‹ MélangesChapitre 13 sur 67 · APOSTATS ET JÉSUITES · texte numérisé non relu

APOSTATS ET JÉSUITES

Un immense placard jaune ayant pour titre : Candidatorë DU CITOYEN Peoudhon, et adressé aux élecleuYs catfioliques , couvrait ce matin les murs de la capitale. Dès la veille, il avait été distribué à tous les journaux.

C'était, en forme de profession de foi, une dissertation politico-théologique sur V Apostasie , ses espèces, les peines prononcées contre elle par TÉglise et, en certains cas, par les lois civiles.

Le tout signé : J.-P. Proudhon.

Que signifiait ce placard t Qu'y a-t-il donc de commun entre le citoyen Proudhon et l'apostasie, 'quelle qu'elle soit, politique ou catholique! A quel propos, dans quel but, cette étrange rapsodie, où il est parlé de Pline, de Hobbes, de saint Augustin, de la révocation de Fédit de Nantes, des républiques américaines et du mensonge au Saint-Espritî Personne n'y a rien compris; personne, si je ne l'expliquais moi-môme, ne saurait ce que cela veut dire.

Ce qu'on y a vu de plus clair, c'est que le Signataire, éditeur présumé de la pièce, était fou; ou bien qu'un ennemi aurait découvert ce péché de jeunesse du trop fameux socialiste, et le lui jetait à la face comme une pelletée d'ordures, en le défiant d'y répondre. Les rédacteurs du Peuple ne pouvant, en mon absence, voir dans tout cela qu'une machination de la calomnie, déclarèrent aussitôt que fêtais entièrement étranger à cette af* fiche, et qttefen poursuivrais Vauteur et V éditeur.

Je remercie mes excellents confrères de la bonne opinion qu'ils ont eue de moi; heureusement, je n'ai pas plus à poursuivre qu'à désavouer, comme on va voir :

En 1839, je fournis à V Encyclopédie catholique^ publiée par M. Parcnt-Desbarrcs, une série d'articles — dont, par parenthèse, je n'ai jamais été payé, — et parmi lesquels Apostasie^

Apocalypse f et quelques autres de la lettre A. Le célèbre abbé Bergier, mon compatriote, auteur du Traité de la vraie religion et du Dictionnaire de théologie^ le plus savant apologiste chrétien du dix-huitième siècle, ne dédaigna pas, dans l'intérêt do la religion, de travailler à la fameuse Encyclopédie, en collaboration avec Diderot, d'Alembert, Voltaire, Helvétius et J.-j. Rousseau. Je pQuvais bien, moi chétif, dans l'intérêt de la philosophie, travailler à V Encyclopédie catholique de M. Parent- Desbarres, en collaboration avec M. l'abbé Glaire, professeur d'hébreu à la Sorbonne. L'article Apoitasie m'étant échu, je fis, à l'adresse de certains personnages du jour fort connus, et dont la plupart vivent encore , le petit pamphlet qu'on va lire :

Extrait de TEncyclopédie catholique :

« Apostasie. On entend ordinairement par ce mot le crime de celui qui abandonne la vraie religion pour en embrasser une fausse.

a Dès le commencement du christianisme, il y avait des apos« tats : Pline en avait interrogé plusieurs ; et il déclare, dans sa lettre à Trajan, que tout ce qu'il a découvert par leurs aveux, c'est que le christianisme est un excès de superstition. Ce témoignage de Pline, si positif et si désintéressé, prouve, en faveur des premiers chrétiens et des martyrs, qu'ils ne furent jamais accusés d'aucun autre crime que de leur religion ; et comme la politique romaine admettait tous les dieux et tous les cultes, il ôte encore aux empereurs le seul prétexte dont ils pussent couvrir leurs édits de persécution, savoir : la nécessité de défendre la religion de l'État. Enfin ce qui dépose encore en faveur de la pureté du christianisme primitif, c'est l'empressement des apostats à se présenter à la pénitence aussitôt que l'orage était passé, et à se Réconcilier avec l'Église ; conduite qui témoigne que la crainte seule de la mort, des tqrtures QU de la perte des biens, avait fait agir et parler contre leur conscience ces âmes lâches et charnelles !

