‹ Mélanges, par le général Cte de SégurChapitre 15 sur 133 · DES PRIX DE VERTU · texte numérisé non relu

DES PRIX DE VERTU

L'une des vérités qui ressortent de l'examen de plus de trois mille mémoires en demande de

prix de vertu, c'est que les purs et longs dévouements désintéressés sont aussi fréquents chez les femmes qu'ils sont ra res chez les hommes.

I£n ceux-ci, l'abnégation de soi ne se montre guère que spontanément, par élans dévoués, il est vrai, jusqu'à l'héroïsme, mais instantanés, et, pour peu qu'ils se prolongent, se mélangeant de divers amours-propres qui en altèrent la pureté. Le dévouement en eux semble être un effort: il est bruyant, les regards l'excitent, l'éclat lui plaît; tandis que celui des femmes, calme et silencieux, s'accomplit avec une facilité simple, et si modeste, qu'elles semblent en ignorer tout le mérite.

L'homme est donc plus égoïste que la femme; mais il ne faut pas trop le lui reprocher : cela tient à sa nature, à sa position dans la société, et surtout dans la famille. Sa mission est d'en être le chef et l'appui; son rôle, d'y faire régner avant tout la raison, comme celui de la femme d'y apporter surtout le sentiment. Il donne son nom à cette famille; il en fait la réputation; cet État, cest lui! Il en est la force, il y est centre, il y commande; toutes choses qui, le portant à

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s'identifier les autres plutôt qu'à s'identifier aux autres, le rendent plus accessible à l'orgueil, le moins charitable et le plus égoïste de tous nos penchants. Ne nous étonnons donc pas, dans cette comparaison de l'homme avec la femme, de trouver en lui plus de moi qu'en elle. De là entre leurs actes de dévouement cette différence ; laquelle est conforme à celle de leur nature, où les longues abnégations désintéressées ont bien plus à la vaincre dans les hommes que chez les femmes.

En France, où l'on sait qu'avec de l'esprit on peut tout dire, on en a tant dit, qu'on pouvait y croire le paradoxe lui-même enfin épuisé. Mais * quelle erreur! On en va juger par cette boutade quTiierfit éclore le concours aux prix de vertu fondés par M. de Montyon.

On les discutait, orand subitement X*** s'est écrié : « Je n'y tiens plus! Quelle monotonie dans cette foule de dévouements domestiques , toujours les mêmes! Ils foisonnent! Ils encombrent ce concours! La vertu n'est-elle donc plus

rare? court-elle donc ainsi les rues? et ne prenons-nous pas ici pour elle ce qui n'en est guère, ou même ce qui n'en est pas du tout? »

A une telle sortie , vous jugez de l'étonnement et de la réponse : « Comment! Que voulez- vous dite? Que serait-ce donc que ces dévouements, gratuits et si entiers, de ces généreuses servantes

pour leurs maîtresses infirmes et ruinées, si ce n'était là de la vertu?

« — Eh! qui vous dit, a repris X***, qu'en eux-mêmes, de tels actes ne soient pas vertueux? Mais il s'agit ici de celles qui les accomplissent; or, ne voyez- vous pas qu'en elles, ces actes manquent de libre-arbitre?

« — En quoi je vous prie ?Qui donc les oblige à des sacrifices aussi pénibles et si désintéressés?

« — Parbleu, leur nature! fort bonne sans

doute, mais qui, dans ces âmes simples, de peu

d'idées, de nulle imagination, est tellement do-

minante, qu'elle leur tient lieu de conscience. Ce que prouve même leur modestie, qui n'est qu'ignorance du mérite de l'acte qu'elles ont accompli. Nées bonnes, elles font de bonnes actions; peuvent-elles faire autrement? C'est leur

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nature, vous dis-je! C'est comme l'arbre qui porte son fruit! quoi d'étonnant? Ce qui serait singulier, c'est qu'elles eussent agi différemment.

« — Mais ces admirables sacrifices de positions meilleures, lucratives même, et de mariages avantageux?

« — Preuve de plus! C'est encore l'arbre qui ne peut bouger de la place où sa nature l'a enraciné! Il n'en est pas autrement de ces pauvres filles.

