ET PRATIQUE
ou RÉVOLUTION PAR LE CRÉDIT
Pour servir d'instruction aux souscripteurs et actionnaires de
la Banque du Peuple,
Par P.-J. Proudhon, représentant de la Seine.
Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'égale, qu'aucune n'égalera jamais.
Je veux changer la base de la société, déplacer l'axe de la civilisation, faire que le monde qui, sous l'impulsion de Ja volonté divine, a tourné jusqu'à ce jour d'occident en orient, mû désormais par la volonté de l'homme, tourne d'orient en occident.
2 liELÂN&Eâ. — ARtiGLES DE JOURNAUX
Il ne s'agit pour cela que de renverser les rapports du travail et du capital, de telle sorte que le premier, qui a toujours obéi, commande, et que le second, qui a toujours commandé, obéisse.
Je me propose donc, et telles seront les conséquences irrécusables, irrésistibles, de cette interversion de deux idées économiques, de créer un ordre nouveau, où le travail, autrefois plus oifert que demandé, soit à Tavenir plus demandé qu'otfeft, — où le crédit, qui maintenant se fait payer, se donne pour rien, et avec plus de bénéfice encore pour le prêteur; — où le débouché, jadis toujours insuffisant, soit insatiable;— où la circulation, que nous voyons s'arrêter invariablement chaque fois que le capital circulant lui fait défaut, deviei^ne plus rapide et plus pleine par la suppression de ce capital; — où les peuples, qui de nos jours, pour conserver leur capital d'exploitation et leur industrie, sont forcés de se tenir en garde contre les produits étrangers, montrent autant d'avidité à s'en fournir qu'ils montrent actuellement de prudence à s'en préserver ; -r- où la division du travail, qui, sous le régime de l'ancienne économie politique, énerve, démoralise, abrutit l'ouvrier, augmente sans cesse sa vigueur, sa dignité et son intelligence; — où la concurrence, aujourd'hui la cause de l'oppression du faible, soit sa force et sa garantie ; — où les charges publiques, qu'il est de l'essence de la vieille société d'augmenter sans cesse, diminuent toujours et soient acquittées sans impôt ; — où l'accroissement de la population, toujours plus rapide, d'après la loi de Malthus, que l'accroissement de la production, devienne, par la constitution nouvelle du travail, moins rapide que cette dernière, et trouve son équilibre. . -
Ainsi, la base économique de la société étant révolutiQnnée de fond en comble, les institutions, les lois, les mœurs, la philosophie, la littérature, l'art, doivent subir à leur tour une pareille révolution.
Comme si le sol français, arraché tout à coup des flancs de l'Europe, se trouvait transporté du 45^ degré de latitude sous l'équateur ; que ses montagnes fuàsent abaissées en plaines et ses plaines exhaussées en montagnes ; que les fleuves et les rivières fussent partout déplacés et le système d'irrigation interverti; alors, le climat, les cultures, le tempérament des hommes ayant subi des modifications profondes, toute l'économie agricole-industrielle étant transformée, le caractère des populations, la langue, les usages, le gouvernement, la religion, changeraient, et un nouvel ordre de choses, une aiitre civilisation serait substituée à l'ancienne.
tB mjPlA — - 1849 i
Je comprends toute retendue de mon programme : elle est incalculable. Je sais quelles résistances, quelles difficultés m'attendent : elles sont immenses.
J'ai contre moi l'ignorance d| prolétariat, la méfiance des classes moyennes, la haine des privilégiés. J'ai l'hésitation de notre jeune démocratie, la jalousie des sectes, l'apathie de l'époque, l'animadversion du pouvoir, l'opposition de la science, les anathèmes de l'Église, les calomnies de l'opinion.
Mais je sais aussi qu'il n'y a de vrai que ce qui touche à l'infini; qu'une seule question résolue résoudra toutes les autres; qu'il me suffit d'ouvrir la voie par une première démonstration, par la production d'un premier fait, pour que la raison publique s'ébranle, et que la chaîne entière des déductions soit parcourue.