« Il n'est pas rare aujourd'hui d'entendre donner le nom d'ûpostats à ceux qui passent d'un parti politique dans un autre : cette espèce surpasse de beaucoup en malice celle dont nous venons de parler ; aussi la voit-on soulever contre elle l'indignation générale. Autrefois les chrétiens tombés cherchaient à réparer la honte de leur faiblesse par les soins qu'ils prodiguaient à leurs frères plus courageux ; ils les visitaient dans les prisons, pansaient leurs plaies et se chargeaient de leurs familles. L'apostat politique demandera, s'il le faut, la mort de ceux qu'il appelait ses frères. L'Église, tout en pardonnant à ses enfants débiles, leur imposait une longue et sévère péni-

tence ; quelle peine mériterait la trahison des nouveaux Juliens? Gardons-nous de prononcer : leur crime est si grand aux yeux des hommes, qu'à Dieu seul en appartient la vengeance.

« Hobbes, qui plaçait l'autorité du souverain au-dessus de celle de la religion, et qui faisait découler la morale du bon plaisir du législateur; Hobbes, qui rédigea le code du despotisme, soutenait qu'un chrétien est obligé en conscience d'obéir aux lois d'un monarque infidèle, même en matière de religion, par conséquent de renier Jésus-Christ par ses paroles, pourvu qu'il garde la foi dans son cœur. Alors, dit-il, ce n'est pas le sujet qui renie Jésus-Christ, c'est lé roi et le gouvernement. Distinction subtile, qui, séparant; dans le même individu, le chrétien du citoyen, fournit au lâche et à l'ambitieux une justification facile contre le reproche flétrissant d'apostasie.

« Cette doctrine sophistique , toute profonde qu'elle est dans son exécrable perversité, a été dépassée de bien loin dans les théories du dix-neuvième siècle. L'argument de Hobbes paraîtrait aujourd'hui misérable, et nous doutons que personne soit assez malavisé pour s'en sei^vir. Le génie des apostats a doublé ses moyens de défense.

ff On. me reproche, dit Sérapius, jusqu'à six apostasies : qu'est-ce que cela veut dire? Des partis différents et ennemis se sont tour à tour enlevé le pouvoir; sous chacun d'eux, j'ai servi ma patrie en bon et digne citoyen. Le chef du gouvernement a changé, je suis demeuré fidèle à mon pays. Hommes et choses, tout a tourné autour de moi; moi, je suis resté immobile. Fallait-il déserter mon poste parce que des systèmes d'un jour passaient comme la tempête, et devais-je préférer les hommes à l'État? »

« Pour moi, dit Protagoras, entraîné par l'ardeur de la jeunesse, j'eus le malheur de m' associer à de désolantes doc-^ trines : le fils de Monique aussi fut manichéen! J'ai pu me tromper jadis dans mon ardente recherche de la vérité ; mais, grâce au ciel, je l'ai embrassée dès qu'elle s'est fait connaître. J'ai livré ma vie et ma réputation à la rage des -calomniateurs pour obéir à ma conscience, préférant la paix avec moi-même à l'adulation d'un parti aveugle et fanatique. Et depuis quand est-ce un crime, à l'homme honnête, sincère et candide, de quitter une erreur funeste parce qu'il l'aura publiquement professée? L'adhésion d'un moment à de faux systèmes fermerat-elle tout retour aux bonnes doctrines Quels sont-ils ces hommes qui défendent au pécheur de se convertir, au failli de se relever? »

« C'est ainsi que lo dc'^latour, Tingrat et le transfuge, après avoir reçu le prix de leur infamie, essayent encore de la colorer des beaux noms de patriotisme et de bonne foi, et, pour nous exprimer avec l'Église, de mentir au Saint-Esprit, apri'S avoir trompé les hommes j)ar le parjure. Il sufGt, })Our toute réponse, de leur faire voir qu'ils déplacent la question, et de leur prouver que leufs superbes maximes ne leur sont point applicables. Quant à l'argument de Hobbes, disons seulement qu'il est en opposition avec les paroles de l'Évangile : « Quiconque aura rougi de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon père. » L'amour de Dieu, la fidélité à la loi, le respect de la justice et la pratique des vertus fondamentales ne sauraient transiger avec le respect humain et la crainte des majestés du monde.

