OÙ EN SOMMES -NOUS ET OU ALLONS -NOUS
La géologie nous apprend les révolutions physiques de notre globe; l'histoire, nos révolutions morales; et l'homme, qui croit diriger celles-ci, n'en est pas plus maître que de celles du globe qu'il habite : en sorte que le plus utile profit que nous puissions retirer de nos révolutions sociales, c'est d'apprendre à reconnaître à temps leur véritable esprit, et à nous y conformer avec intelligence et à propos.
njj SOUVENIRS ET RÊVERIES
La preuve de cette vérité est dans l'accomplissement, en dépit du judaïsme et du paganisme si puissants alors, de la grande révolution morale du Christianisme; comme aussi dans l'un de ses plus considérables résultats, la Révolution sociale de 1789, qui, dans sa marche progressive, malgré tant d'obstacles, bien loin de s'être arrêtée au triomphe de notre bourgeoisie, en abaisse déjà l'orgueil satisfait devant les aspirations des classes inférieures, que cette Révolution doit, à leur tour et autant qu'il se peut, satisfaire aussi.
Est-ce à dire que 1 âge d'or en résultera pour une Démocratie aussi convaincue que l'édifice de sa constitution doit et peut , comme ses édifices religieux, être construit sans aucun étage; et qui, tout en proclamant ainsi du christianisme son dogme d'égalité, en laisse contester si indifféremment ceux de l'existence de Dieu et d'un autre monde?
Non vraiment! Et quand on voit, depuis trois quarts de siècle, ses divers Gouvernements ne plus, vivre qu'au jour le jour, et ne marcher que de chute en chute, on croirait plutôt que cette -so-
D'UN OCTOGENAIRE. . 2<3
ciété penche vers l'abîme où jusques ici toutes, successivement , se sont écroulées !
Mais enfin, telle est sa situation présente, et quelles qu'en soient les difficultés , sa tendance à la satisfaction dès intérêts, en ce monde, du plus grand nombre de ses habitants est si manifeste, elle est si impérieuse, que toute l'habileté de la classe supérieure ne peut désormais consister qu'à en prendre et garder la direction , c'est-à-dire à s'efforcer d'élever jusqu'à elle par l 'éducation , par l'instruction , et par ses exemples , l'élite de tout ce qui est au- . dessous d'elle ; mais en se gardant bien de se laisser abaisser elle-même au-dessous du niveau moral et intellectuel qu'elle a su atteindre.
Il y a , néanmoins , quelques exceptions à cette règle, et l'on doit s'y résigner. Ainsi, par exemple, quand on entend nos gens du monde et de lettres, déjà d'un autre âge, regretter si amèrement cette élégante urbanité et aménité de mœurs, cette noblesse si gracieuse dans les formes et les manières; comme aussi, dans notre littérature dramatique ou autre, cette pureté, ces délicatesses dégoût, traditions des char-
mes d'une société jadis aristocratique, lesquelles s'effacent chaque jour de plus en plus, tout en nous associant à leurs justes regrets, n'en reconnaissons pas moins l'inutilité de leurs efforts pour enrayer cette décadence ; consolons-nousen même, en remarquant que ce déplorable abaissement n'altère pourtant dans nos mœurs que des formes extérieures , et dans nos lettres que leur côté le moins sérieux, tandis qu'au contraire nous voyons grandir et se développer en celles-ci leurs parties les plus utiles, telles que, dans la presse quotidienne, le talent de discussion de nos plus graves intérêts; . dans l'histoire, une étude plus exacte et mieux «approfondie des faits et des causes; et enfin l'éloquence du barreau, de la chaire, et delà tribune !
Bien plus , dans les sciences et dans leur application usuelle, combien d'utiles, d'admirables progrès éclatent chaque jour à nos yeux émerveillés!
Quanta la moralité publique actuelle , si l'on n'en dit pas autant, est-on équitable? Jamais la morale évangélique dans ce qu'elle a de plus
divin, la charité, légalité de tous devant Dieu , fut-elle autant proclamée et appliquée qu'elle ne Test dans notre siècle? Je ne sais si l'individu vaut plus, mais certes la société vaut mieux aujourd'hui qu'aux temps jadis!
Toutefois, comme ici-bas tout s'use et change, et que chaque chose, après y avoir atteint son , apogée, décroît et finit, ne faut-il pas chercher à prévoir par le sort de la société antique, quel sera celui de la société moderne quand elle aura fait son temps ?
Lorsque, en 1793 et 1848, on a pu s'écrier
que, si la première civilisation avait péri par
les barbares du dehors, ce serait par ceux du
dedans que succomberait la seconde, aurait-on
dit vrai? Ne doit-on pas plutôt espérer que la
division de cette société européenne en tant de
puissants États ayant une civilisation à peu près pareille, et que tant de progrès de la science
seront un obstacle à ce cataclysme ?
Ici pourtant une réflexion épouvante! S'il se
peut jusqu'à présent, grâce à la philosophie
du christianisme, qu'il y ait eu proportion
entre nos progrès moraux et scientifiques , ne
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doit-on pas craindre qu'un jour cet heureux équilibre cesse d'exister, et qu'enfin de nouvelles découvertes de nos sciences n'arment nos passions d'une force matérielle si irrésistible , que notre force morale devienne impuissante à les empêcher de s'entre-choquer, et cela avec de tels moyens de destruction, que, un nouveau chaos en résultant, on verrait la seconde civilisation s'abîmer par ses excès comme on a vu la première succomber par insuffisance?
Serait-ce donc là sa destinée? L'arbre de science, à la lin comme au commencement de l'espèce humaine, doit-il donc avoir sur elle une aussi fatale influence? Doit-il ne profiter mieux qu'à une autre race à venir, moins imparfaite et plus élevée que la nôtre sur cette échelle des êtres , à nos yeux si évidente , mais dont le dernier échelon, comme le premier, nous est également inconnu? Dieu seul le sait! Quant à nous, l'histoire de notre passé et de notre présent ne nous est déjà que trop difficile; n'entreprenons donc point ici d'écrire celle de notre avenir!
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