Mélanges, par le général Cte de Ségur
Octogénaire et retiré du monde présent, je n'en suis pas pour cela plus solitaire. Rentré en moi-même, j'y retrouve un autre inonde, le monde passé, dont les souvenirs peuvent être utiles , tout divers que soient les temps ; car, si la société humaine se modifie dans son ensemble, l'homme, en lui-même, ne change guère : sous des formes différentes ce sont toujours mêmes défauts; en sorte que toute observation vraie sur l'homme passé ne manquera jamais d'àpropos pour l'homme à venir.
Certes, par exemple, rien ne diffère autant que l'ancienne France de la nouvelle ; toutefois, et pour commencer par ce qu'il y avait jadis de
inoins comparable à ce monde actuel, sont-ils morts sans postérité possible, ces hommes issus du siècle de Louis XV, esprits aériens, si exclusivement voués aux succès d'une conversation légère et brillante, effleurant tous les sujets, inépuisables en saillies éblouissantes aussi vives que l'étincelle, sorte d'éclairs de chaleur, mais saillies souvent si inconsistantes, que, les voulait-on citer, tout leur mérite s'étant évaporé avec 1 apropos qui les avait fait naître, on se trouvait tout surpris de n'en pouvoir reproduire l'enchantement ?
C'était surtout au règne des femmes, dans ces temps où l'art de leur plaire était le plus grand mérite et faisait trop souvent parvenir à tout, qu'on devait ces brillants causeurs, et , de même aussi, cette émulation de mœurs galantes devenue si invétérée, que ni l'écroulement de cet empire féminin dans l'abîme de la Terreur, ni plus tard un âge avancé , n'ayant pu arracher ces hommes si aimables aux charmes et aux vanités de ces premières habitudes, on en a vu le plus grand nombre y sacrifier fortune et famille, considération de vieillard , et jusqu'à leur vie
elle-même , dont ces succès surannés hâtèrent déplorablement le terme !
Autres temps, autres mœurs! s'écriera-t-on ; et, dans notre démocratie égalitaire, plus de société d'élite aussi dominante , et moins encore de ces infatuations d'une Cour galante pour des favoris tels que ceux qui perdirent celle de Louis XVI! — Soit; mais, pourtant, n'avonsnous donc vu, depuis, rien de comparable dans ces engouements de coteries pour des présomptueux d'un autre genre , suffisants si insuffisants, jugés dignes de tout quand ils n'étaient rien, et de rien , ou de bien peu , dès qu'ils furent quelque chose ?
Dans une autre sphère, ne reverra-t-on plus de ces gens de lettres si remarquables par leur riche imagination, si bien réglée dans leurs œuvres, mais si déréglée dans leur conduite; genspour ces œuvres si ambitieux de l'avenir, mais , pour leurs autres biens, d'une prodigalité si insouciante, qu'ils ne songeaient pas même au lendemain? Était-ce l'instinct des inépuisables ressources de
leur esprit qui les faisait se complaire à ne vivre qu'au jour le jour ? Avaient-ils besoin que d'impérieuses nécessités revinssent exciter leur verve ? Toujours est-il qu'après avoir passé, maintes fois ainsi, d'un labeur trop facile à des jouissances sans labeur, puis , de ces folles jouissances à une misère laborieuse, on les a vus, tombant, se relevant, et retombant sans cesse , user leur vogue, fatiguer leur renommée, et, dans leur déplorable fin, laisser un triste et peut-être inutile exemple à leur postérité!
Exemple toutefois moins regrettable que cet autre donné de nos jours par ces auteurs, ou plutôt par ces industriels dramatiques qui , s'accommodant d'une gloire mise en commun et d'applaudissements à partager, ont introduit l'esprit d'association jusque sur nos plus grands théâtres !
Exemple fâcheux ! mais sans comparaison avec celui qu'ont laissé ces écrivains, ces orateurs politiques, et même ces guerriers si positivistes,
qui, n'appréciant qu'à la valeur d'un effet de commerce leur renommée , trafiquèrent de leurs coups d'épée , de plume ou de langue , comme des marchands de leurs marchandises!
D'autre part, l'avenir verra-t-il , moins que le passé :
De ces mondains demi-dévots qui , selon leurs succès ou leurs revers, leur bonne ou mauvaise santé, prennent, quittent et reprennent Dieu : plus inconstants avec leur Créateur qu'ils n'oseraient l'être avec leur parti , leurs amis , ou leurs maîtresses ?
Comme aussi de ces vieillards moribonds, sans force pour vivre ni mourir, s'irritant, voulant qu'on les plaigne de ce que la vie est viagère , et si surpris d'être arrivés où ils allaient depuis si longtemps?
Comme encore de ces dangereux conseillers d'actions mauvaises, traitant de peurs lâches nos scrupules, qui sont peurs en effet, mais de braves peurs, ne l'étant pas d'autrui, mais de soi-même?
