I. Les sens n'y sont point étrangers
bu corps qui en est le principal ali-
, courte et fragile, n'est pas
'der, tant qu'elle dure, l'em-
pire sur le cœur qu'elle a subjugué. Trop souvent, lorsque le monde Tadmire encore , elle a perdu la félicité de son règne, et la foule lui offre des vœux qui tombent sur une ruine secrète et douloureuse. Cette belle tête ne dit plus rien à qui l'avait adorée , et un horrible abandon , un abandon inconnu qu'on ne peut pas môme plaindre, succède à l'enivrement d'un culte qui s'était promis l'immortalité. Que si le charme se prolonge autant que sa cause , cette cause elle-même ne tarde pas à se flétrir. La jeunesse, qui est un élément nécessaire de la beauté sensible, se hâte vers sa fin, et c'est vainement que l'art lutte contre une décadence qui est inexorable. L'époux veut se faire illusion; il se la fait quelque temps. Mais il vient une heure où elle n'est plus possible, et l'amour , qui tenait à ce fil délicat des traits et des couleurs, s'évanouit peu à peu en recherchant encore ce qu'il aimait hier.
L'amitié, quand elle est vraie, n'est pas susceptible de ces revers de fortune. Fondée sur la beauté de rame, elle nait dans des régions plus libres, plus pures et plus profondes que toute autre affection. Ce n'est pas le sein d'une femme penchée sur un berceau qui lui donne le jour; elle n'a pas pour portique un contrat qui lie des intérêts, et que sanctionne un autel dont le feu contient des cendres; elle sort de l'homme par un acte de suprêrne liberté, et cette liberté subsiste jusqu'à la Qn, sans que jamais la loi de l'homme ou la loi de Dieu en consacre les résolutions. L'amitié vit par elle-même et par elle
seule ; libre daos sa naissance , elle le demeure dans son cours. Son aliment est une convenance immatérielle entre deux âmes, une ressemblance mystérieuse entre l'invisible beauté de l'une et de l'autre, beauté que les sens peuvent apercevoir dans les révélations de la physionomie, mais que l'épanchément d'une confiance qui s'accroît par elle -même manifeste plus sûrement encore, Jusqu'à ce qu'enfin la lumière se fasse sans ombres et sans limites , et que l'amitié devienne la possession réciproque de deux pensées, de deux vouloirs , de deux vertus, de deux existences libres de se séparer toujours et ne se séparant jamais. L'âge ne saurait affaiblir un tel commerce ; car l'âme n'a point d'âge. Supérieure au temps, elle habite le Heu éternel des esprits, et, tout attachée qu'elle est au corps qu'elle anime, elle n'en connaît pas , si elle le veut , les défaillances et les souillures. Et même, par un privilège admirable, le temps confirme l'amitié. A mesure que les évéoements passent sur la vie de deux amis, Leur fidélité s'affermit par l'épreuve. Us voient mieux runilédc leurs sentiments au choc qui aurait pu la détruire ou l'ébranler. Comme deux rochers suspendus au bord des mêmes vagues et leur opposant une résistance qui ne fléchit jamais , ainsi regardent-ils leHot s années altaciucr eu vain l'immuable correspon- » leurs cœurs. Il faut vivre pour être sûr S.
5t-cc point un songe? l'amitié est -elle , ! qu'un nom sublime et consolant? Il y a '*'-' aiment leurs fils; il y a des épouses 1
qui aiment leurs époux. Ce sont des liens imparfaits, mais ils existent : Tamitié existe-t-elle? n'est-ce pas une fleur de la jeunesse qui se flétrit avant le printemps? N'est-ce pas un de ces nuages d'or qui apparaissent au lever du matin , et qui ne voient jamais le soir?
J'ai cru longtemps que la jeunesse était l'âge de l'amitié, et que l'amitié elle-même était comme le gracieux préambule de toutes nos affections. Je me trompais. La jeunesse est trop légère pour l'amitié; elle n'est encore assise ni dans ses pensées ni dans ses volontés, et elle ne peut, en se donnant, que donner l'espérance. D'une autre part, la maturité est trop froide pour ce grand sentiment; elle a trop d'intérêts qui la préoccupent et l'enchaînent. Il lui manque la généreuse liberté de l'être qui n'appartient pas encore au monde, et aussi cette naïveté qui croit, cet élan qui se livre, cette indépendance qui ne craint rien de la vie. Dois-je donc rétracter le titre même de ce chapitre et inscrire l'amitié parmi les rêves de la postérité d'Adam? Mais l'Évangile m'arrête, ma propre histoire m'arrête aussi. Sans doute j'ai laissé sur le chemin , comme des dépouilles profanées, bien des affections qui m'avaient séduit; j'ai vu périr dans mon cœur l'immatérielle beauté de plus d'une âme aimée. Cependant il me serait aussi difficile d'être incrédule en amitié que de l'être en religion, et je crois à l'attachement des hommes comme je crois à la bonté de Dieu. L'homme trompe, et Dieu ne trompe jamais; c'est là leur différence: l'homme ne trompe pas toujours, c'est là