‹ MélangesChapitre 28 sur 67 · L'HOMME EST LIBRE · texte numérisé non relu

L'HOMME EST LIBRE

Voilà ma première proposition/ La liberté, c'est la pensée ; je ne fais que traduire le CogitOf ergo sum^ de Descartes. Je suis libre, donc je suis. Toutes les propositions qui vont suivre découlent de celle*ià, avec la rigueur d'une démonstration géométrique.

En vertu de sa liberté, l'homme adhère ou résiste à Vordre divin, qui n'est autre que Tordre de la nature livrée à ellemême.

Par son adhésion à l'ordre divin, comme par les modifications qu'il lui impose, l'homme entre en part du gouvernement de l'univers. Il devient lui-même, comme Dieu, dont il est le reflet étemel, créateur et révélateur; il est une forme de la divinité.

Tout ce qui ne vient pas modifier l'action libre de l'homme tombe exclusivement sous la loi de Dieu.

Réciproquement, tout ce qui surpasse la force de la nature est l'œuvre propre de la volonté de l'homme.

Dieu est la raison éternelle ; l'homme est la raison progressive.

Ces deux raisons sont nécessaires Tune à l'autre; elles se complètent l'une par l'autre.

Leur accord constitue ce que j'appelle le gouvebkement de LA Providence.

La Providence n'est donc point, comme Dieu et l'homme, dont elle représente le concours, une idée simple; c'est une

idée complexe. — C'est Fhajimonie entre Tordre de la nature et Tordre de la liberté, chose que le proverbe populaire exprime en disant : Aide-toi^ le ciel f aidera!

Tout ce que Thomme fait à Tencontre de la loi divine est de V arbitraire; tout ce qui arrive à Tinsu de Thomme, ou malgré lui, est de la fatalité.

Suivant que l'Humanité est plus ou moins autonome^ c'est-àdire maîtresse et législatrice d'elle-même ; suivant que sa part d'initiative est plus ou moins grande et raisonnée, et le cours des événements plus ou moins affranchi des lois inconsciencieuses de la nature, la somme *du bien augmente ou diminue dans le monde. En sorte que Tordre, dans sa plus haute expression, ou, comme disaient les anciens philosophes, le Souverain Bien, résulte de l'accord parfait entre les deux puissances souveraines, Dieu et Thomme, et Textréme misère, de leur complète scission.

Le progrès dans l'Humanité peut donc se définir, la lutte incessante de Thomme avec la nature, opposition éternelle, produisant une éternelle conciliation.

Partout où Thomme méconnaît la loi de la nature ou lui fait défaut, il est fatal que la nature et la société tombent en dissolution. La perfection du monde physique est liée à la perfection du monde social, et vice versa. Un Dieu, un monde, sans humanité, est impossible ; une Humanité-Dieu est une contradiction. Confusion, exclusion, voilà le mal.

Dieu, étemel et infini, est partout , l'Humanité, immortelle et progressive, est quelque part.

Ni Tordre divin ne peut s'absorber tout à fait dans la loi humaine, ni le libre arbitre se résoudre entièrement dans le fatalisme. Ces deux ordres doivent se développer parallèlement, se soutenir, s'harmoniser, non se fondre : V antinomie entre Thomme et Dieu est insoluble.

Vabsolu est une conception nécessaire de la raison, mais sans réalité. En autres termes, Dieu, considéré comme la synthèse des facultés du fini et de Tinfini, n'existe pas. Sous un autre point de vue encore, Thomme n'est point l'image affai^ blie, mais Timage renversée de Dieu.

L'égalité des rapports entre Dieu et Thomme ; la distinction et V antagonisme de leurs natures; le concours obligé de leurs volontés ; le progrès de leur accord, sont les dogmes fondamentaux de la philosophie démocratique et sociale.

Le christianisme a été la prophétie, le socialisme est la réalisation.

Vathéisme est la négation de la Providence, telle qu'elle

résulte de Taccord entre les lois inflexibles de la nature et les aspirations incessantes de la liberté, et que j'ai essayé de la définir.

