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Nulle révolution ne peut aboutir si elle n'est juste

J'entends par justice, en ce qui concerne une révolution, la faculté qu'elle doit posséder de se développer suivant son principe, parallèlement aux idées, aux institutions et aux droits établis, sans toucher à ces droits, sans faire violence à ces institutions, sans contredire ces idées, que cependant il est de son essence de convertir et d'abroger.

En autres termes, une révolution, pour être acceptée et poursuivie, doit être d'abord légitime, c'est-à-dire qu'elle doit découler, comme conséquence logique, de l'état antérieur de la société où elle apparaît.

Elle doit, en second lieu, être licite ou légale, c'est-à-dire qu'elle doit prendre racine et s'appuyer sur le droit établi.

Enfin elle doit être pacifique, c'est-à-dire que son développement doit pouvoir s'accomplir en toute tolérance des faits existants, sans usurpation ni contradiction.

Ces trois caractères, la légitimité, la légalité, la tolérance, constituent la justice d'une révolution.

Ainsi le christianisme, à son origine, était légitimé, puisque, quant à la religion, il descendait en ligne droite de l'une au moins, et très-probablement de plusieurs des anciennes religions; et que, quant à la politjqv^ il ne faisait que demander

la géfiéralisatiofi d'un principe adopté avant lui par la politique romaine, le droit de cité pour tous les peuples.

Le christianisme était légal^ puisque ; chaque ville ayant ses dieux, on ne pouvait défendre aux chrétiens d'avoir le leur. Le Christ faisait concurrence à Jupiter, sans doute ; mais il ne lui faisait point injure : cela fut reconnu de Tibère même, qui fit, dit-on, placer une statue du Christ parmi celles des autres dieux, au Capitole.

Le christianisme était pacifique, puisque sa propagande devait se faire exclusivement par la parole, et s*abstenir de toute attaque aux prêtres païens, de toute insulte à leurs temples et à leurs idoles. Cette conduite fut constamment recommandée aux fidèles par les pères *. et c*est parce qu'elle ne fut pas suivie jusqu'à la fin, que le paganisme, persécuté à son tour et profané, se réfugia dans l'Église, infectant de son souffle le catholicisme, et se vengeant de son rival, en le matérialisant. — Le mal, au surplus, fut peu regrettable : ce que le catholicisme a de plus poétique, sinon de plus sublime, nous vient presque tout du polythéisme.

Ce que je viens de dire du christianisme, il me serait facile de le prouver de la réforme de Luther et de la Révolution de 89. L'une et l'autre émanait logiquement et directement de la condition antérieure de la société ; l'une et l'autre s'appuyait sur des principes précédemment admis; l'une et l'autre pou-» vait s'effectuer pacifiquement et sans violence. S'il en arriva autrement, c(3la tient à des causes que je n'ai point en ce moment à discuter.

2. J'ai dit que le progrès dans l'humanité était continu, mais qu'il n'était point uniforme ; qu'il avait ses époques de grande vitesse, et que c'était dans cette accélération momentanée de la vie sociale que consistaient, à dire vrai, les révolutions.

D'après cela, je définis V action révolutionnaire l'ensemble des moyens par lesquels une société réalise immédiatement, sans transitions^ une idée encore éloignée, une formule ultérieure, rapprochée tout à coup, si j'ose ainsi dire, par un brusque en* jambement.

Le caractère des hommes politiques, et en général de ceux qui se donnent la peine de gouverner les autres, est, sous prétexte de ménager les transitions, d'enrayer le plus qu'ils peuvent le progrès, de ne rien faire à courte échéance, de reculer toujours devant les besoins du peuple et les aspirations de la société, en un mot, de s'immobiliser et de s'endormir dans le statu quo. Le temps ainsi perdu par les conducteurs des peuples, il semble que les révolutions aient pour but de le

regagner. Aussi pourrait-on les définir une abréviation du temps. Toute révolution légitime opère de cette manière.

