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HISTORIQUE DE LA FRONTIÈRE RHÉNANE

Autant qu'il est permis d'en juger par les traditions et les analogies, les peuples qui dans l'origine habitaient les rives du Rhin, depuis Constance jusqu'à Leyde, paraissent avoir été ce qu'ils sont aujourd'hui, de souche germanique. Les Vosges et l'Ardenne paraissent avoir été de ce côté la limite celte. La race et la langue auraient donc été primitivement d'accord, ici comme partout, pour contredire la géographie, indiquant le Rhin

passèrent le Rhin à leur tour et refoulèrent les Celtes, peut être fixée entre les années 200 et 130 avant Jésus-Christ. A l'arrivée de César, une partie de la population belge est de race étrangère : entendait-on par ce mot d'étranger ceux qui étaient venus en dernier lieu avec les Teutons et les Cimbres, ou les indigènes du Rhin qui, après avoir suivi le fleuve jusqu'à son embouchure, s'étaient étendus le long de la mer jusqu'à la hauteur du détroit de la Manche? C'est ce que l'on ne saurait dire. Toujours est-il que la Relgique, alors comme aujourd'hui, était occupée par deux races, l'une celtique, battant en retraite, l'autre germanique, avançant toujours, comme si, par une prévoyance divinatoire, les peuples d'outre-Rhin avaient voulu poser une barrière à l'envahissement de la Gaule,, en occupant fortement toute cette terre stratégique du Rhin, dé la Meuse, et de l'Escaut.

Après la conquête de César, l'importance de la ligne du Rhin se dessine nettement. Tout d abord la limite de la Gaule, c'est à dire

de Tempire, est reportée au bras le plus septentrional du fleuve, à Utrecht, Trajectum, et Leyde. La Germanie est refoulée à son tour; défense est faite à ses hordes dv. franchir le Rhin à l'avenir, de former aucun étanlissement sur la riVe gauche. L'élément germanique, pensait César, était déjà beaucoup trop fort chez les Belges, pour la fidélité de la province et la sûreté de la frontière. Il était temps d'arrêter Finondation. En donnant à la Gaule sa limite naturelle, César lui transmettait l'héritage de Rome, l'empire d'Occident. Aussi tout l'effbrt des guerres vient-il après lui, pendant près de 1,000 ans, se concentrer sur ce point.

Par ordre d'Auguste, des voies militaires sont ouvertes à travers les forêts et les marais de la Belgique jusqu'à l'Océan. Mais la conquête avait exterminé les habitants; il fallait repeupler le pays : Auguste ne put faire mieux que d'y envoyer des prisonniers de guerre faits sur les Germains ; Tibère en établit, vers Tongres, 40,000. La politique est

impuissante devant les attractions et les répulsions de la nature; la Gaule ne demande pas mieuic que de posséder le Rhin ; elle se refus^i^ rhabiter. L'homme germanique, au contraire, y pousse sans effort. Le Rhin ne sera jamais ni romain, ni gaulois.

Cependant la Germanie tout entière a compris le péril; c'est sur le Rhin, depuis Constance jusqu'à Leyde, que se portent ses lignes; c'est là qu'elle livre ses batailles contre Varus, Germanicus, Corbulon,Aurélien, Constance, Julien, Aétius. La Gaule s'étendant au Rhin, la Germanie est entamée; et ce n'est pas tout : la possession stratégique d'un cours d'eau exige qu'il soit occupé sur ses deux rives, en sorte que Rome et la Gaule sur le Rhin, c'est la Germanie soumise. Ainsi, pour assurer la ligne du Danube, Trajan avait dû en conquérir la rive gauche, cédée plus tard aux Daces; ainsi, pour garder l'Armorique, il avait fallu passer la Manche et conquérir cette île Rritannique, qui sans rien apporter aux Romains, leur donna autant de soucis

que le Rhin et le Danube. Rien ne montre mieux la fausseté du prétendu principe des frontières naturelles que ces incessantes expéditions des empereurs qui, alors coriMne aujourd'hui, ne comprenaient pas que la limite des États est dans le consentement des populations, nullement dans la circonvallation de la terre et des eaux. En môme temps que la Germanie, mutilée par le fait de l'occupation du Rhin, se soulève, Rome se retranche : on bâtit le long dû fleuve d'innombrables forteresses ; ou fonde des colonies. Les généraux romains savaient du reste à merveille que, pour conserver un territoire étranger, il ne suffit pas d y mettre garnison ; il faut en changer les habitants ; mais le moyen? Est-ce que le Rhin a pu jamais apprendre à parler latin ou celte?

