‹ Mélanges, par le général Cte de SégurChapitre 27 sur 133 · ACCORD DE CES DEUX LUMIERES · texte numérisé non relu

ACCORD DE CES DEUX LUMIERES

La philosophie, c'est lame se reployant sur elle-même, étudiant ses instincts, et y découvrant la loi naturelle et divine qui doit la régir.

Le premier de ces instincts de nos âmes, c'est le sens inné de Dieu ; sentiment qui leur est universel, comme leurs transports d'admiration toutes les fois qu'elles retrouvent, en elles ou en dehors d'elles, quelque trace de ce type divin

du Bon, du Vrai, et du Beau, que chacune porte en elle.

La philosophie, dans ce fait général incontesté, reconnaît l'effet de l'origine céleste de l'âme humaine, mais irréfléchi et involontaire. L'œuvre philosophique consiste à y joindre la connaissance réfléchie et raisonnée de ce sentiment divin, et la volonté de s'y soumettre, d'où vient la moralité : œuvre qu'elle accomplit en démontrant l'origine céleste de cet instinct; en en développant les conséquences et l'application ; et enfin en prescrivant l'obéissance à la loi divine et morale qu'elle constate, explique et promulgue.

Grande et belle mission de la philosophie redevenue théologique, grâce à Dieu et peutêtre à nos malheurs! Mais la conséquence, c'est que, bien loin d'être seulement contemplative, cette mission doit être incessamment, active, ayant pour but l'enseignement du genre humain et son perfectionnement en Dieu, où notre âme tend à remonter.

Or, la philosophie n'a d'autorité dans ce but que parce qu'elle se déclare, au nom de cet instinct céleste, sous l'inspirAlion divine; ins-

piration dont elle prouve que le foyer, plus ou moins lumineux, est dans toute ame humaine.

Cela établi , demandez-lui si cette utile , cette grande et sainte mission rationnelle qu'elle remplit a suffi , depuis la création , pour atteindre le but qu'elle s'est proposé; si le résultat qu'elle obtient n'est point trop circonscrit; si son autorité est assez incontestée; si elle est assez puissante , même sur ses trop rares adeptes , pour que Dieu, dans le gouvernement de ce monde, s'en soit contenté ?

Knfin, et puisque cette philosophie reconnaît dans toute âme humaine l'instinct divin ou l'inspiration divine, demandez-lui si son insuffisance à répandre cette vérité et à la faire prévaloir ne doit pas la conduire à croire à la nécessité, et, conséquemment, à la réalité d'une communication plus immédiate, plus efficaèe et plus puissante, venant plus directement d'en haut, en aide à son impuissance.

Cette communication plus immédiate, cette vue plus directe de Dieu est ce que, en religion, on appelle Révélation! On voit que cette communication, dite surnaturelle, a le même principe que l'inspiration naturelle et ration-

nelle, et qu'elle n'en diffère que par ûn degré de plus, ou un développement plus grand du sens divin dans une âme privilégiée. Dès lors, pourquoi la philosophie se refuserait-elle à en avouer l'existence? Qu'est-ce autre chose pour elle que de reconnaître à l'histoire céleste de ce inonde ses âmes de génie, comme à son histoire terrestre ses grands hommes? Les siens, ceux de la philosophie, l'apparition d'une âme aussi privilégiée que celle du divin Platon , n'attestent-ils donc pas déjà la grâce d'en haut? Ce jalon lumineux , ce fanal élevé sur la marche morale du genre humain , ne prouve-t-il pas que Dieu a voulu, ici-bas," à divers degrés, des âmes faites pour éclairer et conduire, comme tant d'autres pour être conduites?

