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IX

-- i62 — sa ressemblance avec Dieu. Créature faible et faillible, son amitié a d'autant plus de prix qu'il la conçoit et la porte dans un vase plus fragile. Il aime sincèrcmeat dans un esprit sujet à l'égoïsme; il aime purement dans une chair corrompue ; il aime éternellement dans un jour qui finit : je le crois el je le sais. Sauf la première enfance, aucun âge n'est impropre à l'amitié. La jeunesse y apporte plus de promptitude dans la sympathie, la maturité plus de constance, la vidllesse plus de détachement et de profondeur. Ni le rang , du reste , ni la fortune , ni rien de ce qui sépare les hommes n'a ici d'action. On a vu des rois aimer un de leurs sujets, des esclaves s'attacher à leur maître. L'amitié naît de l'âme dans l'âme, et l'âme ne compte que par ellemême. Une fois qu'on se rencontre là, tout disparaît: comme un jour et bien mieux, lorsque nous nous , rencontrerons en Dieu, L'univers ne sera plus pour , nous qu'un spectacle oublié. Mais il est difficile de , se rencontrer en un lieu aussi lointain que l'âme, aussi caché derrière l'océan qui l'entoure et sous la ■ nuée qui le couvre. L'Écriture dit de Dieu qu'il ha-i bili! une Juviiiëre inaccessible ; on peut dire deràmel "l'elle lialjilc une ombre impénétrable. On croityl 'Cher, cl c'est à peine si la main qui La cherche I " ' ' ange de son vêtement. Elle se contraclel ni moment oîi l'on se croit sûr de ta posôt serpent, tantôt colombe crainlivi immc ou i-'Iace, torrent ou lac paisible, et loifirs, quelle que soit sa forme ou son image oij l'on se brise le plus et le port où l'on enW

le moins. C'est donc une rare et divine chose que l'amitié , le signe assuré d'une grande âme et la plus haute des récompenses visibles attachées à la vertu.

Aussi ne pouvait- elle être étrangère au christianisme , qui a élevé les âmes et créé tant de vertus. Lorsque deux époux chrétiens , par exemple , ont trouvé dans leur foi le principe de leur fidélité, Jésus -Christ, qui a béni leur amour, ne lui a pas promis une immortelle durée. Car rien de ce qui est sensible n'est immortel. Mais si les ardeurs du sang s'affaiblissent en même temps que la beauté se ternit, cela même, au lieu d'être le signe d'une déca- -dence, est l'avant- coureur d'un progrès. L'âme ne :.se déprend pas parce que le corps perd de ses liens; I la confiance, l'estime, le respect, l'habitude d'une ; ntime et réciproque pénétration , maintiennent dans •2 .es cœurs le foyer d'une affection qui s'affermit en ^(; e purifiant. La tendresse survit sous une nouvelle , orme. Ce n'est plus l'émotion terrestre d'autrefois , j.^ pliais le tressaillement divin des esprits aidé parle .^,j ouvenir d'une jeunesse qui fut pure en même temps i;,. ue charmée. La couronne des vierges descend des , ,,auteurs sacrées du mariage chrétien sur le front

i.îs époux, et ils chantent ensemble un cantique que

mort même ne fait pas taire , parce que l'éternité,

. :ii le leur prête ici -bas, le leur rend dans le sein sur- .; Dieu. Au lieu de ces délaissements horribles

) , xquels la chair flétrie condamne le cœur vivant,

^^ .mitié se lève de la couche nuptiale refroidie

'^^ . -mme un lis parfumé de l'amour qui n'est plus ,

et la vieillesse même, embaumée de ce parfum qui la transfigure, se penche vers la tombe comme ces arbres séculaires qui ont réservé pour leurs dernières années leurs plus belles fleurs et leurs meilleurs fruits. L'amitié est, dans le christianisme, le terme et la récompense suprême de Tamour conjugal.

Elle Test aussi des vertus de la jeunesse. Lorsqu'un jeune homme , aidé de cette grâce toute-puissante qui vient du Christ, retient ses passions sous le joug de la chasteté , il éprouve dans son cœur une dilatation proportionnée à la réserve de ses sens , pi le besoin d'aimer, qui est le fond de notre nature, se fait jour en lui par une ardeur naïve qui le porte à s'épancher dans une âme comme la sienne , fervente et contenue. Il n'en recherche pas en vain longtemps l'apparition. Elle s'offre à lui naturellement, comme toute plante germe de la terre qui lui est propre. La sympathie ne se refuse qu'à celui qui ne l'inspire pas, et celui-là l'inspire qui en porte en lui-même le généreux ferment. Tout cœur pur la possède, et par conséquent tout cœur pur attire à lui, n'importe à quel âge. Mais combien plus dans la jeunesse! Combien plus lorsque le front est paré de toutes les grâces qui attendrissent, et que la vertu l'illumine de cette autre beauté qui plaît à Dieu lui-même! Ainsi parut David à Jonathas le jour où David entra dans la tente de Saûl tenant la tête du géant dans sa main droite, et qu'interrogé par le roi sur son origine , il lui répondit : « Je suis le fils de votre serviteur Isaï, de Bethléhem. » Ans-