Je ne cite que les faits principaux : le détail serait immense.

En 44 de notre ère, une révolte des Frisons est comprimée par Corbulon, qui gouverne toute la Germanie. Voilà Rome établie sur la

rive droite. Maïs en 69, à la mort de Néron, qui donne le signal de la révolte? Civilis, descendant des anciens rois bataves, c'est à dire de cette portion du pays qui s'étend, partie dans le delta du Rhin, partie sur la gauche jusqu'à la Meuse. Les Bataves étaient de sang germanique, une colonie des Cattes. Tandis que l'armée romaine poussait l'ennemi devant elle, il reparaissait sur ses derrières. Civilis avait pour associé dans son entreprise Sabienus, préfet des Gaules, mais la Gaule ne suivit pas l'insurrection : la Gaule voulait conserver le Rhin, que Civilis voulait affranchir : le mouvement avorta.

En 90, les Sicambres paraissent sur le Rhin pour la première fois : dix ans après, ils forment une alliance avec ceux de Thuringe, Un peu plus tard, en IH, commence la fédération des peuples suéviques, sous le nom de Suevia (souabe) et Alemannia. Toute l'Allemagne d'une extrémité du Rhin à l'autre, frémit contre Rome. Mais le Rhin est trop fortement occupé par la ligne de forteresses ; pendant

le premier et le second siècle, l'effort des barbares est infructueux du côté de la Gaule ; ils sont plus heureux sur le Danube.' Ce n est que vers 190 que l'attaque commence en règle sur le bas Rhin par la confédération des Francs, sur le haut Rhin, par celle des Suèves.

La liguedes Francs se compose des Sicambres, des Attuariens, des Bructères, des Chamaves, des Saliens, de Frisons, des Cauques et des Ambivares. Le roi des Sicambres commande toute la ligne. Le mot Franc, qui sert de nom à la ligue, signifie homme libre, indépendant : les Francs sont leis partisans de rindépendance germanique, ce qui revient à dire de la liberté rhénane. Pour parvenir à leur but, leur tactique habituelle est celle-ci : descendus de leurs montagnes par le Mein, ils. suivent le Rhin jusque vers ses embouchures; là ils trouvent des auxiliaires secrets, d'anciens parents; puis ils s'engagent dans la Belgique, d'où ils se répandent, selon la fortune des armes, sur les divers points de la

Gaule. En cas d'échec, ils demandent des terres qu'on ne songe pas à leur refuser : en attendant que la souveraineté du Rhin leur soit reconnue, ils en deviennent propriétaires. Du reste, un traité fait avec un parti n'oblige pas les autres : en sorte que la ligue, sans cesse renouvelée, jamais abattue, jamais engagée, jouit à la fois des chances de la guerre et des bienfaits de la paix.

A partir de 261, la guerre est continuelle : un de leurs corps est battu par Aurélien près de Mayence. En 260, un autre corps de Francs traverse la Gaule, les Pyrénées et passe en Afrique. En 276, après des succès mêlés de revers, ils obtiennent de Probuslautorisation de rester dans la Batavie, entre les bras du Rhin. Presque aussitôt, en 281, ils se liguent avec les Saxons, et sont refoulés jusque sur l'Elbe. En 287, ils font cause commune avec Carausius, usurpateur, qui combat pour Tindépendance britannique, c'est à dire pour la liberté des deux rives de la Manche, comme les Francs combattent pour {e Rhin ; enfin

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par un traité conclu avec Maximien Hercule, en 291, ils obtiennent des terres aux environs de Trêves et de Cambrai, et sont incorporés à Fempire. La politique a des mots heureux pour déguiser. ses mécomptes : l'incorporation, ici, c'est l'introduction de l'ennemi dans le pays.

Cependant l'indépendance n'est pas conquise; le Rhin nest pas libre. Les Francs sont entrés sur les terres de l'empire, mais il sont sujets de l'empire, dont ils ont promis d'observer les lois. 11 s'agit maintenant de convertir leur propriété en souveraineté. De 306 à 360, la guerre est continuelle, et le progrès des Allemands et des Francs, dans le haut et le bas Rhin, parfaitement soutenu. On fixe à l'an 317 lorigine des ducs de Franconie, sortis des chefs sicambres : titre accordé par la munificence impériale. En 332, ils entrent dans les armées de l'empire ; en 355, un des leurs, Sylvain , est même proclama empereur, et aussitôt assassiné : à cette occasion les Francs s'emparent de Colo-

gne et de plusieurs autres villes du Rhin qu'ils saccagent, et dont ils transportent les habitants, c'est à dire les Romains bien entendu. Autant en arrive à Mayence en 567. César ne voulait pas qu'il y eût de Germains en Belgique ; les Francs ne souflfrirent sur le Rhin ni Romains ni Gaulois. Enfin sous Julien, qui les vainquit plus d'une fois, dit l'histoire, la situation se dessine; les Francs incorporés par Maximien, possèdent, à titre de domaine propre, reconnu par l'empereur, la Batavie et la Toxandrie (Brabant septentrional).

