DU PRINCIPE DES FRONTIÈRES NATURELLES
Parmi les préjugés les plus dangereux et malheureusement les plus en vogue, il faut compter celui d'une délimitation des États tracée à priori par la géographie et par les nationalités.
11 semble à une foule de gens, à qui les idées de premier aperçu plaisent entre toutes, que si dès le commencement on avait suivi, pour la circonscription des Ëtats, les indications de la nature, il ny aurait plus aucun
prétexte de guerre; que, chaque peuple étant souverain dans ses limites, comme le charbonnier est maître dans sa baraque , l'humanité se développerait en paix, riche et heureuse. Pour ces gens-là, le principe dit des frontières naturelles, combiné avec celui dit des nationalités, forme la base de la topographie politique, le premier article du droit des gens, contre lequel aucun traité , aucune prescription ne saurait être invoqués.
Par exemple , autant il paraît monstrueux que TAutriche ait des sujets italiens, slaves ou magiares, autant on est disposé à croire, surtout en France, que la limite de l'État français ne doit s'arrêter qu'au Rhin, et que s'il en est autrement, c'est par un efifet du machiavélisme germanique et de la fortune des armes, deux causes contre lesquelles la France conserve éternellement le droit d'appel. Que demain donc, sur un prétexte aussi bien trouvé que celui qui amena la dernière campagne , l'empereur Napoléon III s'avise de jeter le gant à l'Europe, et de revendiquer cette
fameuse frontière , il est sûr de rencontrer la même faveur, les mêmes applaudissements que lui ont valus la guerre d'Orient et la guerre d'Italie. Les républicains ne souffleront mot, de crainte de passer pour mauvais patriotes; ils avoueront même que la possession du Rhin entre dans leurs principes, que telle serait leur politique , s'ils arrivaient au pouvoir : seulement ils soutiendront que pour une telle entreprise la révolution est indispensable et que l'empereur n'a pas du tout leur confiance.
Les légitimistes, pleins des souvenirs de Charlemagne , de Philippe Auguste et de Louis XIV, penseront exactement comme les républicains : toutefois, comme ils partent d'un point de vue opposé, ils ajouteront que, pour conquérir le Rhin, il faut commencer par rétablir le prince légitime, condition de toute grandeur, instrument de toute solide conquête.
La bourgeoisie, orléaniste, ou indifférente, c'est tout un, conviendra aussi que cela lui pa-
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raît beau, rationnel, juste ; mais elle alléguera Tinopportunité, le risque de l'entreprise, Tincertitude du profit, Ténormité de la dépense; que la dette est déjà bien lourde, le budget bien gros ; que les derniers gouvernements se sont passés du Rhin, et que le gouvernement impérial peut s'en passer aussi. Bref, ils concluront que l'empereur ferait sagement de laisser ce magnifique, ce magnanime projet, à son héritier.
Ce n'est pas, comme bien l'on pense, avec une opposition de cette force qu'on empêche rien; parlons plus juste, c'est avec une pareille opposition qu'un gouvernement, despotique ou constitutionnel, le système n'y est de rien, fait tout ce qu'il veut. Le jour où l'empereur des Français entrera en Belgique, dites-le sans crainte, tous les partis seront ses complices ; et ils seront ses complices, parce que tous obéissent au même préjugé.
Au reste, il faut en convenir : le préjugé a des faits pour lui; il peut même, dans une certaine mesure, invoquer la pratique, l'usage.
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II saute aux yeux que la France est admirablement séparée de l'Espagne par les Pyrénées, de l'Angleterre par la Manche. Pourquoi ne le serait-elle pas de même des peuples germaniques par le Rhin? Il est positif aussi que les États, dans leurs interminables remaniements, se sont rapprochés, autant qu'ils l'ont pu, de ce que l'on pouvait considérer comme une frontière naturelle. C'est presque toujours une rivière, une chaîne de montagnes, un bras de mer, qui sépare les territoires. Enfin , l'idée d'une frontière donnée par la nature a le mérite, assurément très considérable , de faire sortir la politique internationale de l'arbitraire où elle aime à se tenir, et de lui imposer une loi supérieure, empruntée, on le suppose du moins, à la raison même des choses. Comme on le voit, si le préjugé a sa naïveté, parfois même son insolence, il a aussi son excuse.