« — Ainsi les quarante à cinquante années de leurs pieuses abnégations...

« — J'y vois encore moins de mérite, puisqu'à la première nature de ces simples filles une seconde, aussi impérieuse, l'habitude, s'étant ajoutée, leur bonne action se trouve, dès lors, encore plus dépourvue de libre-arbitre!

a — Eh bien, soit! a-t-on répliqué; mais, pour en finir, ou nous trouvons la vertu ne la récompensons pas moins; et si ce ne sont pas ces bonnes servantes que, dans ce concours, nous couronnerons au nom de Dieu, ce sera Dieu, si vous le voulez, que nous aurons couronné en elles! »

Conclusion à laquelle X***, satisfait de s être débarrassé de son paradoxe, ne s'est nullement opposé !

Tout paradoxe digne de quelque attention a pour point de départ une vérité dont il est l'excès. Celui de l'article précédent doit être considéré non-seulement ainsi, mais encore en ce qu'il contredit le triste paradoxe de l'auteur célèbre des Maximes.

Quand X***, qui certes n'a pas moins d'esprit que n'en avait Laroeliefoucauld , attribue trop exclusivement à l'instinct irréfléchi d'une nature vertueuse les dévouements généreux de ces simples filles, cette abnégation, même en l'attribuant au principe dont il abuse, suffit à prouver que l'amour de soi n'est point ici-bas notre seul amour; que cet instinct conservateur de l'individu se trouve contre- ba lancé en nous par un autre instinct, celui de l'amour de nos semblables; instinct dont toute conscience reconnaît la supériorité , et qui est conservateur de la société humaine; instinct, que le christianisme ap-

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pelle la charité! qui, peut-être, est la véritable grâce; car nous ne sommes pas tous également doués de cet amour qui rapproche le plus l'homme de la Divinité, selon la morale évangélique.

Quant à ne voir, comme l'auteur des Maximes, dans cet amour pour nos semblables qu'un déguisement de l'amour de soi ou notre propre intérêt bien entendu , ce paradoxe est si déraisonnablement subtil, qu'il aurait été repoussé par Larochefoucauld lui-même, si Montyon et sa fondation, au lieu de le suivre, l'eussent précédé.

Mais quoi! l'amour de soi notre seul amour! Et qu'est-ce donc encore que ce ravissement spontané de l'âme à l'aspect du Beau, du Bien et du Vrai ? Transportd'un amour qui n'est certes ni l'amour de soi, ni même l'amour de nos semblables, mais un troisième ou plutôt premier amour, celui de la perfection, ou l'aspiration de l'âme humaine jusqu'à Dieu même!

UNE CANDIDATURE A l'aCADEMIE FRANÇAISE.

(23 avril 1863.)

X*** met en question Dieu, l'immortalité de l'âme, et l'autre monde, qui en est la conséquence; comme si cette croyance n'était qu'une de ces opinions soumises à la raison humaine; quand, au contraire, instinct de l'homme, elle est innée en lui , ce qui la place en dehors et audessus de son libre-arbitre; révélation première! d'où il vient que l'homme diffère de la brute; tandis que le Positivisme de X***, qui pour se matérialiser se sert, contre Dieu, des dons de Dieu, c'est-à-dire du spiritualisme qu'il lui doit, tend à ravaler l'homme à l'état de cette brute!

Rétrogradation dégradante, au rebours de la marche ascendante de la création!

Suicide moral, bien plus coupable, tout impossible qu'il soit en réalité, que le suicide matériel, tout possible qu'il est malheureusement!

Ajoutez que, trop conséquent dans une aussi

funeste erreur, X*** proscrit tout clergé, toute université même, et que, croyant avoir débarrassé du Dieu céleste l'homme prolétaire dont il fait un Dieu terrestre, c'est à cet homme, ainsi déshérité du Ciel, qu'il livre la terre; retournant la tête en bas à la société qui marchait la tête en haut ; confiant exclusivement son éducation à ceux qui n'en ont pas, son gouvernement à ceux qui ne savent pas eux-mêmes se gouverner; enfin, pour comble de singularité, venant ensuite présenter à la tête de cette société qu'il décapite, sa propre tête ainsi faite, qu'il lui demande naïvement de couronner!

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