Comme enfin de ces excellents amis, toujours prêts, pour se consoler de vos maux ou de vos revers, à vous les reprocher comme des fautes qu'ils se croient trop avisés pour commettre eux-mêmes , jusqu'à ce que de semblables malheurs , les frappant à leur tour, les rendent plus indulgents ou plus justes?
Sans oublier ces autres amis de pire espèce, qui , pour s'excuser de ne point venir à votre aide, vous déclarent incurable et inexcusable dans vos infortunes !
Cet avenir saura- t-il mieux que nous :
Lorsque, voulant faire le mal, on trouve si facile la pratique de sa théorie, pourquoi, lorsqu'on veut faire le bien , c'est presque toujours tout le contraire?
Pourquoi l'innocence , si forte au dedans de nous contre l'injustice, est si faible contre elle au dehors de nous, et pourquoi Dieu la protège moins qu'il ne la venge?
Pourquoi , quand le confort et le luxe même se généralisent autant, l'homme, déplus en plus
esclave de tant de choses et de lui-même, ne veut plus l'être de personne?
Pourquoi ce qui est cru le plus généralement est ce qui semble le plus incroyable, comme la croyance de tant de mortels à l'immortalité . si ce n'est par une raison semblable à celle qui fait que les axiomes se montrent et ne se démontrent pas?
Nos arrière-neveux verront-ils , plus que leurs aïeux :
Le jouir tenir les promesses du désir, et le salut celles du péril?
Leurs mémoires les plus naïfs avouer des fautes dont ils ne croiraient pas tout le monde coupable ou du moins capable?
La foule admirer moins ce qu'elle craint, et résister plus aux caresses d'une main qui peut l'écraser?
Le caractère de Washington devenir plus vraisemblable dans l'histoire que celui de Grandisson dans les romans ?
Le peuplier, qui ne porte ni fruits, ni abri, ni
ombrage, ne plus être le symbole de notre liberté?
Leurs chefs sauront-ils , plus que les nôtres , faire aimer la guerre aux peuples , et la paix aux gens de guerre ?
Auront-ils, plus que nous, de ces hommes qui, s'élançant hors de la foule , se posent et se maintiennent en exemple au-dessus d'elle? Gens rares ! en ce qu'ils forcent en eux , ainsi, notre commune nature : l'homme étant fait pour vivre en troupe, et l'exemple isolant celui qui le donne ;
Non vraiment; et, comme nous, ils verront encore :
Toute ambition, même la plus satisfaite en apparence, être, en secret, toujours plus ou moins rouée sur la roue de sa fortune;
L'ambitieux à tout prix ne mépriser autant les hommes que pour s'autoriser à en mépriser les justes mépris;
Les guerres, celles départis surtout, et les plus cruelles, n'être souvent que des combats entre deux peurs, où le vainqueur n'est que celui qui a su le mieux dissimuler la sienne ;
Les gens de bruit y être toujours les moins à
D'UN OCTOGENAIRE. Il
craindre : ces prétendus foudres de guerre procédant au contraire de la vraie foudre, qui frappe avant de gronder, tandis qu'eux grondent avant d'attaquer, pour effrayer, espérant qu'on n'osera pas se défendre;
Les parents, encourager souvent comme une qualité, ou s'efforcer de corriger comme un défaut dans leur enfant ce qui , tout au contraire, sera blâmé ou loué dans ce même enfant devenu homme;
Bien des gens se tromper parfois, de même, en jugeant trop vite de la nature de l'homme d'après celle de l'action qu'il a commise; l'une pouvant être bonne quoique l'autre ait été mauvaise : témoin , entre autres , ce maréchal X***, qu'à tel âge et dans telle position la passion aveugla et égara jusqu'à l'avilissement , et qu'ensuite cette même passion, dans une autre position et âge, a éclairé et relevé jusqu'au faîte d'une gloire la plus noblement acquise;
Sans compter cette autre erreur dans nos jugements sur de certains hommes, que le point d'honneur a transformés jusqu'à les faire vivre en dépit d'eux-mêmes au gré de l'opinion d'au-
trui. Tel X***, cet autre guerrier, réputé de nature si brave, quand, tout au contraire, il était intérieurement accessible à toutes les peurs; mais celle de passer pour lâche, ayant dominé les autres, força nature en lui jusqu'à le faire croire et le rendre même téméraire.
Demain, comme hier, sera-t-il moins vrai :
Qu'il ne faut pas dire indiscrètement aux gens: Soyez naturel ! de peur de s'adresser à une mauvaise nature?
Qu'il faut rendre vertueux par habitude , de peur qu'on ne le soit pas naturellement; et, nonobstant, croire que nos cours de philosophie seraient fort insuffisants s'ils n'avaient pour succursales nos Cours d'Assises?
Que la raison a trop souvent tort quand , de re qu'elle irrite s'irritant, elle devient injurieuse et conséquemment moins convaincante; la raison étant si calme de sa nature, qu'elle n'est plus reconnaissable en nous dès qu'elle s'irrite?