Du côté de la Belgique, la ligne du Rhin est donc perdue. Les destins de Rome ont tourné, comme dit Tacite. Valentinien, après bien des triomphes, ne voit d'autre moyen de conserver la partie moyenne et supérieure du fleuve, que d'opposer Germains à Germains, barbares à barbares, sous la réserve de la suzeraineté de Rome. En 575, il appelle les Bourguignons, et leur accorde un établissement dans la Gaule, au bord du Rhin. Les Francs possessionnés suivent la même politique ; en

377, ont voit un de leurs chefs, Mellobande, refouler 40,000 Allemands qui avaient pénétré près de Colmar, sur les terres de lempire. En 378-58 1 , les mêmes Allemands, qui avaient de nouveau passé le Rhin près de Bâle, sont battus par lempereur Gratien, dont les armées sont commandées par Dudon et Ârbogaste, aussi chefs des Francs, amis des Romains. Amis desRomainSy cela signifie, comme on le verra bientôt, héritiers et successeurs. Dès lors, se disent les Francs, que veulent les Allemands? nous ne les connaissons pas.

Maintenant tout se brouille : l'empire tombe en dissolution, les barbares qui s'en disputent les dépouilles sont en guerre les uns contre les autres; les Francs, les plus puissants de tous par leur ligue, s'apprêtent à recueillir cette gigantesque épave. Sous les noms de Gratien, Valentinien jeune, Eugène, etc., on peut dire que déjà ils gouvernent lempire, faisant et défaisant les empereurs. En 395, Arcadius, empereur d'Occident, sollicite et obtient la main d'Eudoxie, une de leurs filles.

En 409, Tannée nnôme de la prise de Rome, un traité d'alliance unit les Francs et les Belges : c'est le prélude de la fondation de la monarchie franque, dont le début fut, coinme Ion voit, une conspiration du pays rhénan contre Rome et la Gaule.

De 428 à 435, il y eut, sous le général Aétius, un retour offensif des Gallo Romains contre l'invasion franque; la ligne du Rhin fut ressaisie, les Franco-Belges et les Noriques furent battus plusieurs fois ; puis tout se termina par un traité d'amitié, ce qui veut dire par un abandon définitif de la Belgique. En 445, Clodion, après toutes ses défaites, a sa capitale à Dispargum, Diest, dans leBrabant méridional, bu peut-être Duysbourg près Tervueren , sur la lisière de la forêt de Soignes. En 465, nous trouvons Childeric à Courtrai; c'est le Rhin qui se retourne contre la Gaule, après avoir servi aux Romains à soumettre la Germanie. L'amitié des Romains et des Francs, lisez l'union de la Gaule et du Rhin, deux puissances séparées, ne fut pas sans gloire.

En 451, Aétîus et Mérovée sont vainqueurs d'Attila; en 463, les Francs qui, après avoir chassé Childeric, avaient pris pour chef ou régent, pendant Vinterim^ le général romain Égidius (dont nous avons fait Gilles), battent les Visigoths, semparent de Cologne, de la Frise, de Tlle des Bataves; en 471, ils écrasent les Saxons, leurs anciens rivaux, qui s'étaient avancés jusque sur la Loire. On dirait qu'un empire du Rhin se forme, mais en sens inverse de la politique romaine, et des plans de Jules César. Que va-t-il en advenir? L'heure est solennelle : la dernière ombre de l'empire s'est évanouie en Occident. A la place de ce grand corps vermoulu se forme, en Italie, une monarchie des Hérules, puis des Ostrogoths, puis de Longobards; en Espagne, une monarchie des Visigoths et des Suèves; dans la Gaule, une monarchie des Francs. C'est celle-ci que le monde salue comme la principale héritière de Rome.

Toutes les autorités gauloises, ecclésiastiques, civiles, militaires, sont animées du même sen-

timenl. L'empire est tombé : eh bien, que le roi des Francs règne sur la Gaule et refasîîe Fempire, lempire avec sa limite naturelle!