Je sais de plus que si les obstacles sont grands, mes moyens sont plus puissants encore. Que me peuvent et la conjuration des intérêts, et le soulèvement des préjugés! N'ai-je donc pas, pour contraindre le siècle, fiait un pacte avec la nécessité? Et pour dompter le capital, n'ai-je point traité avec la misèref J'ai pris mon point d'appui sur le néant, et j'ai pour levier une idée! C'est avec cela que le Travailleur divin créa le monde de la nature, que fut faite la première génération du ciel et de la terre. C'est avec cela que l'homme, l'éternel rival de Dieu, doit créer le monde de l'industrie et de l'art, la deuxième génération de l'univers 1...
L'idée régénératrice, comme un astre rutilant, est apparue dans le ciel : Signaium est super nos lumen vuUus tu\ Domine ! Cette idée est celle de l'égalité et de la solidarité des condi* tions parmi les hommes. Que tous adorent et se soumettent!
On dit que, lorsque Constantin alla combattre le tyran Maxence, il aperçut dans le ciel une croix lumineuse, entourée de ces mots : C'est par ce signe gue tu vaincras\.,. Il comprit aussitôt que l'institution polythéiste était abrogée; qu'il n'y avait de salut pour lui, pour l'empire, que dans le Christ. Il se soumit, il fut vainqueur; et ce fut fait de la vieille Rome.
Mais cette croix, ce signe du chrétien, cet hiéroglyphe de la nouvelle société, quel en était le sens et que voulait-il dire'f
La croix exprime cabalistiquement l'addition : c'est le symbole de l'appropriation individuelle, A + a. Le christianisme, en déclarant l'égalité des hommes devant Dieu et leur frater» nité en Christ, abolissant avec les castes l'antique esclavage, posait en principe, contrairement au droit quiritaire, le droit pour tous de l'appropriation de la terre et des capitaux. Les tendances de l'Église primitive avaient été au communisme ;
de là l'immense vogue des communautés religieuses dans les premiers siècles. Mais le génie de la civilisation, qui du polythéisme venait de passer au christianisme, fit bientôt sentir que cette communauté inorganique était une marche en arrière : TÉglise latine, souveraine entre toutes, consacra le principe de propriété, ce qui la conduisit plus tard à reconnaître la légitimité de Tusure, et conséquemment à renier sa tradition, sa morale, sa foi...
La propriété romaine, et plus tard la propriété féodale, fut donc la base de la société chrétienne, société d'exploitation de l'homme par l'homme et de guerre perpétuelle. La période chrétienne figurera dans l'histoire comme la période des grandes souffrances de Phumanité. C'est pour cela que la croix, ce signe révélé à Constantin, est en même temps l'emblème de la passion du Christ, en qui se personnifie l'humanité, comme de l'appropriation individuelle. La croix disparaîtra avec la propriété abusive qu'elle représente.
Le signe de la société nouvelle est le niveau figuré par deux lignes parallèles. C'est l'emblème de l'égalité, de la solidarité, de l'équivalence des fonctions et de l'échange, loi adéquate à celle de l'identité des contraires, qui forme le principe de la philosophie moderne, A = a. •
Que la haine des privilégiés s'acharne donc sur moi tant qu'elle voudrai Que l'Académie me flétrisse, que le pouvoir ine punisse, que le prêtre mç maudisse : je suis assuré d'avoir raison contre tous; mon germe, planté dans la conscience populaire, fleurira. J'en ai pour gage cette détresse universelle : détresse des prolétaires et des propriétaires, détresse des citoyens et de l'État, détresse des cœurs et détresse des intelligences.
Y a-t-il donc aujourd'hui une seule idée positive, autre que celle-là, pour recevoir la société tombée du ciel de ses fictions ! Qui donc peut nous rendre une politique, une justice, une économie sociale, une philosophie, une religion, une certitude, une foi, si ce n'est l'algèbre de l'égalité succédant à l'arithmétique de l'égoïsme.