Sans doute, c'est à une science positive, fondée sur les lois de la nature et de l'histoire, à fournir les bases du droit des gens, et puis-
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que les nations ne peuvent pas ne se pas constituer en souverainetés séparées, à marquer, autant que faire se peut, la limite des États. Mais, sans compter que rien ne prouve qu'une séparation aussi énergique fût un bien, nous allons voir que dans l'application ce prétendu principe des frontières naturelles est sujet à deux inconvénients graves : le premier est qu il est incompatible avec le respect des nationalités, que cependant il est appelé à servir; le second, que, dans les conditions politiques faites aux États, il créerait des inégalités choquantes , et deviendrait bientôt un moyen de domination, bien plus qu'une garantie de paix. Contradiction et injustice, voilà, en deux mots, à quoi se réduit, dans la pratique, le soi-disant principe des frontières naturelles. C'est ce que je vais démontrer en peu de mots.
QUE LE PRINCIPE DES FRONTIÈRES NATURELLES EST EN CONTRADICTION AVEC SON OBJET, QUI EST LA NATIONALITÉ, ET AVEC SA FIN, QUI EST LA PAIX.
Tout État a son origine dans une agglomération de personnes que rapprochent spontanément ridentité du sang, la communauté de langue et de mœurs, la solidarité des intérêts. La famille, en un mot, radical de la nation, telle est la base, ou matière première de l'Ëtat. On peut donc dire qu'en principe, mais
seulement en principe, TËtat est adéquat à la nation, et que, comme il naît avec elle, il se développe, pendant un temps, avec elle seule.
Or les nations apparaisseiit en premier lieu sur les hauteurs, dont elles occupent les deux versants, et d'où elles se répandent ensuite dans Ips vallées, en suivant, sur les deux rives, le cours des rivières. Toutes les traditions le racontent; la géologie et l'ethnographie y joignent leur témoignage. C'est ainsi que le Liban est syrien, TAlpe celtique {Gallia cisalpina^ et Gallia transalpina), le Jura séquanais, etc., sur leurs pentes orientales et occidentales. L'Apennin, bien plus que la Méditerranée et l'Adriatique, a fait Thomogénéité des peuples italiques. Par la même raison, le Nil est égyptien, je veux dire que la race de Misraïm est indigène du Nil, rive gauche et rive droite, TEuphrate est chaldéen, le Jourdain hébreu, le Rhin allemand, la Yistule slave. Il n*y a pas jusqu'à la Manche, qui ne soit bretonne sur ses deux côtes, l'Adriatique
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italienne, le Gattegat et le Sund Scandinaves, comme autrefois la mer Ionienne et la mer Egée étaient grecques. Chose à laquelle on était loin de s'attendre, lorsque après la dissémination des peuples, les États ont commencé à se former, les nationalités se sont trouvées partout coupées en deux dans le sens de leur longueur territoriale, par ce qui devait précisément les grouper, les frontières naturelles. Devant ce fait, universel, fatal, que devient le prétendu principe? Pour assurer TÊtat, la nationalité sera-t-elle sacrifiée! Ce serait subordonner l'homme à la matière, la société à des accidents de terrain, la liberté au fatalisme. Ce serait, en même temps, consacrer la loi des amalgames, que représente surtout l'Autriche, et que nous combattons aujourd'hui. Au contraire, pour assurer la nationalité, mettrons- nous de côté la nature et ses frontières! Nous tombons dans le vague; il n'y a plui^ de délimitation possible. De quel côté sera, selon vous, la raison des choses! Ainsi, au point de vue de la formation des
États, le principe des frontières naturelles est en contradiction avec celui des nationalités, Les peuples obéissant à une double impulsion, l'État s'est constitué à Taide d'une transaction entre la race et le sol. La diplomatie, dans les traités, cherche les frontières en relief, la guerre y trouve son compte : au fond, la conscience du genre humain proteste contre ce principe antifraternel.
Mais ce n'est pas tout. Un autre inconvénient, non moins grave, du principe des frontières naturelles serait de créer, entre les États qu'il s'agit de mettre d'accord, une inégalité de force telle que leur indépendance ne serait pas de longue durée; il s'en trouverait infailliblement un qui, grâce à cette prépondérance géographique, domineraitbientôt tous les autres. Napoléon P' a dit que celui qui serait maître de Constantinople le deviendrait du monde. Aussi lopinion généralement répandue aujourd'hui, dans le cas d'une dissolution de l'empire ottoman, est-elle, après avoir procédé au partage, de neutraliser ce
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point Stratégique. Dans une moindre proportion, peut-être la France, ramenée à ses frontières naturelles, jouirait d une position analogue.