Aussitôt fait que dit. En 486, Clovis, un barbare de 22 ans, sans lettres, est pris pour fondateur: il attaque Syagrius, la protestation romaine, et le défait. Mais les institutions latines sont conservées; il nj aura qu'un mot de changé : on ne dit plus, Salut à César! on crie Vive le Roi! De 4^91 à 509, Clovis se débarrasse de tous ces petits rois et chefs de la confédération franque, et réunit leurs États. Visiblement il tend à l'unité, à la centralisation impériale. Grave infraction au principe de l'indépendance et du fédéralisme germaniques. Comme il est finement stylé le jeune chef! Hors lui et ses compagnons, il n'y a plus de Francs ; cela signifie que lancienne ligue est dissoute au bénéfice- de la dynastie Marwinge des Saliens, et que la vieille Gaule, prenant le titre de royaume de France, affirme de nouveau son domaine sur le Rhin et sa suzeraineté sur les multitudes germaniques. Clo-

vis, en effet, que sa position nouvelle inspire de mieux en mieux, commence une série d'opérations contre ses conalionaux; il n'est plus Franc, mais Français : la ligue des vrais Francs (Souabes , Bavarois, Franconiens), que mécontente sa politique, est écrasée par lui à Tolbiac (496); alors, nouveau Constantin, époux d une autre Hélène, il embrasse le christianisme par lequel il a vaincu ; il devient le bouclier de la foi et des mœurs romaines contre les hérétiques et les barbares, attaque, sous prétexte d'arianisme, le roi des Bourguignons, Gondebaud (500), gagne la bataille de Vouillé, en Poitou, sur les Visigoths (507), fait son entrée à Toulouse, assiège le roi des Visigoths, aussi arien, dans Carcassonne, et reçoit de lempereur d'Orient, son collègue, son frère, le titre et les insignes de consul.

En un sens on peut dire que la monarchie française commence à la fédération franque, en 190 ; au point de vue gaulois, français, elle commence en 486, à la défaite de Siagrius.

C'est alors que les Francs, se distinguant de lempire auquel ils succèdent, et de la Germanie qu'ils abandonnent, opèrent leur fusion avec la Gaule. Il est absurde de compter comme roi de France, un Childeric, un Mérovée, un Clodion, un Pharaxnond, un Marcomir, un Mellobande. Cette monarchie a pour principe et pour gage la restitution, au moyen d'une volte-face, de la ligne du Rhin, qu'avait reprise à la Gaule impériale la confédération des Francs. Ainsi l'invasion aurait fini par tourner contre elle-même ; et la politique, d'accord avec la géographie, aurait eu raison des répugnances internationales.

Mais cette restitution, obtenue, pour ainsi dire, par un changement d'étiquette, la raison des peuples la consacrera-t-elle? Les rois de France sauront-ils, en devenant maîtres de la Gaule, conserver ce que leurs aïeux eurent tant de peine à conquérir sur la Gaule même, et qui leur garantissait à tout jamais, l'empire de l'Europe?

Non, et c'est ici que l'histoire redouble

d'intérêt. Les rois de France seront dépouillés de ce précieux gage, comme le furent les Césars. Une volonté supérieure semble se placer entre eux et le Rhin. Clovis aura beau, sa vie durant, chercher par tous les moyens à souder le Rhin à la France ; d un côté protéger les institutions de Rome, adopter son culte, porter sa livrée, initier ses Frapcs à la civilisation latine, suivre contre l'Allemagne la stratégie des Césars; de l'autre, fixer sa résidence sur le point décisif, près du Rhin, à Tongres, comme Charlemagne fixera plus tard la sienne à Aix-la-Chapelle; il ne peut faire que le pays rhénan ne tende violemment à se séparer, et qu'il ne se sépare. A la mort de Clovis, en 514, les Francs, conformément au principe de leur origine, au génie de leur race, l'idée fédéraliste, partagent la monarchie en quatre lots, parmi lesquels il en est deux significatifs : l'Austrasie, Oostryaj royaume de l'est, entre le Rhin et l'Escaut; et la Westrasie, Westrya, royaume de l'ouest, appelée aussi Neustrie, entre l'Escaut et

rOcéan. En un trait de plume Tœuvre si savaniment élaborée depuis 60 ans par Âétius, Mérovée, Egidius, Clovis, est ruinée de fond en comble.

Clotaire V\ en 5S8, réunit de nouveau tous les États de Clovis ; mais la séparation se refait et toujours de la même manière, en 561 ; il ne vient à l'esprit de personne de composer un royaume du Nord, allant par exenfiple, de lembouchure de la Seine à Strasbourg; un royaume du milieu, comprenant le pays entre la Seine et la Garonne; et un royaume du midi, allant de la Garonne aux Pyrénées. Rien de semblable : le Rhin forme une population à part, et pour éviter le mélange, le parta'^e sefaitparallèlementau fleuve, d orient en occident. En 615, toute la monarchie franque se trouve réunie sous Clotaire II; en 628, elle est repartagée comme la première et la seconde fois. En 687, la bataille de Testry, gagnée sur le maire de Neustrie, Ebroïn, par le maire ou duc d'Austrasie, Pépin de Herstal, détermine une nouvelle reconstitution, qui.