Or, sans se laisser ébranler dans cette convietion par ce que l'entraînement humain a pu apporter d'alliage, et son langage terrestre de sens figuré, dans des inspirations dites surnaturelles; lorsqu'une révélation telle que celle du Christ et de ses précurseurs montre , quant a la connaissance de Dieu , de sa loi et de toutes ses conséquences , tant de conformité avec ce qu'ins-

pire au vrai philosophe le sens divin ; lorsque, y joignant l'autorité sur nosàmes d'une âme en contact plus direct avec la grande âme, cette révélation chrétienne, en vue de la vie céleste , prescrit à la vie terrestre des règles aussi conséquentes aux théories du rationalisme philosophique ; lorsqu'enfin elle donne force de loi et sanction divine à ce qui n'avait jusque-là que la faiblesse d'une opinion humaine, individuelle et controversée, pourquoi donc le philosophe se refuserait-il à en croire la vérité, lui qui ne peut en contester, dans le gouvernement moral de ce monde, la nécessité, laquelle déjà en est une preuve?

Et en effet , où le monde moral en serait-il , si, depuis Adam jusqu'à saint Paul et Bossuet, Dieu eût voulu que tous les patriarches , les apôtres et les pères de l'Église, n'eussent parlé au genre humain que là langue philosophique, et que, comme Platon et Aristote, Moïse et le Christ n'eussent été que des philosophes?

Non , Dieu a voulu tout au contraire que simultanément, qu'antérieurement même à la foi rationnelle philosophique et à son développe-

ment, il y ait eu une foi révélée. Et réellement, comment concevoir que le premier homme , en sortant des mains du Créateur, ait été jeté icibas isolé -, ignorant tout jusqu'à lui-même, et libre pourtant , sans révélation de sa destinée , sans que son premier pas ait été guidé en ce monde par son Créateur lui-même? Comment, puisque le genre humain eut un commencement, en concevoir viable le premier couple autrement que créé déjà tout formé, c'est-à-dire doué simultanément de toutes les facultés indispensables à son existence morale autant qu'à sa vie matérielle? Qui pourrait expliquer autrement en nous l'idée innée de Dieu, ou même seulement l'usage de la parole, si indispensable à la pensée? Or, qu'est-ce qu'une telle création morale du premier couple humain , si ce n'est évidemment une première et directe révélation du Créateur à la créature?

Le fait de cette première et nécessaire révélation divine , et son développement successif que montre l'histoire, quel que puisse y avoir été l'alliage humain, est trop évident pour n'être |>oint avoué par le rationalisme philosophique,

quelque porté qu'il soit, hors de ses propres axiomes , au scepticisme. Car ici une foi entraîne et conduit à l'autre. Ce sont deux faits qui se commandent. Eh! qu'est-ce donc que ces axiomes de la philosophie , si déjà ce n'est point une véritable foi pour le philosophe? En effet, écoutez-le bien : « Mes axiomes, mes principes, s'é- « crie-t-il , sont indémontrables : ils ne se dis- « cutent pas; ils ne se prouvent point; ils sont! « C'est la vérité, la justice, Tordre! c'est l'évi- « dence ! c'est le sentiment ! c'est la vue de Dieu ! « c'est Dieu! Ces sentiments sont innés dans « l'homme! foi naturelle et involontaire, immca diate et spontanée ! foi d'où naît et sur laquelle « s'appuie tout raisonnement humain, lequel « s'égare et se fausse des qu'insoumis à cette « foi, on ose, ajoute le philosophe, ou la dis- « cuter ou s'en détacher ! »

Mais quel autre langage a donc la foi chrétienne, conséquence, complément de celle-là , son application , sa sanction et comme sa mise en action? Foi d'origine révélée et venue en aide à la foi naturelle et rationnelle, inspiration divine en dépit de tout alliage humain, alliage inévitable,

dont certes , de même , la plus saine foi philosophique , inspirée aussi , n'est pas et n'a point été exempte. C'est ainsi que Dieu se rappelle à l'instinct qu'il nous a donné de lui , ton tôt par des inspirations qui avertissent, et tantôt par le malheur qui réprime; Dieu n'ayant pu vouloir abandonner entièrement sa créature et la marche du genre humain aux erreurs de notre libre-arbitre et à l'insuffisance du rationalisme philosophique. En douter? Hé quoi! ce qui est dans la sagesse du gouvernement des hommes n'aurait point été dans celle de Dieu ! Comment oser le supposer?

