarons maintenant tout haut, et noua en prévenons M. le ministre de la guerre ainsi que M. le préfet de police, nous commencerons dbs aujourd'hui à le faire.

A dater donc de ce jour, 10 mars, cinquante exemplaires du Peuple seront tenus chaque jour à la disposition de MM. les militaires de la garnison de Paris et de la banlieue, et distribués gratuitement dans nos bureaux à ceux qui se présenteront au nom de leurs camarades pour les recevoir.

Ce nombre sera augmenté au tnr et à mesure des p^og^^s du journal, ainsi que des souscriptions qui nous arriveraient pour cet objet.

Nous invitons en conséquence MM. les militaires de vouloir bien s'entendre entre eux pour utiliser, de la manière la plus avantageuse à la cause de la République, l'avantage qui leur est offert par Tadministration du Peuple.

Et de quel droit, s'il vous plaît, le ministre de la guerre interdirait-il la lecture des journaux à des citoyens que la loi vient de déclarer à la fois électeurs et éligibles, par une exception honorable au principe de l'incompatibilité?...

De quel droit la police se permettrait-elle d'arrêter la distribution d'un imprimé avant même que le parquet eût sévi, alors môme qu'il n'aurait point sévi contre cet imprimé t

Quoi! messieurs du gouvernement, vous rêvez de faire vos soldats citoyens; vous leur avez conféré la souveraineté nationale; vous les avez constitués en juges suprêmes de votre politique ; tous vos généraux, Cavaignac, Lamoricière, Baraguay-d'Hilliers, sont venus, à l'envi, soutenir à la tribune les droits d'élection et d'éligibilité de l'armée, et vous prétendriez ôter à l'armée la connaissance des questions qu'elle est appelée, avec le corps entier des électeurs, à juger en dernier ressort I Vous exerceriez pour elle une censure sur la presse ! vous lui défendriez de lire tel ou tel journal ! Ce ne sont donc pas des électeurs que vous cherchez dans l'armée ! ce sont des janissaires. Que dis-jet ce sont des ilotes î car il n'est pire ilotisme que celui de l'intelligence; car, si le soldat n'a pas le droit de lire, il n'a pas davantage le droit de juger; il n'a pas le droit de voter, il n'a pas la libre disposition de son propre suffrage. Le suffrage du soldat n'appartient point au soldat, il appartient en toute propriété et apanage au ministre, qui en dispose souverainement, et à qui il compte de plein droit, comme dans une société en commandite chaque action représentant une voix compte comme tel à l'actionnaire.

Étrange renversement d'idées! Nous sommes en République,

et le soldat est classé à part de la République; il n'a pas le droit de lire; la liberté de la presse, la liberté dos opinions n'existent pas pour lui !

Nous avons conquis le suffrage universel ; et le soldat, qui ne lit, ni ne juge, ni ne raisonne, grâce à la douane de la caserne, le soldat n'est pas un votant qui s'appartienne, c'est une voix qui appartient au ministre!... Il lui est défendu, au soldat prétendu électeur, à peine de prison ou de déportation, d'acheter le Peuple!

Et ils protestent, les oppresseurs du soldat, les mitrailleurs du prolétaire, de leur amour de la République!

Ils se réclament du suffrage universel!

Ils nous accusent de calomnie, quand nous les accusons, nous, de contre-révolution ! Qu'est-ce donc que ce vote passif, ce suffrage muet du soldat, sinon de la contre-révolution !

Soldats, nous n'avons plus à vous parler de nos droits ; défendez maintenant les vôtres !

(N« 122. — 21 mars 1849).

Paris, 20 mars.

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