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SOUS des princes puissants^ Charles Martel, Pépin le Bref, Charlemagne, se soutient jusqu'à la mort de ce dernier, en 814. Deux partages eurent lieu, cependant, comme pour interrompre la prescription, l'un à la mort de Charles Martel, en 741, entre Pépin le Bref et Carloman, Tautre à la mort de Pépin le Bref, en 768, entre Charles et un autre Carloman. Mais Charlemagne mort, les Francs ny tiennent plus : en 817, Louis le Débonnaire essaie d'échapper à la fatalité qui le presse, en sassociant ses enfants. Le tiraillement est visible; d'un côté, on voudrait garder Tunité, de l'autre, on demande la séparation. De là ce règne malheureux du Débonnaire, Enfin, la rupture s'accomplit, irrévocable cette fois, à la mort du triste fils de Charlemagne.

Par le traité de Verdun, en 845, l'empire des Francs est divisé en trois royaumes : 1*" royaume de Germanie ou d'Allemagne, comprenant tous les pays situés à la droite du Rhin ; S"* royaume de Lother, Lotherik ou

Lotharii regnurrty d'où par corruption Lolharingia^ Lorraine, comprenant tous les pays situés à la gauche du Rhin/ et à Touest de la chaîne alpique jusqu à la Meuse, la Saône et et le Rhône; 5"" royaume de France, formé des paysàlouest du précédent. Délimitation aussi naturelle qu'il soit possible de l'imaginer; mais qui, pour conserver la nationalité du Rhin, sabre celles de la Saône et du Rhône. C'est alors que le nom de Neustrie tombe en désuétude, et fait place à celui de France. En vertu du même partage, la qualité impériale est affectée au royaume du milieu, à cette longue bande qui de l'embouchure du Rhin va à l'embouchure du Rhône, longeant la gauche des deux fleuves. Pourquoi? C'est que le rétablissement de l'empire n'est pas l'œuvre de la Gaule, mais des Francs; d'où résulte que la qualité de roi de France, dans le sens moderne du mot, est exclusive de la dignité impériale comme la possession du Rhin. En la personne de Lother, c'est le Rhin qui est couronné empereur.

Les faits qui suivent ne sont que Tapplication de cette idée.

En 869, le royaume de Lotharingie, déjà soumis à un partage, devient vacant par la mort de Lothaire IL Les oncles du défunt, Louis de Gejmanie et Charles le Chauve, roi de France, se partagent la succession, chacun prenant ce qui l'arrondit, Louis, le Nord, c'est à dire le pays rhénan; Charles le Sud, c'est à dire la Provence et la Bourgogne; le tout sans égard aux droits de Louis, leur neveu, frère de Lothaire, qui régnait en Italie avec le titre d'empereur. Mais en 872, l'empereur Louis, ayant obtenu de son oncle de Germanie la restitution de la part de la Lotharingie qu'il s'était appropriée, put alors se faire couronner à Rome au double titre d'empereur et de roi, et confirmer ainsi, par la propriété du Rhin et par le sacre, son titre jusque-là précaire. Celui-ci mort, en 876, Charles le Chauve, qui n'avait pas voulu se dessaisir des provinces accrochées au royaume de Lother, se hâta de prendre le titre d'empereur ; et

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comme l'empire implique ou suppose la possession du Rhin, il se met en devoir de saisir aussi ce qui reste du royaume de Lolher. Mais ses prétentions sont repoussées : il est défait par Louis de Germanie, à Andernach, sur le Rhin, et meurt peu après au pi^ des Alpes.

La prétendance de la France repoussée, la Lotharingie sans maître, qui sera empereur? personne; il y a interrègne. En 880, les seigneurs lotharingiens offrent la couronne au roi de France, Carloman, qui ne peutou n'ose l'accepter. On la porte à Charles de Souabe, qui devient, ipso facto, par fa vertu du fétiche, empereur en 881.