Les frontières naturelles de la France sont, comme ehacun sait, la Méditerranée, les Pyrénées, rOcéan, la Manche, le Rhin et les Alpes. Cette magnifique enceinte, de plus de 50,000 lieues carrées^ constitue, au sein de TEurope, la position la plus formidable. Â ne consulter que la carte, et sans connaître rien de rhistoire, il est évident que, les États obéissant à leur loi d antagonisme, et tendant à sabsorber les uns les autres, tôt ou tard la France sera dominante; que dis-je? l'Europe ne formera qu'un seul État, dont la capitale sera Paris. Là civilisation, la liberté y gagneraiènt-elles? J'en doute : mais cette question sort du sujet. Bornons-no ufs à constater ce fait, tout matériel, que TËtat français, si on lui accorde les limites que semble lui avoir assignées la nature, est prédestiné à absorber tous les autres. La position de ce vaste pays,
à la fois maritime et continental, qui, en le dégageant lui-même, lui met, pour ainsi dire, le pied sur ses rivaux; son climat tempéré, son territoire salubre et fécond, sa flore et sa faune, conditions d'existence dune race d'hommes des mieux doués, sont une garantie de triomphe, Donc, ou une grande monarchie, avec la France pour foyer; ou une vaste féodalité, sous la suzeraineté de l'empereur des Français : voilà ce que prédit à l'Europe la géographie, si c'est la géographie qui fait la règle.
L'Allemagne, plus centrale, est sous les autres rapports moins favorisée. Son territoire, d'une mer à l'autre, est trop étendu, moins bien ramassé pour la lutte; ses ports, dans la mer du Nord, dans la Baltique et l'Adriatique, trop loin de l'Océan, sont aussi mal placés pouV le commerce que pour la guerre. De là une population nécessairement moins homogène, des intérêts moins centralisés, moins solidaires, un esprit de divergence, une tendance moindre à l'unité poli-
tique, une volonté de domination moins prononcée. On n a pas besoin de consulter l'histoire pour prédire que l'Allemagne sera fédéraliste, plus faible par conséquent que la France, pour vaincre et repousser l'étranger.
La Russie, excentrique et froide, d'une civilisation tardive, est dans une condition plus défavorable encore que l'Allemagne. Toujours en retard, elle ne peut logiquement aspirer à la suprématie. Son unité est toute artificielle, n'a rien d'organique. Supposez-la, dans toutes ses parties, parvenue au niveau de la civilisation franco-germanique, elle tendrait dès lors à se désagréger ; il ne faudrait pas, pour la vaincre, Tefifort de 1812.
Quant à l'Angleterre, si le détroit qui la couvre semble jusqu'à certain point lui garantir l'indépendance, la même raison fait qu'elle ne peut aspirer à la domination du continent. Aussi l'intérêt de l'Angleterre est-il de maintenir l'équilibre entre les États, de combattre toute tendance à la suprématie, et,
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pour y parvenir, êe sassarer, le plus l(mg' temps qu elle pourra, la supériorité de» capitaux, de la marine, de l'industrie, des colonies. Cette supériorité doit avoir un terme : mais ce terme coïncidant avec la cessation de l'antagonisme entre les États, la Grande-Bretagne n'a rien à perdre à se voir égalée; elle n'a pas même d'autre but, d'autre gloire.
Le rôle de l'Italie et de l'Espagne n'est pas indiqué moins clairement, je raisonne toujours dans la double hypothèse de l'application à la France du principe des frontières naturelles et de la permanence de l'antagonisme : ce sont les deux satellites delà planète, pour mieux dire, les deux ailes de l'armée française.
Ainsi, l'Europe étant donnée avec sa configuration géographique, la tendance à l'absorption étant la loi des États, la domination française s'ensuit fatalement. Et la marche de la conquête est tracée : d'un côté, s'assurer de ritalie et de l'Espagne; de l'autre, balancer par la mer et par le commerce l'Angleterre ;
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puis, faire irruption sur l'Europe par le Rhin. Or, comme rinstinct des peuples est donné par la raison des choses, qu'arrive t-il? Justement que la passion innée du peuple français est d'obtenir la suprématie de TEurope, et pour cela de posséder le Rhin ; en revanche, que la passion du peuple germanique, de l'Angleterre et de la Russie, est de s'opposer à cette possession.