Dans les derniers mois de Tannée 1847, je travaillais à Ljon, en qualité de chargé de la correspondance et du contentieux, dans une maison de commerce ayant pour objet l'exploitation des houilles et les transports.
Tout en faisant mes lettres et soignant mes procès, je suivais avec inquiétude le mouvement politique, et la lutte aveugle et passionnée de l'opposition, représentée par MM. Bar rot et Thiers, contre le parti conservateur, représenté par Louis- Philippe et M. Guizot.
Le parti républicain n'était alors encore qu'une faible minorité, servant, à l'occasion, d'appoint aux adversaires du cabinet.
Je voyws la querelle s'envenimer de plus en plus entre les diverses nuances du grand parti monarchique constitutionnel, et, sous le théâtre de ces déplorables débats, un gouffre se creuser au sein de la société, travaillée par les prédications démocratiques et sociales.
Le banquet du Cbâteau-Rouge, auquel l'opposition assista en corps, ayant à sa tête M. O. Barrot, fut pour moi le. signe avant- coureur de la catastrophe.
Placé tout au bas de l'édifice social, au sein de la masse ouvrière, moi-même l'un des premiers mineurs qui en sapaient les fondements, je voyais mieux que les hommes d'État qui se disputaient sur les combles l'approche du danger et toutes les conséquences de la ruine. Encore quelques jours, et, au moindre orage parlementaire, la monarchie s'écroulait et la vieille société avec elle.
La tempête commença de souffler aux banquets pour la Réforme. Les événements de Rome, de Sicile, de Lombardie, vinrent ajouter à l'ardeur des partis : là guerre civile des Suisses acheva de monter l'opinion, en portant au comble l'irritation des esprits contre le ministère. D'épouvantables scandales, des procès monstrueux, ajoutaient sans cesse à la colère publique. Les Chambres n'étaient pas encore réunies pour la session de 1847-48, que je jugeai que tout était perdu : je me rendis aussitôt à Paris.
Les deux mois qui s'écoulèrent avant l'explosion, entre l'ouverture des Chambres et la chute du trône, furent les moments les plus tristes, les plus désolés que j*aie traversés de ma vie. La mort de ma mère, qui arriva dans cet intervalle, ne put me
tirer de Tangoisse qui m*étreignait; je n'en reçus dans le moment qu'une faible impression. Je sentis alors combien la patrie, pour le citoyen, est encore au-dessus de la famille. Régulus et Brutus me furent expliqués.
Républicain de la veille et de l'avant^veille, républicain de collège, d'atelier, de cabinet, je frissonnais de terreur de ce que je voyais approcher la République ! Je frémissais, dis-je, de ce que personne, autour de moi, au-dessus de moi, ne croyait à Tavénement de la République, du moins à un avènement aussi proche.
Les événements marchaient, et les destins s'accomplissaient, et la révolution sociale surgissait sans que nul, ni en haut, ni en bas, parût en avoir l'intelligence. Or, que faire en révolution, que devenir, quand on ne possède pas le secret, l'idée 1...
Les républicains, d'ailleurs en petit nombre, avaient la foi de la République ; ils n'en avaient pas la science.
Les socialistes, presque inconnus, dont le nom n'avait pas encore retenti sur la scène, avaient aussi la foi de la révolution sociale ; ils n'en avaient ni la clé ni la science.
De nombreuses critiques de l'ancienne société avaient été faites, la plupart vagues, tout empreintes de sentimentalité et de mysticisme, quelques-unes plus philosophique» et plus raisonnées; mais, de tout ce chaos de discussions [déclamatoires, la lumière n'avait jailli pour personne. La presse quotidienne n'était point saisie de la question : l'immense majorité des lecteurs ne s'en occupait seulement pas.