En 887, Charles de Souabe est déposé : la dignité impériale est conférée à un duc de Carinthie, Arnoul, qui, du même coup, est proclamé tout à la fois roi de Lotharingie et roi d'Allemagne, et se fait couronner à Rome en 896. Tantôt c'est le Rhin qui donne l'empîre, tantôt c'est l'empire qui donne le Rhin, et toujours à exclusion du roi de France. En voici un nouvel exemple :

Devenu einpereur, roi de Lotharingie, par conséquent, Arnoul abdique cette dernière couronne en faveur de son fils naturel Zwentibold, chassé bientôt par ses sujets, et remplacé par son. fils encore mineur. Sur ces entrefaites, Tempereur Arnoul vient à mourir; et voilà que ce mineur, Louis, dit TËnfant, devient aussitôt, par la grâce du Rhin, empereur. C'était pousser Ioin,dansun mondechrétien, le fétichisme; une réaction était inévitable. A la mort de Louis l'Enfant, arrivée en 9!1, Conrad de Franconie fut élu empereur et roi de Lotharingie , l'empire et le Rhin étant toujours réputés inséparables. Cette élection, que combattit en vain Charles le Simple, roi de France, descendant de^Charlemagne, fit prévaloir ce principe que la succession impériale n'était pas, comme les successions royales, ducales, baron niales, soumise à la loi du sang, qu'elle était élective, et appartenait à la Germanie, dont Charlemagne, de même que Clovis, n'avait été que le représentant. Aini§i l'empire sortit de la maison et

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du patrimoine de Charlémagne; ce fut une révolution. Le principe posé par Conrad de Franconie reçoit, en 919, sa seconde application par l'élection de Henri FOiseleur, chef de la maison impériale de Saxe. À dater de ce jour, la Lotharingie, pays entre le Rhin et TËscaut, n est plus quun fief héréditaire du royaume d'Allemagne, le duché de Lother;* tandis que la Flandre, pays à gauche de l'Escaut, ancienne Neustrie , relève du roi de France. Mais telle est encore la puissance de ce qu'on pourrait appeler la superstition rhénane, qu'en 940, Gislehert, devenu duc héréditaire de Lotharingie par la munificence de Henri l'Oiseleur, se souleva à la mort de celuici, contre Othon P% son filset son successeur, et osa lui disputer l'empire. Il fut vaincu, et périt dans le Rhin. Treize ans plus tard, le duché de Lother fut donné à saint Brunon, archevêque de Cologne, qui en fit deux parts : Tune appelée haute Lotharingie, comprenant l'Alsace et la Lorraine moderne; l'autre » la basse Lotharingie^ formée de l'archevêché de

Cologne et toute la Belgique à Test de TEscaut. Ainsi coupé, le Riiin ne remua plus ; les deux tronçons restèrent allemands, mais ne purent plus se joindre. La partie inférieure, Fantique patrimoine carlovingien, passa successivement dans la famille des ducs de Bouillon,-^ on voit ici pouiHjuoi ce fut un Bouillon qui commanda la première croisade; — de la maison de Bouillon dans celle de Louvain, qui la conserva jusqu'en 1450, époque où la totalité des Pays-Bas entra dans le duché de Bourgogne. Spéculation malheureuse! Enérigéant, en faveur de Philippe le Hardi, le duché de Bourgogne et lui donnant pour femme Margueritede Hainaut^ le roi Jean avait cru rallier un jour le Rhin à la France; il ne'fit que créer un nouveau royaume de Lotharingie, qui pendant près de trois quarts de siècle désola laFranceet tint un moment Fempire en échec. C est par la maison de Bourgogne que les Pays-Bas sont tombés aux mains de l'Espagne, etfinalement derAutrîche, son héritière. Ainsi, ni la Gaule celtique, ni la Gaule ro^

maine, oi la Gaule franque ou féodale, ne put réaliser la pensée de sa frontière naturelle, saisir et conserver la ligne du Rhin. Gharlemagne enterré, à peine si les rois de France, ses successeurs, parviennent à maintenir leur suzeraineté sur la Flandre : comme si le Rhin qui les répudie, ne se croyait sûr de lui-même qu'à la condition d'englober FEscaut et de s'étendre jusqu'à Boulogne. Que demandait, en 1214, Philippe Auguste, combattant à Bouvines contre l'empereur, le duc de Brunswick, le roi d'Angleterre et le comte de Flandre , ligués contre lui? Était-ce qu'on lui rendit l'héritage de Charlemagne, du chef de sa femme ^ Isabelle de Hainaut , descendante du grand empereur? Eh! non; il réclamait uniquement son droit de suzeraineté, lui garantissant éventuellement le retour de la Flandre, l'ancienne Neustrîe, à sa couronne, la réunion de la France à la France même. Ses successeurs, dans leurs démêlés avec les comtes de Flandre, ne vont pas au delà. Au treizième siècle, la bourgeoisie, qui déploie sur toute