Un troisième fait, qui ressort de ces deux premiers et en est la conséquence, ajoute encore à cette conviction ; c'est l'incontestable aspiration de notre âme à la perfection : désir, espoir même , que la foi naturelle ne suffît point à satisfaire; but divin, dont évidemment la foi religieuse nous rapproche plus puissamment que la foi rationnelle; mais que l'union ou l'accord de l'une et de l'autre pourrait seule, peut-être, nous acheminer à atteindre dans un meilleur monde.

Pourquoi dès lors entre le philosophe et le

prêtre chrétien , avec une foi de même origine, un point de départ commun , un même but , et avec tant de motifs de rapprochement , pourquoi donc tantd'éloignement? Tous deux se croient la même mission, celle de nous faire connaître le Dieu de cet univers; tous deux, le sentent en eux, s'en disent inspirés , et nous parlent en son nom ; ils le comprennent, l'expliquent, et nous le peignent avec les mêmes expressions ; tous les deux sont d'accord pareillement pour reconnaître et proclamer, en son nom , la loi morale qu'il nous impose; et pourtant, prêtre et philosophe, l'un dédaignant trop la philosophie rationaliste , l'autre s'arrêtant à ce degré d'inspiration divine

de plus qui est la révélation, se désavouent mutuellement !

La seule réponse, mais vague, mais insuffisante , à une question aussi délicate , n'est-elle pas surtout d'uu côté, dans l'orgueil mêlé à la foi du philosophe, qui tend à croire l'œuvre divine trop complète dans ce reflet de la Divinité qu'il découvre en son âme; et d'autre part,

chez le prêtre, dans une exigence dogmatique trop absolue, trop exclusive, qu'il croit devoir

imposer comme interprète de la foi révélée dont il est le ministre? ce qui le porte à en trop disjoindre la foi naturelle et philosophique; à la trop reléguer à la porte du sanctuaire ; à trop séparer enfin cette lumière rationnelle d'origine céleste de l'autre lumière plus directement révélée; lorsque, au contraire, l'une remontant de lame à Dieu, et l'autre descendant de Dieu dans l'âme humaine, bien loin de s'y nuire, s'y devraient aider réciproquement; d'oii il résulte que la véritable mission du prêtre semblerait être de s'efforcer de réunir et de faire concorder ces deux lumières, au lieu de croire que l'une doit exclure ou éteindre l'autre.

Quoi qu'il en soit, et de quelque part qu'il vienne, ce qui est certain, c'est que l'obstacle à cette sainte alliance ne peut venir que de main d'homme! Mon Dieu, quand permettrez- vous à la marche évidemment ascendante de l'esprit humain de surmonter cet obstacle? Quand voudrez-vous qu'atteignant enfin aux fruits les plus élevés de V arbre de science, cet aliment céleste nous donne la force d'apercevoir, de contempler

D*U* OCTOGÉNAIRE. nfi

et de suivre votre vérité à l'éclat réuni de ces deux lumières?

En attendant, puisqu'il faut conclure : quand l'Histoire, la Philosophie et le Christianisme sont d'accord sur tant de points principaux; quand l'existence d'une foi révélée dite surnaturelle, comme celle d'une foi naturelle et rationnelle, en ressort aussi nécessaire et si évidente, le devoir n'est-il pas d'éviter tout ce qui peut jeter entre ces deux vérités quelque désaccord? Ne nous prescrit-il même pas d'aider à leur concordance? Dès lors, philosophes comme prêtres, tous chrétiens à divers degrés , tous soumis à la même loi morale , ne doivent-ils pas se respecter mutuellement dans ce lien commun, y reconnaître la main de Dieu, et l'adorer dans son œuvre naturelle et rationnelle, comme dans son œuvre révélée?

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