DIEU, C'EST LE MAL
Mes amis me prient, dans Tintérêt de nos idées communes, et pour ôter tout prétexte à la calomnie, de faire connaître mon opinion sur la divinité et la Providence, et en mc^me temps d'expliquer certains passages du Système des corUradictionSy que les tartufes réactionnaires ne cessent depuis un an d'exploiter contre le socialisme auprès des âmes simples et crédules.
Je me rends à leurs sollicitations. Je dirai même que si j*ai laissé pendant si longtemps le Constitutionnel et consorts faire de moi un Vanini plus féroce encore que l'ancien, attaquant à la fois Dieu et le diable, — - la famille et la propriété, — j'avais pour cela mes raisons. D'abord je voulais amener certaines écoles, jusque-là réputées ennemies, à confesser elles-mêmes leur parfaite ressemblance ; je voulais, en un mot, qu'il fût démontré aux yeux de tous que doctrinaire et jésuite, c'est tout- un. Puis, comme métaphysicien de profession, je n'étais pas fâché de profiter de la circonstance pour juger, par une épreuve décisive, où en est réellement notre siècle en matière de religion. Il n*est pas donné à tout le monde de se livrer à de telles expériences de psychologie sociale, et d'interropjer, comme je fais depuis six mois, la raison publique. Peu de gens sont en position pour cela ; et d'ailleurs, il en coûte trop. J'étais donc curieux de savoir si, chez un peuple tel que le nôtre, qui, depuis deux siècles, a banni de chez soi les disputes religieuses ; qui a posé en principe la liberté absolue de conscience, c'est-à-dire le scepticisme le plus déterminé; qui, par l'organe du chef actuel du ministère, M. Odilon-Barrot, a mis Dieu et la religion hors la loi ; qui salarie tous les cultes existants sur son territoire, en attendant qu'ils s'éteignent;
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chez un peuple où l'on ne jure plus que sur Vhonneur et la conscience; où renseignement, la justice, le pouvoir, la littérature et l'art, tout eniin est à l'indifférence religieuse, pour ne pas dire à l'athéisme , l'esprit des citoyens était au niveau des institutions.
Voilà, me disaîs-je, un homme qui remplit avec exactitude ses devoirs civiques; qui, avant toute chose, respecte la famille de son prochain ; qui se tient pur du bien d'autrui ; qui a pris pour règle de ne jamais déguiser sa pensée, même an péril de sa considération ; qui s'est voue à l'amélioration du sort de ses semblables ; eh bien ! que peut faire au peuple de savoir si cet homme est ou n'est pas un athée ? En quoi cela modifiera-t-il son opiniont Surtout si l'on considère que le mot athée est aussi mal défini, aussi obscur, que le mot Dieu, dont il est la négation.
Pour un esprit amoureux de vétilles philosophiques et sociales, la question méritait d'être examinée à fond.
Or, j'ai vu que, grâce à Dieu! passez-moi l'expression, le gros du peuple en ^France était fort peu touché des intérêts transcendants de l'Être suprême, et qu'il ne restait guère que le Constitutionnel et les jésuites, M. Thiers et M. de Montalembert, pour prendre fait et cause à l'endroit de la divinité. >( Voici, pour ne rien celer, tout ce que j'ai recueilli de mes recherches.
io Quatre pétitions sont arrivées à l'Assemblée nationale, revêtues de trente à^uârante signatures, et demandant mon expulsion de l'Assemblée pour cause d'athéisme. Comme si je n'avais pas le droit d'être athée J... Si jamais l'Assemblée nationable s'occupe de ces pétitions, mes honorables collègues en riront comme des dieux.
2" J'ai reçu deux lettres anonymes dans lesquelles on m'avertit, à grand renfort de citations bibliques, que si je continue, comme je fais, à blasphémer, le ciel me frappera. «— Bon I me dis-je, si le ciel s'en môle, je suis un homme perdu I
S<> Enfin, voici le Constitutionnel, numéro du 3 mai, qui me dit de prendre garde, que si je pousse à bout la Providence, elle me ehatiera, en me livrant au délire de mon orgueil. •— En effet, rien qu'à s'occuper d'elle, il y a de quoi devenir fou.
Voilà tout ce que j'ai pu recueillir de Findignation des dévots; le reste, l'immense majorité du peuple français, se moque de la Providence du Constitutionnel et du bon Dieu des je* suites, comme un âne d'une poignée d'orties. 1 Cependant il est temps que la comédie finisse; et, puisque mes amis le souhaitent et que nos confirërcs en socialisme le
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désirent» je m'en vais leur adresser ma profession de foi. Dieu et le peuple me le pardonnent I Ce que je rais dire est chose sérieuse ; mais telle est l'hypocrisie sacrilège de mes adversaires, que j'ai presque honte de mon action comme ai je venais de prendre l'eau bénite.