retendue des Pays-Bas ses bannières comm unales; au seizième siècle, la réforme qui s y insinue, ne leur donnent pas la moindre envie d y penser. Alors la révolution semblait s'être chargée de garder le Rhin contre la France. Mais lorsque Louis XIY, ayant conquis la Franche-Comté et l'Alsace, fut devenu maître de toute la haute Lotharingie, quand il y eut ajouté la Flandre française, quand, enfin, il osa accepter, pour son petit-fils, le testament de Charles IT, l'antique coalition du Rhin se réveilla. L'Autriche, l'Empire, l'Angleterre et la Hollande, déclarent la guerre à la France. Les hostilités commencent en Italie, en Allemagne, dans les Pays-Bas, sur terre et sur mer. Il y va cette fois de la suprématie de l'Europe. Après douze ans de lutte, le roi de France est contraint de poser les armes et d'accepter une paix humiliante. Le traité d'Utrecht, 171 5, stipule que les Pays-Bas catholiques ^ enlevés à la couronne d'Espagne, serviront de barrière et de sûreté aux Provinces-Unies contre la France. C'est toujours le Rhin qui s'affirme

comme ennemi du nom français. Boileau a eu raison de peindre le courroux du fleuve au passage des armées françaises ; il a mieux compris la loi des antipathies nationales que Béranger, disant dans une de ses plus belleis odes :

IL *^ Le Rhin aux bords ravis à la puissance

■*^ »^ ï»orle à regret le tribut de ses eaux ;

Il crie au fond de ses roseaut :

Honneur aux enfants de la France 1 v^

Hélas! non» le Rhin ne regrette pas la France. La Révolution à pu lui imposer ses principes parce que le droit est plus fort que la fatalité : elle ne lui a pas rendu le eiœur français. Bade, la Bavière, la Belgique, la Hollande, la Prusse sont aujourd'hui des États plus libéraux que la France elle-même; mais ce résultat, qui nous accuse, prouve justement que les coalitions de 180o, 1809, 1815et 181S n'eurent pas pour objet d etoufier la Révolution comme les Bonaparte n ont cessé de le. dire; elles ont eu pour but Findépendanfce du Hhin, gage de la liberté des nations. Et cer-

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tes, il n y avait pas rien que des Prussiens et des Anglais à Waterloo, il y avait aussi pour un bon tiers des Hollandais et des Belges.

Maintenant cinq nations libres gardent le Rhin contre l'autocratie napoléonienne : la Prusse, la Bavière, Bade, la Hollande et la Belgique ; derrière elles la Confédération germanique; sur les ailes, rAutriche et FÂngleterre. L'expédition de Lombardie, préparée de longue main, conçue d'abord comme un préliminaire indispensable à la conquête du pays rhénan, cette expédition ayant avorté. Napoléon HI, malgré le gain de cinq batailles, se déclarant, par la paix de Villa-Franca, vaincu, une entreprise sur le Rhin serait aussi scabreuse quune descente en Angleterre.

Elle ne réussirait que par la défection des grandes puissances, Fégoïsme de FAngleterre, la conspiration des trois empereursJ'n faut s'attendre à tout de la part des gens' qui ont la haute main dans les affaires du monde, et ne pas trop compter non plus sur l'énei^ie des populations. Le paupérisme, l'agiotisige,

Famour des grades et des places, sont de mauvais gardiens du patriotisme. Que de bourgeois qui pour un supplément d'affaires, que d'officiers qui pour une promotion, que dé fonctionnaires qui pour une augmentation de traitement, se consoleraient vite de la perte de leur nationalité!... Quoi qu'il en so^t des desseins des souverains et de Findifférence des masses, tirons la conclusioii philosophique et pratique de cette étude.

On a cru trouver pour la délimitation des États une sorte de principe dans la configuration du territoire; bientôt, l'intérêt le plus puissant d'une nation étant d'assurer, par une bonne ligne de défense, son indépendance, ce prétendu principe a presque passé en règle de droit. Des philosophes, de l'école d'Heraclite, prenant la chose à un autre point de vue, sont allés jusqu'à déplorer ces barrières, source, selon eux, d'antipathies et de haines, et qui témoignent visiblement du passage de Satan sur le globe.