Que l'excellent adage, dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tues, n'est pourtant pas d'une
application si absolue , qu a le prendre au rebours on n'ait quelquefois raison : ainsi voit-on les orgueilleux, les susceptibles, les irascibles, se heurtant entre eux, fuir en autrui leur propre défaut; en sorte que de ceux-là, c'est dis-moi qui tu ne hantes pas et je te dirai qui tu es, qu'il faudrait dire? D'où vient, aussi, que 1 egoïsme en autrui nous est plus ou moins odieux selon le degré de notre propre égoïsme ;
Que souvent on se sacrifie aux autres dans sa jeunesse, et plus souvent les autres dans sa vieillesse, comme on l'avait fait dans son enfance, finissant ainsi par l'égoïsme, comme on avait commencé?
Que beaucoup de nous ont dans leur vie le souvenir d'un jour de bonheur plus vif, d'un succès plus saillant, d'un point enfin plus brillant que tous les autres, qu'ils s'efforcent en vain de reproduire tout pareil, bien surpris qu'ils sont de leur impuissance; comme s'il était si facile de retrouver, en soi et hors de soi, cet ensemble de circonstances dont l'accord seul a pu produire ces rares éclairs de bonheur ou
d'illustration qui, pendant le reste de notre vie, nous rendent jaloux de nous-mêmes ?
Mes contemporains! serons-nous aussi les derniers à remarquer :
Que dans une démocratie, ou tout s'ose tant et s'use si vite, tous pouvant parvenir à tout et tout y être mis en question , l'homme de bien n'est plus guère que celui qui a du bien, et que, le plus souvent, on n'y devient l'un qu'en deve-
nant l'autre?
Que le commun des esprits ne conçoit guère la possibilité des grandes choses quand elles sont à faire, ni leur difficulté quand elles sont faites?
Qu'en toute grande entreprise, beaucoup d'esprit avec peu de caractère avortera , tandis que plus de caractère avec moins d'esprit réussira?
Que le plus difficile n'est point de savoir quand on doit ou l'on peut commencer ces entreprises, mais quand on y doit s'arrêter?
Que, chez les ambitieux, les moyens qui mon-
D'UN OCTOGÉNAIRE. li
trent le but n'y conduisent guère, et qu'on le manque souvent en voulant trop tôt paraître ce qu'on veut être?
Que presque jamais l'orgueil n'enfante le succès, qui, presque toujours, enfante l'orgueil, lequel gâte le succès?
Que, quelle que soit la renommée de l'homme dont le nom est donné à un siècle ou à une époque, c'est l'époque qui fait l'homme et non l'homme son époque; qu'elle le domine quand il croit la dominer; qu'il s'annule à se laisser devancer par elle, et se perd à vouloir aller plus loin ou plus vité qu'elle?
Qu'on ne se sauve guère d'un danger présent que par un danger à venir, qu'on soit homme ou peuple; mais que, quel que soit ce danger, le salut pour un chef est dans ce qu'il y a de plus haut, et non dans ce qu'il y a de plus bas en lui : c'est-à-dire, dans son cœur, sa tête ou ses bras, et non dans ses jambes?
Qu'un Roi, dans une Démocratie surtoflt, n'est vraiment Roi que lorsque c'est lui-même qui s'est fait Roi ; et qu'au contraire , s'il reçoit de ses sujets sa royauté, il devient le plus sujet de
tous ceux qui l'ont créé Roi ; ces créateurslà ne pouvant s'accoutumera respecter leur créature, ni même à supporter qu'elle ne leur soit pas respectueuse et obéissante?
Qu'enfin, dans toute révolution populaire, c'est bien moins tel gouvernement qu'on a abattu que le pouvoir gouvernemental lui-même; en sorte que les chefs du parti vainqueur ne sont guère plus victorieux, après leur victoire, que le vaincu chassé de ce pouvoir qu'ils ont détruit pour s'en emparer?
Mais c'est assez montrer que toute vérité est applicable à tous les temps, et que tout ce qu'on a vu se reverra. Osons donc croire que les souvenirs et les rêveries d'un octogénaire pourront être de quelque intérêt et utilité pour l'avenir. Peu importe l'ordre dans lequel ils se présenteront; mais, puisque nous venons de parler de nos temps révolutionnaires, commençons par quelques observations sur l'esprit de parti qui nous divise.
D'I'îi OCTOGENAIRE. 1?
pe l'esprit DE PARTI.
L'esprit de parti manque si souvent d'esprit,
que ce nom ne lui convient guère. C'est une
passion : il en a la violence et l'aveuglement.
C'est au point qu'il ne s'aperçoit pas que le
Pouvoir, cet objet de tousses vœux, il le détruit
en s'acharnant à l'insulter dans ses rivaux qui
en sont revêtus; en sorte que, lorsqu'à son
tour il parvient à s'en saisir, il n'en retrouve
plus que l'ombre, et si déconsidéré, si avili,
qu'il ne sait plus comment s'en servir et le conserver.