Et cependant la Révolution, la République, le socialisme, ^ appuyés l'un sur l'autre, arrivaient à grands pas! Je les voyais, je les touchais, je fuyais devant le monstre démocratique et social, dont je ne pouvais expliquer l'énigme; et une terreur inexprimable glaçait mon âme, m'ôtait jusqu'à la pensée. Je maudissais les conservateurs, qui riaient des colères de l'opposition; je maudissais encore davantage les opposants, que je voyais déraciner, avec une incompréhensible fureur, les fondements de la société; je conjurais ceux de mes amis que je savais engagés dans le mouvement de ne se point mêler de cette querelle de prérogative, absurde pour des républicains, et d'où allait sortir inopinément la République. Je n'étais cru, je n'étais compris de personne.
Je pleurais sur le pauvre travailleur, que je considérais par avance livré à un chômage^ à une misère de plusieurs années ; sur le travailleur, à la défense duquel je m'étais voué, et que je serais impuissant à secourir. Je pleurais sur la bourgeoisie, que je voyais ruinée, poussée & la banqueroute, excitée contre
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le prolétariat, et contre laquelle rantagonisme des idées et la fatalité des circonstances allaient m*obliger à combattre» alors que j'étais plus que personne disposé à la plaindre.
Avant la naissance de la République, je portais le deuil et je faisais Texpiation de la République.
Et qui donc, encore une fois, avec les mêmes prévisions, no se fût abandonné aux mêmes craintes \
Cette révolution qui allait éclater dans Tordre public était la date de départ d'une révolution sociale dont personne n'avait le mot. Contrairement à toute expérience, contrairement à Tordre invariablement suivi jusqu'alors du développement historique, le fait allait être posé avant l'idée, comme si la Provi* dence avait voulu, cette fois, frapper avant d'avertir!
Tout me semblait donc effrayant, inouï, paradoxal, dans cette contemplation d'un avenir qui à chaque minute s'élevait dans mon esprit à la hauteur d'une réalité.
Dans cette anxiété dévorante, je me révoltais contre la marche des événements, j'osais condamner la destinée. Je blâmais les Siciliens de leur révolte contre un maître détesté ; je m'irritais du libéralisme de ce pape étourdi, qui maintenant fait pénitence dans Texil de ses velléités de réforme ; je désapprouvais l'insurrection des Milanais ; je faisais des vœux pour le Sonderbund, et j'applaudissais, moi socialiste, disciple de Voltaire et de Hegel, aux paroles de M. de Montalembert, plai* dant, devant une chambre aristocratique, la cause des jésuites de Fribourg. J'eusse voulu avoir un journal pour attaquer à outrance le National, la Réforme, tous les organes de l'opinion réformiste et républicaine; je vouais aux dieux infernaux le rédacteur en chef de la Presse : ce furent des scandales ministé-» riels; je me serais Mt, je crois, avec le fameux M. Génio, Tâme damnée de M. Guizot.
Mon âme était à l'agonie : je portais par avance le poids des douleurs de la République et le fardeau des calomnies qui allaient frapper le socialisme.
Le 21 février au soir, j'exhortais encore mes amis à ne pas combattre. Le 22, je respirai en apprenant la reculade de Topposition; je me crus au terme de mon martjrre. La journée du 23 revint dissiper mes illusions. Mais, cette fois, le sort était jeté, JactA est aléa, comme dit M. de Lamartine. La fusillade des Capucines changea mes dispositions en un instant : le tocsin de Saint-Suïpice me remplit d'un enthousiasme révolutionnaire. Je n'étais plus le même homme : j'avais pris mon parti.
Vous avess voulu la révolution, vous aurez la révolution!,..