"Dieu demande plus que l'adoration intérieure : il veut encore la louange publique et la prédication, sans laquelle renseignement cesserait bientôt et la religion périrait. Or, tout chrétien prêche et enseigne quand il fait profession publique de l'ÉVangile.

« Les anciens distinguaient trois sortes d'apostasies :

«« 1® A supererogatione, celle du prêtre ou religieux qui retourne à l'état de laïque : elle est dite de surérogation , parce qu'elle ajoute le sacrilège aux deux autres espèces ;

« 2° il mandatis Dei, celle que commet quiconque viole la loi de Dieu, à laquelle il adhère, et tout en conservant la foi ;

u S<> A fide^ c'est la défection totale du christianisme, elle fut autrefois sujette à la vindicte des lois civiles. Plusieurs édits et déclarations, publiés sous le règne de Louis XIV, punissaient un catholique qui embrassait la réforme de l'amende honorable, du banissement perpétuel et de la confiscation des biens. Sans prétendre justifier en tout Futilité et l'opportunité de ces lois, nous ferons remarquer seulement qu'elles étaient dans le droit de l'État, au même titre que celles par lesquelles les anciens chassaient de leur territoire et punissaient de mort les impies et les sacrilèges. De nos jours encore, l'homme qui ferait profession d'athéisme ne serait admis dans aucune des républiques qui composent les États-Unis d'Amérique. »

Voilà ce que MM. de la police, d'accord avec les jésuites, ont imaginé, pour ma candidature, de placer, en une affiche monstre, sous les yeux des électeurs !

Certes, s'il est une page que j'ose me vanter d'avoir écrite, c'est, à coup sûr, celle que je viens de rapporter, et dont j'avais entièrement perdu la mémoire. Tartufes, je vous remercie. Plus d'une fois, surtout depuis Février, il m'est arrivé d'être

prophète; mais j'ignorais que Texercice de cette merveilleuse faculté remontât en moi jusqu'en 1839 : vous m'en faites ressouvenir. Toutefois, vous êtes comme les renards, que les poètes ont pris pour symbole de la ruse, et que tous les chasseurs savent être le plus bête des animaux.

Concevez-vous ces imbéciles qui s'en vont déterrer, comme une pièce à ma charge, cet article de V Encyclopédie catholique ^ où, à propos des premiers chrétiens, je peins par anticipation les Bocialistes persécutés; où j'établis leur innocence; où je signale ces apostats de la République, -r- demandant ^ pour mieux couvrir leur crime, la mort de leurs frères? où, sous les noms de Sérapius et Proiagoras, je livre au mépris et l'homme politique, traître à tous les gouvernements, et le philosophe; traître à toutes les doctrines 1 Sérapius e*t Protagoras! ils ont pris ces deux personnages pour deux auteurs grecs!...

Et lorsque rentrant dans les exigences de mon sujet, — n'oubliez pas, je vous prie, que j'écrivais pour V Encyclopédie catholique^ — après avoir défini, d'après les théologiens, les trois principales espèces d'apostasie, et rappelé que la dernière fut autrefois sujette à la vindicte des lois civiles, je termine sans autre conclusion, « sans prétendre justifier en tout l'utilité et l'opportunité de ces lois, nous ferons remarquer qu'elles étaient dans le droit de l'État au même titre que celles par lesquelles les anciens chassaient de leur territoire et punissaient de mort les impies et les sacrilèges ; » — qui ne voit que je sépare entièrement la société antique, où l'athéisme était réputé crime politique, de la société moderne, où la liberté et l'égalité des cultes excluent l'idée d'une loi de proscription contre rindifiTérence religieuse, où, suivant l'expression do M. Odilon Barrot, la loi elle-même est athée?...

Kt voilà ce que les Basiles de la réaction ont révélé à toute la France I Voilà ce qui a tenu Paris en émoi, comme s'il se fût agi d'un appel aux^rmes! Voilà la grande apostasie du citoyen ProudhonI...

Ah ! théologastres de la calomnie ! c*est bien de vous qu'il est dit dans l'Écriture : La calomnie finit toujours par s'accuser elle-même, mentita est iniquitas sibil

LE PEd^LB — * 1849 67

(N* 127. — 26 mars 1849.)

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