D'où l'on pourrait conclure que, tel que la véritable mèrê dans le jugement de Salomon, l'homme de parti véritablement digne du pouvoir serait celui qui saurait le respecter jusque dans la main même du rival heureux qui le lui aurait arraché.
18 SOIVENIRS ET RÊVERIES
Bien aveugle est le parti vaincu qui ne souhaite que revers à son vainqueur, quand au contraire c est bien plutôt des succès que, dans l'intérêt de sa haine, il devrait lui souhaiter, tant le bonheur gâte! Ce qui est si vrai, que le plus dangereux ennemi du victorieux, c'est sa victoire! ces vainqueurs n étant jamais mieux ni plus promptement vaincus que par eux-mêmes.
Vaincu, laisse donc faire à ton vainqueur! Espère en la facilité de sa marche ascendante, au lieu de t'en désespérer : plus en sera rapide l'élévation, moins en sera longue la durée; car toute fortune humaine a son sommet, qu'elle ne dépasse jamais sans se perdre , et que l'orgueil de l'avoir atteint l'entraîne toujours à dépasser.
Si l'esprit de parti, malgré sa violence habituelle, est respectable, c'est parce qu'il représente une opinion ou une conviction , ce qui est toujours fort à considérer. Mais dépouillez-le de tout alliage impur d'intérêt privé, soit cupide, soit vaniteux, soit ambitieux, et vous verrez
que, de ces convictions si fières, il reste trop souvent peu de chose à respecter.
Et en effet, par quel singulier hasard tant de gens sont-ils d'opinion aristocratique ou ègalitaire, suivant qu'ils sont nobles ou plébéiens? et tant de propriétaires partisans de l'ordre à tout prix, comme, du mouvement à tous risques, tant de prolétaires?
Pourquoi , quand le courtisan s'indigne contre tout contrôle du Pouvoir qu'il sert , comme d'une hostilité factieuse, voit-on le journaliste si persuadé que la liberté de la presse est une panacée universelle, et l'orateur politique toujours si convaincu de l'excellence du gouvernement parlementaire?
Que l'esprit de parti nous pardonne donc de manquer quelquefois de respect à ses diverses convictions, et de nous en excuser par l'exemple de Sganarclle avec son orfèvre monsieur Josse.
X*** est connu, c'est un personnage. Homme de parti , tout le monde sait qu'il déteste le gouvernement actuel Or, chaque soir X*** rentre
chez lui tout ravi d'aise d'avoir trouvé tout le inonde si bien de son avis, que chaque lendemain malin il se réveille fort surpris de se retrouver encore sous ce même gouvernement, a Pourtant, s'écrie-t-il, je n'en puis douter, le « mécontentement est universel : toutes les « voix, même celles que nourrit ce gouverne- « ment, sont d'accord pour en médire! » — Eh! oui vraiment, lui pourrait répondre un observateur, elles sont d'accord pour en médire, mais devant vous, mais sachant à qui elles parlent, chacun, en France, aimant, avant tout, à plaire à son interlocuteur; avec tout autre, il en eût été tout autrement. Que votre mécontent esprit de parti ne prenne donc pas trop au sérieux ces complaisances, et pas plus aussi cette autre disposition de notre société si vaine et si légère, où chacun est bien plus enclin au blâme qu'à la louange : louer étant reconnaître en autrui une supériorité, tandis que blâmer, c'est, aux dépens d 'autrui^ s'en reconnaître une à soi-même, ce qui satisfait la vanité, mais n'a guère ici d'autres conséquences.
Hommes de parti, à vos attachements, a vos convictions noblement fidèles, demeurez-vous républicains sous la monarchie , royalistes sous la république, ou partisans dévoués d'une dynastie déchue sous une autre dynastie sa rivale heureuse, quelque honorable que soit la fermeté de votre esprit de parti vaincu , croyezmoi, si vous voulez rester bon parent, ami sur, et bon citoyen, défiez-vous-en!
Vous vous récriez? Mais regardez-y bien; ceci est un examen de conscience. Mentalement donc, quand vous vous croyez si bon citoyen en ne voulant être que spectateur d'un fait accompli contre votre gré, dites-moi, ne l'êtes- vous, bénévole ou malévole, que selon l'intérêt seul de votre pays? Et, par exemple, que le gouvernement nouveau, votre vainqueur, mène à bien les affaires, votre esprit de parti vaincu l'a-t-il désiré? en convient-il? s'en applaudit-il? ou plutôt, dans son désappointement, n'en conteste-t-il pas l'évidence? et, s'irritant de la joie publique, ne s'en trouve-t-il pas dépité?
Que, tout au contraire, ce gouvernement commette des fautes : loin de les avoir souhaitées et
de s'en réjouir, votre esprit de parti est-il assez patriote pour s'en affliger? Et quand votre voix s'élève et les blâme, est-ce pour redresser ces fautes, pour en prévenir d'autres? N'est-ce pas plutôt pour les exagérer, pour les proclamer, pour en triompher même , malgré les maux qu'en souffre votre pays?