Dès le matin du 24, je fus aux bureaux de la Bé forme me mettre à la disposition du citoyen Flocon, qui crut devoir utiliser mes talents typographiques à composer la première proclamation où fut prononcée la déchéance de Louis-Philippe. Je conserve le manuscrit de Flocon, mon unique trophée de cette campagne si courte. Je n'oublierai jamais les paroles qu'il me dit à ce moment décisif : Vous occupez un poste révolutionnaire; vous ne devez le quitter qu'après avoir rempli votre commission, Moiy ajouta-t-il en faisant résonner son fusil, je retourne à Transnonain.
Ma besogne achevée, j'aidai à porter des pavés à une barricade, et, quelques heures après, on vint nous dire que Louis- Philippe était parti, et que les Tuileries étaient prises. Dès lors, on n'avait que faire de moi; je rentrai dans ma mansarde, et me mis à réfléchir sur la Révolution.
Comme je l'avais prévu, la République fut immédiatement proclamée, non sans ébahissement de la part du peuple, qui la veille n'y pensait pas, mais sans résistance de la part de la bourgeoisie, qui la veille aussi n'en eût pas voulu. Au reste, il faut lui rendre cette justice : la bourgeoisie, qui n'avait point cherché la République, fut encore plutôt revenue de son dépit que les autres, qui l'avaient voulue, de leur étonnement. Il fallut huit jours pour accoutumer les bouches à ce cri régénérateur de Vive la République ! Les événements allaient plus vite que les idées : on avait si peu le temps de penser, qu'on ne pensait pas du tout.
Que nous voulait- elle cette République ?
On n'en savait rien; peut-être aussi n'osait-on s'en rendre compte; et faute de symbole et d'idée, on appliquait à 1848 les idées et les symboles de 1792. On chantait la Marseillaise^ le Chant du départ ^ le Chœur des Girondins. Le Chant des Travailleurs de mon ami Pierre Dupont, publié depuis deux ans, était inconnu. Les proclamations du gouvernement provisoire se succédaient vides, mesquines, flatueuses, embarrassées. Les hommes n'étaient plus les mêmes : Lamartine, battant ses flancs de ses longs bras, était sans enthousiasme; Ledru- RoUin, l'homme aux circulaires, sans énergie; Flocon sans sagacité, Marrast sans esprit, Crémieux parlait comme aux banquets pour la réforme électorale. Les chefs de clubs, Barbes, Blanqui, rendus à la liberté, battaient la campagne : la prison ne leur avait rien appris. Les tempéraments étaient si peu révolutionnaires que Garnier-Pagès, un ami du peuple pourtant ! ayant à faire face aux frais du nouvel établissement, au lieu de demander une cotisation aux citoyens aisés, qui l'eus-
sent fournie de bon cœur, préféra aggraver les charges du peuple : il établit la surtaxe des quarante-cinq centimes. Les réacteurs ne le lui ont pas pardonné, les ingrats!... Bref, il était sensible que ce n'étaient pas les hjommes qui manquaient à l'idée, mais l'idée qui manquait aux hommes. L'idée! ello nageait dans l'air; elle circulait sur l'aile des vents, de Brest à Toulon, de Dunkerque à Bayonne. On la sentait, on la respirait, on s'en abreuvait, mais elle ne se posait, elle ne se formulait nulle part.
Toute idée se décompose en une question et une réponse.
Il y avait au gouvernement provisoire un homme d'une célébrité précoce, engagé par ses antécédents, et bien décidé par caractère à ne pas manquer l'occasion. Cet homme était Louis Blanc. Ce fut lui qui posa la question révolutionnaire.