L'ethnographie et l'histoire démentent plei-

nement cette opinion. Ce qu'on prend pour frontière naturelle, chaîne de montagne,

fleuves, golfes, détroits, tout cela, de par la nature, que tantôt oh invoque et tantôt on calomnie, est précisément centre et milieu. Les siècles, amenant la divergence des habitudes et la dénaturation des physionomies, deux invasions de barbares, l'anarchie féodale remplacée par l'anarchie économique, telles sont les causes qui ont créé entre les deux rives de la Manche une rivalité profonde, alors que l'histoire nous les montre homogènes de population, de langue, de mœurs, *unies depuis César jusqu'à Âugustule, dans leur résistance à l'absorption latine. Mais ce qui a cessé d'être une vérité pour la Manche est demeuré vrai pour le Rhin et pour une multitude d'autres prétendues barrières inventées par la politique. Le Rhin est allemand, comme la Seine est parisienne ; il faut bon gré mal gré que nous en passions par là.

Quelle sera donc, me demanderez-vous, la limite des Ëtats?

Ma réponse est simple : cette limite résultera du groupement spontané des populations, indépendamment de toute configuration géographique, et même de toute nationalité. En deux mots, les limites des Ëtats sont une création de la politique, non une prévision de la nature ; elles sont par conséquent ce qu'elles peuvent, ici la Manche, là le Rhin ou les Pyrénées, hier le Tessin, aujourd'hui le Mincio, ailleurs rien. La ligne de démarcation d'un Ëtat est partout et nulle part. Dans tous les cas, je répète que la délimitation entre deux États implique de part et d'autre le consentement des populations limitrophes, à moins qu un intérêt supérieur à celui des deux Étals eux-mêmes n'en décide autrement.

Or, il est telle limite à laquelle ni la politique internationale ni le vœu des populations ne permet jamais à un État d'atteindre^ Relativement à la France, le Rhin est dans ce cas. -4^' Le Rhin a, de tout temps, servi de limite, mais entre États germaniques, jamais entre la Germanie même et la France. J'en ai dit la

LÀ LIGNE DU RHIN. Gl

raison, manifestée par plus de deux mille ans de combats. C'est qu'avec une pareille ligne stratégique la France deviendrait bientôt dominante en Europe et prépondérante sur le globe .7^

De tout cela fera-t-on un texte d'accusation contre la nation française, toujours réclamant cette ligne du Rhin, et par le fait toujours aspirant à une sorte de dictature du monde entier?....

SPECIMEN DE NOTRE MANIÈRE DE PHaOSOPBER

Le Rhin est le fleuve chrétien par excellence : le commandement des croisades lui appartient.

La France est unitaire : c'est pour cela qu'elle est exclue de l'Empire. Car l'Empire est l'unité fédérale de la chrétienté, dont le titulaire, roi du Rhin, de Saxe ou de Souabe, duc d'Autriche ou de Franconie, n'absorbe pas ses feudataires et électeurs, tandis que le roi de France doit absorber ses grands vassaux.

64 NOTES BT FRAGMENTS.

Voilà ce qui fonde le titre des États de Hollande et de Belgique à Tindépendance : c'est une barrière élevée entre FAIlernagne et la France, comme disait le traité d'Utrecht.

Les alarmes mal fondées. — Un acte de violence peut être de nouveau commis : il ne tiendra pas.

Que les trois empereurs se coalisent : à l'instant la conjuration des peuples les démolit.

Le Rhin est protestant, fait là reforme ; la France reste catholique romaine en religion J^ mais va à la révolution par Rabelais, etc., — mouvements tout différents.

^é Le Rhin est chrétien et protestant ; la Franpe, païenne, sceptique, doctrinaire et centralisatrice)^ Que le Rhin prenne les mœurs de la France, il deviendra français. — La révolution belge de 1830 et l'établissement du système constitutionnel ont plus fait pour l'inoorparatioa de k Belgique qu6 toute chose au monde.

La Belgique devait reprendre son prineipA

municipal, mais le branle avait été donné en 1814 : le stathouder de Hollande était devenu roi; la Belgique ne pouvait faire moins que de s'ériger en royaume.

Que penser aujourd'hui d'une invasion du Rhin, après tout cela?

On comprend les guerres des ducs de Bourgogne, de François P% de Louis XIV et Louis XV, les guerres des Romains et des Francs : l'état des lumières, le mouvement de rhistoîre, ne permettaient pas de penser mieux, de voir plus loin, d'agir autrement.

Aujourd'hui, ce serait d'un orgueil insupportable, et d'un vrai brigandage. V^Y

Occuper un pays qu'on ne peut garder, qui ne veut pas de vous, etc.

 ceux qui diront qu'en abandonnant les

prétentions de la France sur le Rhin, je sacrifie les intérêts de mon pays, je réponds que c'est précisément en cela que je le sers, en le délivrant d'un affreux cauchemar qui lui a coûté des millions et des milliards ; des efforts stériles.

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