A LA PROVENCE
Lorsque le voyageur descend les pentes du Rhône , à un certain moment , sur la gauche y les montagnes s'écartent, Thorizon s'élargit , le ciel devient plus pur , la terre plus somptueuse , l'air plus doux : c'est la Provence. Adossée aux Alpes y elle les quitte lentement par des vallées qui perdent peu à peu Tâpreté des hautes cimes, et elle s'avance, comme un promontoire de la Grèce et de l'Italie, vers cette mer qui baigne tous les rivages fameux. La Méditerranée lui fait, après le Rhône et les Alpes, sa troisième ceinture , et un fleuve , qui est le sien , la Durance , lui jette dans ses gorges et ses plaines la rapidité fougueuse d'un torrent qui
^^ meurt pas. On ne peut regarder celle terre
sans y reconnaître bien vite une parenté de nature et d'histoire avec les plus célèbres contrées de l'antiquité. Des colonies grecques lui apportèrent de bonne heure le souffle de l'Orient , et Rome , qui lui donna son nom , y a laissé des ruines dignes de cette puissance qui ne refusait à personne une part de ses grandeurs , parce qu'elle en avait assez pour l'univers. Quand le monde ancien fut tari , longtemps la Provence, riche de ses souvenirs, plus riche encore d'ellemême , conserva dans le démembrement des choses sa personnalité. Elle eut sa langue, sa poésie, ses mœurs, sa nationalité, sa gloire, tous ces dons qui, en de certaines conjonctures , font d'un petit pays une grande terre. Puis, quand les empires modernes eurent pris leur forme et dessiné leur territoire, la Provence , trop faible pour se soutenir contre la destinée, échut à la France comme un présent de Dieu, et, après avoir été pour les anciens l'occident de la beauté , elle devint pour nous le premier port où notre imagination rencontre l'Italie, la Grèce, l'Asie, tous les lieux qui enchantent la mémoire et tous les noms qui émeuvent le cœur.
Mais si la nature et l'histoire ont fait beaU'^
coup pour la Provence , la religion peut-être a fait plus encore pour elle. Il y a des lieux bénis par une prédestination qui se perd dans les secrets de l'éternité. L'Egypte vit naître Moïse ; l'Arabie fume encore des éclairs du Sinaï , et le sable de ses déserts a gardé la trace du peuple de Dieu ; le Jourdain s'ouvrit devant ce même peuple y et y des cèdres du Liban aux palmiers de Jéricho , la Palestine devait entendre et voir des choses qui seraient l'éternel entretien de l'humanité. Le Fils de Dieu naquit sur ses rivages; sa parole y enseigna le monde, et son sang y coula pour le sauver. Rome à son tour, Rome, l'héritière de tout, reçut dans ses murs la succession du Christ, et son Capitole étonné se prêta aux chastes pompes de l'amour victorieux , après avoir longtemps servi aux sanglants triomphes de la guerre. Ce sont là, entre tous les lieux qu'a consacrés la religion, les lieux saints, ceux que l'on pourrait croire appartenir au ciel plutôt qu'à la terre. Et cependant une part était réservée à la Provence dans cette distribution des grâces divines attachées au sol , une part unique , et comme la dernière empreinte de la vie de Jésus-Christ parmi i^ous.
Quand on sort de Marseille en se dirigeant vers les Alpes, od entre dans une vallée qui longe la mer sans la voir, parce que de hautes montagnes lui en cachent les flots; une autre chaîne se dresse à l'opposite de celle-là, et, contenue entre ces deux murailles, la vallée court vers un amphithéâtre abrupt qui semble lui fermer le chemin, pendant qu'une rivière bordée d'arbres glisse sans efforts dans de longues prairies et arrose de sa fécondité mille habitations. Son nom est obscur comme ses i eaux. Elle guide en quelque sorte le voyageur, I et, après s'être épanouie dans une campagne plus vaste, arrêtée par les monts, elle tourne fout à coup vers la gauche , s'enfonce dans des gorges resserrées, devient un torrent, et, a'é- i levaat entre un dédale de cimes boisées et de I sommets dénudés, elle trouve enfin sa source près d'un plateau paisible, couronné d'un immense et solitaire rocher. On était tout à l'heure au sein d'une ville riche et ardente , l'une des reines de la Méditerranée. On entendait le bruit des vagues et le bruit des hommes; on rodait arriver de tous les points de l'horizon ées vaisseaux moins poussés par le vent que par les trésors qu'ils portent : maintenant tout est
calme en même temps que tout est pauvre , et ^ à la paix comme à la nudité de ce désert , on se croirait transporté par des routes mystérieuses aux inaccessibles retraites de Tantique Thébaïde. Quelques murailles tombées s^aperçoivent au milieu de la plaine ; quelques maisons debout à Textrémité , derrière un mamelon : mais ces vestiges de vie ne diminuent pas la solennelle réalité du lieu. Le cœur pressent qu'il est dans une solitude où Dieu n'est pas étranger.