L'athéisme est, en général, la doctrine qui, sous une variété infinie de formes, matét'ialisme et spiritualisme, catholicisme et paganisme, déisme, panthéisme, idéalisme, scepticisme et mysticisme, etc., niant tour à tour l'égalité , la contemporanéité, la nécessité des deux puissances. Dieu et l'homme, leur distinction, leur solidarité, tend continuellement soit à les subordonner l'une à l'autre, soit à les isoler, soit à les résoudre.

Dieu, la raison éternelle et fatale, ne pouvant être conçu sans rhomme ; et l'homme, la raison progressive et libre, ne pouvant être conçu sans Dieu ; et cette dualité étant inconvertible et insoluble, toute théorie qui y porte atteinte est de l'athéisme.

L'athéisme est donc le contraire de Vaniithéisme, qui n'est autre que le socialisme lui-même, c'est-à-dire la théorie de la Providence, ou, comme aurait dit saint Augustin, l'organisation de la cité de Dieu.

D'après cela, le vulgaire qui rapporte tout à une volonté supérieure, à un Être suprême^ dont l'homme ne serait que la créature et le jouet, profondément religieux quant à la conscience, est athée quant à la notion. La prépondérance de Dieu est une mutilation de l'Humanité : c'est de l'athéisme.

Il est aussi vrai aujourd'hui de dire que le monde ne connaît point Dieu, qu'il l'était à la naissance de Jésus-Christ.

Bossue t, dans son Discours sur V histoire universelle, où il glorifie le créateur au détriment de l'humanité, rapportant tout à Dieu, et faisant de l'homme l'instrument passif de ses desseins, Bossuet, sans qu'il le sache et qu'il le veuille, est athée.

Jean- Jacques Rousseau est athée, lorsqu'après avoir misanthropiquement nié la civilisation, c'est-à-dire la participation de l'humanité dans le gouvernement de Tunivers, il se prosterne devant la nature et renvoie la société policée à l'état sauvage. Le philosophe de Genève n'a pas vu que la connaissance de Dieu est progressive comme la société, qu'elle est en raison même du progrès de cette société.

Et comme en tout état de civilisation la forme politique a pour point de départ l'idée théologique ou métaphysique, — comme dans la société le gouvernement se produit à l'instar de la religion, — on voit constamment les variétés de l'athéisme devenir autant de variétés du despotisme. •

Ainsi Bossuet, après avoir fait la théorie de l'absolutisme divin dans son Discours sur Vhisioire universelle^ a été conduit

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par la force de son principe à faire la théorie de l'absolutisme monarchique dans sa Politique Urée de V Écriture sainte, Ain»i Jean- Jacques Rousseau, le théoricien du déisme, sorte de compromis entre la raison et la foi, peut être considéré comme le père du consiituticynnalismey transaction arbitraire entre la monarchie et la démocratie. Rousseau est le prédécesseur de M. Guizot : le Contrat social n'est de la part du philosophe de Genève qu'une contradiction de plus. Et comme le déisme est la pire des hypocrisies, le constitutionnalisme est le pire des gouvernements.

La société actuelle, enfin, société sans énergie, sans philosophie, sans idée de Dieu ni d'elle-même, vivant au jour le Jour sur des traditions éteintes, repoussant toute intervention du libre arbitre dans son économie industrielle, n'attendant son salut que de la fatalité de la nature, comme elle en attend le soleil et la pluie, est profondément athée

Et les plus détestables des athées, bien qu'ils ne cessent de se réclamer de Dieu et de l'Église, sont ceux qui envient au peuple la liberté et le savoi^; qui le font marcher à la pointe de leurs baïonnettes, qui lui prêchent la résignation et le renoncement, le respect du parasitisme et la soumission à l'étranger. — Ce sont ceux qui lui disent : Fais l'amour, mais ne fais point d'enfants, parce que tu ne saurais les nourrir; travaille, mais épargne, parce que tu n'es pas assuré de pouvoir travailler toujours.

Il est temps qu*on les connaisse, ces contempteurs de la Providence divine et humaine, qui se posent en défenseurs de la religion, et qui nient toujours une des faces de l'infini ; qui se décernent à eux-mêmes le titre de parti de Tordre^ et qui n*ont jamais organisé que des conspirations...

