‹ Mélanges, par le général Cte de SégurChapitre 35 sur 133 · DES GRANDS HOMMES · texte numérisé non relu

DES GRANDS HOMMES

On a pu remarquer, que si l'on voit assez souvent, dans les familles, se perpétuer des hommes grands, on n'y a jamais vu deux grands hommes se succéder de père en fils, et que même, plus un père a été grand, moins son fils a soutenu la gloire de son ancêtre.

Suffirait-il, pour s'expliquer ce fait, d'avoir observé que dans les enfants, quand la tête, siège de l'intelligence, est celle d'un fils, ce n'est point le père, mais plutôt la mère que sa ressemblance nous rappelle? Non vraiment, puisque cette règle a tant d'exceptions, qu'elle ne peut s'appliquer à un fait qui n'en a point.

On serait donc bien plutôt porté à croire que si le fils d'un grand homme en diffère toujours autant, c'est que tenant à ia fois de ses deux ascendants, il ne peut reproduire exclusivement l'un ou l'autre, mais qu'il doit être un composé du mélange de l'un et de l'autre, ce

SOUVENIRS ET KÊVERItS

qui en fait un troisième personnage fort différent.

Qui ne sait d'ailleurs à quel prix coûteux le grand homme achète la gloire; combien elle est de ses passions la plus dominante, et que ses autres passions , s'il en a d'autres , n'ayant que les restes de celle-là , ne doivent guère rien produire qui lui ressemble.

A ces causes physiologiques de la non-hérédité du génie dans les familles, ajoutons que dans les fds d'un grand homme, la jouissance de I éclat du nom qu'il leur laisse ne doit guère 1rs exciter à l'accroître encore. Jouir d'une

chose et la désirer tout à la fois, cela est si rare; surtout quand ce doit être avec cette ardeur qu'on appelle le feu sacré, sans lequel on n'obtient jamais la gloire!

D'autre part, quel grand homme n'impose chez lui, comme au dehors, l'ascendant de son génie dominateur? ce qui dresse les siens à être sujets, bien plutôt qu'à devenir un jour maîtres à leur tour.

Répond ra-t-on , que l'admiration qu'inspirent ses grands exemples doit entraîner, les enfants

surtout, à les imiter. Eh! qu obtiendraient-ils de cet effort, sinon ce faible et si pale reflet de gloire, seul prix que tout ce qui est imitation puisse remporter?

Enfin , et sous un autre point de vue, puisque tout ce qui brille le plus en ce monde ne doit être regardé qu'à distance, et que l'astre du jour lui-même perd à être vu de trop près, pourquoi n'oserait-on en dire autant de la gloire? Ne se peut-il pas qu'un grand homme soit beaucoup moins séduisant dans son laisser-aller en famille, que dans sa pose héroïque à l'extérieur? En sorte qu'il ne serait pas plus un héros pour ses fils que pour son valet de chambre ; ce qui les porterait bien plutôt à différer de leur père qu'à vouloir lui ressembler.

Mais quoi! nous arrêter ici? sur cette impiété filiale? Non : finissons plutôt en remarquant qu'il n'y a point de grand homme sans une grande circonstance dont il s'empare , se sert , et qu'il domine , ce qui fait sa gloire : gloire si expansive et si attractive, que les siens s'y trouvent entraînés et subjugués, plus encore que ses adversaires. D'où il suit que, plus la cé-

ISi SOUVENIRS ET RÊVERIES

lébrité d'un père a été grande, plus la source en étant épuisée , moins il est possible a ses fils, héritiers et soutiens de cette gloire , de s'en faire une autre aussi grande, qui leur soit propre.

Quand X***, l'orateur en vogue, nous «lit qu'il se contente de ce que la France demeure informe et mutilée comme elle l'est depuis 181 5, pourvu que le gouvernement soit parlementaire ; quand il déclare qu'il la trouve ainsi plus heureuse et glorieuse que si elle reconquérait ses frontières naturelles et légitimes à l'aide d'un gouvernement plus monarchique, ce qu'il dit et déclare en réalité, ce n'est pas seulement qu'il aime mieux , comme César, être le premier dans un village que le second dans Rome; mais que Rome reste un village où il régnerait, plutôt qu'elle ne devienne une grande et glorieuse capitale où il ne jouerait pas le premier rôle!

UTN OCTOGENAIRE. 185

Tel s'érige encore en professeur de gouvernement d'un grand pays, qui , l'ayant gouverné trois fois, en a, les deux premières fois et en quelques mois, compromis le gouvernement, et la troisième fois , en moins d'un jour, achevé la perte : ce qui ne l'empêche pas de s'étonner qu'on trouve un peu chères ses leçons de gouvernement!

Page 1