Quelques années avant la Révolution, il avait publié une brochure qui, malgré son titre. Organisation du travaily ne contenait guère autre chose qu'une critique éloquente de la concurrence, avec quelques aperçus, plus ou moins exacts, sur les associations ouvrières. Je puis dire aujourd'hui, sans faire tort à l'ouvrage pas plus qu'à l'écrivain, ce que je pense de cet écrit, dont le contenu disparaît sous le frontispice. Organisation DU TRAVAIL. Qu' importe, en effet, le contenu, la valeur scientifique du livre ? c'est le but qu'il faut voir. La veille de la Révolution, le livre de Louis Blanc n'était qu'un admirable morceau de littérature; le lendemain, c'était un événement politique. L'envie a pu dire que l'auteur, agitant au Luxemboug la question du travail, faisait des réclames pour son libraire : l'historien sérieux ne s'arrête point à ces vilenies. L'Organisation DU travail, tel est le problème de la Révolution de Février; et ce problème, c'est Louis Blanc qui l'a posé. Cela suffit pour rendre immortels le nom de l'auteur et le titre de son ouvrage.
Maintenant, qu'est-ce que l'organisation du travail! comment le travail doit-il être organisé?... Louis Blanc a pu se tromper sur la réponse : nul n'est en droit de lui en faire un reproche. Son droit, à lui, son devoir, sa gloire, était de dire, de manière à être entendu de tout le monde : Le problème de la Révolution de Février, c'est le problème de l'organisation du travail !
Louis Blanc, pamphlétaire, journaliste, orateur, historien, homme d'imagination, de sentiment et de symbolisme, avait auprès de lui, comme collègue et assesseur, un ouvrier, Albert : le travailleur donnant la main à l'homme de lettres!... Leur mission, à tous deux, fut de préparer les âmes, de répandre la
semence révolutionnaire, de la faire germer en Varrosant de poésie et d'éloquence.
Avec la propagande socialiste, naquit bientôt la réaction. Dès que la République connut son nom et son prénom, elle connut aussi ses adversaires. Le temps des tribulations commença pour elle. La secte économiste fulmina contre les conférences du Luxembourg, Tlnstitut se mit de la partie, les journaux prêtèrent leurs colonnes. Quiconque alors voulait faire son chemin sous le nouveau gouvernement, gagnait ses grades en attaquant Louis Blanc. Combattre le socialisme, devint la meilleure des recommandations sous une république essentiellement socialiste. MM. Falloux et Faucher sont au ministère ; Louis Blanc est à Londres, Albert à Vincennes. Ce fut une mode de dire que l'organisation du travail de Louis Blanc avait désorganisé le travail. Je voudrais savoir si la confiance-Faucher rétablit mieux nos affaires t...
Je réfléchissais sur toutes ces choses ; je suivais les mouvements de la réaction, je regardais les embarras du socialisme et la lâcheté de ses adversaires, et Tindignation me montait à la tête contre ces malthusiens. La question avait été posée par Louis Blanc, et c'était pour mol un devoir de patriotisme et d'humanité de travailler à la résoudre. Je voulais que la Révolution aboutit; je voulais que la République fût démocratique et sociale, et, comme tout homme d'honneur et de foi, bien qu'en retard d'idées, je me disais : Elle le sera.
Je venais de rassembler les matériaux d'un ouvrage considérable, destiné à faire suite au Système des contradictions éco^ nomiques, et que je me proposais de publier sous le titre de Solution du problème social. Mais cette solution, méthodique et générale, faite en vue d'une situation régulière, aurait exigé un travail nouveau pour la circonstance. Il fallait courir au plus pressé, se faire le commis de la Révolution, non son directeur; servir la fortune, non la maîtriser. Par où attaquer le problème socialiste î voilà ce que réclamait le pays. Tout le monde le sentait; les projets pleuvaient sur les murs, aux étalages des libraires, dans les cabinets des ministres : je fis comme tout le monde.
Ce fut vers l'époque des élections que parut l'opuscule sur V Organisation du crédit et de la circulation^ dont les principes sont devenus ceux de la Banque du peuple.
Voici quelle fut la marche de mes idées.
LE TEUPLE — 4849 H
THÉORIE RÉVOLUTIONNAIKE
Le coup de tonnerre du 24 février, me dîs-je à moi-même, en récapitulant mes idées, a été Tannonce d'une révolution. Ce qui va suivre n'en sera pas encore le commencement.