Les lecteurs du Peuple comprennent à présent pourquoi, dans un récent article» où je faisais ressortir la profonde et incurable impuissance de ces hommes, j'ai qualifié leur tyrannique domination de règne de Dieu ! Ne sont-ils pas fatalistes, en efifetî Ne s'opposent -ils pas à tout effort de la liberté! Ne veulent-ils pas qu'on s'en rapporte exclusivement à la force des chosesî N'ont-ils pas, pour maximes, ces phrases simples :

Laissez faire, laissez passer !

Chacun chez soi^ chacun pour soi !

Qui vivra verra!

et mille autres, qui sont autant d'actes de désespoir, autant dé professions d'athéisme T

Les lecteurs du Peuple comprendront de même comment,

LB PKDPLS — 1849 167

dans un ouvrage où je procédais à la détermination du dogme socialiste par l'analyse des contradictions, j'ai dû faire successivement la critique de Dieu et de THumanité, et montrer que, soit par Tun, soit par l'autre, Tordre dans la société, ou ce que j'appelle aujourd'hui la Providencêf était impossible : il faut le concours de tous deux. J'ai fait voir à cette occasion que le Dieu des déistes et des cathoDques, le Dieu du Constitutionnel et de Y Univers, est aussi impossible, aussi contradictoire et immoral que Thomme de Rousseau ou de Lamétrie ; qu'un tel Dieu serait la négation de Dieu même, et mériterait d'être appelé Satan ou le Mal. £n quoi donc ai-je manqué à mes principes! En quoi ai-je offensé la croyance intime de l'Humanité!

On a tant de fois cité, en horreur du socialisme, ce passage des Contradictions économiques, que les lecteurs du Peuple me sauront gré de le leur faire connaître. Les idées vraies ne sauraient trop ni trop tôt se répandre : c'est le remède contre l'athéisme, c'est-à-dire contre la superstition , l'oppression et l'exploitation sous toutes les formes»

L'auteur des Contradictions économiques commen<» parte placer dans rh3rpothèse catholique, savoir que la raison en -Dieu est semblable, bien qu'infiniment supérieure, à celle de l'homme, et il adresse cette question à ses adversaires :

Dieu serait-il coupable si, après avoir créé le monde selon les lois de la géométrie, il nous avait mis dans Vesprit, ou seulement laissé croire, sans qu^il y eût de notre faute, qu^un oerde peut-être carré, ou un carré circulaire, alors que de cette fausse opinion devait résulter pour noua une série incalculable de maux? — Sans aucun doute.

Eh bien! voilà justement ce que Dieu, ce Dieu de votre Providence, a fait dans le gouvernement de Tllumanité : voilà ce dont je l'accuse. Il savait de toute éternité, puisque après six mille ans d^expérience douloureuse, nous, mortels, l'avons découvert, que Pordre dans la société, e'eat-à-dlre la liberté, la richesse^ la soienee, se réalise, par la conciliation d'idées contraires qui, prises ohaeune en particulier pour abao" lues, devaient nous précipiter dans un abîme de misère : pourquoi ne nous a-t-il point avertis? Pourquoi n'a^t-il paa dès Torigine redressé notre jugement ? Pourquoi nous a-t-il abandonnés à notre logique im« parfaite, alors surtout que notre égoîsme devait s'en autoriser dans ses injustices et ses perfidies? Il savait, ce Dieu jalou^t, qu'en nous livrant aux- hasards de l'expérience, nous ne trouverions que bien tard cette sécurité de la vie qui fait tout notre bonheur : pourquoi, par une révélation de nos propres lois, n'a-t-il pas abrégé ce long apprentissage? pourquoi, au lieu de nous fasciner l'esprit d'opinions contradictoires, n'a-t-il pas renversé l'épreuve, en nous faisant passer, par voie d'analyse, aux anti- DOHiies, au lieu de nous laisser gravir péniblement le sommet escarpé de l'aDtiBOXsie à la synâièse?

Ce raisonnement est celui-ci : Si Dieu est tel que le font les théistes, c*est-à-dire souverainement bon, juste et prévoyant, comment n'a-t-il pas empêché le mal? C'est l'argument ordinaire des matérialistes. Maintenant quelle sera la conclusion de l'auteur! C'est ici qu'il se sépare complètement de ses devanciers.