En 89, par exemple, les choses étaient venues au point que le tiers état ne pouvait plus payer les taxes, et que la noblesse et le clergé, jusque-là exempts d'impôts, eussent dû, à peine de voir périr la monarchie et de s'abîmer eux-mêmes, s'imposer une cotisation fixe, ce qui revenait à se soumettre à l'impôt, à reconnaître l'égalité des ordres devant l'impôt. Il fut alors démontré que l'impôt, ayant pour base nécessaire le capital ou le produit, doit être supporté par tout le monde ; que c'est chose non personnelle, mais objective, et que l'idée d'en décharger une classe de citoyens est une idée contraire au fait, une idée par conséquent qui implique contradiction. Cette démonstration, une fois entrée dans la pensée générale, la Révolution s'ensuivit immédiatement. En un jour, en une nuit, le clergé et la noblesse renoncèrent à leurs privilèges : il ne fut question pour eux ni de rachat, ni d'amortissement, ni de liquidation, ni d'indemnité. Tout fut démoli d'un coup : ainsi procéda la Révolution.

Je n'appelle donc point action révolutionnaire la prise de la Bastille, toute glorieuse qu'elle fût et légitime; ni la bataille du 10 août, ni l'exécution du 21 janvier, ni la razzia parlementaire du 2 juin, ni la création du tribunal révolutionnaire, ni les rér quisi tiens forcées : bien que chacun de ces actes puisse se justifier, ou du moins s'excuser, par la fatalité des circonstances. Ce sont là les accidents d'une révolution, ce n'est point de l'action révolutionnaire. C'est, si j'ose ainsi m'exprimer, la partie non-officielle de la révolution.

J'appelle action révolutionnaire tout ce qui procède de la volonté intime, tout ce qui traduit la pensée supérieure qui préside à la révolution. C'est, par exemple, le doublement du tiers, le vote par tête, le serment du Jeu de paume, l'abolition des droits féodaux dans la nuit du 4 août, la division du territoire par départements, arrondissements, cantons et communes; la constitution civile du clergé, la déclaration des droits, la mise en vente des biens nationaux, la création du grand-livre, etc., etc.

De cette définition de Vorganum révolutionnaire d'une société, il résulte, avec un surcroît d'évidence, qu'une révolution, avant d'être entreprise, doit être démontrée; qu'une idée, avant de s'imposer révolutionnairement, doit fournir la preuve qu'elle possède en soi les moyens de se constituer pacifiquement.

Si cette démonstration eût été faite avant Février, comme

elle l'avait été avant 89, la révolution que nous cherchons au« jourd'hui serait accomplie depuis un an; nous n'aurions plus qu'à la débarrasser de ses déblais et à balayer devant elle le chemin.

3. Ceci me conduit à une dernière considération. Qu'appellet-on réacteurs! En autres termes, quels sont les adversaires naturels d'une révolution ?

Les adversaires d'une révolution sont en général de deux sortes : ceux qui s'y opposent par antagonisme de doctrines, ceux qui s'y opposent par antagonisme d'intérêts. Les premiers sont les chefs, la partie pensante de la contre-révolution; les autres en sont la partie brute, la masse aveugle, luttant par sa seule force d'inertie. En somme, ceux qu'on appelle, en temps de révolution, réacteurs, réfractaires, contrerévolutionnaires, sont les hommes du passé, ceux qui profitent du régime abusif qu'il est de l'essence de la révolution nouvelle d'abroger. Tels étaient, en 1789, le clergé, la noblesse et leurs valets ; la monarchie et ses courtisans. Tels furent, dans les premiers siècles de notre ère, les prêtres des dieux, les patriciens, les marchands d'esclaves, tous ceux qui vivaient de la corruption, de l'oppression et des abominations païennes, et au-dessus d'eux tous, l'empereur.,.

C'est le sort de notre noble espèce qu'aucune idée ne parvient à s'y établir que par le combat, que la justice y naît de la lutte, la liberté de l'oppression, la philosophie du fanatisme, et le bien-être de la misère.

Tout progrès à réaliser dans l'humanité a donc pour premiers adversaires, dans la philosophie, ceux qu'il a pour but d'éclairer; dans la liberté, ceux qu'il a pour objet d'émanciper, dans l'économie sociale, ceux qu'il se propose d'enrichir.

Catholiques, absolutistes, malthusiens! les ennemis ne manqueront pas à la révolution démocratique et sociale !

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