Les entraînements du suffrage universel succédant aux intrigues du privilège électoral ;
La séparation des pouvoirs conservée, comme autrefois, à la place de la division des fonctions, seule conforme au principe économique de la division du travail ;
La hiérarchie des emplois maintenue, au lieu de leur contrôle mutuel ;
La royauté héréditaire remplacée par un président, car nous aurons un président ! Une république sans président, ce serait, pour nous, pauvres vieux serviteurs des rois, plus que de la démocratie, ce serait de l'athéisme !
Quelques impôts de consommation réduits, remplacés aussitôt par de plus forts impôts sur le capital et sur le revenu ;
Le budget de la guerre augmenté, non pour combattre l'ennemi du dehors, mais pour combattre celui du dedans; car, avec le suffrage universel, l'éligibilité du président et toutes les excitations démagogiques du nouveau système, le prolétariat sera plus redoutable pour la bourgeoisie, plus difficile à contenir cent fois que sous la monarchie héréditaire ;
Quoi encore? L'enseignement primaire gratuit, c'est-à-dire une augmentation d'impôt ; — des écoles spéciales établies, augmentation d'impôt; — l'assistance publique réformée, augmentation d'impôt; — peut-être une tentative de banque foncière, dont le papier,, dans les données actuelles, s'il ne tombe bientôt par sa dépréciation spontanée au rang des assignats, sera le titre public de l'exploitation de l'industrie par la propriété :
C'est toujours le même système, toujours le même cercle de déception et d'oppression mutuelle.
Évidemment, ce que nous pensons, ce que nous voulons et ce que nous allons faire, n'est point de la révolution; ce sera de l'agitation. Singulière destinée que la nôtre! Nous sommes saisis par une révolution; nous nous sentons entraînés par
elle ; nous le proclamons à la face du monde ; nous en prenons l'initiative aux yeux de l'Europe; nous nous en déclarons responsables devant la postérité : et quand il s'agit de mettre la main à l'œuvre et de définir le but, l'objet, les moyens d'exécution de notre entreprise, il se trouve que de cette révolution, si étrangement inaugurée, nous ne savons pas la première lettre !
Si pourtant il est vrai, comme le disaient dans leur projet les honorables auteurs de notre Constitution, que nous soyons les initiateurs du progrès, nous devons pouvoir conduire notre révolution avec la même facilité que le mécanicien mène sa locomotive ; — s'il est vrai que nous formions l'avant-garde de la liberté, nous devons posséder à fond la théorie révolutionnaire, nous devons faire la révolution comme le soldat exécute la charge en douze temps, comme l'armurier monte et démonte son fusil.
Avant tout, il faut donc nous faire des principes; après, nous essaierons de les appliquer. Car ce n'est rien que d'avoir des principes d'économie sociale, si nous ne possédons, pour aller vite, des principes d'économie révolutionnaire.
Qu'est-ce donc, en général, qu'une révolution î
Quelles sont les conditions d'une franche et sérieuse révolution?
Quelle en est la marche et l'action î
Quels sont ses adversaires?
L'érudition historique ne nous manque pas : nous sommes le peuple le plus passionné du monde pour ce genre d'épopée. C'est la philosophie qui nous fait défaut, la philosophie des révolutions! Personne, parmi nous, ne s'est encore occupé d'extraire, pour l'instruction de la démocratie, l'idée de la masse des faits, et de résumer en quelques termes précis et à la portée du peuple le caractère et les conditions générales d'une révolution.
Je prie le lecteur de me pardonner les considérations un peu abstraites dans lesquelles je suis obligé d'entrer. Elles sont ici indispensables, afin que chacun puisse apprécier ma conduite, deviner mes intentions et me prêter un concours utile, tant sur le terrain socialiste que sur celui de la politique. Que chacun se le dise : dans cette guerre que nous entreprenons contre l'ancien monde, nous ne pouvons vaincre qu'à une condition, c'est que chaque soldat devienne général.