Au centre de ces roches hautes et alignées , qui ressemblent à un rideau de pierre , Tœil découvre une habitation qui y est comme suspendue , et à ses pieds une forêt dont la nouveauté le saisit. Ce n'est plus le pin maigre et odorant de la Provence , ni le chêne-vert, ni rien des ombrages que le voyageur a rencontrés sur sa route ; on dirait que , par un prodige inexplicable , le Nord a jeté là toute la magnificence de sa végétation. C'est le sol et le ciel du Midi avec les futaies de l'Angleterre, Tout proche, à deux pas , sur les flancs de la montagne , on retrouve la nature vraie du pays; ce point-là seul fait exception. Et si l'on y pénètre, la forêt vous couvre aussitôt de toute sa majesté , sem-
blable en ses profondeurs , en ses voiles et ses silences, à ces bois sacrés que la hache des anciens ne profanait jamais. Là aussi les siècles seuls ont accès ; seuls ils ont exercé le droit d'abattre les vieux troncs et d'en rajeunir la sève; seuls ils ont régné et règneiit encore , instruments d'un respect qui vient de plus haut qu'eux, et qui ajoute au saisissement du regard celui de la pensée.
Qui donc a passé là? Qui a marqué ce coin de terre d'une empreinte si puissante? Quel est ce rocher? Quelle est cette forêt? Quel enfin ce lieu où tout nous semble plus grand que nous?
Marseille , tu vis venir l'hôte qui habita le premier cette montagne. Tu vis descendre d'une barque la frêle créature qui t'apportait la seconde visite de l'Orient. La première t'avait donné ton port, tes murailles, ton nom, ton existence même; la seconde te donna mieux encore , elle te confia les reliques vivantes de la vie de Jésus -C4hrist , les âmes qu'il avait le plus tendrement aimées sur la terre, et, pour ainsi dire, le testament suprême de l'amitié d'un Dieu. C'était du haut de sa croix que Jésus-Christ avait légué sa Mère à Jean l'apôtre; pour toi, ce
fut du haut de sa résurrection , entre les ombres écartées de la mort et les lumières blanchissantes de l'éternelle vie, que Jésus te choisit pour Tasile éprouvé de ses amis les plus chers. Faut-il te les nommer? Faut-il te dire quels ils étaient? Non, ta ipémoire leur fut fidèle toujours, ton histoire te parle d'eux, tes murs en ont mêlé la tradition aux souvenirs de ta première foi , et Taube sacrée de ton christianisme est le tombeau même où tu vénères dans tes apôtres les amis de Jésus.
C'était Lazare le ressuscité de Béthanie ; c'était Marthe, sa sœur, qui l'avait vu sortir du sépulcre , et qui avait cru à la puissance du Fils de l'homme avant qu'elle éclatât; c'était une autre femme, sœur de l'un et de l'autre, plus illustre encore , plus aimée , plus digne de l'être , celle à laquelle il avait été dit : Beaucoup de péchés lui sont remis parce qu'elle a beaucoup aimé ; celle qui la première vit et toucha Jésus au matin de sa Pâque, parce qu'elle était la première dans ce cœur blessé pourtant d'un amour qui embrassait toutes les âmes jusqu'à la mort.
J'écris de cette femme. Louée dans tout l'univers par l'Évangile, elle n'a pas besoin qu'une
plume mortelle ravive dans les ombres du XIX» siècle sa gloire du temps. Nul nom plus que le sien n'a résisté à l'indifférence, parce que le péché même lui ouvre des routes dans l'admiratioD des hommes, et que la vertu lui fait un autre chemin dans la génération des cœurs sans tache. Marie Madeleine touche aux deux côtés de notre vie; la pécheresse nous oint de ses larmes, la sainte nous oint de sa tendresse; l'une embaume nos blessures aux pieds du Christ, Vautre nous essaie aux ravissements de sod ascension. Mais si Marie Madeleine n'a pas besoin d'être louée par une autre bouche que celle de Dieu , nous pouvons mettre notre joie à faire ce qui lui est inutile, et à lui offrir un encens ui retourne à notre cœur comme une bénédic-
llnotre désir. Peut-être aussi les ruinesde
l-Baume tressailliront-elles à notre voix,
Provence, émue d'un abandon qui accuse
■e[rouvera-t-elle pour un si grand culte
k>ur de ses aDcèLres et la munificence de ses