Si, comme on le pensait autrefois, le mal dont souffre l'humanité provenait seulement de l'imperfection inévitable en toute créature; disons mieux : si ce mal n'avait pour cause que l'antagonisme des virtualités et inclinations qui constitue notre être, et que la raison doit nous apprendre à maîtriser et à conduire, nous n^aurions pas droit d'élever une plainte. Notre condition étant ce qu^elle pouvait être, Dieu serait justifié.

Mais, devant cette illusion involontaire do notre entendement, illusion qu'il était si facile de dissiper, et dont les effets devaient être si terribles, où est l'excuse de la Providence? N'est-il pas vrai qu^ici la grâce a manqué à l'homme? Dieu, que la foi représente comme un père tendre et un mattre prudent, nous livre à la fatalité de nos conceptions incomplètes; il creuse le fossé sous nos pieds : il nous fait aller en aveugles ; et puis, à chaque chute, il nous peint en scélérats. Que dis-je? il semble que ce soit malgré lui qu'à la tin, tout meurtris du voyage, nous reconnaissons notre route; comme si c'était offenser sa gloire que de devenir, par les épreuves qu'il nous impose, plus intelligents et plus libres. Qu'avonsnous doue besoin de nous réclamer sans cesse de la Divinité, et que nous veulent ces satellites d'une Providence qui, depuis soixante siècles, à l'aide de mille religions, nous trompe et nous égare?

Que signifie cette argumentation? Rien autre chose que ceci : La raison, en Dieu, est autrement construite qu'elle ne devient chaque jour dans l'homme; sans cela, Dieu serait inexcusable, — Remarquez que l'auteur se garde bien de conclure à la façon des athées matérialistes : La Providence est injustifiable ; donc il n'y a point de Dieu. Il dit au contraire : Si Dieu et la Providence ne se justifient pas, c'est que nous ne les comprenons pas ; c'est que Dieu et la Providence sont autres que ne le disent les prêtres et les philosophes.

La discussion se poursuit sur ce terrain, et bientôt on entrevoit que non-seulement la raison, en Dieu, ne ressemble point à celle de l'homme, mais qu'elle est précisément ïinverse de celle de l'homme.

Lorsque les théistes, pour établir leur dogme de la Providence, allèguent en preuve l'ordre de la nature; bien que cet argument ne soit qu'une pétition de principe, du moins on ne peut dire qu'il implique contradiction, et que le fait allégué dépose contre l'hypothèse. Rien, par exemple, dans le système du monde, ne découvre la plus petite anomaUe, la plus légère imprévoyance, d'où l'on puisse tirer uu préjugé

quelconque contre Tidée d^un moteur suprême, intelligent et personnel. En un mot, si Tordre de la nature ne prouve point la réalité d'une Providence, ilne la contredit pas.

C^est tout autre chose dans le gouvernement de l'Humanité. Ici Tordre n'apparaît pas en même temps que la matière ; il n*a point été, comme dans le système du monde, créé une fois et pour l'éternité. Il se développe graduellement, selon une série fatale de principes et de conséquences que l'être humain lui-même, l'être qu'il s'agissait d'ordonner, doit dégager spontanément^ par sa propre énergie, et à la sollicitation de l'expérience. Nulle révélation à cet égard ne lui est donnée. L'homme est soumis, dès l'origine, à une nécessité préétablie, à un ordre absolu et irrésistible. Mais cet ordre, il faut, pour qu'il se réalise, que l'homme le découvre; cette nécessité, il faut, pour qu'elle existe, qu'il la devine. Ce travail d'investigation pourrait être abrégé : personne, ni dans le ciel, ni sur la terre, ne viendra au secours de l'homme, personne ne l'instruira. L'humanité, pendant des centaines de siècles, dévorera ses générations; elle s'épuisera dans le sang et la fange, sans que le Dieu qu'elle adore vienne une seule fois illuminer sa raison et abréger son épreuve. Où est ici l'action divine? Où est la Providence?