sitôt, dit rÉcriture, l'âme de Jonathas s'attacha à Vâme de David , et Jonathas Vaima comme son âme (1). Singulier effet d'un seul regard ! Tout à rheure encore David gardait les troupeaux de son père, Jonathas était sur le seuil d'un trône, et en un instant la distance s'efface; le pâtre et le prince ne font plus, selon l'expression même de l'Écriture , qu'une seule âme. C'est que dans ce jeune homme tout pâle encore des faiblesses de l'enfance, et tenant néanmoins d'une main virile la tête sanglante d'un ennemi vaincu , Jonathas a deviné le héros , et que David, envoyant le fils de son roi se pencher vers lui, sans jalousie de sa victoire et sans orgueil du rang, a reconnu dans ce mouvement généreux un cœur capable d'aimer, et digne par conséquent de l'être. Chez les anciens , ni l'amour conjugal ni le charme de la jeunesse ne pouvaient produire cette amitié chrétienne dont nous venons d'esquisser les traits. La femme y était trop abaissée pour se soutenir dans l'attachement de l'homme par le seul effet de la confiance acquise et de l'estime inspirée; sa puissance tombait avec sa beauté , et il était rare qu'elle pût se survivre à elle-même dans un sentiment plus parfait. La vieillesse, si magnifique et si touchante dans le christianisme, ne lui apportait avec les flétrissures du temps que les outrages de l'abandon : heureuse quand une place lui restait au foyer dômestique, sous la protection d'une loi moins dure que le cœur de son époux.

(1) !«' livre des Rois, chap. xviii, v. 1.

Quant au jeune homme de Tanliquité, trop peu chaste pour être aimé , il ne pressentait guère dans le transport de ses passions, quelles qu'elles fussent , les purs épanchements d'une ardeur irréprochable. Il aimait avec ses sens bien plus qu'avec son âme, et si le nom de Tamitié lui était connu, parce que l'homme n'a jamais ignoré ni corrompu tout à fait sa nature, il lui manquait pourtant, sauf peut-être en de rares exceptions, ce coup d'archet qui a fait jaillir en nous la source des affections sans tache. Jésus- Christ n'est pas le premier père de l'amitié parmi les hommes; elle existait au paradis terrestre, lorsque Adam et Eve, couverts encore de leur innocence comme d'un voile, se promenaient ensemble sous le regard de Dieu , épris l'un pour l'autre d'un sentiment dont la tendresse égalait la pureté. Mais ce ne fut là qu'un jour, qu'une heure peut-être ; bientôt la chair, effrayée d'ellemême , s'enveloppa d'ombres tristes , et l'homme n'aima plus comme il avait aimé. Seulement il emporta de ce premier amour dans les fanges de son exil un souvenir qui le suivait partout; et quand le Fils de Dieu vint pour le sauver, nul d'eux ne s'étonna que l'Évangile fût un livre d'amour, et l'amour le livre du salut. Jésus-Christ n'a créé ni la tendresse ni la pureté , ces deux choses divines dont notre cœur fut pétri ; mais il nous les a rendues. Il a aimé comme on n'aimait plus, et, entre tant d'amitiés dont il nous a restitué le secret , j'en veux indiquer une dont aucune trace ne se retrouve avant lui.

Jésus-Christ a aimé les âmes , et il nous a transmis cet amour, qui est le fond même du christianisme. Aucun chrétien véritable , aucun chrétien vivant ne peut être sans une parcelle de cet amour qui circule dans nos veines comme le sang même du Christ. Dès que nous aimons , que ce soit dans la jeunesse ou dans l'âge mûr, comme père ou comme époux, comme fils ou comme ami, nous voulons sauver l'âme que nous aimons, c'est-à-dire lui donner, au prix de notre vie, la vérité dans la foi , la vertu dans la grâce , la paix dans la rédemption, Dieu enfin, Dieu connu, Dieu aimé, Dieu servi. C'est là cet amour des âmes qui se surajoute à tous les autres, et qui, loin de les détruire, les exalte et les transforme jusqu'à en faire quelque chose de divin, tout naturels qu'ils soient par eux-mêmes. Or il arrive que l'amour des âmes conduit à l'amitié. Quand on a été près d'une pauvre créature déchue l'instrument de la lumière qui lui révèle sa chute et qui lui rend son élévation, cette cure sublime d'une mort qui devait être éternelle inspire quelquefois aux deux âmes un indéfinissable attrait né du bonheur donné et du bonheur reçu. Et si la sympathie naturelle s'ajoute encore à ce mouvement qui vient de plus haut, il se forme de tous ces hasards divins tombés dans de mêmes cœurs un attachement qui n'aurait pas de noms sur la terre, si Jésus-Christ luimême n'avait pas dit à ses disciples : Je vous ai ap-pelés mes amis. C'est donc l'amitié. C'est l'amitié telle que Dieu fait homme et mort pour ses amis pouvait la concevoir. Mais encore ^ parmi ces âmes

avec lesquelles Jésus-Christ vécut et mourut, il y en eut qui furent l'objet d'une prédilection. 11 les eimsit toutes ; mais il en aima quelques - unes plus que toutes. Ce fut là, en ce monde, le sommet des atTcctions humaines et divines ; rien n'y avait préparé le monde , et le monde n'en reverra jamais qu'une image obscure dans les plus saintes et les plus célestes amitiés.

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