‹ Mélanges, par le général Cte de SégurChapitre 19 sur 133 · UN LIVRE · texte numérisé non relu

UN LIVRE

On ne s'étonne point assez de ce prodige que l'on a sans cesse sous la main ou devant les yeux, et qu'on nomme un livre! Assemblage de matière blanche et noire, inerte, sans vie aucune, et pourtant où se trouve fixé invariablement à nos regards ce qu'il y a de moins tangible et visible, de plus fugitif et immatériel, la pensée de l'homme!

Dira-t-on que rien au contraire n'est moins prodigieux , puisque cette pensée , dans son expression soit par gestes, soit par parole, s'était déjà matérialisée et comme incarnée à nos yeux et à notre oreille ; en sorte que , si l'on est parvenu à la fixer au moyen de signes écrits et de . convention , ce n'a été qu'un progrès si naturel, qu'il devait s'ensuivre nécessairement?

D'accord, mais ce n'est là qu'expliquer com- * ment le fait s'est accompli graduellement, et là n'est point la question, pas plus que dans ces

D'UN OCTOGENAIRE.

gestes et parolesdes âmes présentes en ce monde, s'efforcant de communiquer entre elles; non, le prodige n'est point là, tandis qu'il apparaît bien autrement dans ce livre, création toute matérielle de l'homme, où sa pensée, son être, son âme enfin, quoique absente et passée dans un autre monde, se retrouve captive et présente en ce monde-ci; et toujours si vive et si ardente, qu'elle y inspire, éclaire et enflamme, de siècle en siècle, les autres âmes qui l'y suivent.

Ainsi, ce n'est donc pas dans le corps humain seul que lame est captive ici-bas; elle l'est aussi, et bien plus longuement, dans cette matière inerte, inanimée, et organisée de main d'homme, qu'on appelle un livre!

Pensée! être moral, conséquemment invisible, que révèle et transmet la parole , faculté physique, mais invisible aussi, et que transforme en matière fixe et visible, l'écriture, admirable invention de l'homme.

Temps, et distance ou espace : entraves, l'une

invisible, l'autre visible, imposées à l'esprit et au corps humains , et dont les hommes , pour se communiquer leurs pensées, se sont presque affranchis au moyen de l'électricité, matière invisible et rapide comme la pensée; de même qu'ils affranchissent leurs corps de ces deux entraves au moyen de la vapeur, matière visible comme leurs corps , victorieux ainsi , quoique à un moindre degré, de ce temps et de cet espace.

Remarquable tolérance de Dieu , qui permet à l'homme de tels triomphes sur les entraves qu'il lui avait imposées!

Or, pourquoi la plupart et les plus importants de ces triomphes ont-ils été si tardifs? Pourquoi n'ont-ils été surtout accordés qu'à la civilisation issue du christianisme?

Serait-ce que la Providence n'a permis ce progrès de la puissance matérielle de l'homme, qu alors que le progrès de sa force morale s'y est trouvé proportionné? N'a-t-elle voulu cette supériorité de l'homme moderne sur l'homme antique, qu'alors qu'il lui est devenu supérieur en moralité?

Concordance providentielle de ces deux progrès, l'un terrestre, l'autre céleste ! Mais comment croire à la durée de cet équilibre, et que tant de découvertes des secrets de la création nous seront permises indéfiniment? Comment ne pas voir qu'elles armeront les passions de l'homme d'une puissance si destructive, qu'elles amèneront la fin de la société humaine, et, selon la marche ascendante de la création , le remplacement probable de l'homme par une autre race d'êtres supérieurs en science et en moralité?

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