D'autre part encore, d'où vient que dans votre société habituelle , qu'au sein de votre propre famille, on voit tant de vives amitiés refroidies, de doux sentiments transformés en dissentiments amers, d'aimables entretiens changés en querelles violentes, enfin, hélas! tant de liens, jusque-là si chers, ou relâchés, ou même rompus? Or dites-moi, votre esprit de parti vaincu seraitil, malgré son amertume, assez étranger à d'aussi cruels déchirements, comme à ces vœux si contraires au bien public, pour que vous puissiez vous récrier encore autant , quand je vous demande, non d'en changer, mais de vous en défier, si vous voulez rester bon parent, ami sûr, et bon citoyen?
Vaines paroles! Bien loin d'écouter la voix qui leur parle ainsi, ces hommes du parti vaincu , dans l'orgueil de leur fidélité et l'irritation de . leur défaite, se saisissent, contre le parti vainqueur, et surtout contre ceux qui s'y rattachent, de l'arme outrageante du mépris, la seule, il est vrai, qui d'abord leur reste. Mais que gagnent-ils à s'arroger ainsi le droit d'insulter pour venger leur cause, sinon de faire de ceux qu'ils outragent d'irréconciliables ennemis à cette cause?
Observateurs impartiaux , vous qui recherchez, avant tout et partout, le bien et le vrai, évitez ces insulteurs! vous les reconnaîtrez :
A leur haine si aveugle, qu'ils croient que chaque jour est le dernier jour du pouvoir qui les offusque, ou tout au moins la veille de sa chute;
Comme aussi à leurs nouvelles désastreuses de chaque matin, reconnues fausses chaque soir : désappointement qui ne les empêche pas de recommencer le lendemain ;
Comme encore à leur esprit de parti si violent , que toute arme leur est bonne, jusqu'à la ca-
lomnie , et tout allié bon , jusqu a l'ennemi même du pays!
Vous les reconnaîtrez, surtout, à ces injurieuses et brutales épithètes dont ils qualifient leurs adversaires, s' imaginant ainsi les ravaler, quand eux-mêmes se dégradent, et se croyant des hommes d'État graves et sérieux , lorsque , perdant toute mesure, et sans respect d 'autrui ni d'eux-mêmes, ils s'abaissent jusqu'au langage trivial et grossier de la lie du peuple.
Est-ce à dire qu'en politique , nul ne puisse être à mépriser? Non, sans doute; mais en ce cas, le sens moral, commun à tous, suffît pour faire justice, sans que l'esprit de parti ait besoin d'y rien ajouter.
Hors de là , et dans le gouvernement des hommes, qu'y a-t-ilde si certain, quoi de si absolu , pour qu'on n'y puisse supporter d'autre opinion que la sienne, ni admettre que les circonstances et l'expérience puissent modifier ces opinions? Gens sérieux de partis honnêtes, dont les convictions politiques se compliquent de tant d'attachements personnels, d'intérêts privés, d'engagements publics et d'amours-propres si iras-
cibles, corn battez- vous donc entre vous, obstinément, ardemment même, puisqu'il n'en peut être autrement; mais ne vous insultez pas , et n'oubliez pas, surtout, que le mépris est souvent la plus injuste . et toujours la plus grande des insultes!
Mais l'esprit de parti n'est-il donc que politique? Et sans oublier qu'on l'a vu jadis au cirque s'abaisser jusqu'à se faire cocher bleu ou vert, ou, plus récemment, musicien gliikiste ou picciniste^ ne se montre-t-il pas, surtout et sans cesse, depuis dix-huit siècles , sous la forme religieuse?
O profanation! va-t-on s'écrier; hé quoi! cette foi toute céleste qui nous inspire, vous oseriez la comparer à l'opinion toute terrestre qui vous divise ?
Et oui , sans doute , puisque entre vos diverses sectes, si .hostiles l'une à l'autre, comme entre nos divers partis, s'élève une comparable intolérance. Cette intolérance est même moins violente dans l'esprit de parti politique, de toute la différence qui existe entre l'opinion humaine,
qui, croyant ne parler qu'au nom de la raison, raisonne du moins, et votre foi, laquelle, prétendant toujours parler au nom de Dieu , s'impose, ne raisonne point, et défend de raisonner.
Pourquoi donc n'oserait-on appeler cet esprit de secte esprit de parti? Ne se compose-t-il pas, pareillement, de convictions consciencieuses, il faut le croire, mais certes, sans plus et même avec encore moins de charité évangélique! et cela, par l'effet d'un même amourpropre, et de mêmes ambitions ou intérêts, privés ou collectifs, toutes choses fort terrestres, qui, se mêlant à ces convictions religieuses, comme à celles de la politique, ne les rendent guère plus respectables, et autorisent à leur donner cette même dénomination d'esprit de parti qui vous révolte. S'il y a là profanation, elle est dans le fait signalé , et non dans la voix qui le signale !