Quelle est donc la marche de toute cette discussion t C'est : I" que devant une erreur invincible et qu'il était si facile de dissiper, l'inaction de la Providence (telle que les athées catholiques l'entendent) ne se justifie pas; 2° que de là il faut conclure, non que Dieu n'existe point, mais que nous ne le comprenons pas; 3** qu'en effet, autre est évidemment la raison qui a présidé à l'ordre de la nature, autre la raison qui préside au développement des destinées humaines. Bientôt l'on verra, et ce sera la conclusion du chapitre, que la raison en Dieu diffère de celle de l'homme, non pas par V étendue^ mais par la qualité \ d'où cette conséquence, que Dieu et l'homme, nécessaires l'un à l'autre , contemporains l'un de Tautre, inséparables à la fois et irréductibles, sont dans un état de perpétuel antagonisme, en sorte que la suprême perfection dans l'un est adéquate à la suprême infirmité chez l'autre, et que la destinée de l'homme est, en étudiant sans cesse la Divinité, de lui ressembler le moins possible.

Voici le passage où cette conséquence se trouve développée, et qui a tant scandalisé les dévots :

£t moi je dis : Le premier devoir de l'homme intelligent et libre est de chasser incessamment l'idée de Dieu (c'est-à-dire le fatalisme) de son esprit et de sa conscience. Car Dieu, s'il existe, est essentiellement hostile à notre nature, et nous ne relevons aucunement de son autorité. Nous arrivons à la science malgré lui, au bien-être malgré lui, à la société malgré lui : chacun de nos progrès est ime victoire dans laquelle nous écrasons la Divinité.

Qu'on ne dise plus : Les voies de Diej^ sont impénétrables! Nous les avons pénétrées, ces voies, et nous y avons lu en caractères de sang les preuves de l'impuissance, si ce n'est du mauvais-vouloir de Dieu. Ma raison, longtemps humiliée, s'élève peu à peu au niveau de l'infini : avec le temps, elle découvrira tout ce que son inesipérience lui dérobe; avecle temps, je serai de moins en moins artisan de malheur, et, par les lumières que j'aurai acquises, par le perfectionnement de ma liberté, je me purifierai, j'idéaliserai mon être, et je deviendrai le chef de la créatioo, l'égal de Dieu.

Il est Impossible de faire mieux ressortir, d'un côté la progressivité de la raison humaine, et de l'autre Vimmobililé de la raison divine. Comment des hommes sorieux n*(Hit-ils su voir, en tout cela, qu'une déclamation atbéistique, dans le goût de celles de Diderot ou du baron d'Holbach 1

Un seul instant de désordre, que le Tout-Puissant aurait pu empêcher et qu'il n'a pas empêché, accuse sa Providence et met en défaut sa sagesse; le moindre progrès que l'homme ignorant, délaissé et trahi, accomplit vers le bien, l'honore sans mesure. De quel droit Dieu me dirait-il encore : Sois saint^ parce qu$ je suis saint ? Esprit menteur, lui répon~ drai-je, Dieu imbécile, ton règne est fini : cherche parmi les bêtes d'autres victimes. Je sais que je ne suis, ni ne puis jamais devenir saint; et comment le serais-tu, toi, si je te ressemble? Père éternel j Jupiter ou Jéhovah, nous avons appris à te connaître ; tu es, tu fas, tu ^ seras à jamais le jaloux d'Adam, le tyran de Prométhée.

Ainsi je ne tombe point dans le sophisme réfuté par saint Paul, lorsqu'il défend au vase de dire an potier : Pourquoi m'as- tu fabriqué ainsi? Je ne reproche point à l'auteur des choses d'avoir fait de moi une créature inharmonique, un incohérent assemblage. Je ne pouvais exister qu'à cette condition. Je me contente de lui crier : Pourquoi me trompes-tu? Pourquoi, par ton silence, as- tu déchaîné en moi l'égoïsme? Pourquoi m'as-tu soumis à la torture du doute universel, par l'illusion amère des idées antagonistes que tu avais mises en mon entenijement? Doute de la vérité, doute de la justice, doute de ma conscience et de ma liberté, BOUTE DB TOi-MÊMB, ô Dieu! et comme conséquence de ce doute, nécessité de la guerre avec moi-même et avec mon prochain !