Toute la politique française, je parle de la politique instinctive, traditionnelle, est là : elle est innée dans le peuple; tous les gouvernements, du plus au moins, à peine d'impopularité, ont dû la servir; elle est le principe de cette antipathie qu'on nous a tant reprochée pour les Autrichiens et les Anglais, nos rivaux, je devrais dire nos surveillants naturels. Voilà pourquoi la dernière expédition d'Italie, après quelques murmures, a obtenu parmi les masses tant de faveur, bien qu'en réalité il existe entre l'Italien et le Français une bien plus grande incompatibilité d'humeur qu'entre celui-ci et l'Autrichien
OU TÂnglais. Voilà pourquoi, pendant des siècles, nos rois n'ont cessé de batailler avec les Anglais, de leur disputer la mer, en même temps qu'ils faisaient des pointes en Italie et dans les Pays-Bas. Napoléon P' ne fit pendant tout son règne que copier la politique des rois : il pla^e un de ses frères en Italie, un autre à Naples, un troisième en Hollande; cela fait, il devient médiateur de la Confédération helvétique, protecteur de la Confédération du Rhin; il crée un royaume de Westphalie; il démembre TAutriche, la Prusse, et, pour en finir d'un seul coup, porte ses armes en Russie. Quelle force eût pu tenir contre lui? Il fut vaincu, parce que l'idée d'une monarchie universelle, au dix-neuvième siècle, était devenue rétrograde ; parce que la civilisation ne l'admettait plus, comme le prouva l'insurrection des nationalités en Espagne, dans Tltalie du sud, en Russie, et dans toute l'Allemagne. L'empire abattu, la ligne du Rhin est reprise à la France : mais aucune explication ne vient éclairer les masses; l'instinct du pays renaît
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plus opiniâtre ; il faut que la France soit prépondérante : la tradition monarchique, les souvenirs impériaux, l'opposition des partis, le ressentiment des masses, l'insolence de la coalition, tout y pousse.
Les malheureux Bourbons se remettent, comme des forçats, à la tâche, rompent avec l'Angleterre, interviennent en Espagne,- protègent la Grèce, font de l'Afrique septentrionale une colonie française. Il n'y a pas jusqu'à Louis-Philippe, le déserteur de la suprématie française, qui ne se soit vu forcé, malgré son amour de la paix, d'appuyer la séparation de la Belgique, qu'il n osa accepter pour un de ses fils, d'occuper Ancône, et d entretenir, dans une paix profonde, mais à toute éventualité, une armée de 400,000 hommes.
Peut-on admettre, en bonne philosophie, que cet opiniâtre effort n'ait eu d'autre cause que l'ambition des princes, l'humeur guerroyante de la nation, ou, ce qui serait plus niais encore, les prétextes de la politique courante? Ce serait faire les effets plus grands
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que les causes, expliquer un phénomène naturel parfaitement intelligible, par des folies, par des miracles.
Chaque peuple, dît un philosophe d'outre- Rhin, Herder, n'a d'inclination, d'idée, que ce que lui communique le sol qu'il habite. Ce qui a donné au peuple français son génie unitaire, par suite sa tendance à la suprématie de l'Europe, c'est le massif territorial dont il occupe le centre, entre la Méditerranée et l'Océan, le Rhin, les Pyrénées et les Alpes. Et ce qui a empêché ce même peuple de réaliser, avant et après Rome, l'hypothèse d'un empire universel, c'est qu'il n'a jamais pu ni avant, ni depuis Jésus-Christ, établir d'une manière solide sa domination sur le Rhin, et il ne l'a pas pu parce qu'au moment où Rome combattait contre la Grèce, contre Carthage et contre l'Asie, pour la domination du monde, la Gaule, encore barbare, n'avait pas constitué sa propre unité ; parce que ensuite, à la chute de l'empire romain, l'opinion universelle, dans la Gaule comme partout, était contraire
à la constitution de cette grandiose utopie ; parce que plus tard le système féodal, créé sous rinitiative de la Fance, comme de Fltalie et de TAllemagne, l'excluait; parce que enfin, à la chute de la féodalité, soit sous les ducs de Bourgogne, soit après le traité de Westphalie, il était trop tard.
Pendant plus de deux mille ans, la raison stratégique de l'Europe a protesté contre cette application du principe des frontières naturelles : la possession de la ligne du Rhin par les Français. Un coup d'œil jeté en arrière va nous montrer quel rôle a joué cette puissante barrière dans les révolutions de FEurope, quelle fatalité elle faisait peser sur elle. Je . ne voudrais que cette monographie du Rhin pour démontrer la réalité d une philosophie de l'histoire; et, par le temps qui court, ce serait pour mes compatriotes, si je pouvais être entendu d eux, le plus grand service que je pusse leur rendre.