La première loi de l'humanité, ainsi que de tous les êtres organisés et vivants, est le progrès.
Le progrès consiste pour la société, à produire, à chaque
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moment de son existence, une idée qui embrasse, gonéralise et résume ses idées antérieures, idées que par conséquent elle reproduit sans cesse, mais enrichies d'un élément nouveau et rendues sous une plus haute formule.
Et comme, dans la société, Tidéo est toujours procédéo ou suivie du fait qui la concrète et Texpose ; comme l'idée est la même chose que le fait : il s'ensuit que le progrès s'accomplit et dans les idées, et dans les institutions, et dans la pratique, en sorte que la figure de ce monde y comme dit l'apôtre, est en mouvement et métamorphbse perpétuelle.
On peut encore définir le progrès d'une autre manière, laquelle revient absolument au même. Elle consiste à dire, en renversant la proposition, que la société, à chaque moment de sa durée, élimine, abroge, nie ses formules antérieures, les remplaçant par une formule toujours plus compréhensible, par conséquent toujours plus simple. En sorte que, au point de vue du progrès, généralisation et élimination, affirmation et négation, sont termes synonymes.
Ainsi le christianisme, qui niait la pluralité deè dieux, la distinction des castes et l'inégalité des races, affirmait par là même l'unité de Dieu, l'égalité des hommes et la fraternité des peuples. Pour le polythéiste, le chrétien était athée, ennemi de la patrie et de la famille; tandis que pour le philosophe, comparant entre elles les diverses périodes de l'humanité, le chrétien est en réalité plus croyant, plus citoyen, plus chaste que l'idolâtre.
Ainsi encore la révolution de 89 niait la monarchie de droit divin et tous les privilèges féodaux; et les champions de l'ancien régime lui reprochaient d'être anarchique, ennemie de tout ordre et de toute société. Par contre, et du même coup, elle affirmait la souveraineté du peuple et l'égalité devant la loi; et par cela seul elle créait un ordre social supérieur à l'ancien.
Telle est donc la marche de l'humanité et le sens du progrès : une négation incessante, correspondant à une affirmation toujours nouvelle.
Le progrès est continu : cela ressort de la notion même du progrès. Mais le progrès n'est point uniforme ; il a ses époques critiques, dans lesquelles le mouvement se trouve tout à coup î^ccru d'une manière inaccoutumée : comme si, à l'instar des comètes dont la vitesse devient plus rapide à mesure que l'astre vagabond s'approche du soleil, et diminue à mesure qu'il s'en éloigne, l'humanité se trouvait alors dans le voisinage du mystérieux foyer autour duquel s'accomplit sa marche étemelle.
i4 MÉLANGES. — ARTICLES DE JOURNAUX
Les époques d'accélération du mouvement social ont reçu le nom de révolutions^ non qu'elles aient, à proprement parler, rien de plus révolutionnaire que les autres, mais parce que le mouvement étant alors plus sensible, plus senti, le vulgaire s'imagine avoir tourné, tandis qu'en réalité il n'a fait que se précipiter, en suivant toujours la môme direction.
Ces grands mouvements, auxquels nous avons donné le nom tout à fait impropre de révolutions, ne sont donc pas des accidents de pur hasard, arrivant, comme les guerres, au gré des passions populaires et des caprices des gouvernements, ou tombant sur l'humanité comme ces fléaux que l'antique superstition attribuait à la colère céleste. Ce sont les phases régulières de la vie et de la croissance des sociétés, phases dont il est impossible d'analyser les conditions, et en certains cas, de diriger la marche. C'est ce que je me propose de faire pour la révolution actuelle, de toutes les révolutions certainement la plus grande et la plus intégrale. Mais ne nous écartons pas de notre objet.
De la notion générale du progrès et de la définition de ses phases, se déduisent directement : 1® les conditions de toute révolution ; 2p son mode d'action ; 3° ses résistances.