Maintenant , pour en finir sur ce sujet, envisageons-le sous une autre face. Voyons si l'esprit de parti, quand il triomphe, est plus attrayant,
plus patriote et moins aveugle dans l'orgueil du succès , qu'il ne Tétait dans le dépit et l'irritation de la défaite.
Remarquons d'abord que , dès lors , il ne se regarde plus comme un parti dans le pays , ni même comme une partie du pays, mais comme tout le pays , qu'en effet , par ses chefs maîtres du pouvoir, il représente; en sorte que les autres partis, qu'il a abattus, sont désormais, à ses yeux, non-seulement ses ennemis, mais encore ceux du pays tout entier lui-même.
Oh! comme alors s'étonne et s'indigne du langage hostile de ces vaincus, ce parti vainqueur, cet heureux du jour, oubliant que ce sont ses propres et mêmes sentiments de la veille qu'il retrouve dans ceux qu'il vient de remplacer à ce pouvoir et qui le remplacent à leur tour dans toutes les amertumes de la déchéance !
De là ces odieux abus de sa puissance, détestables inspirations de sa colère, ou de sa peur bien pire encore! Mais ne supposons pas, malgré tant d'exemples, un aussi fatal entraînement; admettons plutôt que le chef régnant de ce parti , mieux inspiré, ait le bonheur généreux, et qu'il
veuille, par la modération, faire aimer sa force.
Toutefois ce ne peut être qu'après avoir rassasié, et, autant qu'il se peut, avec les dépouillas des vaincus, l'ambitieuse ou cupide avidité de ses partisans : inévitable curée , toujours scandaleuse! par quoi gorgés enfin, et dans l'ivresse d'un aussi splendide festin, ces satisfaits ne voyent plus que du beau côté tous les actes du gouvernement qui le leur donne.
C'est surtout alors que, dans l'orgueil de leur importance, ils montrent , avec les ridicules des gens de coteries, des défauts plus graves, ne manquant pas de gâter les meilleurs actes de leur chef en les exaltant outre mesure, et d'empirer les plus mauvais en prétendant forcer le public à les approuver, lui reprochant toute critique comme une malveillante et coupable hostilité, et bien plus, en réprouvant, en retranchant même de leur parti, comme transfuges, ceux des leurs, restés plus sages, qui s'efforcent d'éclairer leur aveuglement.
Non! s ecrient-ils, blâmer c'est trahir! c'est se joindre à l'ennçmi! D'ailleurs, puisque notre parti, c'est le pays, l'opinion publique vraie,
c'est la nôtre! et puisque nous sommes satisfaits, le pays doit l'être!
I C'est ainsi que l'esprit de parti , quand il a le pouvoir, ne manque jamais de gâter tout à la fois son chef et sa cause.
D'où l'on peut conclure que cet esprit , étant partout et toujours le même , n'est pas plus attrayant, plus patriote, ni moins aveugle dans les joies de son triomphe, qu'il ne l'était dans le dépit et tous les mécomptes de la défaite.
S'il est vrai que chacun de nous porte en soi son plus grand ennemi, cette vérité pour tout être pris isolément, en est une aussi pour cet être complexe qu'on appelle un parti : être collectif, dont les membres personnifiés dans un seul chef, ou réunis par une même opinion et sous un même drapeau, ne forment plus ainsi qu'une seule et même individualité. >:i
Dans cette situation, et suivant l'axiome cidessus posé, l'ennemi souvent le plus à craindre pour un parti n'est donc pas le parti contraire ; il est dans lui-même, c'est-à-dire dans le chef
ou dans l'opinion qui le caractérise. C'est de lui, c'est d'elle, toujours passionnés par la lutte, que nous devons sans cesse nous défier; sans quoi nous subirions, tôt ou tard , les déceptions, les regrets, les remords même, suites trop fréquentes des emportements de ce chef, on des égarements de cette opinion.
D'où il suit qu'un homme prudent et réellement consciencieux ne sera jamais ce qu'on appelle un homme de parti, ou que, si par accident il s'était fait tel , bientôt son libre arbitre , révolté d'une telle servitude . saurait ressaisir à propos son indépendance.
Pourtant, comme c'est à l'âge où la vie enivre qu'il nous faut le plus souvent en décider l'emploi , et que c'est dès lors que nous nous engageons sous un chef ou dans un parti, ne croyons pas, quand ceux-ci viennent à nous compromettre dans leurs erreurs , leurs excès et même dans leurs crimes, qu'il nous soit si facile de nous en séparer.
Non vraiment : car alors, que faire de tant de paroles données, ou publiquement prononcées, dont il faudra nous dédire? Comment effacer la
mémoire de ces violences que déjà, sans doute, on a trop souvent dites, faites ou approuvées, soit pour ne pas déplaire à cet être complexe dont on est membre , soit par ambition de s'en faire considérer comme le bras, le cœur ou la tête?