Est*il besoin à présent d'avertir le lecteur que tout ceci ne tombe point en réalité sur TOeu et la Providence! — Comment, si l'auteur était athée, reprocherait-il à Dieu de l'avoir fait douter de lui, et par suite de l'avoir fait tomber dans le péché! Cela n'aurait pas de sens. Sous les noms de Dieu et de Providence, c'est au catholicisme et au déisme, principes de l'économie malthusienne et de la théorie constitutionnelle, que s'attaque l'écrivain. Les feuilles catholiques ne s'y soiit pas trompées. Les lignes qui suivent, et qui sont U par^hrase

LE PEUPLE — 1849 I7i

de Toraison dominicale, ne pouvaient à cet égard leur laisser d^ doute.

Voilà, Père snprême, ce que ta as fait ponr notre bonheur et pour ta gloire (Ad majorem Dei gîoriam !) ; voilà quels furent, dès le principe, ta volonté et ton gouyernement; voilà le pain, pétri de sang et de larmes, dont tu nous as nourris. Les fautes dont nous te demandons la remise, c'est toi qui nous les as fait commettre; les pièges d6nt nous te conjurons de nous délivrer, c'est toi qui les as tendus, et le Satau qui nous assiège, ce Satan, c'est toi.

. D'un côté, le capital, rautorité, lu richesse, la science; de Tautre, la misère, l'obéissai^ce, l'ignorance : voilà le fatal antagonisme qu'il s'agit de faire cesser; voilà le fatalisme malthusien, voilà le catholicisme 1 voilà tout ce que le socialisme a juré d'anéantir. Écoutez son serment :

Tu triomphais, et personne n'osait te contredire, quand, après avoir tourmenté en son corps et en son âme le juste Job, figure de notre Humanité, tu insultais à sa piété candide, à son ignorance'discrète et respectueuse. Nous étions comme des néants devant ta majesté invisible, à qui nous donnions le ciel pour dais et la terre pour escabeau. Et maintenant tej^oilà détrôné et brisé. Ton nom, si longtemps le dernier mot du savant, la sanction du juge, la force du prince, l'espoir du pauvre, le refuge du coupable repentant, eh bien ! ce nom incommunicable, désormais .voué au mépris et à l'anathème, sera sifflé parmi les hommes. Car Dieu, c'est sottise et lâcheté; Dieu, c'est hypocrisie et mensonge; Dieu, c'est tyrannie et misère ; Dieu, c'est le mal.

Tant que l'Humanité s'inclinera devant un autel, l'Humanité, esclave des rois et des prêtres, sera réprouvée; tant qu'un homme, au nom de Dieu, recevra le serment d'un autre homme, la société sera fondée sur le parjure, la paix et l'amour seront bannis d'entre les mortels. Dieu ! retire-toi I car, dès aujourd'hui, guéri de ta crainte et devenu sage, je jure, la main étendue vers le ciel, que tu n'es que le bourreau de ma rai- • soa, le spectre de ma conscience.

Ir est inutile d'allonger cette citation, dont le sens ne peut plus laisser de doute.

Il y a quelques semaines, à la nouvelle de la liquidation de la Banque du Peuple, le Constitutionnel poussa un cri de joie et me présenta presque comme un escroc. — Je répondis en produisant mes moyens et mes comptes : le Constitutionnel se tut.

Quelque temps après, je publiai dans le Peuple un projet de Code de la résistance ; et le Constitutionnel de s'écrier que c'était l'organisation de la désorganisation sociale. Je démontrai alors

que Torganisation de la résistance, le droit d'insurrection et de conspiration étaient le pur esprit du système constitutionnel : le Constitutionnel se tut.

L'autre jour, je prouve, par une revue de Tannée 1848, que tout le mal qui s'est produit depuis le 22 février jusqu'au !•' mai 1849, était dû à la théorie providentielle, en vigueur dans le monde catholique et doctrinaire. Le Constitutionnel m'accuse à cette occasion d'athéisme, et ne trouve rien de mieux, pour justifier son dire, que de citer un passage où j'ai voulu précisiiment établir que le véritable athéisme, c'est le catholicisme, la religion de l'Univers et du Constitutionnel.

Le Constitutionnel daignera-t-il une fois, au lieu de calomnier toujours, discutor sérieusement la Banque du Peuple, la théorie» doctrinaii'o, et la foi catholique!

(N. 176. ~ 14 mai.)

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