‹ Mélanges, par le général Cte de SégurChapitre 13 sur 133 · DE NOS INSTINCTS · texte numérisé non relu

DE NOS INSTINCTS

Qu'on soit poule, lionne ou femme, on est pareillement bonne mère; Dieu l'a voulu ainsi. Mais il n'a pas jugé aussi indispensable que l'on fut bon père : on n'en voit point chez les animaux, et les mauvais pères chez l'homme ne sont pas rares.

Pourtant, comme aussi Dieu a voulu que l'es*

prit de famille, inconnu des animaux, fût l'un des attributs de l'espèce humaine, s'il a laissé plus de libre-arbitre à la paternité qu'à la maternité, il est évident qu'il n'en veut pas moins dans le père un dévouement tendre et soutenu , d'abord pour ses enfants, puis, à divers degrés, pour les autres membres de sa famille.

A ces deux instincts, Dieu a voulu qu'un troisième s'ajoutât : l'esprit de société , qui s'appelle esprit comme celui de famille.

Un quatrième instinct, ou bien plutôt le premier de tous, comme le plus élevé et le plus exclusivement particulier à l'homme, c'est l'idée qu'il a de Dieu et d'un autre monde. C'est un instinct, puisqu'il semble être inné dans lame humaine, où il existe avant tout perfectionnement de son intelligence, et de sa moralité dont il est le germe; l'idée de Dieu étant celle de la perfection, mot qui exprime tous les attributs delà Divinité, lesquels sont si admirablement définis par la philosophie chrétienne, le plus remarquable de tous les progrès de l'esprit humain !

Mais d'autres instinctsde l'homme sont encore

à considérer : l'instinct curieux , celui qui nous pousse à vouloir tout connaître, et à la recherche; de la vérité sur Dieu, sur la création, et sur nous-mêmes; l'instinct ambitieux, c'est-à-dire ce besoin si impérieux de notre âme d'enflammer de ses ardeurs, de convaincre de ses convictions les âmes de ses semblables, de se ks assimiler, de régner, de vivre enfin en elles, et de s'y survivre par cette double puissance d'attraction égoïste ou d'expansion généreuse, comparable peut-être, dans l'ordre matériel, à cette force d'attraction ou d'expansion qu'ont entre eux les corps dont ce monde visible est composé.

Évidemment encore, Dieu, en nous donnant ces deux derniers instincts, a voulu qu'ils excitassent notre intelligence à s'efforcer de découvrir les lois physiques et morales de la création, pour que nous en admirions et en adorions mieux le Créateur; nous permettant aussi, par la connaissance des unes, d'améliorer notre existence en ce monde, et par celle des antres, montrant à notre raison les moyens de mieux gouverner nos familles et nos sociétés, ainsi que nous-mêmes.

La conséquence de ces observations sur nos instincts moraux, même les plus élevés, n'est point qu'on doive se laisser entraîner aveuglément à l'influence de l'un ou de l'autre, selon qu'il est en nous le plus impérieux, la raison nous ayant été donnée, tout au contraire, pour empêcher notre imagination d'outre-passer la juste portée de chacun de ces instincts; sans quoi, se désaccordant entre eux, ils s'entrechoqueraient, tandis que les faire concorder ensemble, autant qu'il se peut, doit être la règle de notre conduite.

DE 1,'lNSTlNCT DE l/ORDRE.

Composez devant un théâtre quelconque un public nombreux tout de gens à voix fausses, ou d'hommes tous vicieux , ce qui ne serait que trop possible; et, nonobstant, vous verrez quelle révolte d'oreilles ou de cœurs éclaterait.

chez les premiers, à l'audition de sons discordants, et chez les seconds, à l'aspect du vice triomphant de l'innocence faible et persécutée!

Surpris d'une telle anomalie, croira-t-on que les oreilles ou les consciences réunies redeviennent justes, de fausses ou de faussées qu'elles étaient isolément? Ou plutôt, que l'oreille que l'on a fausse pour soi, comme la conscience que l'on a faussée pour se juger soi-même, on les a justes pour juger autrui?

Quoi qu'il en soit, de ces deux faits, l'un moral, celui de cette conscience à deux poids dans le vicieux, se trouve, ce qui est rare, d'une explication plus facile que le fait physique, celui de cette oreille fausse pour soi, et juste lorsqu'il s'agit de juger les autres.

Mais ce dernier fait est-il réellement aussi matériel qu'au premier aperçu il le paraît? Et mieux étudié, ne découvrirait-on pas qu'il n'en a que l'apparence; qu'il s'explique comme le premier, et remonte à une même cause morale et providentielle? u

En effet, ne peut-on pas dire, à propos de

SOUYENIfto ET RÊVERIES

celui dont le i liant est faux à 1 insu de son oreille, quand pourtant ( e meute ddaut le ehoque daii^> les autres, que cette contradiction vient de ce que l'instinct de l'harmonie, qui dérive défelui de l'ordre, n'en existe pas inoins inné dans. son Aine, se rattachant par là à cette conscience du bien et du beau, type iiidïâeableinent empreint dans toute- âme humaine, instinct que révolte tout désordre, lequel est mit- in harmonie, que ce désordre soit moral ou matériel ?

Or, dans le cas présent, cette inharmonie, ce désordre dans sa propre voix, effet d'un vke de conformation, on ne l'aperçoit pas en soi-même^ parce que, dans l'unie-, l'instinct de l'ordre ou de l'harmonie n'en existant pas moins, l'intention de chanter juste nous trompe sur le fait contraire, ce qui ne peut arriver lorsqu'il s agit de juger en autrui le même défaut.

Ce n'est nullement un jeu de l'esprit de re*marquer que toute vertu est entre deux vices. : l'un son excès, l'autre son contraire; celui-ci

DWti OCTOGÉNAIRES 79

le pire des deux : le contraire d'une vertu en étant plus loin que son excès, -qui» du moins, semble avoir passe par elle.

Telle la bonté, entre la méchanceté et la faiblesse; la modestie, entre l'orgueil et la bassesse; la piété, entre l'impiété et le fanatisme; la générosité, entre l'avarice et la prodigalité , etc. , etc.

D*où il suit que toute vertu est milieu , et tout vice excès, même le vice contraire à une vertu, car s'il n'est pas l'excès de celle-ci, il n'en est pas moins un excès d'une autre nature.

D'où vient encore que le caractère de toute vertu vraie est d'être égal, mesuré et modéré; tandis qu'au contraire, une agitation ardente ou inquiète décèle le vice, lequel est toujours passion ou faiblesse.

D'où vient, enfin, qu'au lieu d'admirer une vertu ardente, il faut s'en défier; comme aussi, il faut surtout craindre un vice contenu : rien n'étant moins sûr qu'une vertu passionnée, puisqu'elle est sortie du milieu qui lui était propre; et rien plusà redouter qu'un vice calme, lequel ainsi usurpe l'un des attributs et l'une des plus grandes forces de la vertu!

Page 1