Comment encore oublier cette longue communauté de travaux, de combats et de périls, ces services rendus ou reçus, ces bienfaits jadis acceptés? Comment enfin, rompre avec tant d'attachements, d'intérêts matériels et moraux de
toute nature, qui nous enchaînent à ce chef ou à ce parti si intimement, qu'une telle rupture ne peut s'accomplir sans laisser une part de soimême dans un aussi pénible et si dangereux déchirement?
Quelque bien fondée et consciencieuse que puisse être une pareille détermination , les conséquences en sont toujours tellement graves, que si des règles de conduite à ce propos pouvaient être posées, leur utilité serait grande et incontestable.
La première dirait les raisons qui doivent décider à cette séparation ; puis , quel est le moment le plus opportun ou la meilleure occasion à
saisir pour l'effectuer, et le soin à prendre pour en bien signaler la cause. Heureux alors s'il se trouve que cette rupture éclate au milieu des triomphes et non des revers du chef ou du parti dont on se sépare!
La seconde indiquerait les précautions à prendre pour que cette défection ne puisse être attribuée à un esprit léger, à un cœur ingrat, à un caractère intéressé, et pour que rien en elle n'ait même la moindre apparence d'une trahison, ce qui est surtout à éviter.
La troisième. ........ Mais laissons à d'au-
très le soin d'un pareil travail , tant il est pénible, tant la situation dont il s'agit de sortir honorablement est délicate. Elle est si fâcheuse, qu'on en revient à s'écrier : Eh! qu alliez-vous faire dans cette galère, dans ce parti ou avec ce chef auquel vous avez livré votre libre-arbitre, sans prévoir l'abus qu'un jour ou l'autre il en ferait infailliblement ; sans savoir que dans la carrière qu'il faut choisir pour servir son pays, s'il est déjà si difficile de se bien conduire isolément, c'est multiplier cette difficulté que de faire ainsi de soi un être multiple; et qu'enfin, entre
la conscience de cet être collectif et celle d'un être isolé , il y a tant de différence , que jamais ces deux consciences ne peuvent entre elles s'accorder longtemps?
DE LA Së'vI&UTÉ' DE L'OPINION PUBLIQUE POUR CEUX QUI CHANGENT DE PARTI.
Quel cas faisons-nous donc de l'expérience, quand le plus grand éloge que nous croyons pouvoir faire d'un homme public, c'est dédire de lui qu'il n'a jamais changé d'opinion?
Qu'en morale cette invariabilité soit admirée, la morale n'étant pas une opinion, cela se comprend. Mais en politique, lorsque sans cesse autour de nous tout change et se modifie ; quand , chaque jour, la pratique éclaire sur l'erreur des plus séduisantes théories, qu'une fixité invariable dans une première conviction , en dépit de l'expérience, nous soit un mérite, d'où vient cette anomalie?
Mais en est-ce une? Et ici l'adage Vox Populi, Fox Dei n'est-il pas plus juste qu'on ne
pense, ces jugements du peuple sur ces esprits persévérants lui étant inspirés par un sentiment moral si universel, qu'il semble être venu d'en haut, et s appliquant bien plus à la moralité du personnage qu'au mérite de son opinion? En effet, cette imperturbable fixité dans une opinion, même reconnue inapplicable, obtient surtout notre estime lorsque, frappée d'infortune, son inflexibilité en prouve le courage , la sincérité et le désintéressement. D'où il vient que, même dans de certains grands criminels politiques, on la respecte dès qu'on les voit s'y sacrifier euxmêmes après lui avoir tout sacrifié! Respect qui n'est mérité et obtenu que lorsque ces sacrifices ne peuvent être imputés à un intérêt personnel, soit d'amour-propre, soit d'ambition, ou à des engagements de parti qu'on n'ose rompre, alliage impur, dont presque toujours, il est vrai, la sincérité de ces convictions si inflexibles est altérée.
La difficulté de la question n'est donc point là; elle est dans le fait contraire, celui de la déconsidération dont reste frappé tout homme public, quand l'expérience des hommes et des choses î'a conduit à changer d'opinion, et en même
temps de parti , ce qui en est la conséquence.
Quoi de plus naturel pourtant, déplus moral et logique qu'un tel changement? Pourquoi donc, quand on en a reconnu l'opportunité et la sincérité, le personnage qui donne un exemple aussi honorable de bonne foi et de soumission à l'expérience n'en est-il pas moins déconsidéré, et cela, non-seulement aux yeux de la faction dont il est transfuge , mais même à ceux du parti plus sage dont il est venu grossir les rangs ?
