‹ Mélanges, par le général Cte de SégurChapitre 34 sur 133 · DES PERSONNAGES · texte numérisé non relu

DES PERSONNAGES

Un fait historique assez remarquable, c'est que lorsqu'une nation tombe en Démocratie , il ne s y montre bientôt plus de Personnages, c'està-dire de ces individualités imposantes, attirant tous les regards, commandant le respect par un mérite reconnu, hommes modèles, faisant école, et dont l'influence et l'autorité sont et restent considérables !

Serait-ce que la nature mobile, envieuse et si irrespectueuse de la Démocratie décourage et rebute ces hommes d'élite? Ou plutôt que ses mœurs égalitaires forcent leur génie, pour lui plaire, à se rabaisser au niveau des foules qui la composent, en sorte que l'homme, en toute carrière, n'y peut plus être aussi grand, ni dans le beau ni dans te bien, qu'aux temps jadis?

Toujours est-il que la nature de cette Démocratie est si contraire à l'existence ou à l'autorité durable de toute grande individualité morale, que ce n'est guère que celui qui se l'assu-

jettit par la force matérielle qui peut y devenir un Personnage.

L'histoire nous montre souvent que les hommes célèbres ne grandissent dans leur carrière que tant qu'ils ont à accomplir quelque dessein marqué par la Providence; mais qu'arrivés au but de cette mission, dès qu'inévitablement enorgueillis, et que d'instruments qu'ils étaient se croyant maîtres, ils ont dépassé ce but, on les a vus s'égarer, décroître, et se briser par les mêmes moyens qui les avaient élevés quand la main de Dieu les conduisait!

De là ces cruels desappointements d'une foule justement éblouie , qui, s'étant précipitée à la suite de ces gloires d'abord méritées, se trouve bientôt compromise dans les fautes et dans la chute.

D'où il suit que , dans nos plus légitimes et grandes «admirations, nous devons conserver notre libre-arbitre; et qu'enfin, puisque même dans ses plus généreuses missions l'homme finit presque toujours par gâter la cause , c'est elle

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qu'il faut servir en lui, et non lui en elle : ce qui, lorsqu'on ne peut servir Tune sans l'autre, comme il arrive le plus souvent, ne nous empêchera point d'être victimes des égarements de l'homme, mais nous épargnera du moins, et autant qu'il se peut, le regret, le remords même quelquefois. d'en«être complices.

On sait trop que le succès produit presque toujours Y excès; et V excès , les revers. Quand donc un chef, quelque habile et grand qu'il soit, triomphe, au lieu de vous engager aveuglément à sa suite, défiez-vous-en, car des lors ce serait le plus souvent un guide déjà lui-même aveuglé que vous prendriez pour vous conduire.

Quanta vous, qui, dans le drame jusque-là si habilement dirigé par ce chef, auriez été acteurs, devenez-y surtout observateurs; et, pour votre bien comme pour le sien, que désormais votre rôle se change en contrôle !

Mes amis, de quelque parti honnête que nous

I8u SOUVENIRS ET RÊVERIES

soyons, croyez-moi, ne nous exaltons, ne nous abattons pas tant pour ce qui se fait de bien ou de mal dans nos affaires en ce monde, car on n'y voit guère de bien dont il ne résulte un mal , ni de mal dont il ne résulte un bien inattendu. Soyons-y donc calmes, sans confiance aveugle dans nos succès ou dans l'homme à qui nous les devons, pour que l'heure des revers ne nous surprenne pas; et sans désespoir dans ces revers jusqu'à leur fin, qui aura, son tour, et qu'il faut savoir attendre.

Mais en attendant, que cette inévitable alternative de succès et de revers plus ou moins médités nous apprenne à nous ménager, à nous respecter mutuellement, et à ne proscrire du milieu de nous que les proscripteurs, auxquels on peut joindre ces hommes qu'enivre un esprit de parti dont l'orgueil méprisant et injurieux est aussi intolérant qu'intolérable!

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