Ah! c'est qu'ici le Vox Popnli, Vox Dei s'applique encore, et que Dieu le veut ainsi! C'est qu'à tout péché, s'il y a miséricorde, il y faut l'expiation! Expiation entre vous et Dieu seul, si votre maturité , repentante de Terreur de votre jeunesse, se retire en elle-même et s'y cache ainsi; mais, soit conscience plus militante, soit ambition, oserez- vous, en vous désavouant hautement vous-même, et portant vos talents d'un parti dans l'autre, prétendre réparer publiquement votre erreur publique, dès lors, à son expiation entre vous et Dieu, résignez- vous à ajouter celle qui vous viendra de la main des
hommes : et d'abord, leur doute injurieux sur v otre désintéressement dans ce changement d'opinion et de parti, dont vous recueillez les avantages; puis leur méfiance : ne pouvant s'empêcher de voir, sans cesse, deux hommes en vous, celui du passé et celui du présent, se contredisant entre eux ; ce qui peut leur en faire craindre un troisième dans l'avenir, et ôte à vos paroles leur autorité. En sorte, tant sont fatales nos erreurs premières, qu'à leur expiation devant les hommes tout le reste de notre vie suffit à peine, fût-elle même, désormais, invariablement irréprochable!
»e l'indifférence en politique.
Puisqu a l'intolérance en religion éteinte dans le septicisme l'intolérance en politique a succédé, ne verra-t-on pas à cette autre intolérance succéder un autre scepticisme? Et l'homme, voyant
la durée des diverses formes de gouvernement également impossible , après avoir réprouvé le gouvernement par le droit divin, ne croyant guère plus au droit humain , ne deviendra-t-il pas aussi tolérant en politique qu'en religion, un égal scepticisme pour Tune comme pour l'autre l'ayant conduit à une même indifférence?
Cette indifférence aurait donc, ainsi que toutes choses, même les plus mauvaises, son bon côté : puisque entre nos partis, comme entre nos sectes, elle aurait détruit l'intolérance!
DE l'ÉGOÏSME COLLECTIP.
Quand l'égoïsme dans tout être pris isolément est un si odieux défaut, d'où vient que dans ces êtres collectifs appelés nations il déplaît si peu, que les plus admirées sont toujours celles qui se montrent les plus égoïstes?
N'est-ce pas parce que les actes égoïstes d'une nation étant l'effet du dévouement à sa gloire ou à ses intérêts , de chacun des citoyens qui la composent, ce n'est nullement son égoisme collectif qu'on admire, mais tout au contraire ces abnégations individuelles si contraires à l'égoisme, et leurs résultats glorieux?
UN MAL-A-PROPOS SUR l'ÉGOÏSME.
« Je me mets à son aise, » répondait ce matin un pauvre ouvrier à son camarade surpris de l'attitude fatigante qu'il avait prise pour porter son enfant malade.
Le pauvre homme ne se doutait guère que cette réponse, faite si naïvement, était à la fois la plus touchante et la plus ingénieusement expressive qu'on pût entendre.
Je l'entendis, et, chemin faisant : «L'excellent
« homme! » m'écriai -je. Puis réfléchissant : combien , me suis-je dit , dans cette réponse de six mots, l'emploi d'une lettre au lieu d'une autre , en change l'esprit et le sens : (son aise , au lieu de mon aise) ! Comme cette seule lettre nous révèle , au lieu d'une âme égoïste , un cœur aimant et dévoué! Qu'il est rare, qu'il est aimable de se mettre à l'aise de ses semblables , quand se mettre à son aise avec eux est si commun et si déplaisant!
Toutefois , ajoutons ici , au risque de paraître quelque peu subtil , que sur la première et si aimable de ces deux manières d'être dans le monde, on se trompe assez souvent; ce qui arrive quand celui qui se met à notre aise par mille petits soins officieux , ne nous les prodigue que pour séduire et se faire aimer. Pourquoi dès lors le préférer autant à celui qtai se met avec nous trop à son aise, puisqu'il en diffère si peu en réalité? En effet, tous deux, dans leurs façons d'agir quoique fort diverses, n'ont-ils pas un même objet, celui de leur propre satisfaction ? Tous deux la cherchent, l'un en se sacrifiant plus ou moins les autres, et l'autre en se sacri-
fiant à eux, mais seulement en apparence, sans abnégation et non pour leur bien, mais pour le sien : pure coquetterie, laquelle on sait être, de tous nos penchants, le plus égoïste!
Ce ne sont donc là que deux égoismes, allant à un même but par des moyens différents; moyens que nous, public, de notre côté, nous jugeons être bons ou mauvais , selon qu'ils plaisent ou déplaisent à notre propre égoisme. En sorte que dans ce cas, chez tous ainsi , juges et jugés, c'est l'égoïsme qui domine.
La réponse de notre bon ouvrier n'annonçait guère une telle conclusion ; mais elle en console en prouvant qu'à cette règle assez générale d'égoisme, il ne manque pas d'exceptions vraiment charitables. Et c'est l'immortel honneur de la morale évangélique, d'avoir fait de la charité le premier des devoirs de nos sociétés modernes!